‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 25 sur 74 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages. Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?

0 lac! Tannée à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence: On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :

« 0 temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,

« Suspendez votre cours!

« Laissez-nous savourer les rapides délices

« Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

« Coulez, coulez pour eux ; « Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;

« Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore,

« Le temps m'échappe et fuit; « Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

« Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

« Hâtons-nous, jouissons!

« L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive :

« II coule, et nous passons! »

Temps jaloux se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?

fié quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus! Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?

() lacs! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés. Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire. Tout dise : Ils ont aimé.

Alphonse de Lamartine.

(Premières Méditations poétiques.)

Hachette, édit.

Elvire, Graziella, Laurence et Joeelyn, ce sont-là les noms mélodieux qu'évoque immédiatement dans toute imagination

amoureuse le seul nom de Lamartine (1791-1869). Ce poète, le plus pur, le plus élevé de la génération romantique, beaucoup même disent le plus grand, a eu plus que tout autre le don de créer des figures sentimentales qui raccompagneront immortcllement, qui sont les rayons de son auréole de gloire. Une haute philosophie spiritualiste, un peu vague mais très noble, communique beaucoup de majesté à son lyrisme d'un souffle large, d'une cadence toujours aisée et comme veloutée. Plus que tout autre poète il a cherché dans l'amour lavant-goût d'infini qu'il recèle et il a souffert de sa brièveté.

Le poème du Lac lui fut inspiré par les promenades qu'il fît sur le lac du Bourget, en compagnie dune créole, MUe Julie- Françoise Bouchaud des Herettes, née à Saint-Domingue et mariée à un vieillard, M. Charles, le fameux physicien. M. Anatole France a consacré à ce roman une délicieuse plaquette : L'Elvire de Lamartine, qui n'élucide pas cet amour dont on ne sait s'il ne fut que du cœur ou s'il fut aussi des sens?

Dans les « commentaires » qu'il plaça dans les éditions nouvelles de ses méditations, Lamartine dit à propos du Lac : « Le commentaire de cette méditation se trouve tout entier dans l'histoire de Raphaël, publiée par moi.

« C'est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l'âme de mes lecteurs, comme elle en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction; car le grand poète, c'est la nature.

« On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermeyer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets : la musique porte en elle son sentiment, de beaux vers portent en eux leur mélodie. »

On lira plus loin, dans le commentaire de la Tristesse d'Olympio, le sens particulier de cette méditation dans l'expression romantique.

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