PUISQUE JAI MIS MA LEVRE... W
Puisque j'ai mis ma lèvre à la coupe encore pleine; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli :
Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;
(1) Ce poème et les précédents, notes tendres si rares dans Victor Hugo, lui ont été inspirés par la passion qu'il éprouva pour M"4 Juliette Drouet, une actrice de second plan, qu'il avait connue aux répétitions de Lucrèce Borgia, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1833. Ce fut sa grande liaison, acceptée par Mme Adèle Hugo elle-même, et il y resta fidèle jusqu'à la fin de ses jours. On a dit de Juliette Drouet : « Pendant cinquante ans, de 1833 jusqu'à sa mort en 1883, elle fut la muse inspiratrice du poète et l'enveloppa de sa tendresse et de son dévouement. Elle n'existait que pour son « petit homme bien aimé », son dieu qu'elle adorait comme une vivante incarnation de ses rêves les plus inaccessibles. Les lettres qu'elle lui adressait quotidiennement — on en compte souvent trois dans une seule journée — témoignent éloquemment de l'influence presque magnétique que Victor Hugo exerçait sur elle... » Une de ses lettres exprime curieusement son caractère : « Je t'aime, cela est patent, je suis emportée, violente, mal embouchée, ceci n'est pas tout à fait ma faute, et je n'en veux prendre qu'à moitié la responsabilité, d'autant que dans mes violences il y a autant de peur que de mauvaises habitudes d'éducation. Je t'aime, mon Victor, à travers mon mauvais caractère... »
Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours: Puisque j'ai vu sombrer clans Fonde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années :
— Passez! passez toujours! je n'ai plus à vieillir!
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !
[Les Chants du Crépuscule.)
Victor Hugo.