LE POIGNARD ET LES VIOLETTES
Vers onze heures du soir, il descendit de fiacre aij bout de la rue de la Clef; quoiqu'il plût à verse, il voulût aller à pied jusqu'à la prison. Il trouva la sœur Marthe dans la cellule de Marie, qui n'avait pas encore osé se confier à elle. Comme il n'y avait pas de temps à perdre, Henri lui dit presque en entrant le dessein de Marie.
— J'attends de votre amitié pour elle trois heures de veille et de silence dans la cellule : dans trois heures Marie sera revenue; nous le jurons tous les deux sur ce crucifix.
— Si c'est pour faire une bonne œuvre... murmura sœur Marthe tout effrayée.
— Oui, oui, une bonne œuvre/ dit Marie en s' animant.
— Partez, ma sœur ; je vais prier la sainte Mère de Dieu de veiller sur vous.
Henri jeta son manteau sur Tépaule de la prisonnière, qui le suivit à distance dans le corridor. Legeô*
lier \mt pour le conduire à la porte; Henri lui prit en Fabordant sa lanterne sourde, Téteignit en la renversant et éblouit cet homme par des paroles sans suite; tout alla pour le mieux. Pendant que le geôlier ramassait sa lanterne avec humeur, la prisonnière eut le temps de passer. Dès que la porte fut refermée, Henri prit. Marie dans ses bras et la porta ainsi jusqu'au fiacre. De la rue de la Cicf à la rue Saint-André-des- Arts le voyage fut très-silencieux. Henri n'osait interroger Marie ni la distraire de ses pensées; seulement il avait pris sa main dans les âiennes, et de temps en temps il la pressait avec amour. Marie lui savait gré de son silence, elle était touchée de son dévouement, et deux ou trois fois jurant le trajet elle répondit au sei^ l'émeut de main.
Malgré le mauvais temps, la nuit n'était pas trèssombre, on pouvait se voir même dans le fiacre. Or, cette nuit, pour lalpremière fois, Marie trouva que Henri avait une noble figure ; elle sentit qu'elle était touchée de »on amour, elle ne put s'empêcher de songer qu'il serait dovix à tous les deux, à elle presque autant qu'à lui, de prendre la fuite, d'aller ensemble dans quelque solitude bénie du ciel, loin de cette noire prison dont elle sentait sur ses épaules les froides murailles depuis onze ans, loin du monde qui l'avait condamnée à tant d'horribles souffrances. « Non, non, se dit-elle; c'est fini, le temps d'aimer est passé pour moi. — Pourtant, reprit-elle, seule avec lui qui m'aime, loin du théâtre de mon crime et de me$ malheurs, oubliant le passé comme un triste songe, est-ce que Dieu ne m'accorderait pas en*
COHMS IL EST 187
eore quelques joHrs de repoal )i Elfe reprit en iaelmaot son front attristé : a Du repos pour moi? oh I noq, c*est fini ; mon cœur est déjà en enfer. Ce n'est pas de l'amour que|e veux, c'est de la vengeance. »
Le fiacre venait de s'arrêter devant le plus petit hôtel de la rue Saint-André-des-Arts,
— Vous allez sonner, dit-elle à Henri, qui lui donnait la main pour descendre. Vous demanderez la Verrière ; le suisse vous prendra pour un ami : malgié l'heure, il nous laissera passer.
— Et où irons-nous? demanda Henri en sonnant.
— Je sais le chemin, lui répondit Marie avec un profond soupir.
Ils passèrent sans obstacles; ils traversèrent la cour, montèrent un petit escalier et s'arrêtèrent devant une porte dans l'obscurité.
— Vous allez m'attendre, Henri ; ce ne sera pas long, j'espère.
Elle glissa sa clef rouillée dans la serrure, ouvrit la porte, la poussa sur elle et s'avança avec précaution vers le cabinet où elle devait rendre sa visite.
— C'est bien, dit-elle envoyant un sillon de lumière sous la porte ; j'aime mieux le trouver là : il y est, c'est bien.
Avant d'arriver, elle recueillit ses forces et leva les yeux au ciel.
Elle s'avança plus résolue encore, poussa doucement la porte et entra.
Dans ce cabinet veillait un homme tout desséché par le travail et le chagrin. U avait plutôt la mine d'un mort
188 L*ÂMOUR
que d'un vivant. Une petite lampe répandait sur sa figure osseuse une lumière fauve, comme la lumière des tombeaux. Il était vêtu d'une grande robe noire en harmonie avec sa personne. Quand Marie entra, il avait la figure plus animée que de coutume ; il venait d'écrire, et il relisait ce qu il avait écrit avec un plaisir cruel. Ce devait être une mauvaise œuvre ; en effet, c'était l'œuvre la plus indigne qui soit sortie de la main des hommes : c'était un testament plein de malédictions. Cet homme, qui se sentait mourir, voulait laisser après lui toute sa haine, toute sa vengeance, toute sa colère.
