L ' A M 0 U II E N I 1 A L I E
Devant la fenêtre, asisise sur une chaise de paille, Pia se contemplait dans une petite glace, cherchant à fixer sur sa tête la couronne de Massio. En chemise, le manteau de ses cheveux noirs éparpillés sur ses épaules nues, elle souriait au miroir et fredonnait le refrain d'une chanson de brigands. Dressé sur les pattes de derrière, Brusco regardait sa maîtresse de ses bons yeux tristes.
— Pia, s'écria Massio effrayé, pourquoi te lever si matin ? Qu'as-tu ? Que fais-tu à la fenêtre? L'heure du départ n'est pas encore venue. Mes compagnons viendront nous éveiller quand il sera temps de gagner la montagne... Allons, quitte ta couronne et viens dormir. La route sera longue et tu n'as pas l'habitude de monter à cheval.
— Chut ! fit-elle d'un signe majestueux de la main. N'entends-tu pas?
Ils viennent ! Ils arrivent ! J'ai dû me faire belle pour recevoir leur hommage. Une impératrice doit porter le diadème quand elle se montre à son peuple. Mais cette maudite couronne ne veut pas tenir en place... Ah ! voilà qui va mieux. Qu'on m'apporte maintenant mon manteau, mon grand manteau de pourpre !
Massio fut sur pied d'un bond. Il se vêtit en toute hâte et accourut, tendant les bras, la voix caressante :
— Sois raisonnable, Pia ! Ecoutemoi, au nom de tous les saints...
La jeune femme se retourna lente-
ment vers lui, le considéra un instant, défiante, puis sourit :
— N'invoque pas les saints ! Nous ne pouvons pas compter sur eux. Ils sont nos ennemis depuis que tu leur as volé leurs couronnes.
Puis elle ajouta à mi-voix, lui souriant comme à un complice :
— Que veux-tu ? il le fallait bien.
L'orfèvre n'avait pas acheté nos diadèmes. Puis les saints peuvent bien attendre un peu. Ils ne craignent pas les rhumes, les saints !
Et elle se mit à rire bruyamment, pendant que Brusco poussait de courts grognements plaintifs.
Massio se mit à genoux, étreignit Pia en ses bras, comme pour la défendre contre les idées désordonnées qui envahissaient sa raison :
— Oh ! mon Dieu, s'écria-t-il, Pia, tu rêves. Eveille-toi. Je suis Massio, ton pauvre mari qui souffre mille morts en entendant tes discours insensés. Viens, mon enfant, viens, ma femme, oublie toutes ces folies ! J'ai eu tort hier de me moquer de ce pauvre curé. Je suis coupable ! le seul coupable ! Ecoute-moi, Pia, regardemoi avec tes bons yeux aimants et doux d'autrefois.
— Non. non, répliqua la jeune femme, dont les lèvres se plissèrent en une moue méprisante... Tu n'es qu'un imposteur ! L'empereur, mon époux, a reposé près de moi cette nuit. Il a dû partir dès le premier chant du coq pour combattre nos ennemis. Quand on est un grand de la
L'IMPÉRATRICE DE SP IN ET TA
lerre, on a des millions de jaloux.
.Mais mon vaillant empereur les terrassera tous, les foulera aux pieds.
Oui, nous régnerons dans la paix et dans la joie. Nos peuples seront heureux. Et quand je traverserai mon village, montée sur un cheval blanc, je nommerai Brusco gouverneur de Spinetta... N'est-ce pas que la couronne me sied bien ? demanda-t-elle avec une coquetterie presque naturelle. Oh ! il y a encore quelques toiles d'araignées dans le creux du métal... Mais cela n'en vaut que mieux... cela prouve que nous sommes d'une très vieille maison... Chut ! fit-elle, voici nos ennemis !
Elle repoussa brusquement sa chaise, laissant choir le miroir qui se brisa en mille facettes, et, debout devant la fenêtre, elle regarda fixement du côté de la place de l'Eglise.
Derrière elle, Massio pleurait, accablé par la fatalité qui faisait de Pia la victime de ses fanfaronnades. Il essaya par de douces paroles, par des promesses enfantines, d'arracher la jeune femme à sa singulière contemplation. Mais Pia le repoussait de la main, semblant considérer un invisible spectacle.
— Ah ! ah ! fit soudain la pauvre folle. Les entends-tu maintenant!. .
Le cortège arrive !
