L’ŒUVRE DE MAGIE
Sans doute, au lecteur nourri des concepts « du siècle » les sujets traités ici paraissent-ils déconcertants. Mais, si l’auditeur a le droit d’exiger du parleur le labeur et la peine, l’auteur en revanche, a le droit de demander au lecteur un effort : celui de l’oubli. Oui, le bon lecteur doit apporter son ingénuité, et déposer, pour un instant, le fardeau des notions, affirmatives ou négatives, dont l’alourdit l’éducation contemporaine. «Ah! s’écriait Malebranche, si je ne savais pas lire! » Lecteur sincère, te peux-tu délivrer de la fatuité de ton siècle ? Si tu crois à cette niaiserie : la science de notre temps, nous ne pouvons nous entendre. Il n y a pas la science d’un temps ou d’un autre : il y a la Science éternelle, immuable, puisqu’elle est la vision de la réalité, voilée, puisque la vérité nue ne pourrait, sans faire le malheur du monde, sortir de son puits. Car la vérité
l’Amour et la Magie
n’est perceptible aux hommes que par l’erreur, son mode de différenciation et d’expansion. La Science éternelle, sœur de l’Evangile éternel! entrent dans son sanctuaire, d’âge en âge égaux et fraternels, ceux qu’elle élit. Quand l’initié descendit du Sinaï,-parce qu’il avait vu la vérité nue, il dut, sur son visage qui en avait gardé le reflet/jeter pour toujours le voile hermétique.
Tout d’abord, promenons un regard d’ensemble sur le programme des présentes causeries. Pourquoi réunir dans un même titre ces deux mots: la Magie, l’Amour? Mots prestigieux tous deux, investis tous deux d’une fascination immanente, ei voués tous deux au même sort: à l’admiration et à l’outrage, au désir et à la malédiction ; mais tous deux poursuivant leur rou te à travers le monde, tous deux remplissant, avec l’im passibilité de leur force mystérieuse, leur mission qui est de charmer, — ou de blesser. La Magie, l’Amour et l’Art, n’est-ce pas les trois modes du charme ?
Et ces trois modes du charme n’agissent guère le> uns sans les autres.
Ce dont je me propose de traiter ici, c’est simplement la magie, — un mot bien prétentieux. — dans ses rapports avec le premier de ses deux compagnons, l’amour et l’art. Je prends ici le terme Amour , no,- dans son sens restreint, mais dans son acception la plus vaste, dans son sens religieux. C’est un lieu commun de dire que sans amour on ne peut faire œuvre d'art. Ajoutons im-
médiatement qu’on ne peut faire œuvre de magie sans amour ou, — si l’on fait de la magie noire, goëtie ou sorcellerie, — sans haine, car la haine est le pôle négatif de l’amour.
Avant tout, il me paraît utile de définir ce que l’on entend au juste par le mot « Magie », mot décrié, tantôt redouté, tantôt ridiculisé, éveillant pour certaines imaginations, une sorte de fascination apeurée, et, le plus souvent, amenant sur les visages un sourire de dédaigneuse pitié.
Ce mot « magie » peut désigner quelque chose de très vaste et de très restreint. C’est, ou bien toute la Haute Science, tout le vertige de l’Occulte, toute la connaissance des forces secrètes de la nature, forces connues ou devinées d’un très petit nombre d’hommes, ou bien un petit coin de cette science universelle, une application, pour un but déterminé, de quelques arcanes de cette science.
Au sens réel du mot, la magie est Vart de se servir , dans un but déterminé, des correspondances existant entre le monde visible et le monde invisible.
Dans cette définition, nous considérons la magie comme un art. Mais c’est un art fondé sur une science. Tout art, d’ailleurs, n’est-il pas basé sur la connaissance eu tout au moins sur la pénétration intuitive de certains secrets de la nature ?
La magie a donc sa partie théorique et sa partie pratique. Elle est à la fois une science et un art. Elle est,
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en quelques-unes de ses parties, un art d’application, de réalisation. Ce que j’essaierai d’exposer, en ces notes qui ne peuvent avoir <de prétentions a la transcendance, c’est l’application des connaissances occultes à l’amour.
J’ai défini tout à l’heure la magie : l’art de se servir, dans un but déterminé, des correspondances existant entre le monde visible et le monde invisible, entre le monde connu, et le monde, je ne dirai pas inconnu, mais peu connu.
Le secret de ces correspondances, de ces relations, n’est pas toujours pénétré des hommes qui font œuvre magique. Souvent il n’est que soupçonné. Quelquefois même, il est ignoré et bafoué de ceux-là même qui s’en servent inconsciemment. Gomme toutes les œuvres, l’opération magique est soumise à une loi de hiérarchie. On fait œuvre magique à des degrés divers. L’initié, l’adepte, le mage, fait œuvre magique, quand, consciemment, sûr de sa science et de sa force, il projette une incantation destinée à appeler certaines forces de la nature à son aide pour le but qu’il se propose d’atteindre. De même le médecin, l’étudiant en médecine, ou l’amateur quelconque fait œuvre magique, qui met un homme ou une femme en sommeil hypnotique. (Ce qu’il ne ferait probablement pas, s’il savait ce qu’il fait). De môme encore, et ceci nous le verrons tout à l’heure, — le poète qui écrit un beau poème fait œuvre magique. Son poème est une incantation. De même encore la jeune femme qui coud, en secret, dans la doublure du gi-
let de l’homme qu’elle aime, une médaille quelconque enveloppée d’une mèche de ses cheveux d’or ou de nuit, fait œuvre magique, sans s’en douter. Et nous verrons à quelles forces mystérieuses et redoutables, d’elle inconnues, elle fait appel.
