SCENE IX
DERNON, OCTAVE, BLINVAL.
OCTAVE, dans la coulisse.
Qu'on ait bien soin de mon cheval!... Le plus grand soin, entendez-vous?
DERNON.
Quelle voix!..
BLINVAL
Qu'avez- vous donc?..
DERNON.
C'est lui... Il aura forcé la consigne.
OCTAVE, courant embrasser Démon.
ENSEMBLE
Àm : Plaisir de notre enfance.
Quel moment plein de charmes !
Partage mon bonheur ; Je viens loin des alarmes Te presser sur mon cœur.
DERNON.
Quel moment plein de charmes !
Je ressens ton bonheur ; Je veux loin des alarmes Te presser sur mon cœur.
[à part.)
Sa présence m'accable; Je tremble , j'en convien.
OCTAVE
A cet accueil aimable Je le reconnais bien!
ENSEMBLE
Quel moment, etc.
Eh! mon ami... Mon frère!.. Quel plaisir de W îvvoir , après t'avoir cru dans le sombre royaume ! AiR : Du ménage de garçon .
Je me disais , avec tristesse :
Mon frère habite chez les morts.
J'avais le projet , par tendresse, De te rejoindre aux sombres bords ; Maïs, retenu par le service , Et par mes sermens engagé , J'attendais qu'un boulet propice Voulût bien signer mon congé.
Y a-t-il long- temps que je ne t'ai vu !..
Oui, oui, très-long- temps... Mais , dis-moi... n'as-tu rencontré aucun obstacle sur la roule?..
OCTAVE
Non... les chemins sont très-libres.
DERNON.
Plus près!...
OCTAVE
J'ai pénétré jusqu'à toi, sans difficulté.
DERNON , à part.
Maudit planton!... [haut) Mais qu'est-ce que je vois?
OCTAVE , montrant ses épaulettes.
Mes épaulettes de major... C'est une surprise que je t'ai ménagée... Que dis-tu de cela?
Mais je dis... que Lu aurais dû m'en instruire plus tôt. {A part, ) t J'aurais consigné les majorsv!...
OCTAVE , à Dernon.
Et la surprise ?... [à BVtnval) Monsieur, ayez la bonté d'excuser l'impolitesse avec laquelle je me suis présenté chez vous... Mais les liens du sang... un frère quon aime, et qu'on trouve ressuscité... c'est si rare!...
BLIXVAL.
C'est trop juste, Monsieur... recevez aussi mon compliment sur votre nouveau grade.
OCTAVE
Ce sont les chances de la guerre... on monte et on descend... moi, je suis monté parce que mon major s'est vu destitué par un obus... et puis, mon diable de colonel m'envoyait toujours le premier au feu... ce gaillard-là m Vivait pris en amitié.
DERNON.
On n'a fait que rendre ju.sîice à ton courage... cette récompense t'était due...
OCTAVE
Mon courage est bien pour quelque chose là-dednm; mais c'est le tien su» tout... c'est ta réputation qui me vaut cela.
Air : Dans un castel femme de haut lignage.
Dans un combat, prodige de vaillance, Où la victoire un moment chancelait, Mon colonel au plus épais s'élance...
Déjà le nombre l'accablait.
Sur ses pas je me précipite ;
Il m'aperçoit, s'écrie : à moi Démon ! '.
Et l'ennemi prend aussitôt la fuite;
Il était trompé par ton nom.
BLINVAL, avec un enthousiasme comique.
(A part).
Ce colonel! ce major!... famille de héros!...
OCTAVE
A propos, les épanchemens de l'amitié me taisaient, oublier de te remettre des dépêches dont le général m'a chargé pour toi.
DERNON.
Voyons! {Il lit,) « Colonel , je vous envoie votre no- « mination au poste de gouverneur du fort de Tilnilz et u de tout le pays qui en dépend. »
BLINVAL
Je suis donc maintenant sous voire dépendance!
DERNOV.
Vous n'aurez pas à vous en plaindre. (Illit.) «Dans le « cas où voire sanfé ne vous permettrait pas de vous ren- '< dre à Tilnitz, vous avez le pouvoir de remet ire le com- « mandement par -biterim à celui des officiers de la gar- « nison que vous jugerez capable de vous remplacer...» - BLINVAL , à pari.
Quelle confiance illimitée!... Je suis pour ce que j'ai dit... Famille de héros!...
Je te félicite à mon tour.
BLINVAL , à part et en contemplant les deux frères. Ah! si j'avais deux filles!...
DERNON, à part.
Et il faut que je parte!... Tout se réunit contre moi...
blinval, il passe entre les deux frères. Ah! ça , Messieurs, les honneurs militaires sont fort
beaux sans doute; mais re.st.omac d'un major parle comme celui d'un capitaine.
OCTAVE, i
Comment donc î il parle bien pus fort, par l^abitude du commandement.
BLINVAL
Alors je vais songer au déjeûner, et vous verrez qu'au milieu de la gloutonnerie allemande, j'ai conservé leparfum de la gastronomie française.
Air : Vaudeville des Frères-de-lait.
Par cent moyens, on peut se rendre illustre :
Par les exploits vous vous faites vanter ; Moi, ne pouvant acquérir ce beau lustre, Par mes dîners je me suis fait citer.
Paris en garde la mémoire; Et je ne suis pas le premier Qui vit partir les rayons de sa gloire , Des fourneaux de son cuisinier.
Je reviens à Pinstant. (Il sort.)