LIBRAIRIE PLON
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Grands oiseaux qui vous laissez emporter par le vent comme des guirlandes arrachées à l'automne ; échassiers des tempêtes qui poussez par intervalles un cri plaintif : ne manquez point de faire ce que je vous demande au moment que j'entreprends d'écrire ce chapitre.
Dans Hasparren la ville basque (Hasparren signifie au cœur de la forêt de chênes), de ma demeure d'Eyhartcia (Eyhartcia veut dire du côté du moulin), je vous conjure de ne point traverser
Bordeaux sans suspendre d'abord un instant votre fuite au-dessus du quartier des Capucins.
Chantez alors un chant, que j'entendrai malgré la distance, en l'honneur de la maison sur laquelle mon cœur d'adolescent a laissé tomber tant de neige. Là où cette neige a fondu vous reconnaîtrez les tuiles rousses et noires, et, si vous inclinez votre cou flexible en redressant vers le ciel, comme pour plonger, vos longues pattes rigides, vous verrez les cinq ouvertures ovales du grenier, les six fenêtres du premier étage, les six fenêtres du second, et les quatre fenêtres du rez-de-chaussée avec leurs petites vitres couleur d'eau profonde ; vous verrez la porte bien astiquée, haute, étroite, fermée, son heurtoir semblable à une larme.
Et puis, avec ces ailes en croix qui font de votre caravane un céleste et mouvant cimetière, vous planerez un
instant sur cette autre demeure où mon père a rendu son dernier soupir. Il n'y aura plus, sur le balcon bombé du premier étage, ces fleurs que l'arrosoir de ma mère argentait. Mais, au second, vous pourrez apercevoir encore les stores délabrés qui laissaient filtrer un jour avare dans la chambre de l'agonie.
Ainsi vous aurez salué l'essentiel de toute ma prime jeunesse, deux maisons sans nom et sans faste où, dans l'une est né l'amour, et dans l'autre est entrée la mort.
— Et ainsi donc...
Cette invariable formule précédait chaque phrase de notre professeur Ducasse qui avait un pois chiche sur le nez et qui s'extasiait sur l'esprit des satires de Boileau en cette année scolaire 1883-1884 qui me ramenait à Bor-
deaux. Ducasse appartenait au genre de professeurs qui m'a déplu le moins, au genre ours. J'en ai connu quatre ou cinq assez mal léchés, mais qui tous étaient des poètes qui s'ignoraient. Il y a chez tout ours un amateur des jardins, et celui-ci cultivait les racines grecques.
J'ai souvenance de deux inspecteurs généraux que nous subîmes en cinquième, l'un pour les lettres, l'autre pour les sciences. Dès que s'annonçait quelqu'un de ces hauts universitaires, la terreur noire sévissait entre les murs du lycée. Nos pauvres magisters redoublaient de zèle, s'efforçaient d'inculquer aux plus cancres d'entre nous les corrigés d'impossibles versions, d'enfoncer dans nos crânes les coins les plus aigus des triangles égaux entre eux.
L'un de ces pontifes me surprit par sa douceur. C'est le seul que j'aie rencontré qui ne donnât point l'impression de la férocité. Il se nommait Eugène
Manuel, et taquinait la muse. Ses nombreux échecs à l'Académie, loin de l'aigrir, l'avaient amené à la componction. Sa voix était blanche. Il avait l'air de s'excuser d'être là. Comme l'un d'entre nous traduisait ainsi une phrase latine : « la vieillesse est bavarde », il le reprit :
— Mon enfant, ne dites point « bavarde », mais « verbeuse ».
Eugène Manuel eut son contraste :
une sorte de grand escogriffe aux yeux verts, imberbe, dont le front d'ivoire jauni était couronné d'une perruque énorme et en désordre, au crin blanchâtre, bourru et crispé, qui rappelait la coiffure des naturels de Vanikoroo.
On se l'imaginait fort bien un arc aux doigts, tatoué, la narine traversée par une amulette. Il opérait dans la mathématique et mon angoisse fut si forte, en le voyant s'asseoir en face du noir
chevalet, que je disparus à moitié sous ma table afin de me dissimuler, de n'être point interrogé : car il arrivait que telle ou telle physionomie appelait parfois l'attention des examinateurs. Ce qui ne manqua point :
— Passez au tableau, me dit avec calme l'indigène.