Si nous allions plus loin dans cette voie, nous verrions bientôt que presque tout le monde fait plus ou moins de la magie sans s’en apercevoir, tout comme M. Jourdain faisait de la prose.
Les bergers-sorciers, les rebouteux de village, les guérisseurs, certains magnétiseurs praticiens, font œuvre magique sans comprendre le mystérieux enchaînement des forces dont leur volonté contraint l’obéissance.
Laissons de côté, pour le moment, les opérateurs magiques inconscients, les magiciens malgré eux, la foule immuable des Messieurs Jourdain de la magie. Et prenons un ou deux exemples d’opérateurs magiques conscients de ce qu’ils font. Ceux-ci, je les appellerai magistes. Je m’abstiendrai d’user du mot Mage. Ce qui m’en éloigne, ce n’est pas qu’il est prétentieux. Si l’on n’avait quelque prétention, on ne ferait jamais rien et c’est être prétentieux que de planter des choux, c’est avoir la prétention de les voir pousser, et même de les manger quelque jour. Ce qui m’éloigne d’employer le mot mage, c’est qu’il revêt si facilement des épaules de charlatans. t
Prenons donc un ou deux exemples de magistes faisant œuvre magique. Prenons-en un dont le titre seul
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excite la curiosité : l’alchimiste. Celui-là, on le voit dans l’auréole dorée d’une légende. 11 a, en dépit des scepticismes les plus aigus, le prestige de créer le signe maieriel de la domination matérielle, l’or, le métal solaire, rayonnant comme le soleil et puissant comme le soleil. Tout cela est chimère assurément, dit-on, mais enfin, après tout, qui sait ? Ceci m’amène, pendant que j’v pense, à parler du scepticisme en ces matières, le scepticisme que Carlyle appelle « une préparation à une meilleure et plus large voie de la croyance. ». Eh bien! je ne crois pas au scepticisme. Tout au moins, je crois que le scepticisme n’existe guère qu’à fleur de peau, à fleur d’âme, qu’il n’a en réalité, chez nul vivant, de racines profondes, de racines mordant le plus intime mystère de l’être. Quant à moi, je n’ai jamais rencontré un vrai sceptique. Toutes les fois que j’ai vu un homme s’affirmant sceptique présenter simplement, banalement, sa main à l’étude d’un chiromancien, j’ai toujours vu chez cet homme un petit frisson. C’était le « apres tout, qui sait! » qui est la ressource suprême, le pyrrhonisme dernier du scepticisme.
Non, il n’est pas de sceptique, car toute vie est un acte de foi à un axiome. Et le rythme d’un cœur est l’adhésion à celui du soleil, cœur du monde terrestre. Et tel qui se targue d’être sceptique en son esprit, — mais qu’elle est proche, la limite de son scepticisme ! — ne pourrait l’être en sa chair. En sorte que, de Pvrrhon au bourgeois voltairien, tout homme ne persiste que
par sa foi. La négation absolue serait la foi au mal, c’est à dire une impossibilité. Car le mal existe, mais n’est pas, puisque, conviennent simultanément métaphysiciens et théologiens, il n’est ni essence ni substance.
Le scepticisme vulgaire est acculé perpétuellement à la nécessité de se démentir. Voulez-vous me permettre une anecdote naïve, en laquelle se formule la déroute de cette affirmation négative qu’est le scepticisme. Cette déroute s’avérait dans la parole ^’un petit philosophe de onze ans. C’était au bord de l’Océan breton, sur une falaise sauvage de la baie de Douarnenez : un site désert d’une poignante grandeur. Je rencontrai là, un beau jour d’été, un petit mousse, un moussaillon du pays, qui. reconnaissant que le passant qui lui parlait n’était pas ce qu’on appelle là-bas « un étranger » me parla librement. Il était d’une intelligence précoce. Il me raconta que la pêche de la sardine, seule ressource de ce pays si pauvre de pêcheurs, ne donnait pas de résultats. Alors, le mois précédent, dans ce paysage de mystère et de malédiction, on avait dit, au bord des flots, six messes pour demander que la sardine voulut bien se laisser prendre.
— Et ajoute l’enfant, aussitôt les six messes dites, on a pris de la sardine.
Cet enfant était un esprit fort, une forte tête. Il aj outa :
— Moi, je ne crois pas ce que racontent les curés T
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mais y a pas à dire, pour la sardine, les messes, ça y fait. »
Son instinct lui révélait-il qu’on ne met jamais en mouvement la force du verbe sans déterminer un ébranlement dans les ondes du monde ?
