BARBA ROSSA
Je la suppliai alors, les yeux pleins de larmes, de me considérer comme son ami, de m'accorder sa confiance.
Elle m'écouta jusqu'au bout, me tendit la main avec un sourire que je n'oublierai jamais, puis elle s'enfuit.
I.e fils du propriétaire de la Croix d'Or avait-il été plus heureux ?
Je ne sais.
La rumeur publique le désigna peu après comme le futur mari d'Erminia.
C'était un brave jeune homme riche d'écus et d'espérances, à peine âgé de vingt ans. Dans le village, on l'appelait communément Barbarossa, ou simplement Il Rosso (le Roux), à cause de sa barbe d'un rouge vif, vif, comme du cuivre. Son véritable nom était Domenico Serone.
Mais quelques mois plus tard, le bruit se répandit que tout était rompu entre eux.
Domenico semblait désespéré.
On accusa alors Erminia de mépriser ses compatriotes ; on lui prêta le secret dessein de séduire un étranger ; on prétendit que son imagination ne rêvait que pays lointains et aventures romanesques.
Ah ! qu'on jugeait mal la pauvre fille !
J'ai connu un lord anglais qui jeta sa bourse pleine d'or dans son tablier,
en la suppliant à genoux de le suivre en Angleterre. Erminia laissa tomber l'argent à terre et menaça de souffleter l'impudent s'il se permettait de lui adresser de nouveau la parole.
On se perdait naturellement en conjectures pour découvrir les véritables causes de ses dédains et de sa fierté. On finit par se demander si elle n'avait pas fait vœu de rester fille.
Elle venait de temps en temps me vendre des fleurs et des plantes médi-
cinales. Un jour, je lui demandai la raison de cette aversion qu'elle paraissait avoir pour tous les hommes.
— Je ne sais pas, me répondit-elle ; mais je n'en ai pas encore rencontré un seul que je puisse franchement aimer. Voilà tout mon secret.
Plusieurs années s'écoulèrent.
Erminia n'avait rien perdu de son impassibilité glaciale. Quant à Domenico, sans être physionomiste, on devinait qu'un feu intérieur le consumait. Son front s'était ridé, son regard s'assombrissait, il n'était plus que l'ombre de lui-même.
Sur ces entrefaites arriva un riche étranger, un officier suédois qui, trouvant son avancement trop lent, avait pris sa retraite. Il cherchait dans les voyages un remède à l'ennui et il avait déjà parcouru les quatre coins du globe. La chasse au tigre et à l'éléphant lui était familière et il avait pris part à maintes expéditions contre les ours blancs, ces redoutables gardiens des régions polaires. Un énorme terre-neuve qui l'avait sauvé d'une mort certaine ne le quittait jamais.
Il vint loger chez moi.
Son nom était, je crois, Sture ou Slure, mais je ne l'appelais pas autrement que le signor Gustavo, et les gens du village le connaissaient sous le simple nom de « capitaine ». Nous nous liâmes intimement, bien qu'il se souciât fort peu de mes vers. Il me disait qu'il n'appréciait et ne comprenait qu'un seul poète, Byron ! Aussi cherchait-il à l'imiter dans sa vie
aventureuse. Sa fortune lui permettait cette fantaisie. A Rome, il avait beaucoup fait parler de lui, mais ici il semblait ignorer l'existence d'un autre sexe que le sien.
Quand il ne chassait pas, il passait ses journées chez lui ou au café.
Jouant au billard avec le premier venu, ses libéralités le faisaient aimer de tout le monde. On applaudit fort son projet d'acheter une vigne, de bâtir une maison et de se fixer définitivement dans le pays.
Seul, Domenico le fuyait.
Quand le capitaine entrait au café, Domenico se levait et sortait. Si par hasard il l'apercevait dans la rue, il rebroussait chemin, ou s'esquivait par une ruelle.
Un jour que je me promenais avec l'étranger, Erminia vint à passer.
— Mon ami, m'écriai-je, regardez cette jeune fille. Ni en Turquie, ni en Grèce, ni dans les Indes, vous ne rencontrerez pareille beauté.
