‹ L'amour brodeChapitre 2 sur 66 · ACTE PREMIER i · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER i

RAPHAËL

Surtout quand il n'y a rien...

AGNÈS

Alors, ce voyage d'Emma, tu y crois... Oh! cela ne m'étonne pas de sa part!... Et je tremble qu'un beau matin Gabrielle ne nous sorte un tour du même sac.

RAPHAËL

Allons donc !... Notre nièce est plutôt trop raisonnable que pas assez. A dix-huit ans, lorsqu'elle a épousé un homme plus que mûr, elle répondait aux objections : « Non, pas déjeunes gens !... Ils m'horripilent avec leurs déclarations bonnes pour toutes les jeunes filles, en changeant la couleur des yeux et des cheveux... A voir ma tante si heureuse, je ne rêve plus qu'affections calmes. » — Quand son mari est mort, elle a exigé que nous quittions nos vieilles habitudes, pour transporter nos pénates dans sa maison. Tu te rappelles ses instances : « Vous n'allez pas laisser une petite veuve seule comme un vieil ermite; j'en aurais la sagesse, mais, qui voudrait y croire? »

AGNÈS

Oh ! les beaux discours ne lui coûtent guère, mais, à chaque occasion d'être extravagante, on peut compter sur elle.

RAPHAËL

C'est une nature artiste... Acceptons-la sans trop regarder à ses originalités.

AGNÈS

Cher trésor!... Je crois bien que je l'accepte, trop heureuse de l'avoir!... Si elle pouvait tout de même être un peu moins écervelée...

RAPHAËL

Tâchons de nous y faire, de bien pénétrer cette fantasque caboche...

L'aimer, tant qu'on voudra... La pénétrer, hélas ! Raphaël, j'y renonce... Pourquoi faut-il que le bon Dieu laisse ainsi dans un brouillard nos affections les plus proches ?

RAPHAËL

Agnès, ne sois pas injuste envers la Providence... Gabrielle n'est pas notre fille, elle apporte entre nous quelque chose d'étranger... Voyez-vous, ma femme, la voix du sang n'est pas une pure invention... Lorsqu'après la mort de votre pauvre sœur, nous recueillions notre chérie, c'était vous changer en poule couveuse d'un canard.

agnès, fondant en larmes.

Raphaël!... Oh! que c'est mal!... Depuis trentedeux ans que nous sommes mariés, jamais tu ne m'avais rien dit d'aussi dur ! (Ses sanglots redoublent.) Ne le sais-je pas ? nous sommes de vieux époux sans enfants, avais-tu besoin de le rappeler?... J'arrive si bien à me figurer que Gabrielle est à nous !

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