Eth. Me, VIII, vu, trad. Ollé-Laprune
nion vulgaire. Cela est d'ailleurs naturel et logique. Le triomphe de l'intérêt est de fonder l'amitié, et l'honneur du désintéressement est de s'ignorer lui-même.
La casuistique, se donnant pour tâche de concilier les contraires, atténue la rigueur des principes, adoucit les formules. Elle va plus loin encore : elle montre que toute formule est vaine, qu'on ne peut fixer ni saisir d'une seule vue les aspects divers et flottants de la vérité. Elle conclut, non au scepticisme, mais à l'insuffisance des systèmes. Elle prétend, non qu'on ne peut rien connaître, mais qu'on ne peut connaître le tout de rien, et ce qui rend sa démonstration plus convaincante, c'est qu'elle la tire de l'examen des plus humbles questions. Elle excelle à faire sortir l'exception de la règle. Ainsi Gicéron passe en revue toutes les définitions de l'amitié, et montre que l'amitié échappe à toute définition.
On ne peut dire que « nous devions avoir pour notre ami les mêmes sentiments que pour nous-mêmes » , car nous pouvons faire pour notre ami ce que nous ne ferions pas pour nous : nous abaisser aux prières, aux supplications, ou récriminer, éclater en reproches, et ce que nous aurions mauvaise grâce à réclamer pour nous, nous sommes en droit de le demander pour notre ami : quœ in rébus nostris non satis honestè, in amicorum fiunt honestissimè.
Devons-nous donc avoir pour notre ami la bienveillance qu'il a pour nous? Pas davantage. Aimer notre ami juste autant qu'il nous aime, c'est établir d'une façon déplaisante le compte du doit et de l'avoir. L'amitié est plus riche et plus libérale, elle donne sans compter.
Enfin, la pire règle à suivre (finis deterrimus) serait de « témoigner à notre ami l'amour dont il se croit digne ». En effet, on s'associerait alors à l'opinion fâcheuse qu'il pourrait avoir de lui-même: or, il faut aimer son ami, dit très bien Cicéron, non pas précisément pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il peut être, c'est-à-dire pour la vertu et
les talents qu'il est capable d'acquérir, autant que pour ceux qu'il possède *.
Aux définitions de l'amitié qu'il critique, Cicéron ne trouve pas à en substituer une meilleure; mais, ce qu'on voit clairement, et ce qu'on veut retenir, c'est qu'il ne lient pas la balance égale entre l'amitié et l'amour-propre, mais l'incline fortement du côté de l'amitié.
Enfin, à la question : Comment faut-il aimer ses amis ? Simplicius répond, non plus : comme nous-mêmes, mais comme nous voulons être aimés nous-mômes?. C'est là une correction heureuse de l'antique formule. 11 faut distinguer l'amitié idéale de celle qui existe en fait. Aristole l'avait dit déjà : l'amitié doit se modeler, non sur l'amour de soi en général, mais sur l'amour de soi, noble et légitime. Il faut donc aimer les autres, non peut-être comme nous nous aimons, 'mais comme nous devrions nous aimer, et comme nous voulons qu'on nous aime. Cela revient à dire qu'il faut aimer ses amis à la fois plus et mieux que soi-même. Nous devons, dit Simplicius, rabaisser les services que nous leur rendons, et relever les leurs; nousdevons, au contraire, glisser sur leurs fautes et nous reprocher sévèrement les nôtres'', nous devons leur pardonner leurs torts, partager avec eux nos biens, et leur céder en tout le premier rang. En un mot, nous devons les préférer à nous.
En résumé, définir l'amitié par l'amour de soij c'est user seulement d'unecomparaison. L'amour de soi, qui devrait éclairer l'amitié, n'est pas clair lui-même. Les moralistes hésitent entre ces deux règles : Aime ton ami comme toimême, — aime-le plus que toi-même. La vérité est qu'aucune des deux ne peut être prise à la lettre : la première