Je crois que le scepticisme de n’importe qui est sujet à de telles faiblesses. Les gens du peuple, qui manifestent toujours les impressions avec beaucoup plus d’énergie que les hommes des autres catégories sociales, vous disent d’ordinaire, après vous avoir conté quelque mystérieuse histoire dont ils furent ou crurent être les témoins :
— Moi j’y crois pas, mais tout de même je l’ai vu.
Ainsi, bien des vieux marins que je faisais parler
sur la légende du vaisseau-fantôme, ce mirage de mer qui, pour les initiés, serait une vision objectivée, légende du vaisseau-fantôme, dont Wagner a tiré son œuvre fameuse, bien des vieux marins m’ont juré avoir vu le vaisseau-fantôme. Et la plupart ajoutaient :
— Moi, j’y crois pas, mais tout de même, je l’ai vu comme je vous vois.
Ces anecdotes m’ont entraîné un peu loin des opérateurs magiques et de l’alchimiste.
L’alchimiste fait œuvre de magie consciente. Il cherche à faire œuvre magique sur le plan matériel. Car l’une des formes du Grand OEuvre, c’est la transmutation des métaux, c’est la production de l’or. Or, avant de se livrer à la réalisation de ce Grand-OEuvre, l’alchimis-
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te a étudié et médité les lois d’évolution des métaux.
Il sait que les minéraux, comme les animaux et comme les étoiles, sont soumis à la loi universelle de l’évolution. Et tandis qu’il agit ainsi il passe pour un fou,, pour un chimérique rêveur aux yeux du savant universitaire qui, à l’heure actuelle, croit que la loi d’évolution, dont quelques esprits modernes lui ont découvert un petit coin, ne s’applique qu’aux espèces animales, et que le reste de la nature se débrouille comme il peut parmi la ronde incohérente des forces aveugles que fait danser le violon sinistre du hasard.
Autre exemple d’œuvre de magie pratique : la consécration d’un talisman. Le mage qui consacre un talisman selon les rites traditionnels connaît toutes les lois naturelles que symbolisent ces rites, puérils et ridicules pour qui n’en comprend pas la portée. Il sait que ces rites sont basés sur la connaissance des correspondances mystérieuses existant entre les choses de la nature situées à des plans différents. Il sait que, selon le vers merveilleusement intuitif de Baudelaire,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent .
Il sait à quelles forces sa volonté lance un appel dans l’infini.
On pourrait passer ainsi en revue toutes les œuvres
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magiques, depuis les plus hauts efforts théurgiques d’un Apollonius de Thyane, jusqu’aux plus noires turpitudes de la goétie, jusqu’aux plus immondes pratiques des saganes antiques et des sorcières villageoises, jusqu’aux enchantements des sorcières de Thessalie, qui, dit la légende, faisaient des-
cendre la lune sur la terre.
Il est bien entendu qu’elles ne la faisaient pas descendre dans un seau d’eau, comme les enfants ; c’était l’influx de la planète que leurs cérémonies bizarres appelaient, à travers les courants de la lumière astrale, pour le projeter vers un but déterminé.
Nous venons d’indiquer très brièvement quelques exemples d’œuvres magiques. Il nous reste a voir quelles relations, quelles correspondances la Magie peut avoir avec l’amour ét l’art. Nous avons vu, et nous verrons plus tard avec plus de détails, en analysant une opération magique quelconque, que la magie est l’art d’agir avec sa volonté dans un but déterminé, en sachant mettre cette volonté en harmonie avec les forces de la nature, forces dans la connaissance desquelles chacun pénètre selon son génie personnel.
Car, je dois insister sur ce point: toute œuvre magique est exclusivement personnelle. Toute œuvre magique n’est produite que grâce aux facultés de l’operateur, qui réussit d’autant mieux qu’il a dépensé pour son œuvre des efforts plus prolongés et plus pénibles, comme un artiste fait une œuvre d’autant plus belle
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qu’il a subi pour elle plus de labeur, plus d’inquiétude et de souffrances.
S’il était possible de révéler à quelqu’un le secret alchimique, cette révélation ne suffirait pas à lui permettre de créer la pierre philosophale. L’impossibilité d’une telle révélation est absolue, car toute connaissance profonde est personnelle, et nul n’y accédera jamais que par lui-même. L’Isis aux sept voiles n’est point achetable chez les proxénètes. Elle se donne, dans le mystère, à celui qu’elle élit après l’épreuve. Bien rarement, le théoricien devient réalisateur. Les philosophes du feu qui firent la chrysopée, les Nicolas Flamel ou les Bernard Trévisan sont bien peu. Assez nombreux sont ceux qui ont connu le secret alchimique. Je crois qu’actuellement il y a bien dans le monde vingt-cinq hommes possédant ce secret. Combien de ceux-là ont vu dans l’athanor l’œuf philosophal devenir la Pierre rouge ?
Connaître le secret alchimique ou tout autre secret magique, c’est exactement la même chose que connaître les règles de la versification. Ce n’est pas suffisant pour écrire l’équivalent des Fleurs du mal .
