CONCLUSION
Avant de terminer le travail qui serait déjà trop long, s'il ne s'agissait nas d'un sujet si important, nous récapitulerons les preuves sur lesquelles nous avons appuyé n03 assertions. L'amnistie n'est plus une question libre que l'on puisse repousser ou accepter sans examen comme sans conséquences. Cette question n'est pas libre, puisque l'honneur public est engagé et par les autorités impériales et par le* autorités fédérales et par les autorités provinciales.
§1. Autorités Impériales.
Le gouvernement Impérial est tenu d'amnistier pour les faits répréhensibles, accomplis pendant toute la période des troubles de la Rivière- Rouge, quelle que soit la nature de ces faits ou quels qu'en soient les auteurs. Cette obligation est impérieuse parce que :
I. — Le cabinet Britannique ayant reconnu que le Canada avait occasionné les troubles de la Rivière-Rouge avait enjoint d'épuiser tDU8 les moyens de conciliation pour appaiser un mouvement qu'il savait n'être point dirigé contre l'autorité de «Sa Majesté la Reine, ni pour se soustraire à son allégeance.
IL — Les promesses les plus solennelles ont été faites par les s epré sentants légitimes des Autorités Impériales. Ces promesres faites n'ont jamais été révoquées et ont été acceptées de la meilleure foi du monde.
III. — Le Gouvernement Impérial a agi de façon à convaincre tout le monde que les mêmes promesses recevaient leur parfait accomplissement. Le Cabinet Britannique a demandé des délégués, s'est inquiété de leur sort, a fait droit à leurs demandes, et n'a permis le départ des troupes qu'après avoir reçu l'assurance que les insurgés de la Rivière-Rouge étaient satisfaits des arrangements. Aussi les troupes impériales ne reçurent-elles qu'une mission, "de paix et de conciliation- " L'injuste indiscrétion d'un officier de l'Empire n'est qu'une raison de plus d'amnistier.
§IÎ. Autorités Fédérales.
Les Autorités Canadiennes ne sont pas non plus libres de répudier l'amnistie, parce que :
lo C'est le Canada qui a occasionné les troubles et sa responsabilité s'est accru non-seulement par les faits et gestes de simples individus ou d'employés subalternes ; mais bien par la conduite de ses employés supérieurs, de son Gouvernement, voire même de son parlement,
2o Des promesses solennelles ont été données de vive voix et par écrit, par et au nom des ministres fédéraux, promesses souvent répétées et jamais niées, du moins à ceux à qui elles avaient été faites.
3o La conduite du Gouvernement Fédéral l'oblige à l'amnistie, puisque pendant les troubles, voire même après la mort de Thomas Scott, il traite officiellement avec la délégation demandée par lui. Or cetfe délégation était incontestablement en-* voyée et accréditée par le Gouvernement Provisoire. Ce seul fait constitue non seulement l'obligation d'amnistier, mais même implique nécessairement la reconnaissance de l'amnistie, et c'est ce qu'a reconnu le Canada en ne prenant aucune action contre les auteurs du mouvement.
§ XI T Autorités Provinciales.
La question d'amnistie ne peut pas être une question libre pour les autorités de Manitoba.
I. Dans tout ce qui touche aux conditions d'union fédérale, le Gouvernement Provisoire doit nécessairement respecter les arrangements pris et réfléter la politique à laquelle les autorités supérieures se sont engagées. Le Gouvernement Provisoire devant son existence à la nature des arrangements conclus avec les Délégués du Gouvernement Provisoire, n'avait pas de promesses à faire pour le passé, il ne pouvait être que l'écho de celles faite» en Angleterre et à Ottawa, et voir à ce qu'on ne manquât à aucune des obligations contractées.
IL La conduite des autorités provinciales dès le début de leur administration démontre d'une manière non équivoque qu'elles se croyaient dans l'obligation de tirer les conséquences pratiques de l'octroi de l'amnistie.
Puis, nous avons donné une dernière preuve à l'appui de notre thèse, et ce n'est point la moindre, puisque c'est celle qui par son
caractère Ue tous les ordres de la hiérarchie constitutionnelle qui nous gouverne, et qu'à elle seule, elle fait de l'amnistie une nécessité d'honneur pour toutes les autorités qui peuvent concourir à son octroi. Cette preuve, c'est l'appel sous les drapeaux en temps de danger, fait nommément aux hommes que l'on prétend avoir le moins de droit au bénéfice de l'amnistie, la correspondance officielle des autorités avec ces mêmes hommes, l'acceptation de leurs services militaires, l'inspection des forces sous leur commandement.
Le lecteur qui prendra la peine de lire notre travail, trouvera <les documents nombreux et irrécusables à l'appui des différentes assertions que nous venons d'énumérer.
