LES FIANÇAILLES
Mario avait rédigé une louchante requête dont la justice était saisie.
Henri Thomé venait chaque jour passer une heure dans sa cellule, toujours compatissant, toujours pas-
sionné. Sans lui avouer toute son histoire, elle lui avait confié, sous d'autres noms, qu'elle était condamnée pour adultère, que son mari venait de mourir, qu'elle attendait sa mise en liberté ; elle lui avait même parlé de la requête. Loin d'encourager son amour, elle cherchait à l'éteindre; elle se disait morte aux passions humaines; elle ne demandait sa liberté que pour s'emprisonner encore, mais du moins dans un plus digne refuge; elle voulait consacrer à Dieu seul ce qui lui restait de sa misérable vie.
Mais l'amour est ingénieux à créer des espérances jusque dans le désespoir. Henri Thomé ne voulait pas se résigner au désespoir; il aimait Marie, c'était son bonheur, il attendait patiemment qu'elle eût le cœur touché à son tour.
La pauvre prisonnière n'était pas insensible à l'amour du^jeune médecin; d'abord c'avait été un ami dévoué, ensuite un frère compatissant, enfin elle ne pouvait se dissimuler que c'était un amoureux des plus tendres et des plus aimables. 11 avait sllr le front l'auréole de la jeunesse : elle prenait un secret plaisir à revoir cette douce et noble figure qu'elle avait animée et attristée, à entendre cette voix toujours émue et pénétrante qui la consolait tout en lui parlant d'amour. Elle ne s'avouait pas encore qu'elle aimait Henri ; mais elle éprouvait un serrement de cœur à la pensée que peut-être elle allait quitter Sainte-Pélagie pour aller dans un couvent où il ne la suivrait pas.
La justice rendit un arrêt qui maintenait la prison perpétuelle pour la veuve du procureur.
Henri la trouva an jour plus agitée que de coutume.
— Qu'avez-vous donc, madame?
— Us ont repoussé ma requête, rcpondit-elle a?ec une morne résignation : il faut que je meure ici, dans Topprobre de la prison.
Henri pencha tristement la tête. Âpres un long silence, il tendit sa main à Marie.
— Écoutez, madame, Dieu vient de m'inspirer la pensée d'une bonne œuvre, je puis vous sauver de la prison, si vous le voulez.
— Comment voulez-vous faire? L'amitié vous abuse.
— Je n'ose vous le dire, il y aurait pour vous un si grand sacrifice!
— Ah I dit-elle en joignant les mains, Dieu m'est témoin que je cherche ardemment un sacrifice à consommer.
— Eh bien, nxadame, moi je vais à mon tour adresser une requête au tribunal, fondée sur la loi et la charité chrétienne, que les juges ne pourront repousser : par cette requête, je demanderai la grâce de vous épouser.
— M'épouser I s'écria Marie en se jetant dans les bras du jeune homme. M'épouser I Enfant, à quoi pensez-vous? jamais je ne consentirai à tant de dévouement.
— Vous allez me réduire au désespoir. Prenez pitié de mon amour comme je prends pitié de votre malheur. Oui, vous épouser! quoi de plus simple? vous êtes veuve, je vous aime.
— Henri, de grâce, n'y pensez plus. Vous ne savcï
pas qui vous voulez épouser ; je suis Marie de Joysol, Teuve de Pierre Gars de la Verrière. t
— Je le sais, dit Henri avec trouble ; mai§*pourquoi songer au passé? Soyez pour moi la pauvre.Marie que j'ai^connueici, que j'ai aimée, que j'adore de toute mon âme. Croyez-moi, le mariage vous a perdue, le mariage vous sauvera. Vous rentrerez dans i^unonde le front levé, car j'y serai près de vous avec'tout mon amour.
— Encore une fois, Henri, vous ne savez qui je £uis.
La prisonnière souleva l'oreiller de son lit, d'où elle tira une liasse de papiers.
— Tenez, vous lirez ces mémoires aujourd'hui, vous reviendrez me les remettre demain, et, si vous persistez à vouloir m'épouser, vous serez maître de moi.
I — A demain donc, dit Henri.
A peine de retour dans sa chambre, il se mit à lire avec une ardeur inexprimable la confession de Marie. Comme il était aux premières lignes, son oncle entra pour lui parler de sa mère.
— Mon oncle, dit-il tout à coup, je compte sur votre «œur et sur votre appui pour l'action que je vais accomphr.
— Que vas-tu donc faire? mon enfant.
— Je vais épouser Marie de Joysel.
— Mon pauvre enfant ! quelle lamentable folie 1 lu es donc au fond de Tabîme?
— Oui, mon oncle, j'y suis avec elle, avec mon
amour ; je remonterai avec elle. Vous avez le cœur assez 1 noble polir me comprendre et pour me pardonner.
— Jeraj&plus, dit le chanoine en embrassant Henri: je vous Iféiys tous les deux.
Henri; plus touché que jamais, reprit la lecture da triste manuscrit.