Elles peuvent être divulguées sans crainte, les recettes plus ou moins magiques, qui, — au dire de la tradition, — font aimer qui les possède. Il n’y a pas péril à exposer le secret des philtres et des talismans qui assurent l’amour. Tout cet attirail cérémonial est parfaitement inoffensif aux mains de qui n’a pas le
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don, la faculté analogue à celle que, dans un autre domaine, les théologiens nomment la grâce.
Pour devenir don Juan, il faut être né don Juan. C’est le vieux fabuliste qui a raison quand il conte comment chacun des dieux promit d’instruire en sa spécialité le fils de Jupiter. Quand vint h tour du dieu Amour, il déclara qu’il se chargeait de tout apprendre au jeune enfant du maître.
La magie est l’art de commander aux forces de la nature. Ces forces existent-elles? Qui peut en douter? Qui nie que nous respirions dans le mystère de leurs actions ? « Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux ». Qui a prononcé cette parole ? Quelque rêveur halluciné ? C’est Napoléon. Car quel que soit le plan sur lequel il fait son œuvre, l’homme de génie est toujours en correspondance avec le cœur de la réalité. Contraints de constater ces forces, les hommes de mon temps en ont une conception singulière : ils les croient mortes. Ils les prennent pour des entités vagues, pour de ternes abstractions. Ils ne voient pas qu’elles sont des êtres vivants et conscients, divins ou démoniaques selon leurs attaches. Quel aveuglement bizarre! Est-ce pour eux qu’il est écrit : « Ils ont des yeux et ils ne verront pas » ? Ils disent la Lumière, la Chaleur, l’Electricité, mots abstraits, qui évoquent à leurs yeux faibles des non-êtres sans précision, sans vie et sans âme. Il ne s’aperçoivent pas que cette force qu’ils nomment Lumière est le geste divin
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d’un Etre vivant, unique que les uns ont nommé Samas, les autres Saint-Michel Archange. Ils ignorent que la Chaleur est émanée par un Etre vivant nommé Vulcain ou Logi. Ils ne se doutent pas que l’Electricité est le respir d’un être vivant : Jupiter Elicius ! Aveugles! Aveugles! Ils ne voient pas l’évidence. Pour eux, le royaume des causes secondes est enclos d’un mur de ténèbres et le monde est Caput mortuum. Mais alors, qu’ils sont donc malheureux, puisque, selon la parole du tendre et profond Initié de Mantoue,
Félix qui potuit rerum cognoscere causas i
Et puisque déjà ils se privent de la vue des causes secondes, de l’aorasie des dieux intermédiaires, ils se préparent donc à subir dans l’Eternité la peine du dam, qui est la privctio” de la vue de Dieu, c’est-a-dire l’ignorance de la Cause première, la privation de la Connaissance absolue !
Mais qui donc nous lèvera le voile sur ces Forces vivantes ? Qui nous ouvrira la fenêtre sur le panorama du monde occulte, du monde uniquement réel ? Qui dessillera nos yeux au domaine des dieux, des démons et des anges, à la perspective des Hiérarchies ? Ne comptez sur nul enseignement. Car voici un axiome : Toute connaissance est personnelle, ésotérique et intransmissible. Non, rien ne peut être enseigné — hormis les méthodes. Mais tout peut être deviné. « Le
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grand secret est ouvert », dit Goethe. Et vous pouvez vous fier à l’unanimité des Voyants, à l’unanimité des grands génies humains. Le grand Voyant est celui qui perçoit la réalité vivante, et dont la vie, plus forte que celle des hommes ordinaires, se poursuit sur plusieurs plans du monde. Il a un pied dans les cycles lointains. Le grand poète aussi perçoit la réalité vivante, et il en inscrit le reflet dans l’allégorie. Le plus glorieux des hommes, qui fut un mendiant, Homère, nous révèle les gestes humains selon leur correspondance avec les gestes des dieux secondaires. Quelles admirables inventions ! s’écrie le vulgaire. Allons donc ! Pensez-vous que son génie contraindrait l’admiration des siècles, s’il se bornait à rythmer des fantaisies? Non : il voit la vie humaine prolonger son action sur les plans de l’invisible. Et il donne une forme à l’évidence. Et Ferdouci et Dante aussi, comme lui, donnent une forme à l’évidence qui s’impose à leurs yeux. Ils donnent chacun une forme différente. Il n’en peut être autrement. Mettez Ruysdaël et Poussin devant le même site : ils feront deux tableaux différents.
A travers les siècles, la chaîne des initiés se transmet un axiome : « Le grand Arcane est intransmissible ». Oui, car seul le peut pénétrer celui qui est prédestiné. La doctrine de la grâce est partout infrangible. Mais si le grand Arcane ne se peut transmettre, sa formule est inscrite partout. Seuls la lisent, dans l’immensité de ses significations, ceux qui déjà ont en-
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tendu le sens vivant de la parole où elle est enfermée.
