A PARIS
Frontispice
Entre deux roses qui se fanent L'Amour penche le sablier; Et .la bouche qui souriait Devient la bouche qui ricane.
« Écoute la chanson légère »
Que fait, en s' écoulant, le sable Et crispe ta main sur le verre Pour maîtriser l'insaisissable.
Ma jeunesse fuit: ta beauté S'efface. De nos deux images Restera ce qu'il est resté De r ombre errante du nuage.
Le vent du soir courbe la flamme Demeurons, Amour: il suffit D'un baiser pour étouffer l'âme Vaine quêteuse d'infini.
Trois petits Préludes
La Nuit s^est refermée Comme un calice obscur Sur la pulpe dorée Et tiède de la chambre,
La lampe se consume Sous un arc de silence Et je ne sais plus rien Sinon que je suis seul,
Mordu par un désir Qui se mêle aux rumeurs Du jardin frissonnant Sous l'averse nocturne.
Un nom — hier ignoré — Plaqué comme un accord, Elargit le silence Aux limites du soir,
Tandis que replié Sur un âpre plaisir Où parfois la tendresse Fuse comme un sanglot,
J'appelle sans espoir.
D'un cri de tout mon être, Un bonheur déchirant Amer comme un départ.
Seront-ils le terme d'un songe, Ces feuillages où l'Aventure, Comme Teau, le désir ou T ombre, A glisse sans regret de lune?
Ces arches creusées de lueurs.
Ces barques lourdes de désirs.
Le soir penchant sur les eaux calmes Un visage de souvenir;
La nuit tiède et lisse à nos mains, Tel un corps aux parfums obscurs, Le plaisir beau comme un orage.
Et ces bouches dans T ombre, avides?
De tant d'ardeurs évanouies Ne restera-t-il pour emplir La splendeur lancinante et vide Des nuits si belles à venir, *
Que ces images obstinées, Ces feuillages où T Aventure...
Et cet arbre nu sur le ciel Que scellait une étoile unique?
Toute rame réfugiée
Vers la vitre, où se consume
La flamme haute du jour,
J'écoute en la solitude
Mon sang qui bat à coups sourds
Penché sur mille rumeurs, Je suis au cœur de la ville Bourdonnante de clarté, Une cellule qu'épuise, Perfide et sûre, l'attente.
J'attends: le monde se rythme Sous le bélier de mes tempes.
L'Été des rues solitaires — Désir, angoisse et silence — Se fige comme un bloc d'or.
Avant même qu'invisible Ta main n'effleure la porte Je sentirai sur ma bouche Le souffle de ta présence,
Comme on devine la mer.
Ve
raers
La nuit gonflée de pluie et de semences
A pris dans son remous les maisons et les arbres.
Une inquiète douceur coule le long des rues.
Cette goutte chaude sur ma main,
Est-ce la pluie? Est-ce une larme?
Est-ce la sève
Que distille la fièvre amère des bourgeons,
Des précoces lilas, des rameaux écumeux et noirs?
Je ne sais. Mon corps fond dans T ombre de la ville, Epaisse et trouble ainsi qu'une eau après l'orage. Et l'odeur des jardins mouillés Enivre à travers les espaces Un dieu fait de désirs obscurs.
Mon amour, tu as pris le visage de l'attente,
Et je tourne lentement mes paumes
Vers le vent qui a passé sur les vergers en fleurs.
Instant
Je voudrais que notre amour Pût tenir en une parole:
Je la redirais jusqu'à l'aube.
Je voudrais qu'il fiit immobile Infini comme la ligne Qui sépare le ciel de la mer.
Je voudrais qu'il n'eût ni veille*ni lendemain, Pareil à un astre arrêté à son zénith, Pareil à un flambeau solitaire Dont l'ardeur ne se nourrit que d'elle-même.
Je voudrais qu'il fût à la fois Toute sa douleur et toute sa joie, Un instant d'homme et 1 éternité, La vie et la mort tout ensemble.