J'eusse mieux fait cent fois de me récuser, d'avouer mon incompétence radicale, de m'enfuir, de répondre que cette science infinie qui transportait Pascal m'était aussi inconnue, aussi inaccessible qu'elle peut l'être à un lapin qui crotte. Hélas ! Je payai d'audace, et d'une audace telle, qu'après trentesept ans je n'en suis pas encore revenu.
Le sauvage m'interrogea. Sur quoi?
Je ne le sais pas davantage. Mais, me saisissant d'un bâton de craie, je traçai sur l'ardoise, avec un incroyable aplomb, une série de chiffres et signes cabalis-
tiques tels que jamais chapeau de sorcier n'en fut orné. Cela fait, je fixai des yeux le cannibale qui me fixa des siens. Il fit silence. Et moi aussi. Et je regagnai ma place au milieu de la consternation particulière de mon professeur qui répondait au nom flexible de Dalmeyda. Le pauvre homme, plus mort que vif, essayait de se donner une contenance.
Et, tantôt, il levait les bras et les yeux au ciel, et tantôt il pouffait sans conviction, s' efforçant d'entraîner au rire mes camarades qui n'en faisaient rien.
Il s'appliquait à trouver une attitude qui donnât à l'inspecteur redouté la clef de ces logarithmes inconnus que je venais de dresser devant eux au mépris de toute logique terrestre. Moi seul possédais le mot de l'énigme. Et je le garde. Ce qui fit que, huit jours après, le proviseur et le censeur étant venus en grande pompe, de classe en classe, lire aux élèves les résultats des examens, je
m'entendis flétrir par cette phrase : — Monsieur, vous avez obtenu, en mathématiques, un double zéro.
Il me laisse encore rêveur, ce double zéro, car, enfin, comment un zéro peut-il valoir moins que lui-même? Je laisse la responsabilité de ce paradoxe au grand manitou qui l'assuma.
Cependant je continuai de réagir contre cette vie scolaire qui m'était imposée, d'échapper dans la mesure du possible à l'esprit de régents qui prétendaient accomplir en nous ce qu'ils appellent, sans doute par bouffonnerie, les humanités. Je me laissai absorber de plus en plus par la botanique, excluant bientôt toutes les autres sciences naturelles, malgré les notions que j'en pouvais avoir. Et quelle botanique ! dont eût rougi, certes, Van Tieghem ! J'en appelai aux plus rococos des herborisants, à Linné lui-même, tel
qu'il se décrit dans sa Philosophie végétale. A ces rageurs vêtus de jaquettes, à ces pistolets qui, du haut de leur étroite chaire, entre Bouvines et Marignan, nous collaient une retenue sans exemption, j'opposais le maître du plein air, l'amant de Flore, le délicieux, le minutieux recenseur d'étamines. Oui, tandis que le bilieux Coutret nous semonçait, Linné sortait pour me complaire de sa tombe, secouait deux siècles de poussière, ouvrait sans que personne, sinon moi, s'en doutât, l'affreuse porte audessus de laquelle on pouvait lire : Classe de cinquième B. Tout le soleil entrait avec le Suédois, toute sa bonhomie le suivait. Et son large parasol, adapté à sa perruque, sa boîte plus verte que la forêt, son piochon terreux, et cette odeur de jonchée de fête-Dieu qui s'exhalait de sa veste de lin, conspiraient contre cet agrégé sans saveur qui soudain me criait d'une voix de pie-grièche :
— Passez la porte ! Vous examinerez ce coquelicot jeudi, en retenue de promenade.
Et le mâtin n'omettait pas de marquer les consignes qu'il faisait grêler sur nous. Et même, un jour qu'il était à l'article de la mort, il envoya par sa bonne au censeur la liste coercitive. Et mes parents consternés recevaient un billet à peu près conçu en ces termes : Nous avons Vhonneur de vous prévenir que le jeune Jammes (Francis) devra se rendre jeudi prochain au lycée, entre deux et quatre heures de relevée, pour y subir la retenue infligée par M. Coutret. Motif de la punition : regarde des fleurs durant la classe d'histoire.