Quand il eut fini de relire cet étrange testament, il y. eut sur sa face toute parcheminée un farouche épanouis^ sèment de joie et de cruauté : on eût dit qu'il venait d'enfoncer un poignard dans le sein de son ennemi.'
 cet instant, croyant entendre du bruit, il leva les yeux.
11 vit Marie pale et sombre, la gorge agitée par les battements du cœur, l'œil élincelant de colère.
« — Vous, madame 1 s'écria-t-il avec un tremblement subit.
— Oui, dit-elle en avançant d'un pas, oui, moi ! Cet homme eut peur ; il ouvritla bouche pour appeler
du secours. ->
— N'appelez pas I reprit Marie en saisissant tin poignard à son corsage.
, 11 leva la main comme pour se défendre, elle frapna d'une main incertaine et ne le toucha qu'à l'épaule; la rage et la frayeur eurent tant de prise sur lui, qu'il
tomba évanoui dans son fauteuil, en se débattant et en voulant crier.
Marie s'approcha un peu plus de lui ; elle le regarda avec dégoût et avec pitié.
— Le tuer, dit-elle, c'est une lâcheté ; n'est-il pas à moitié mort?
Elle laissa tomber le poignard à ses pieds.
— 0 mon Dieu I je vous remercie, dit-elle, je vous remercie, car vous avez désarmé mon bras.
Elle se pencha au-dessus de la table pour jeter un coup d'oeil sur ce que cet homme venait d'écrire.
— Son testament! dit-elle avec une curiosité inquiète.
Elle passa rapidement sur les premières pages depuis longtemps écrites, elle lut avec empressement les dernières lignes : >
c Je lègue en outre à mes enfants toute ma vengeance et toutes fl mes malédictions contre leur mère. Au nom de Dieu et de la « justice humaine, j'entends et je veux qu'ils la couvrent d'igno- « minie jusqu'après sa mort. Au nom du Père, du Fils, du Saintf Esprit. Ainsi soit il. t
— Voilà donc ce qu'il écrivait! dit-elle en respirant à peine ; ainsi la vengeance sera sa dernière pensée ; quand il sera mort, son ombre inquiète viendra veiller à la porte de ma prison.
Elle prit le testament, le déchira etle jeta avec mépris à la face du procureur.
Elle s'éloigna aussitôt et retourna vers Henri.
— Partons, dit-elle en refermant la porte, ma visite est faite.
190 l'AMOUR
Ils retounièrent à la prison. 11$ trouvèrent dans la cellule la sœur Marthe, qui s'était endormie.
— Adieu, murmura Henri avant que la religieuse fût réveillée.
— Henri, ma main est à cette heure indigne de vos lèvres ; revenez demain, mais cette nuit priez Dieu qu il vous fasse la grâce de m'oublier.
Elle le rappela par un signe et cueillit les pâles yîolettes qu'elle cultivait avec tant de sollicitude.
— Tenez, Henri, prenez ces violettes, c'est tout ce que j'ai de bon à vous donner ; elles valent miepx que mon cœur ; prenez-les et ne demandez rien dç plus : voyez, il y a du sang à mon poignard I
GAZETTE DU TEHf^S
Le passage suivant, qui est un vrai chapitre de cette histoire, es|. pris dans les Lettres Galanfes publiées à Aixisterdam en 1684.
Février.
