ACTE PREMIER
femme et lui sont de saintes âmes par trop faciles à mettre dedans. Le ciel bleu n'est pas assez haut pour leurs envolées, et pendant qu'ils planent, tu as beau jeu ici-bas. Moi qui habite des régions moins éthérées, j'y regarde de plus près. Quand une toquée de ton espèce imagine de savantes combinaisons pour secourir, sans l'humilier, un misérable assez séduisant , mon opinion est faite.
GABRIELLE
Je me rappelle t' avoir confié, étant jeune fille, que Charles Méran ne m'était pas antipathique. Voilà qui rend ta clairvoyance moins miraculeuse.
EMM
Ainsi, tu avoues.. .
GABRIELLE
Promets que tu t'en iras dès qu'il viendra et je me confesse.
EMMA
(lompte sur mon tact.
GABRIELLE
T'es-tu jamais doutée des raisons qui m'ont iail épouser M. de Guimont?
EMMA
J'entrevois bien pourquoi je l'aurais épousé, moi. Toi, cela m'a paru moins limpide.
gabrielle
Je l'ai pris par dépit, parce que je croyais aimer un homme qui ne se souciait pas de moi.
EMMA
Charles Méran?... Je croyais l'aimer est joli.
GABRIELLE
C'est exact !... Evidemment, je le distinguais des autres... Sa personne m'était assez indifférente, mais son regard!... Jamais nos yeux ne se sont rencontrés sans que je ne me sois sentie conquise !... Je voyais au fond des siens comme une détresse, un besoin d'affection, une prière d'accourir à son aide... Pourtant, il passait pour vivne joyeusement ; rien de ce qu'on en disait n'inspirait la pitié... N'importe, mon cœur le prenait sous sa protection.
EMMA
Je croyais l'aimer devient exquis.
GABRIELLE
Pas si vite! Pendant un bal, je lui ai fait comprendre, avec une fougue toute juvénile, que s'il me voulait pour femme, il ne tenait qu'à lui... Nous dansions... j'étais serrée contre sa poitrine, et tout en murmurant mon aveu, je guettais ce regard qui m'émouvait tant... Hélas !... à mesure que je parlais, les yeux si remplis de détresse, les yeux qui mendiaient le dévouement d'une âme, les yeux qui m'ensorcelaient, n'exprimaient plus que la surprise et l'ennui.