Heureusement, certaines exemptions de raccroc, dues à mes compositions françaises, me libéraient parfois de ces abrutissantes corvées, me laissaient jouir de mon dimanche ou de mon jeudi.
J'allais, de préférence alors, explorer les marécages poétiques, mais fiévreux, situés dans la banlieue bordelaise, aux allées de Boutaut. Là, je faisais mes délices de la grenouillette, dont la fleur semble un gros flocon de neige fondante, du butome ombelle dont la tige se ramifie au sommet en fines branches dont chacune supporte une petite étoile couleur lie de vin, de l'iris et des nénuphars, le jaune et le blanc. Ce dernier surtout me ravissait. On eût dit son calice de marbre épanoui creusé à même l'eau. Ses lourds boutons, ses fruits en massue, les uns et les autres déjetés audessus de feuilles pareilles à des lunes vertes étalées sur l'étang, paraissaient vivre d'une vie lente. Au-dessous, dans l'ombre liquide, bronzée par le soleil, un hydrophile nageait lourdement.
C'est par un chaud après-midi que je vois s'avancer vers moi, tandis que
j'herborise dans ce paysage singulier, un camarade à peu près de mon âge qui ne cessera plus d'être pour moi, au long de la vie, le frère le plus aimant et le plus aimé. L'affection que je lui ai portée, que je lui continue, revêt un caractère familial. Telle est, je pense, la fusion de cœur et d'esprit de certains jumeaux.
Je ne crois pas que, si les liens du sang nous avaient unis, nous eussions pris part davantage aux deuils, aux épreuves, aux déboires, aux joies qui nous sont communs dès là qu'ils atteignent l'un ou l'autre.
Il est vrai qu'une image se présente facilement aux intuitifs pour symboliser un sentiment. Je vois l'affection de Charles Lacoste comme un bras et une main tendus vers moi, si fermes que plutôt que de fléchir ils se briseraient.
Son père, soldat d'Afrique, puis comptable au chemin de fer du Midi, et à l'imprimerie Delmas, située alors rue
Sainte-Catherine, avait épousé une créole de Haïti, fille d'un M. Mazin qui fut le correspondant du Figaro dans cette île mi-anthropophagique, donc mi-déserte.
Ce curieux journaliste demeura longtemps au pays de Soulouque, jusqu'au jour où il s'imagina qu'un sort lui avait été jeté au moyen d'une feuille de laurier enclose dans un jambon qu'il mangea.
Un sorcier désenchanteur, le Charcot du cru, lui prescrivit, pour le guérir, de se faire véhiculer en palanquin, au long de la mer, cependant que pour dissiper sa mélancolie deux négresses vêtues de pourpre battaient du tambour en avant. Ce traitement ayant fort bien réussi, le collègue des Villemessant, des Calmette et des Capus, regagna la France en se jurant qu'il ne la quitterait plus. Il s'installa à Bordeaux, dans une petite rue déserte, la rue d' Audenge, avec sa femme et l'une de ses filles, célibataire. Au crépuscule on entendait
un bourdonnement : c'était la tante de Charles Lacoste qui, désolée d'avoir quitté ses pitons et ses mornes, effleurait du doigt sa guitare.
A cette branche maternelle, quelque peu fleurie de grenadier espagnol par l'aïeule née en Castille, mon ami doit ce don de la si chaude lumière que, sur ses toiles, de pauvres yeux officiels n'ont pu encore distinguer ; il doit encore un certain sens de la nature tourmentée comme elle l'est aux colonies : la lune laissant tomber, au travers de roux et noirs nuages, ces rayons livides qui sèment l'effroi sur les toits, les ports, les forêts et les déserts.
Mais, de son cher père que nous avons mis ensemble au cercueil, il tient un robuste bon sens garonnais, le goût des tonnelles, des liserons variés ruisselants sous l'arrosage, des vertes caisses de lauriers-roses, du gendarme retraité qui fume la pipe devant le café du bourg.