Pourtant, diront nos contemporains, si nulle connaissance n’est transmissible, qu’est-ce donc que notre enseignement ? Et qu’est-ce que notre science dont nous sommes si fiers, notre science, qui, en moins d’un siècle, a transformé les apparences de la vie sociale ? Et qu’est-ce donc que nos savants et nos inventeurs? Votre enseignement ? c’est une caverne dont tout esprit libre doit s’évader. Votre science ? xMais c’est la pénétration d’un certain nombre de petits Mystères. Vos grands savants ? Ce sont d’admirables adaptateurs de méthodes, de merveilleux trouveurs de tours de main. C’est cela ; c’est beaucoup, mais rien de plus. J’ai parlé de « petits Mystères ». Qu’est-ce donc?
Le monde antique, avec plus de perfection que le moderne, était organisé hiérarchiquement. Il constituait une théocratie humaine construite pour se tenir en correspondance avec les plans du monde surhumain. Et l’humanité ne peut s’organiser autrement, si elle veut vivre. Il en est ainsi, avec moins de perfection, pour le monde contemporain : la chrétienté vit cL son attache avec la communion des Saints; le monde jaune vit de son enchaînement à l’esprit des Ancêtres.
Or, dans l’Antiquité, les Initiés transmettaient, dans le secret du Temple, certaines connaissances à, des disciples sévèrement choisis. Et le Temple! s’attachait une hiérarchie d’initiés. Il gardait»
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très rares, les initiés aux Grands Mystères et dispersait dans le Monde profane les initiés aux petits Mystères. Ce qui constituait les petits Mystères correspond à peu près aux sciences enseignées aujourd’hui dans nos universités, aspects relatifs, variables de certaines vérités. Aspects variables, et ne conduisant jamais à la certitude. çGela n’est-il pas démontré avec une extraordinaire évidence non seulement pour les sciences physiques, où depuis cinquante ans, de merveilleux inventeurs de tours ue main bouleversent successivement toutes les doctrines successives, mais encore pour les sciences mathématiques, d’apparence plus stables, où nous avons vu un enfant terrible de l’Occulte, le Polonais Wronski, ressusciter en ses disciples posthumes pour ébranler sur ses bases de marbre la géométrie euclidienne, et jeter contre elle le concept de l’espace à plusieurs dimensions ?
Quant aux Grands Mystères, ils ne pouvaient être diffusés dans une forme exotérique. Et seuls y peuvent accéder ceux qui sont nés pour le faire, ceux marqués au front par le .sceau du destin : « les hommes deux fois nés » disaient les poètes anciens, ceux qui ont atteint certains âges mystiques connus encore des Francs-Maçons. Vous les reconnaîtrez, si vous êtes chiromancien, au signe tracé dans leur main gauche, à la base de l’annulaire. Car toute forme humaine est une révélation dans la chair, et les signes inscrits sur elle, sur la main comme sur le corps entier, sont lisibles à qui
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sait lire. Signatures du ciel, disait la forte langue de l’astrologie. Des Grands Mystères, les prophètes et les révélateurs religieux donnent une adaptation accessible à tous, et ils affirment justement qu’ils ouvrent la voie à qui. les suit. « Je vous donne le Tao , la Voie », dit Lao-Tseu, et Jésus dit : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie ».
Entre les Grands Mystères et les petits, entre les Suprêmes et les inférieurs, toute une hiérarchie de Mystères dont chacun correspond à un anneau de la chaîne sans fin. Certains, parmi ceux intermédiaires, sont suffisamment pénétrés par d’audacieux chercheurs pour être adaptés aux besoins de tous les hommes. Ces hardis explorateurs livrent à tous les applications qu’ils en arrachent, et qu’ils jettent dans le domaine public. Avant que les fils de la Louve aient bâti les murs de Rome, il y avait, disait-on, dans les sanctuaires Etrusques, des initiés qui savaient produire des prodiges en invoquant un dieu qu’ils appelaient Jupiter Elicius, dieu mystérieux dont ils connaissaient seuls toute la puissance. Ces hommes étaient les prêtres de Jupiter Elicius. Aujourd’hui il existe parmi nous des prêtres de Jupiter Elicius. Ils ne se doutent pas peutêtre de leur qualité, mais ils réalisent les mêmes prodiges que leurs devanciers étrusques, prodiges qu’ils mettent d’ailleurs à la portée de tous. Ils appellent Jupiter Elicius l’électricité, et on les nomme .eux-mêmes des ingénieurs-électriciens. Ils manient avec
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une surprenante adresse le respir de Jupiter, mais ils ne possèdent point tous les secrets de leurs ancêtres étrusques. Quand Alaric, avec ses Wisigoths, vint mettre le siège devant la petite ville de Niarnia, les sacerdotes de Jupiter projetèrent le tonnerre sur son armée, qui dut s’enfuir épouvantée, sans esprit de retour.