Vous savez, madame, toute Thisfoire de ce procureur au parlement qui s'est si outrageusement vengé de sa femme. Cette hi»» toire n'est pas finie encore. Tout Paris parle d'une scône nocturne qui vient de se passer dans le cabinet du procureur. Ea vérité, cela me fait presque croire aux événements surnaturels, moi qui «uis loin d'être un esprit fort. Figurez-vous donc que notro
COMME IL EST m
homme, en tram de mourir depuis nombre d'années, était seul à onze heures et demie du soir, tout préoccupé de son testament. Tout le monde dormait dans sa maison, mais lui ne dort jamais, il attend qu'il soit mort pour cela. Il mourra san^r^ret {)e$ plaisirs d'ici-bas, car le pauvre homme a marché dans un cheniiQ ses^é de 'pierres; seulement il craint qu'on ne pardopiie à sa femme aussitôt qu'il ne sera plus là : voilà sa désolation. C'est pourquoi il fait testament sur testai^ent, où il lègue, entre autres belles et bonnes choses, sa vengeance à s£( famille» k ses amis et à se9 eihfants. Or donc, l'autrQ^ soir, il était, comme de coutume, k bien réviser toutes les phrases de son testaip^ut ou de son codicille ; il venait d'ajputcr une recommandation en bonne fofme h ses enfttnts, afin de bien maudire leur mère; tout d*un cpup il entenci un bruit sourd, comme un bruit de revenant; il lève les yeux : que voit-il devant lui ? sa femme, la belle tlariedejoysel, qui languit depuis une douzaine d'années aux Madelonnettes et à Sainte-Pélagie. S'il fut effrayé de cette étrange apparition, vous devez bien le croire. Il veut crier, mais sa femme saisit up poignard dans sou sein^ s'élan^ ▼ers lui comme une furie vengeresse... Kotre pauvre proeureur tomba frappé, mais surtout mort de peur. Qu^nd il reprit ses sens, une demi-heure après, il se trouva seul; il crut qu'un éblouiisement l'avait abusé ; mais ce qu'il y a de plus étraiige, c'est qu^il trouva à ses pieds son testament déchiré^ U éveiiU tout son miMide» il mit toute la maison en rupaeur; on chercha partout, on s'asivra que lés portes fermaient hien, on ne découvrit ime qui vive. Ms qu'il fit jour, malgré sa faiblesse, il se fit copdiMre en ehaise à Sainte-Pélagie' pour avoir des nouvelles de sa femme; on lui dit que Marie de Jfoysel était malade et qu'elle avait passé une assez mauvaise nuit. U n'ajouta pas pleine confiance au rapport de la supérieure, il voulut voir la prisonnière. La sœur Marthe le mena à la cellule de Marie; dès qu'il l'entrevit sur son lit de douleur, il lui cria d'une voix sourde : c Je n'ai pas peur de vous, madame 1 1 Sans doute, égaré par la colère, il ne savait plus ce qu'il disait. ' 11 rentra chez lui plus d'à moitié mort; cette fois on dit qu'il n'en reviendra pas. L'apparition de sa femme, lui a porté le coup mortel. Je connais bien des maris qui auraient besoin d^une pareille apparition. Maintenant que faut-il penser de tout cebl, dé C0 ppigiMili) tombé et de ce testament déchiré?
Dans une autre lettre, j*espère vous dire la suite de cette lugubrt
Avril.
J'oubliais de TOUS reparler du procureur Pierre Gars de la Verrière. Il est mort il y a quelque temps déjà, mort des suites de la célèbre apparition. Aussi a-t-il déclaré qu'il succombait assassiné par sa femme. Il a fait venir ses enfants à son lit de mort, et par-devant le notaire et ses témoins, en face de Tappareil solennel de l'extrêmeonction, que lui administrait le curé de sa paroisse, il a voulu que ses pauvres petites filles (la plus vieille a douze ans) lui fissent le serment de vivre avec sa baine contre leur mère. Les malheureux enfants pleuraient sans trop savoir pourquoi. Le tabellion es mains duquel il venait de déposer son testament lui représentait en vain que Tesprit de la loi était outrepassé, le curé en appelait aux préceptes de l'Évangile; mais le procureur tenait bon. Enfin, il est parvenu à faire jurer à ses enfants qu'ils veilleraient à ce que la prison de la pauvre Marie de Joysel fût toujours fermée à triples verrous. Après cet bornble serment, il a embrassé les pauvres petites, il a demandé le crucifix du curé, il a fait le signe de la croix tout en maudissant encore, enfin il a laissé tomber son front et il a rendu le dernier soupir. Que Dieu ne l'ait pas en sa sainte et bonne garde ! Celte mort impie a scandalisé la ville, la cour et TÉglise. On dit que la veuve du sieur Gars de la Verrière prépare une requête à messieurs du parlement pour obtenir sa mise en liberté. Mais il y aura du pour et du contre. Osera-t-on mettre de côté la dernière volonté d'un procureur?
us FIANÇAILLES
Mario avait rédigé une touchante requête dont la justice était saisie.
Henri Thomé venait chaque jour passer une heure dans sa cellule, toujours compatissant, toujours pas-
mm^m
sionné. Sans lui avouer toute son histoire, elle lui avait confié, sous d'autres noms, qu'elle était condamnée pour adultère, que son mari venait de mourir, qu'elle altendait sa mise en liberté ; elle lui avait même parlé de la requête. Loin d'encourager son amour, elle cherchait à réteindre; elle se disait morte aux passions humaines; elle ne demandait sa liberté que pour s'emprisonneir encore, mais du moins dans un plus digne refuge; elle voulait consacrer à Dieu seul ce qui lui restait de sa misérable vie .