A vrai dire, je ne pénétrai pas dans cette belle âme d'un seul coup. Toute réservée qu'elle soit, ce fut elle qui effectua son premier vol vers la mienne si prime-sautière, si brisante. Mais je compris bientôt quel génie voilait sa splendeur dans cet enfant modeste, laborieux, soumis à ses parents. Fait étrange : aucun des mirages de ma jeune imagination ne le déconcerta. Il faisait sienne toute beauté, lorsqu'il l'avait jugée honnête. Lui ayant fait part, dans les débuts de notre intimité, de mon intention d'habiter un volcan éteint au milieu de l'Océan Pacifique, il m'apporta, au lendemain de ma confidence, un charmant lavis où l'azur des flots se mariait à l'azur du cratère. Une porte couleur d'épinard permettait l'accès et la sortie de ce cône basaltique, et une boîte à lettres avait été ménagée à l'intérieur pour ma commodité personnelle. Je ne veux pas savoir, même
aujourd'hui, si mon aquarelliste était autant que moi persuadé de la réalisation de pareilles lubies. Il n'eut garde de les contrarier. Je ne souffrais point, je ne peux supporter encore, que mes rêveries ne me fournissent pas le rendement que j'en espère. Dans mon âge mûr je peux affirmer que, pratiquement, elles m'ont donné raison au centuple. A l'époque dont je parle, si quelque condisciple ne consentait pas à me suivre dans ces voies transcendantes, je le disqualifiais, ou, du moins, je m'éloignais de lui. Ce qui eut lieu pour mon camarade Philippe Laurens, néanmoins fort gentil et intelligent, mais qui se piquait de cet esprit utilitaire qui n'a jamais conduit ses adeptes qu'à reconnaître qu'il ne sert de rien. Et pourtant ! Il se passait chez lui, à ce moment, dans son milieu de petits bourgeois parisiens qui faisaient un peu de négoce, de bien plus extravagants phe-
nomènes que dans toutes les inventions de ma poésie de terre et de mer. J'en donne un amusant exemple.
Les Laurens ayant quitté la rue des Ayres, puis la rue Barennes, s'étaient transportés dans un logement où ils pussent transvaser plus à l'aise le rhum dont ils faisaient le commerce. Rhum excellent, d'ailleurs. Cette nouvelle demeure était située non loin des allées de Boutaut dont j'ai parlé plus haut, claire, silencieuse, donnant sur un jardin, et sur un chemin de décombres qui servait le soir aux ouvriers pour y achever leur digestion. J'avais beaucoup d'agrément à m'en aller parfois dîner, vers huit heures, dans cette brave famille. Certains hors-d'œuvre, certaines délicatesses d'origine proprement parisiennes, une extrême fraîcheur de la boisson par exemple, me séduisaient beaucoup. Il n'y avait là, d'habitude, que des intimes, des parents.
Un certain soir d'été, j'y vais. La table était un peu plus nombreuse que de coutume. Un couple, que l'on pourrait dire sans âge, en faisait partie.