Eripiunt fulmen de cœlo,
Eliciumque vocant,
s’écriait le poète étonné, — étonné, c’est bien le mot. — Et dans tous les temps Jupiter Elicius eut des servants. Sous le bon roi saint Louis, vivait solitaire dans une petite maison du centre de Paris un vieux Kabbaliste juif, rabbi Jechielé, mal vu de ses voisins, qui le soupçonnaient de magie. Car il se passait chez lui des choses singulières. Ainsi, dans son cabinet de travail n’avait-il pas suspendu au plafond une manière de lampe bizarre ? Quand le jour tombait, il n’allumait jamais sa lampe ; il se contentait de tendre un doigt dans sa direction, et la lampe brillait aussitôt d’un vif éclat. Aujourd’hui, la lampe de Testa est moins merveilleuse que celle d’Aladin.
Voici que nous avons parlé un peu de magie, mais bien peu de l’amour. Ah ! le sujet s’imposera bien de lui-même. Quelles relations entre l’amour et la magie ?
Ces relations de la magie avec l’art et l’amour, le langage courant en a conservé l’instinct. On dit couram-
l’OEuvre de Magie
ment : la magie de l’art, on dit d’un artiste « c’est un magicien ». Victor Hugo avait coutume de dire : « moi, je suis un mage ! » Il avait un petit peu raison. Il avait tort aussi, parce que la première qualité d’un mage consiste à n’être pas superficiel. Nous verrons que le poète opère une réalisation magique par le moyen de son œuvre.
De même, par l’amour, la femme fait œuvre de magie. Et de même qu’à l’égard de l’artiste, la langue courante a gardé le sentiment de cette œuvre. Ne dit-elle pas d’une femme : « c’est une enchanteresse, c’est une charmeuse! » Le langage conserve, longtemps après leur disparition, l’empreinte de notions qui seraient ailleurs perdues. Les mots « enchanter, enchanteresse », ont gardé le souvenir de l’opération magique qui doit agir par des chants traditionnels sur les forces occultes, c’est-à-dire l’incantation, l’enchantement. Le mot « charmeuse » ne vient-il pas du latin carmen, qui signifiait, à l’origine, chant magique, c’est-à-dire incantation ?
Cette correspondance existait entre la magie et l’amour. Vous en retrouverez la notion dans les croyances populaires.
Quand on se donne la peine d’étudier de près les croyances du peuple, on y retrouve le vestige de tout ce qu’enseigne la tradition occulte. Le peuple esl un réceptacle qui ne laisse rien perdre des anciennes et justes connaissances. Il ne faut pas lui demander le
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pourquoi des coutumes qu’il observe. Ce pourquoi, il l’ignore. Mais il a conservé la superstition. Or, qu’estce que la superstition? C’est, au sens étymologique du mot, ce qui a survécu, ce qui est demeuré de la connaissance. C’est la lettre encore subsistante alors que l’esprit s’est évanoui.
Or le peuple a toujours associé, — et il associe encore, — l’idée de magie aux choses de l’amour et de la séduction. Dans les campagnes, vous entendez dire qu’un séducteur de village a jeté un sort à une jeune fille. Si, dans les classes dites éclairées, on avait renoncé à de semblables croyances, il s’est fait, depuis quelques années, une réaction. Depuis que des médecins, peu familiers avec les notions transcendantes, ont cru inventer la suggestion hypnotique, on a mis la suggestion à toutes sauces. Il eût été bien étonnant qu’on n’eût pas introduit la suggestion dans les choses de l’amour. Or, nous verrons combien est restreint le domaine de la suggestion, cette tarte à la crème de l’ignorance.
C’est tout le mystère des relations entre l’amour et la magie que je me propose d’étudier en détail dans chacune de ces causeries. Je ne puis aujourd’hui que jeter sur elles un coup d’œil d’ensemble. Je ne me flatte pas d’assurer à qui suivrait ces conseils la possibilité d’être aimé. Ceci dépend surtout de lui-même. Assurément,les sujets dont je traiterai sont peu connus. Mais qu’on ne m’accuse pas de mettre en jeu des re-
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cettes dangereuses. D’abord, les initiés de tous Les t^mps ont une tradition dont ils ne s’écartent jamais, parce qu’ils savent que s’ils s’en écartaient, cela pourrait leur coûter cher. Quand ils divulguent un secret magique, ils modifient toujours dans la formule de ce secret un détail qui en annule la vertu, si vertu il y a. Celui qui est né avec le pouvoir de se servir du secret trouvera la faute qui y est volontairement introduite. Celui qui appliquera le secret à la Lettre, sans tenter d’en comprendre le sens intime, celui-là ne fera jamais qu’œuvre vaine, à moins qu’il ne se fasse du mal à lui-même.
