A GEORGE SAND W
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu !
J'ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu.
Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. Mets ta main sur mon cœur, sa blessure est profonde ; Élargis-là, bel ange, et qu'il en soit brisé. Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, N'a dans des yeux plus noirs bu la céleste ivresse, Nul sur un plus beau front ne Ta jamais baisé !
(2 août 1833.)
(1) Ces stances haletantes, saccadées, sanglantes, restées longtemps inédites et que le poète écrivit en diverses époques d*angoisse: après avoir quitté George Sand, ont été réunies pour la première lois par la Revue de Paris (1er novembre 1890). Retrouvées dans des lettres de Musset à George Sand, elles avaient déjà parues en partie dans diverses publications.
Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, Allez, braves humains, où le vent vous entraîne ; Joue/, en bons bouffons, la comédie humaine, Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
Xe croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène. Je garde contre vous ni colère, ni haine, Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps ; Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse ! Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse; Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux :
« Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie ;
Voilà le sentier vert, où durant cette vie,
En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux. »
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus De tout ce que mon cœur renfermait de tendresse, Quand, dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus.
La mémoire en est morte, un jour je te l'ai ravie, Et cet amour si doux qui faisait sur la vie Glisser clans un baiser nos deux cœurs confondus Toi, qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus.
Il faudra bien t'y faire à cette solitude, Pauvre cœur désolé, tout prêt à se rouvrir, Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir Il faudra bien t'y faire ; et sois sûr que l'étude,
La veille et le travail ne pourront te guérir. Tu vas pendant longemps faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude D'attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l'auras perdue Si tu vas quelque part attendre sa venue Sur la plage déserte, en vain, tu l'attendras.
Car, c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée Cherchant, sur cette terre, une tombe ignorée, Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas.
(Venise, 1834.)
Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fut ma vie. Porte ailleurs ce trésor que j'avais pour tout bien. Va chercher d'autres lieux, toi qui fut ma patrie. Va lleurir au soleil, ô ma belle chérie, Fais riche un autre amour et souviens-toi du mien,
Laisse mon souvenir te suivre loin de France, Qu'il parte sur ton cœur, pauvre bouquet fané Lorsque tu Tas cueilli, j'ai connu l'Espérance, Je croyais au bonheur et toute ma souffrance Est de l'avoir perdu sans te l'avoir donné !
(10 janvier 1835.; A. de Musset.