— Hum ! fit-il en se détournant à peine et en tordant sa moustache blonde, hum... elle n'est pas mal.
Cette indifférence m'irrita. C'était le premier homme que la vue d'Erminia n'impressionnât pas vivement.
En passant près de nous, la jeune fille répondit à mon salut par un signe de tête embarrassé. Je la vis même rougir. Elle pressa le pas pour nous cacher son trouble.
Quelques semaines plus tard, j 'étais sur le seuil de ma porte, lisant une lettre dans laquelle un de mes amis
Jï~4àÊjm&
Erminia laissa tomber l'argent à terre et menaça de souffleter l'impudent.
(Page 35.)
de Rome m'annonçait qu'il avait donné lecture de plusieurs de mes sonnets à la Société des Arcadiens, et que mes vers avaient obtenu l'accueil le plus bienveillant. J'avais été transporté au septième ciel, lorsque la
— Ecoute, Erminia, — lui disait Domenico avec l'accent du juge qui lit une sentence sur la place publique, — Dieu a voulu que je te rencontrasse enfin. Il n'y a plus rien entre nous, je le sais, mais je t'ai bien aimée. C'est
voix du Rosso, menaçante et forte, me rappela brusquement sur la terre.
Il était à dix pas de ma maison, devant la fontaine, pâle comme un mort. Près de lui, Erminia tenait une erucbe.
Que se passait-il entre eux ? Il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient parlé !
Je tendis l'oreille :
ton droit de ne pas vouloir de mon amour. Mais prends garde, prends garde à ta conduite ! Je connais quelqu'un qui a juré ta mort, si lu livres à un étranger ce cœur que tu as refusé à tes compatriotes... Et si nous sommes impuissants à faire de toi une honnête femme — ch bien ! nous sommes suffisamment résolus pour empêcher que la honte retombe sur
notre village. Dis cela de ma part à ce monsieur que tu connais... Les balles fondues dans nos montagnes atteignent plus sûrement leur but que le plomb suédois... Erminia, que le ciel te protège, adieu !
Il enfonça son chapeau sur sa lête, jeta un dernier regard, froid et dur, à la jeune fille, puis reprit rapidement son chemin.
Les menaces que j'avais entendues m'avaient bouleversé. Cependant, faisant un effort sur moi-même - car Erminia se disposait à quitter la fontaine — je courus au-devant d'elle et lui demandai ce que cela signifiait.
— Il est fou ! me répondit-elle en baissant les yeux et en devenant toute rouge.
— Je le crois, répliquai-je, car, s'il disait vrai, j'aurais pitié de toi !
— Je n'implore la pitié de personne, fit-elle fièrement en me regardant en face.
Et elle s'en alla sans ajouter uu mot.
Cette étrange manière d'agir me fil supposer qu'elle se sentait coupable.
Je m'élançai sur ses pas, et, la rejoignant, je lui dis :
— Erminia, n'oublie pas, quoi qu'il arrive, que tu trouveras toujours en moi un ami sincère et dévoué. Si tu ne veux pas écouter Domenico, je t'en supplie, écoute-moi ! Ne sois pas hypocrite, et pendant qu'il est encore temps, remonte la pente où tu glisses, car, vois-tu, ces intrigues dont on
t'accuse, si réellement elles existent, portent toujours avec elles leur châtiment et leur expiation. On n'abandonne jamais le sentier du devoir et de la vertu que pour tomber dans les abîmes. Je ne veux pas dire que le capitaine ne soit un galant homme, mais je doute qu'il faime honnêtement et saintement comme tu le mérites. N'oublie pas qu'il appartient à une autre religion que la nôtre : c'est un hérétique !
Mais elle ne paraissait pas m'écouler et continuait de marcher d'un pas fiévreux, en gardant dédaigneusement le silence.
Je la quittai le cœur navré.
Le terre-neuve du capitaine, qui bondit à ma rencontre, m'annonça que son maître était de retour de la chasse.
Je le trouvai dans sa chambre, nettoyant son fusil noir de poudre ; un amas de pauvres oiseaux tout sanglants était sur la table.