Mais Tamour est ingénieux à créer des espérances jusque dans le désespoir. Henri Thomé ne voulait pas se résigner au désespoir; il frtfbâit Marie, c'était son bonheur, il attendait patiemmen'rqu'elte eût le^ cœur touché à son tour.
La pauvre prisonnière n'était pas insensible à l'amour du jeune médecin; d'abord c'avait élé un ami dévoué, ensuite un frère compatissant, enfin elle ne pouvait se dissimuler que c'était un amoureux des plus tendres et des plus aimables. Il avait sur le front l'auréole de la jeunesse : elle prenait un secret plaisir à revoir cette douce et noble figure qu'elle avait animée et attristée, à entendre cette voix toujours émue et pénétrante qui la consolait tout en lui parlant d'amour. Elle ne s'avouait pas encore qu'elle aimait Henri ; mais elle cpfouvait un serrement de cœur à la pensée que peut-être elle allait quitter Sainte-Pélagie pour aller dans un* couvent où il ne la suivrait pas.
La justice rendit un arrêt qui maintenait la pnson perpétuelle pour la veuve du procureur.
494 |i*AMOBR
Henri la trouva un jour plus agitéo que de coutoiQ^
— Qu'avez-Yous donc, madame?
— Ils ont repoussé ma requête, répondit-elle avec une morne résignation : il faut que je meure ici, dans rppprobre de la prisor^ •
Henri pencha tristement la tcte. Après un long silence, il tendit sa main à Marie,
— Écoutez, madame, Dieu vient de m inspirer la pensée d'une bonne œuvre, je puis vous sauver de la prison, si vous le voulez.
— Comment voulez-vous faire? L'amitié vous abuse.
— Je n'ose vous le dire, il y aurait pour vous un si grand sacrifice!
— Ah I dit-elle en joignant les mains, Dieu m'est témoin que je cherche ardemment un sacrifice à con-
sommer.
— Eh bien, madame, moi je vais à mon tour adresser une requête au tribunal, fondée sur la loi et la charité chrétienne, que les juges ne pourront repousser : par cette requête, je denianderai la grâce de vous épouser.
— M' épouser I s^'écria Marie^en se jetant dans les bras du jeune homme, M'épouser I Enfant, à quoi peasez-vous? jamais je ne consentirai à tant de dévouement.
— Vous allez me réduire au désespoir. Prenez pitié de mon amour comme je prends pitié de votre malheur. Oui, vous épouser I quoi de plus simple? vous êtes veuve; je vous aime.
-r- Henri, de grâce, n'y pense;^ plus. Voua ne savez
COMME IL EST i»
p99 qui ¥ous you)ez épouser ; je suis Marie de Joysel, veuve de Pierre Gars de la Verrière.
• *-T- Je le sais^ dit Henri avec trouble ; ptais pourquoi songer au passé? Soyez pour ipoi la pauvre Marie.que j'ai connue ici, que j*ai aimée, que J'adore de toute mon âme. Croyez-moi, le mariage vous a perdue, le mar riage vous sauvera. Vous rentrerez dans le monde le front levé, car J'y serai près de vous avec tout mon amour.
— Encore une fois, Henri, vous ne savez qui Je suis.
La prisonnière souleva Foreiller de son lit, d'où elle tira une liasse de papiers.
— Tenez, vous lirez ces mémoires aujourd'hui, vous reviendrez me les remettre demain, et, si vpus persistez à vouloir m' épouser, vous serez maître de moi.
— A demain donc, dit Henri.
A peine de retour dans sa cliambrc, il se mit k lire avec une ardeur inexprimable la confession de Marie. Comme il était aux première9 lignes, son oncle entra pour lui parler de sa mère.
— Mon oncle^ dit-il tout à coup, Je compte sur votre cœur et sur votre appui pour Faction que je vais ac* complir.
— Que vas-tu donc faire? mon enfant.
— Je vais épouser Marie de Joysel.
— Mon pauvre enfant ! quelle lamentable folie ! lu es donc au fond de l'abîme?
— Oui, mon oncle, J'y suis avec elle, avec mon
igc L'ÂMOUB
atnour ; Je remonterai avec elle. Vous avez le cœur assez noble pour me comprendre.et pour me pardonner.
— Je fais plus, dit le chanoine eii embrassant Henri : je vous bénis tous les deux.
Henri, plus touché que jamais, reprit la lecture du triste manuscrit.