‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 38 sur 74 · ADIEU SUZON · texte numérisé non relu

ADIEU SUZON

Adieu, Suzon, ma rose blonde, Qui m'as aimé pendant huit jours :

Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours.

Sais-je, au moment où je te quitte, Où m'entraîne mon astre errant?

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours courant.

(1) Alfred de Musset, causeur charmant, cœur ouvert, ami fidèle, devait avoir une nature gaie. Il l'avait, en effet; le malheur seul l 'assombrit. Nous avons tenu à donner cette chanson d'un enjouement si distingué, qui est une note fréquente dans ses premiers poèmes, et que l'on rencontre môme dans les derniers.

M«" Martellet, qui fut pendant dix ans la gouvernante de M. de Musset, a raconté, dans d'amusants souvenirs, l'origine de cette piécette.

Musset était en villégiature chez des amis de son oncle, M. Desherbiers. Il était le « lion » de cette société et toutes les jeunes filles raffolaient du poète spirituel et beau. L'une d'elles fut tellement prise qu'elle osa venir un soir dans la chambre de Musset « toute pâle de désir dans sa robe blanche ».

« Au lieu d'ouvrir les bras, le poète tomba à genoux ; il admira les beaux cheveux, mais ne les dénoua pas. » Huit nuits la jeune fille revint. Alfred de Musset eut le courage de résister « estimant que profiter d'un <■ pareil affolement serait une vilenie déshonorante pour lui. »

Il écrivit alors cette pièce où il y a ce vers si triste :

Adieu; le bonheur rente au gîte.

et, quelque temps après, celle qui suit : Bonjour, Suzon!

Je pars, et sur ma lèvre ardente Brûle encor ton dernier baiser.

Entre mes bras, chère imprudente, Ton beau front vient de reposer.

Sens-tu mon cœur, comme il palpite?

Le tien, comme il battait gaiement!

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours l'aimant.

Pat! c'est mon cheval qu'on apprête, Enfant, que ne puis-je en chemin Emporter ta mauvaise tête, Qui m'a tout embaumé la main!

Tu souris, petite hypocrite, Comme la nymphe, en f enfuyant, Je m'en vais, pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en riant.

Que de tristesse et que de charmes,

Tendre enfant, dans tes doux adieux!

Tout m'enivre, jusqu'à tes larmes,

Lorsque ton cœur est dans tes yeux.

A vivre ton regard m'invite ;

Il me consolerait mourant.

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en pleurant.

Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment; Gomme un bouquet de fleurs pâlies, Cache-le dans ton sein charmant !

Adieu : le bonheur reste au gîte ; Le souvenir part avec moi :

Je l'emporterai, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours à toi.

[Poésies nouvelles.) Alfred de Musset.

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