L'époux, un ancien pêcheur de Terre- Neuve, avait pour habitude, à propos de tout et de rien, de s'écrier : « C'est de la camelote !» A ce repas prenaient part aussi des négociants de la Rousselle, mari et femme, et une créature superbe, leur fille. Mais le clou de la soirée, et de bien d'autres, fut un nouveau venu, un entrepositaire de tafias répondant au nom de Carlos Corchon, fils d'un viceconsul à Malaga. Ce Carlos Corchon accusait vingt-cinq ans. Il était beau garçon, brun, de teint coloré, les cheveux et la moustache en brosse, le nez parfaitement droit, la mâchoire d'une proéminence féroce, les yeux noirs comme du charbon de boulanger. On le présente à l'entourage. Il vient du Havre. Il se fait remarquer par une discrétion
de bon goût. La fille qui nous servait, plutôt maigre, ni jolie ni laide, ayant voulu présenter à Carlos une saucière, demeura soudain inerte et roidie, mais debout. Et on ne put lui arracher des mains cette saucière, non plus qu'un arc des doigts d'une Diane de marbre. Après un long moment, Carlos se lève et la gifle. Elle revient à elle, sourit et lui offre de la mayonnaise. Aucun des convives n'ose la moindre réflexion sur un incident aussi étrange. Et le repas continue, et la conversation sur la pluie et le beau temps. Arrive un second service : une dinde truffée. La malheureuse petite boniche, dès qu'elle se retrouve à proximité de Carlos, est reprise de son sommeil somnambulique, reste pétrifiée, tenant son plat à bras tendus. Puis voici qu'à son tour la femme du pêcheur de Miquelon s'endort, suivie de près par un nommé Cerveau dont j'avais omis de signaler ici l'existence. Le Terre-Neuvat
bondit. Il a compris que c'est Carlos l'auteur de tout cet hypnotisme maléfique. Il le menace en balbutiant. Il court de Carlos à sa femme, de sa femme à Carlos, et de Carlos à sa femme qui ne recouvre point ses esprits. La belle fille de la Rousselle assiste impassible à cette scène de Salpêtrière. Les Laurens semblent décontenancés tandis qu'un nommé Lafaye, que j'ai oublié aussi de vous présenter, donateur de la dinde, pouffe avec moi en la mangeant. L'altercation devient vive, du pêcheur de morues avec l'émule de Joseph Balsamo.
Celui-ci veut endormir son adversaire pour le calmer et lui crie : « Regardezmoi fort ! » Cette scène, du plus haut comique, se termina par le réveil des dormeurs que l'entrepositaire de tafias souffleta sévèrement. Il expliqua aux convives que ce pouvoir qu'il avait d'endormir existait souvent en dehors de sa volonté, pour peu qu'il regardât,
ne fût-ce qu'un clin d'œil, certaines personnes. On le crut sur parole, et, après dîner, le caboteur, ravi que sa femme ne fût pas morte, demandait des explications sur le magnétisme au fils du viceconsul à Malaga.
On avouera qu'une telle scène dépassait de beaucoup en extravagance mon projet d'aller vivre tranquille dans un Vésuve inoffensif, ourlé de vagues bleues, projet qu'eussent tenu pour délirant toutes les personnes, y compris Carlos Corchon, qui avaient pris part à ce repas funambulesque. Je dois dire à la vérité que mon ami Philippe Laurens ne perdait point la tête à ces jeux magnétiques auxquels on se livrait chez lui. Il continuait d'être, ce qu'il avait toujours été, le premier élève de sa classe, et, cette année-là, le chef-d'œuvre et l'orgueil de notre maître Frontin.
Ce Frontin était un fort en thème qui avait la figure et le corps d'un hippopo-
tame, dont il ne se distinguait que par un lorgnon bleu dont l'épaisseur était celle d'un cul de bouteille. Il n'était point sot, mais incommensurablement vaniteux. D'une humeur massacrante à l'ordinaire, il se montrait charmant le samedi, dans la perspective enivrante de s'en aller bâfrer et boire, le lendemain, chez quelques grosses légumes du commerce bordelais, qui lui avaient confié leurs rejetons. La vigile de ces gueuletons le transformait. Il préparait devant nous les traits d'esprit, les tours oratoires, les vantardises, les compliments que, le dimanche, il multipliait chez ses Mécènes. Tout lui était bon. Ce qui ajoutait au comique de ces répétitions était une poignée de bonbons qu'il faisait fondre, tout en causant, dans le four qui lui servait de bouche. Il s'exprimait comme suit avec un accent faubourien : — Faitement.
J'ai accompli toutes mes humanités en
cinq ans. J'ai remporté mes diplômes, roide comme barre. J'en imposais aux savants les plus illustres. Et n'allez pas croire que je fusse un pédant, un de ces hommes sans agrément, confinés dans leur bibliothèque ! Non pas, certes, messieurs ! Je savais, à mes heures, me montrer brillant valseur. Et, quant à ma causerie, je peux dire sans présomption qu'on fait silence, messieurs, autour des tables les plus brillantes, pour l'entendre. Vous n'êtes point encore en âge de la goûter. Reprenons la grammaire grecque. Labiales : béta, pi, phi ; gutturales : gamma, kappa, ki ; dentales : delta, thau, thêta.