Puis, tous ces secrets, tout le fatras des sortilèges quelconques n’a qu’un but, servir de guide plu* sûr à la volonté de l’opérateur, volonté qui est le seul agent pouvant faire réussir l’opération. On peut bien donner la formule de tous les philtres, on peut bien expliquer dans tous ses détails la manière de faire un talisman. Tout cela n’est que curiosité archéologique, tout cela est parfaitement inutile et puéril entre les mains de la plupart. Entre les mains d’un être armé d’une volonté puissante, un secret occulte peut avoir une valeur quelquefois extraordinaire^ devenir une arme empoisonnée. Hélas ! l’arbre de science porte sur la même branche les fruits du bien et du mal. Mais le poète peut se promener sans danger dans le jardin des fleurs vénéneuses. Il n’en redoute rien pour lui-même ; il ne cueille aucune de ces fleurs pour autrui.
l’Amour et la Magie
Puis, le domaine de la magie ne tente que les esprits incomplets. De son Faust, Gœthe a fait un petit esprit, tenté par de médiocres désirs, possédé par de mièvres passions; et il savait bien ce qu’il faisait. La magie : une route qui ne conduit jamais au château rêvé,, mais qui mène toujours à l’abîme. La sage Eglise la prohibe ; elle sait bien pourquoi. Le monde occulte est organisé hiérarchiquement. Celui qui s’y aventure, pour fort soit-iî, finit toujours par y trouver son maître. Peut-être sur les premiers plans de son ascension, rencontrera-t-il des Forces élémentaires dont il saura se faire obéir. Quel enivrement alors, s’il n’est pas très fort! Mais il s’adressera bientôt à des démons plus redoutables, qui le domineront à son tour, qui l’obséderont, le posséderont et le jetteront au gouffre, à la folie ou à la mort. Une fois pour toutes, entendons-nous sur les termes. Ce que j’appelle dieux, anges, démons, les savants modernes, quand ils constatent certains de leurs gestes, les désignent sous le nom de Forces. Il n’y a qu’une différence de terminologie. Mais il y a aussi une différence de vision : Pour eux, ces Forces sont de vagues abstractions, perceptibles seulement par leurs effets. Pour moi, ce sont des êtres vivants, connaissables en leur essence.
Pour la majorité des hommes de mon temps, pour ceux qui se croient éclairés — mais éclairés, ce n’est pas illuminés, — la magie est illusion. Ils ont raison à un point de vue ; car elle est toujours décevante.
l’OEuvre de Magie
C’est en curieux que nous nous aventurons dans ses domaines. La curiosité n’est pas une vertu : elle porte en elle son châtiment, qui est la déception. Si loin qu’elle aille, elle finit toujours par se heurter à un mur infranchissable. Je n’ai point l’admiration de la curiosité scientifique; ce n’est qu’une badauderie.
Je prévois une objection, un dilemme. On dira : De deux choses l’une : ou bien tout ceci est chimère, tout ceci est imposture ou puérilité ; ou bien cela a quelque réalité. Et dans ce dernier cas, c’est un danger de le révéler et les anciens initiés étaient de bien grands sages puisqu’ils savaient entourer d’un impénétrable mystère leurs périlleuses connaissances.
Je répondrai seulement que tout ceci n’est pas affaire de croyance, mais de connaissance.
« Comment, vous croyez à la magie ? » Stupeur des esprits éclairés, modernes! Jules Michelet, qui dit des bêtises avec passion, a écrit tout un volume pour expliquer à sa façon comment on pouvait être sorcier dans « les ténèbres du Moyen-Age ». Ce brillant esprit faux n’est jamais ennuyeux. Demander : « Croyez-vous à la magie ? » c’est la même chose que demander à un mathématicien : « Croyez-vous au calcul intégral ? « II répondra : « Je ne sais pas si j’y crois, mais je sais que je l’ai étudié ».
Il faut distinguer en magie, comme en tout art, la connaissance et la réalisation. La connaissance est une question de certitude, et la certitude a sa racine dans
l’Amour et la Magie
l’intelligence. Au contraire, la réalisation, l’œuvre de création, a besoin de foi, de la foi qui a sa racine dans la sensibilité. Ce qui fait la supériorité immanente de l’artiste, du poète, sur le savant, c’est que le poète peut et doit allier à l’énergie de sa certitude, — effort de son intelligence — l’élan de sa foi, — effort jailli de sa sensibilité. Il doit avoir dans son poing ces deux glaives : la certitude intellectuelle et la foi, la puissance de comprendre péniblement et la puissance de saisir immédiatement. Sans ces deux forces, il est impossible de rien créer de complet, de faire œuvre solide et durable. La science profane n’expliquera jamais, mais elle comprendra sans doute un jour que toutes les imaginations des poètes sont des réalités vivantes, perçues par l’intuition du génie. Ainsi, *ïuiconque a touché un peu à la Kabbale a vite compris que le Paradis de Dante n’est pas une simple fiction, mais l’expression, sous une forme de beauté, de vérités abstraites, de certitudes philosophiques, de réalités vivantes.
Il y a, en magie, deux sortes de magies : la magie blanche, qui peut s’élever jusqu’à la théurgie, qui monte vers un idéal de beauté et d’amour, et la magie noire ou goétie ou sorcellerie qui dévale vers un abîme de laideur et de haine. La sorcellerie est l’ombre dont la théurgie est la lumière. La première plonge aux enfers, la seconde remonte vers les cieux. Toutes deux ont pourtant même base. Car, comme dit la Table
d’Emeraude : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour le miracle d’une seule chose ».