— C'est dommage que vous ne soyez pas arrivé plus tôt, lui dis-je. Le secret de vos intrigues amoureuses a été dévoilé sur la place du Marché, et si haut que les commères du village ont pu l'entendre.
Je lui racontai la scène à laquelle j'avais assisté ; je le rendis surtout attentif aux menaces proférées par Domenico.
— \/Tous ne connaissez pas le caractère vindicatif de nos jeunes gens ; vous feriez mieux de cesser vos rapports avec Erminia.
Comme il demeurait silencieux, je lui dis en haussant le ton :
— Signor Gustavo, il y va de mon amitié pour vous ; si je remarque que
Je sortis, profondément blessé de son indifférence dans un cas grave qui le touchait de si près.
Je ne le revis que le lendemain à
vous recherchiez encore Erminia, il midi. Il entra chez moi une lettre à
me sera impossible de vous garder la main et me dit qu'il était oblige de
plus longtemps sous mon toit. partir de suite. Comme il n'y avait
— Vous vous alarmez bien vite, plus de chaise de poste à celte heure,
Fra Angelico, me répondit-il : et il il me pria de lui prêter ma voilure, ce
continua de démouler la batterie de que je fis avec le plus grand plaisir ;
son fusil. car je n'attribuais pas ce départ à la
lettre qu'il venait de recevoir, mais bien à ma visite de la veille.
Mon aide devait le conduire jusqu'aux portes de Rome.
Nous nous séparâmes en très bons termes.
— J'ai envie d'aller en Grèce, me dit-il en s'asseyant dans la voiture ; je n'ai pas encore visité le tombeau de lord Byron.
C'était un exécrable mensonge, mais je le crus. Il ne pensait pas plus à un voyage en Grèce que moi à un voyage dans la lune !
Le soir, je m'endormis avec la douce satisfaction d'avoir peut-être sauvé la vie à deux créatures humaines, et je fis là-dessus une ode que je range encore maintenant parmi mes meilleures productions poétiques.
Elle prouve malheureusement que les poètes ne sont pas prophètes.
Mon aide-pharmacien, cocher par intérim, revint le lendemain. Ses premières paroles furent pour me demander si le signor Gustavo m'avait averti qu'un ami devait le rejoindre en route.
A deux lieues du village, dans cet endroit où de gros chênes ombragent des tombeaux antiques, un inconnu était sorti de derrière les buissons et avait pris place dans la voiture en se cachant le visage. Carlino, mon aide, qui conduisait assis sur le devant de la voiture, ne put distinguer ses traits, mais il me jura que ces vêtements d'homme cachaient Erminia.
— L'infâme ! m'écriai-je, les poings crispés.
J'étais transporté d'indignation. Je recommandai à mon domestique le silence le plus absolu sur les faits qu'il m'avait racontés.
Précaution inutile ! L,e lendemain déjà, il n'entrait pas une vieille femme dans ma pharmacie sans qu'elle ne parlât de la fuite d'Erminia. Elle avait envoyé un petit garçon auprès de sa mère pour lui annoncer son départ et lui dire qu'elle ne reviendrait jamais au pays. Elle laissait à sa sœur tous ses vêtements et avait déposé dans l'armoire une bourse pleine d'or, don du capitaine.
Vous ne sauriez vous figurer la fureur des jeunes gens du village !
Il n'eût tenu qu'à Domenico de renouveler les combats des Grecs et des Troyens, pour arracher cette autre Hélène des bras de son ravisseur, mais on se contenta de jurer, de tempêter, de menacer. Au bout de quelque temps, on finit même par éviter de prononcer le nom de la jeune fille qui s'était perdue avec un hérétique.
On sembla s'être donné le mot pour l'oublier.
Domenico, cependant, n'avait pas fait grand bruit ; il était au contraire resté calme et silencieux. Mais ceux qui le rencontraient étaient frappés de son air sombre et pensif : on eût dit qu'il méditait quelque vilain coup.
Pour moi, je sentais un frisson chaque fois que je le voyais.
Ces tristes pressentiments ne lardé-
Il venait de plonger son couteau dans la poitrine d'Erminia. (Page 45.)