Vertiges
Du corps que mes bras ont tenu, Des yeux de larmes embués, Et des lèvres que j'ai mordues, Que me reste- t-il aujourd hui?
La robe affaissée sur la chaise, Une odeur tiède sur les paumes, Et ce fantôme replié Sous r ombre basse des paupières.
Mes mains se ferment sur le vide; Ma bouche ne baise qu'un souffle Égaré du jardin désert;
Mon désir n'atteint qu'un mirage, Et mon amour est en balance Entre l'attente et le regret.
Ima
Ce lilas près de la porte, La nuit n'est occupée que de son parfum; Cette image, au fond de moi-même.
Mon esprit n'est occupé que d'elle seule.
O nuit, pénètre-toi de cette essence, Jusqu'au plus secret de tes replis:
Mon esprit, enivre-toi de cette pensée, Car seule, elle est ta proie et ton délice
Ce soir,
Une seule note fait un chant, Une seule image emplit le monde.
Un seul lilas fait la nuit de printemps
Calme
L'un vers l'autre,
Nos corps ont déferlé, comme deux lames
Le ciel était baigné de lune
Et pareil à la mer laiteuse.
Voici que maintenant la tempête est calmée Et que je m'assoupis au rythme de ton cœur; Ton visage s'efface et tes mains se délient, Et tu fuis, comme une eau ténébreuse et paisible
Mon amour, les collines taciturnes Ont moins purement" enlacé la nuit Que le collier de tes bras noués sur mes épaules.
Une corne d'argent décroit sur la montagne. Mon amour, laisse errer sur nos corps désunis, Nos rêves confondus ainsi que nos deux ombres
Départ
La nuit d'hiver était si douce Qu'on cherchait l'odeur des bourgeons Pourtant les branches étaient nues, Et pourtant, nos cœurs angoissés.
Un ciel strie de noirs rameaux Mûrissait l'instant du départ.
Et nos yeux amassaient, avides.
Un fugitif trésor d'images.
Une écluse menait dans T ombre Sa rumeur, pareille à la mer; Au coin du pont, la maison blanche Me fit le signe de rester.
Les collines nous enserraient De leur tendre barrière; Mais derrière elle, rougeoyaient Les feux troubles de la gare.
Une goutte de pluie amère A roulé le long de ta joue; Puis l'ombre en sifflant s'est ouverte Devant ma course solitaire.
Mais un vent tiède s'est levé A travers les arbres sans feuilles Et m'a laissé de ton adieu Un goût de printemps sur les lèvres.
Incertitude
Calme des nuits sur T Océan Étoiles et feux du navire, Et r éternel balancement Des houles et de mon désir!
Qui donc es -tu, maîtresse amère, O volupté de l'abandon?
Le cœur nourri de tes poisons N'atteindra jamais sa chimère.
Penché sur ton changeant visage Où se reflètent tour à tour La fuite éperdue du voyage Et le feu lointain de T amour,
Je cherche la trace ambiguë Du dieu malin qui me poursuit Et ne Tai pas sitôt saisie Que je Lai déjà reperdue.
Portique
Je m'incline sur ton visage Pour y chercher 1 essentiel, Pour y découvrir ce que Tâge Pourra te laisser d'éternel!
La trame des rides menues Effacera jusqu'aux vestiges Qu'a marqués sur ta gorge lisse La dent des belles heures nues.
Mais quand le Temps, bourreau classique, Aura fané roses et lys, Lentement ruiné le portique Que notre amour s'était bâti,
Je saurai, s'ilmeplait, atteindre, Sous l'arche obscure de tes cils, Un astre qui ne peut s'éteindre Et qui brûle dans l'invisible.
Achevé
de composer
et d'imprimer
pour la première fois
le douzième jour de Janvier mcmxxi
sur les presses de
FRANÇOIS BERNOUARD
tvpographe-libraire
71, Rue des Saints - Pères , 71 A PARIS.
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