La magie ne porte pas son action sur des plans très élevés. Les forces auxquelles elle s’adresse ne sont pas très éloignées de l’homme. Les dieux et les démons qu’elle appelle sont voisins. Elle devient théurgie quand elle veut s’élancer vers des plans plus hauts, quand elle franchit le royaume des causes secondes, le monde astral, quand elle ouvre ses ailes vers de plus mystérieux et plus purs empires. La plupart des rites des religions, tant qu’ils ont conservé leur pureté, sont œuvres théurgiques. Aux yeux de Monsieur Homais, ces rites sont des mômeries. Je crois bien : il faut de fameux yeux de Voyant pour voir quelles Forces énormes ces rites mettent en mouvement dans les ondes du mystérieux royaume, et quels Anges très hauts ils font descendre au long de l’échelle de Jacob. Mysteria turbæ non committenda, dit l’Apôtre.
Si la théurgie fait œuvre d’exaltation et de création, la magie noire fait œuvre de destruction et de ruine. La magie noire est la mise en œuvre du principe hostile à la vie, du principe de destruction que les Hindous symbolisent en la personne du dieu sinistre Siva, et que les Occidentaux symbolisent en la personne de l’archange noir Satan. Dans le temple de Siva comme dans la chapelle Sabbatique où se dit la messe noire, les flammes des luminaires sont courbées vers le sol.
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Nous aurons a étudier — oh ! le moins possible. — la magie noire, afin de prendre garde à ses maléfices.
Cette division de la magie en Magie blanche et Magie noire, nous la retrouvons dans l’amour. Car si par 1 amour la femme fait oeuvre magique, cette œuvre est magie blanche ou magie noire; elle tend à la théurgie ou à la goétie. Elle est magie noire quand la femme déprime l’homme, quand elle détruit en lui les éléments nobles, quand elle sape sa force et sa volonté, quand elle sème la désillusion et le désespoir. Au contraire, la femme agit en magie blanche quand elle exalte les énergies de l’homme, quand elle éveille en lui de beaux et nobles essors. Hélas! il faut bien reconnaître, en dépit de la plus élémentaire galanterie, que le plus souvent la femme agit en magie noire. Elles sont rares, les femmes vénérables auxquelles est dévolue la gloire des grandes inspiratrices. La femme est par le destin merveilleusement armée pour la destruction.
Nous avons vu que le principal agent humain de toute œuvre magique est-la volonté. A l’aide de quels procédés cet agent opère-t-il ? Sur quels adjuvants cette volonté s’appuie-t-elle ?
Quand elle a su se mettre d’accord avec l’harmonie du monde, cette volonté humaine se fixe sur un Signe et agit par l’incantation.
Qu’est-ce donc qu’un Signe, un signe occulte ? Un signe, c’est un tremplin donné à la volonté pour bondir vers son but. Ce que l’on appelle en magie un Signe,
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c’est la représentation analogique d’un verbe par une forme. Ainsi, pour un géomètre, le triangle équilatéral est un Signe. Pour l’initié aussi, mais l’initié cherche ii voir dans le triangle équilatéral plus de choses que n’en voit le géomètre. Il projette son triangle jusqu’au sein même des dieux, il le voit tout lumineux, et le triangle ainsi conçu lui représente plus qu’une loi naturelle, un principe fondamental, un mystère dont il pénètre l’abîme, et qu’il nomme le Ternaire ou, si vous préférez, la Trinité.
La volonté d’un homme, son verbe, quand il s’est mis en harmonie avec les forces naturelles, avec les dieux intermédiaires, les entités essentielles du monde astral, agit au moyen de l’incantation. L’incantation, c’est-à-dire le chant intérieur. De là ces rites musicaux, ces paroles traditionnelles, jamais arbitraires, que livrent les grimoires aux apprentis sorciers. Paroles qui font obéir le Silence. Car le Silence, forme que les Gnostiques assignaient à la première hypostase, est l’abîme où s’inscrit la Parole, comme la Nuit est l’abîme où s’évertue la lumière. « O flambeaux, s’écrie le grand Initié Villiers de lTsle-Adam, que serait votre gloire sans les ténèbres ? »
Un poème aussi est une incantation. C’est un appel lancé à une beauté invisible, éparse en l’infini, appel qui contraint cette beauté à s’incarner dans le poème et à y vivre.
Toute sincère parole d’amour aussi est une incan-
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tation. Elle tâche à charmer. Quelquefois elle y parvient.
J’ai essayé de montrer quelles relations existent entre l’œuvre de magie, l’œuvre d’art et l’œuvre d’amour. Toutes trois se tiennent étroitement enlacées. De cette alliance, tous les poètes ont eu l’intuition, quand ils n’en eurent pas la certitude.
Ainsi, l’œuvre d’art, née d’une incantation de l’artiste, agit ensuite sur la foule par le prolongement de cette incantation.
L’artiste, le poète, agit en Révélateur, au sens exact du mot. Il voile une seconde fois. Il tisse une draperie neuve à une idée immortelle, à un sentiment vieux comme l’humanité. La lumière qu’il projette sur quelque mystère de la vie, il l’enveloppe d’une pénombre nouvelle, où palpite pourtant la vertigineuse fascination d’un clair-obscur. C’est sur ce rayon lumineux qu’il emporte nos esprits vers la source unique, vers l’Absolu, vers le cœur même des Dieux.