‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 29 sur 39 · LÀ CHANSON · texte numérisé non relu

LÀ CHANSON

Rosine s*enfuit épouvantée.

— 0 mon Dieu! dit-elle, tout en -faisant un signe de croix.

Rosine avait un vif sentiment de la religion chrétienne. Elle aimait les églises, elle aimait la prière qui fortifie et console, elle aimait à voir parltr son âme en vagues aspirations vers le ciel. Mais, dans son morne désespoir, ne pouvant plus croire à son père, elle ne voulait plus croire à Dieu qui protège.

«- 0 mon Dieu ! reprit-elle en sanglotant, vous ne me voyez donc pas ?

Elle montait la montagne Sainte -Geneviève pour aller s'agenouiller à Saint-Étienne-du- Mont quand elle fut insultée par guati*e étudiants qm,, la jugeant à sa toilette' extravagante, s'imaginaient rencontrer ime fille de joie égarée loin de son quartier général.

— EUe est en bonne fortune, dit un des quatre compagnons en lui jetant au nez la fumée d'un cigare de deux sous.

— En bonne fortune ! dit un autre ; quel est celui d'entre nous qui pourrait payer un pareil luxe?

Rosine, ne sachant où se cacher, se jeta dans

la première porte ouverte : c'était im cabaret. Du cigare elle passa au brûle-gueule. Elle alla droit

à une femme qui dînait dans l'ombre.

LA VERTi; DE ROSINE 113

— Madame...

Elle reconnut la joueuse de harpe.

— Ah I c'est toi I Eh bien, tu n'as pas perdu ton temps. Te voilà devenue princesse du boulevard.

Les buveurs s'étaient approchés des deux femmes.

— Voilà du fruit nouveau, dit Tun.

— C'est du fruit défendu, dit la joueuse de harpe. Allez- vous-en boire ailleurs.

— Et quand les buveui's furent retournés vers le comptoir :

— Conte-moi donc tes aventures? demandât-elle à Rosine.

— Mes aventures! mon père m'a jetée à la porte, indigné de me voir une pareille robe.

— Cette robe-là t'ouvrira toutes les portes. Et pourquoi as-tu une pareille robe ?

114 LA VEIITTJ DE RdSTNB

— Pourquoi? Parce qu'on m'a habillée pour un voyage à la campagne.

— Je comprends : un voyage en partie (loul>le. Ohl quand j'avais vingt ans! Mais voilà mon amoureux I

Rosine vit arriver un homme jeune encore, qui portait sur son front dépouillé la couronne des mauvaises passions, ou plutôt le sceau de la débauche. C'était le petit-âls d'ua des plus grands génies qui aient rayonné en France» « Moi, disait-il, je ne suis pas un écrivain célèbre, mais un écrivain public. Je fais parler les Chimènes et les Gamilles du Carrefour. » Il vivait d'aumônes faites à son nom. Il avait inscrit, sur la première page de sa vie, non pas le mot droit au travail, mais le mot droit des pauvres. Il habitait presque toujours un tapis franc, sàils respect pour son illustre aïeul, écrivant sur toutes les tables, entre

deux vins et entre deux femmes, des suppliques à TËmpereur, aux ministres , à tout le monde, où il demandait une obole sans vergogne, en signant d'un nom qui jusque-là n'avait demandé que l'admiration.

— Voilà de quoi dîner, dit-il en jetant sur la table un petit livre où il venait d'inscrire trois nouveaux noms pour tirer à vue.

Quand sa supplique ne réussissait pas, il allaU en personne piper de quoi vivre chez les enfsuits pfodiguea ou chez les couiiiisanes célèbres. Il donnait impérieusement l'ordre d'annoncer son nom glorieux, il se présentait avec fierté, dévoirlait ses titres de noblesse et finissait par demander cent sous. On pensait à son trisaïeul, et on lui donnait quelquefois vingt francs. Il s'était adressé d'abord aux gens du monde, à ceux-là qui donnent en comptant et qui raisonnent en don-

nant ; il avait bientôt reconnu qu'il Êdlait frapper à la porte de ceux qui jettent l'argent par la fenêtre.

Le descendant du grand homme se fit apporter un arlequin qu'il arrosa d'un pot de vin bleu. C'était à peu près le même dîner que celui de la Harpie. Il offrit également à Rosine de partager avec lui et de boire à la même coupe. Rosine n'aurait pas bu un verre d'eau dans cet odieux cabaret, mais elle porta un veiTe à ses lèvres pour ne pas offenser la compagnie.

Cependant la Harpie avait, selon son expression, arrosé sa sécheresse avec de la rosée du bon Dieu. Elle « jaspinait » à bride abattue, familière, tapageuse, insolente. Après avoir injurié tout le monde, elle s'en prit à Rosine.

L'écrivain pubUc se fit l'avocat de la jeime flUe en l'enlaçant dans ses bras; ce que voyant, la Harpie se jeta sur lui.

LA VBRtU DE ROSINE 117

-« Je ytàè te tordre et te trépigner, si tu ne finis pas I

La Harpie saisit un couteau sur la table. Son amant lâcha Rosine pour s'armer d'ime chaise ; mais Rosine désarma la joueuse de harpe en posant sa belle main sur le couteau.

On se remit à table. Rosine voulait toujours s'en aller; mais où aller?

— Vous qui avez feit comme vous dites les délices des opéras, conunent avez-vous pu survivre à ime pareille métamorphose ? demanda Rosine à la Harpie.

— Je suis tombée du haut en bas par une pente douce; M. de Lamartine appelle cela la chute d*un Tinge. Je suis allée, sans y penser, de chute en chute, de TOpéra aux FoUes-Dramatigues, du carrosse au fiacre, de la marchande de niodes à

la marchande à la toilette, tout en me chafriolant

avec les beaux et le saci'é chien : L*eau^é<-viém'a perdue et m'a sauvée, Teau-de-vie vous tue et vôufe empêche de vous tuer. Tu velràs cela, iïioû ingénue. On va, on va, on va toujours; on monte sans y croire : c'est comme Un cbntè de fèës ; <^ descend de mal en pis sans regarder dërHère sd. Ah! moi aussi, j*ai eu âes strietfilade» d'appartements !

— Avec des portes d'e:tcommunicati(5n , dit Tamant de la Harpie ; — car il avait de la littératiu^e.

— Ne rions pas; j'ai eu le vent en croupe. Il y en a plus d'un qui m'a fait des rentes sur le Grand-Livre, ^ns compter les rentes voyagêres. Par malheur, il y avait des usuriers-fruitiers.

— C'était le temps des argents de change, dit le descendant du grand homme pour s'élever à là hauteur de sa maîtresse.

— Oui, mon cher, cela valait mieux que des liaisons d'écriture, car, avec tout ton génie, tu n'as pas de quoi me verser un feu d'artifice,

Et la Harpie ajouta en tendant son verre :

— Quand je pense qu'il y a huit jours que je n'ai vu trente-six chandelles ! N'est-ce pas, Ecce Homo?

Au dessert, la Harpie prit sa harpe et se mit à chanter, pour son amant, pour Rosine et pour la galerie, cette chanson que lui avait rimée un poëte hohème :

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