Effectivement Massio entendit un bruit singulier qui ne rappelait guère le roulement de cavalerie en marche qu'attendait le brigand ; il crut perce-
voir un glissement de pas sur la route et se précipita dans une chambre adjacente d'où il put reconnaître une troupe de carabiniers se concertant pour envelopper la maison.
Barbone, délivré par quelque habitant de Spinetta, avait parcouru les bourgades voisines, recrutant les ennemis jurés de Massio.
Après avoir fait main basse sur les compagnons du brigand, encore alourdis par l'ivresse, les gens du roi avaient espéré surprendre Massio au logis nuptial.
— Pia, s'écria-t-il en prenant les armes, ce ne sont pas nos sujets qui arrivent... Nos persécuteurs espéraient nous faire prisonniers. Grâce à Dieu nous pouvons fuir par cette fenêtre et nous cacher dans les champs de maïs. Sous le ciel libre, je ne crains personne. Hâte-toi et je réponds de tout.
— Je ne demande pas mieux de quitter cette maison pour regagner mon palais, mais où est mon équipage ? Une impératrice ne s'en va pas traversant les champs de maïs à pied.
— Pia, Pia, obéis-moi, si tu veux ma vie sauve. Dans trois minutes, il sera trop lard... trop tard! Comprends-tu ! Regarde-moi, je suis Massio, le Massio que tu aimais tant...
Et il regardait avec énergie les yeux de la pauvre folle, voulant lui commu-
niquer sa volonté. Mais elle, le repoussant :
rtf- Arrière, traître ! Tu es vendu à nos ennemis. Quand l'Empereur sera revenu, je...
— Que Dieu nous fasse miséricorde ! jura le bandit. Je vais partir sans toi, sans toi, ma chère femme,
mais je reviendrai... Et je t'aimerai tant que je te guérirai, ô ma Pia !
Il Tétreignit brusquement, baisant la bouche qui lui crachait à la face, baisant les ongles qui lui égratignaient le front.
Au moment où il s'élançail par la fenêtre ouevrte sur le petit champ de
maïs, la porte de la maison s'ébranlait sous les coups de crosse des carabiniers :
— Massio ! Massio ! appelaient les carabiniers. Eveille-toi donc, empereur de Spinetta !
Un coup de feu mit fin aux railleries des soldais.
— Au meurtre ! Au meurtre ! crièrent les assaillants.
Persuadés que Massio, à l'abri des volets, faisait feu sur leur petite troupe, les carabiniers enfoncèrent la porte, se ruant dans les deux chambres de la maison.
Assise sur le lit, solennelle, les mains jointes, Pia sourit légèrement, en inclinant vers ses sujets son front ceint de la couronne de carton.
Les carabiniers restaient immobiles, silencieux et apitoyés, quand plusieurs de leurs camarades apportèrent le corps de Barbone, atteint par la balle de Massio.
On voulut déposer le blessé sur le [il nuptial, mais Barbone, reconnaissant la jeune fille, témoigna par un geste de répugnance et de dédain qu'il désirait ne pas mourir où avait reposé son ennemi. On l'étendit sur le carreau, aux pieds de la pauvre
L'IMPÉRATRICE DE SPINETTA
folle, qui assista, satisfaite et souriante, à l'agonie de cet ennemi vaincu.
Les habitants de Spinetta ne revirent jamais leur empereur. On apprit, par la vieille femme qui avait adopté la petite sœur de Pia, que l'audacieux bandit avait voulu revoir sa bien-aimée : monté sur un cheval dont les sabots étaient enveloppés de chiffons, il était venu, une nuit, demander à Pia de fuir le Piémont inhospitalier. La jeune femme l'avait reçu, souriante. Mais il dut renoncer à son projet quand Pia, geignant comme une enfant, échappa à ses embrassements pour se réfugier derrière la brave femme qui veillait sur elle.
Et Massio s'en alla pleurant, après avoir laissé à la gardienne de la pauvre folle une bourse pleine d'or qui
servit à doter de nouvelles couronnes les saints autrefois dépouillés.
Que devint Massio ? Quelques habitants de Spinetta affirment que le brigand sacrilège devint, par la suite, un saint homme d'ermite.
Mais il ne faut pas trop ajouter foi à leurs dires. Quand un scélérat disparaît, on le soupçonne toujours d'avoir choisi la carrière d'anachorète.
Pendant quarante ans, on vit Pia, assise sur une chaise devant sa porte, majestueuse souveraine, les cheveux roulés en couronne sur son chef amaigri et crasseux ; elle inclinait le bâton de sa quenouille vers les mauvais petits garçons qui défilaient devant elle en criant :
— Bonjour, impératrice de Spinetta !
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