Je me consolais de Frontin, et de ses pareils, qui foisonnaient au lycée, par la fréquentation d'un homme d'élite qui a laissé dans une science un peu spéciale un nom qui retentit encore :
Armand Clavaud. Il était professeur de botanique. Il vivait seul, dans un
appartement de la rue Rochambeau, non loin de ces quartiers où Lacoste et moi aimions à pousser nos flâneries, à peu de distance des allées où j'herborisais, dans un rayon qui renfermait le Jardin des plantes si intime, si mélancolique, les serres, et le Muséum où il professait.
Il était le fils d'un pauvre gendarme qui eut un jour la fantaisie de l'envoyer seul, à dix ans, visiter le camp de Candale situé aux environs de Bordeaux. Le jeune Armand reçoit vingt sous pour se défrayer, et l'ordre de revenir le surlendemain. Il fallait traverser, pour se rendre au lieu dit, la cité d'Ausone. Le petit garçon n'avait encore dépensé que sept sous, sur la somme à lui remise par son père, quand, à l'étalage d'un bouquiniste, il avise un mince traité sur les plantes. Cet ouvrage le fascine. Il n'avait jamais vu de flore ni de brochure de ce genre. Une irrésis-
tible vocation s'impose à ce cerveau à peine formé. Armand donne avec joie, en échange de cette botanique, les treize sous qui lui restent, renonce de ce fait à poursuivre son voyage, rebrousse chemin, retourne à la gendarmerie, et déclare audacieusement à son père que rien n'est plus intéressant que le camp militaire de Candale. Il avait bien un peu menti, mais l'aventure est touchante où est apparu, pour la première fois, ce génie inspiré des fleurs. Je n'ai pas connu d'homme plus intelligent, plus original que mon maître Armand Clavaud. Il pouvait compter alors soixante-cinq ans. Je le revois : sa tête semblait avoir subi latéralement la pression du cartable à herbier, son front fuyait un peu, son nez aussi d'où descendait une épaisse moustache à la Nietzsche. La mâchoire saillait, volontaire. Les yeux étaient bridés, d'un noir d'encre de Chine, glissant continuelle-
ment de gauche à droite et de droite à gauche, tandis qu'il s'exprimait avec une inouïe volubilité. Sa parole était passionnante autant que passionnée, qu'il traitât de l'évolution des ronces, qui l'a beaucoup occupé, du guignol oriental, des chansons de geste, du sens de la nature chez George Sand ou des lithographies d'Odilon Redon, qui fut son ami de jeunesse.
Clavaud professait devant un auditoire réduit, mais combien savoureux !
qui venait, deux fois la semaine, écouter, sans y entendre goutte, cette pensée frémissante servie par un langage digne d'elle. Jamais l'expression juste ne faisait défaut, mais parfois le nom de l'objet. Il commençait alors de s'irriter contre soi-même, répétait vingt fois le..., le..., le... le..., puis déclarait : « Ça me reviendra tout à l'heure ! » Et c'est lorsqu'il nous exposait une loi, ou décrivait un phénomène qui n'avait plus
aucun rapport avec le nom qui l'avait fui, qu'il s'écriait tout à coup :
— Cœlebogyne ilicifolia ! Je l'ai.
Surprenait-il alors quelque sourire sur les lèvres d'une étudiante, il la prenait à partie et, jouant par exemple avec le nom retrouvé du végétal d'Océanie, il lui reprochait de n'être point mariée.
La personne ainsi interpellée quittait parfois toute confuse la salle du Muséum. Qui se fût alors douté que de telles sorties, chez mon grand et cher Clavaud, n'étaient que les prodromes du mal qui le fit tristement quitter ce monde?
