BIEN PERDU
Entre quinze et vingt ans, le cœur tout neuf, qui sort De sa torpeur première et qui commence à vivre, S'enflamme quelquefois tout de bon, et s'enivre, Dans un profond secret, d'un amour grand et fort.
Honteux de laisser voir cette ardeur qui le mord, C'est sous un dehors calme et serein qu'il s'y livre; Et l'on se dit, craignant les troubles qui vont suivre : N'éveillons pas trop tôt le cœur d'enfant qui dort.
Grâce aux cachets, fermoirs et scellés qu'on y pose, Homme et femme, à cet âge, ont l'âme si bien close, Qu'on n'en peut soupçonner les intimes combats.
On serait bien surpris, si l'on pouvait y lire : — Combien dans leur jeunesse, ont aimé sans le dire! Combien furent aimés, qui ne le sauront pas!
[Colifichets .) Amédée Pommier.
Amédée Pommier, né en 1804, mort en 1877, peu connu, n'exerça qu'une faible séduction sur le public. Ses poèmes sont écrits avec une verve endiablée et une crudité d'expression assez brutale.
M. Pierre Fons, dans une excellente étude sur la Philosophie de l'amour (Le Réveil de Pallas, Sansot, éd.), dit à propos de
LK ROMANTISME ]ftl
ce sonnet qui est d'un ton inattendu chez ce poète : « Il est curieux de soustraire à la tourmente romantique telles rares pièces que ne devront pas méconnaître les anthologues de demain, et où s'affirme déjà une poétique sensibilité toute proche de
Sully-Prudhomme et de Verlaine Les quatorze vers suivants,
si inconnus, de l'obscur lauréat de l'Académie Française que fut sous la monarchie de Louis-Philippe l'intermittent vaudevilliste Amédée Pommier, évoqueront toujours pour la discrète sensibilité moderne quelques images mortes mais inviolables. » Sans partager tout à fait l'enthousiasme un peu trop vif de M. Fons pour ce sonnet, où les scories ne manquent pas, nous avons cependant tenu à le donner, car il fixe, avec émotion, une nuance dame, un passage subtil de la sentimentalité à de futures morbidesses.