Nous ajoutons, l'amnistie n'est point non plus une question indifférente. Depuis quatre ans, ce mot agite non seulement Manitoba, mais aussi toute la confédération Canadienne. Otte question a déjà tué un ministère et ne peut qu'emb ai r asser ceux qui lui succèdent. Voilà déjà deux élections générales qui se sont faites en grande partie sur cette question. Tout cela aurait été évité, et bien d'autres chose* aussi, si, comme on l'avait promis, une déclaration positive et non ambiguë d'amnistie avait accompagné le transfert du pays. Sans doute de-» récriminations se seraient fait entendre, mais elles auraient été moins amères et moins dangereuses que celles qui depuis quatre années ont étô mises devant le peuple par la presse canadienne*
La. parafa de notre Bien-Aimée Souveraine, vénérée de tous ses sujets, aurait été accueillie avec respect et soumission. Il n'en a pas été ainsi. Des ministres fédéraux, après s'être engagés, ont reculé devant l'agitation et la violence des passions. Ils sont descendus des hautes régions où le devoir les invitait à rester ; ils ont failli à la vue du danger, peut-être chimérique, qui semblait menacer leur existence politique ; puis, nous regrettons de le dire, se croyant faibles, ils ont eu peur. Leurs ennemis politiques les avaient trop étudiés pour ne pas les comprendre, aussi ne tardèrent ils pas à découvrir le point vulnérable et à diriger •de ce côté une batterie d'autant plus dangereuse que les hommes passionnés qui la faisaient jouer, s'abritaient sous des apparences et des prétextes louables. L'affaire Scott fut exploitée par l'esprit de parti, le cadavre de cet infortuné fut comme suspendu et constamment tenu en agitation afin de produire le délire fré^
hétique qui s'est etnpàré de certains esprits, surrexeités par la presse oppositionniste d'abord, puis par la presse ministérielle, l'une Pt l'autre croyant servir les siens. Les choses en vinrent à tel point d'excitation, au moment des élections générales de 1872. que même le jTrès Honorable Premier s'oublia dans des 1 discours qui doivent lui répugner à lui-même, s'il prend la peine de les comparer avec d'autres de ses paroles et avec l'ensemble de sa conduite.
Tout ce que peut inspirer la violence extrême, la haîne implacable, tout cela fut dit, tout cela fut écrit.
Les étrangers en Canada ont dù concevoir une singulière idée de la manière dont les luttes politiques se font chez nous, et grand nombre de Canadiens, vrais patriotes, ont déploré cet éjbat de choses qui ne peut être que préjudiciable à notre chère et com- mune Patrie.
[1 nous semble et à bien d'autres aussi, qu'il serait temps d'en finir avec cette malheureuse affaire. La faiblesse des uns et la violence des autres ont empêché le calme de se faire ; tous, cependant, sont également liés par l'honneur public. L'ancien gouvernement avait promis l'amnistie ; il était par conséquent tenu de remplir l'obligation contractée.
Le gouvernement d'aujourd'hui, quoique l'opposition d'alors, a hérité de l'obligation de sauvegarder la foi nationale.
Finissons- en donc, encore une fois, avec cette irritante question. Aux hommes de la violence, excités et servis par une presse animée d'une fureur aveugle, nous dirons : Où voulezvous en venir? votre haîne n'est-elle pas passez exprimée pour qu'elle puisse se taire.
Votre vengeance n'est- elle pas assez exercée pour se montrer satisfaite ? que voulez- vous ? . ... du sang ? mais, mon Dieu, il n'y
en a déjà, que trop ^de versé Que vouler-vous ? des vies? . . .
cinq ont été sacrifiées ! Si la mort de l'un des vôtres (et elle nous afflige profondément nous même) vous irrite, que le souvenir de celle des autres vous appaise, ou mieux, qu'il vous fasse rentrer en vous-même et vous arrête, à la pensée cruelle de prolonger les troubles dans cette infortunée petite province.
Laissez-moi vous le demander, amis, sous quelle loi vivez- vous? chrétiens, ne vivez- vous pas sous la loi de charité, qui commande le pardon des injures ?
Vous vous prétendez les hommes de la civilisation : vous appelez ceux que vous naissez aveuglément, un peuple barbare et
à demi- sauvage, laisses-moi vous faire connaître la leçon que nous donne ce peuple. Peu de jours après l'installation des autorités Canadiennes à Manitoba un meurtre fut commis à Wi nipeg, nous avions à consoler une mère éplorée de la victime, l'épouse restée veuve, les parents plongés dans la plus cruelle affliction. Nos larmes se mêlaient à celles de cette famille désolée, mais chrétienne. Nous encouragions à la résigation, au •pardon des injures. Les sanglots interrompus par moments nous permirent de recueillir les paroles suivantes : u Monseigneur, nous pardonnons !.. en priant pour celui que nous pleurons, nous prierons aussi pour ceux qui l'ont tué!.. Que Dieu leur pardonne 1 . . Qu'il ait pitié de la victime et des assassins !. . nous offrons ce sacrifice pour que la paix se rétablisse dans notre malheureux pays, et pour que notre parent soit le dernier immolé à la haîne et à la vengeance ! " Puis, cette famille si cruellement affligée se refusa à toute poursuite contre les assassins connus, et alla jusqu'à faire prier les autorités de ne rien faire à cet égard.
Oh ! vous, qui entretenez tant de haîne ; qui avez tant vilipendé, calomnié les pauvres Métis de Manitoba; soyez sauvages e*1 , barbares comme ceux dont nous vous parlons, et notre cher Canada ne sera pas plus malheureux !
Pour terminer enfin, nous prendrons la liberté de nous adresser aux hommes du pouvoir, et empruntant quelques unes des paroles de la plus généreuse comme de la plus noble victime des troubles de la Rivière-Rouge, nous leur dirons avec le regretté Honorable William MacTavish parlant pour la dernière fois, comme gouverneur d'Assiniboia : 11 ayant formé un gouvernement, pour l'amour de Dieu, rétablissez la paix et l'ordre dans la Province. "