Oui, l'assistance était quelque peu singulière devant laquelle il enseignait : deux ou trois élèves sages-femmes, une petite vieille chassieuse qui semblait avoir emprunté sa mise ridicule aux héroïnes de Baudelaire ; quelques a assis » de jardin public, dont l'un, retraité grincheux et jaloux, ne pouvait par-
donner à Clavaud d'avoir été jadis son collègue. Et il est vrai que ce savant si notoire avait appartenu jadis, par je ne sais quelles suites de circonstances, à ces Contributions indirectes dont les receveurs furent surnommés rats de cave par les aubergistes qu'ils inspectent. On m'a rapporté qu'une force irrésistible pressait à chaque instant Clavaud de descendre de son cheval administratif, pour herboriser sur chaque talus, au grand scandale de camarades qui le tenaient, tel celui dont je parle, pour un toqué sans valeur.
Durant quelques semaines une personne étrange fréquenta le cours de Clavaud. Elle prenait part aux herborisations qu'il dirigeait. Le bois d'Arlac, les coteaux de Verdelais, ceux de Cenon, les rives de la Garonne servaient de champs d'expérience. Là, notre initiateur nous apprenait à déterminer le drosera intermedia, le thésium humi-
L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE 2y
fusum, le quercus sempervirens, le xanthium spinosum. Que venait faire cette belle fille dans ces excursions qui ne semblaient organisées que pour complaire à des maniaques ou à ces gens, plus nombreux que l'on ne croit, ne sachant à quoi employer leurs dimanches? Elle était joufflue et se disait Irlandaise. Clavaud ne put faire autrement que de la distinguer de son auditoire habituel qui n'avait pas tant d'attraits. Au Muséum, il redouble d'éloquence pour elle. Il place, dans la vulgaire terrine qui voisinait avec son chapeau gibus, les plus charmantes des fleurs pour qu'elle les détermine. Elle sourit en le séduisant, mais lui, tout en se laissant séduire, sourit de moins en moins. C'est pourtant lui qu'elle regarde. Que veut cette jeune nymphe à cet amateur des jardins sur qui l'automne tombe? Il bronche, il est aimable, il est afrouche. Ses regards volubiles s'arra-
chent peu à peu aux ronces, dont les caractères l'attirent, pour ne plus considérer que deux myosotis qui reflètent la région des lacs. Il devient rêveur, très contraire à lui-même, jusqu'au jour où il me raconte ceci :
Chez lui cette femme est venue, dans cette demeure où il vivait seul avec des chats rôdeurs et une vieille chouette à lunettes noires, vêtue d'un châle tombant en pointes comme deux ailes qui se rejoignent, munie d'un nez crochu au bout duquel on s'attendait à voirpanteler un mulot. Cette mégère, qui se retirait chaque soir dans quelque ruine, je pense, crénelée, ne faisait rien chez Clavaud que de mettre à bouillir de l'eau pour deux lavements qu'il prenait, et lui cuire une maigre pitance. Je dis maigre, car il rognait sur sa n ourriture, sur ses vêtements, pour acheter des livres. La Pomone dont je parle vint donc le trouver dans cet appartement
où régnait un parfum de plantes à l'agonie. Voilà notre naturaliste décontenancé. Il quitte son microscope, offre une chaise à la visiteuse, lui demande en tremblant ce qu'elle attend de lui.
— Rien, répond-elle, sinon que vous me prêtiez un drap de lit pour que vous voyiez comme je sais imiter le sphinx.
Clavaud choisit dans une armoire un drap, et le lui tend. Aussitôt elle s'en coiffe, s'accroupit, et demeure un quart de journée immobile comme le monstre antique. Impossible à Clavaud de fuir ce regard. Il se tord comme un ver devant cette tentatrice souveraine. Mais il résiste, et si bien que, lasse à la fin, elle défait ses bandelettes pour se retirer sans mot dire.
— Je crois, ajoutait-il prosaïquement, qu'elle aurait voulu m'épouser.
Tel est l'homme à qui nous allâmes soumettre, Lacoste un tableau, et moi
un poème. Mes yeux ont retenu le géranium qui flambait dans l'humble pot de terre, sur la toile où mon ami fraternel l'avait fixé. J'entends la voix du vieillard, que nous savions pourtant gêné (seul un vrai peintre saura le prix infini d'une telle phrase) :
— Oh ! si je pouvais, si je pouvais l'avoir pour quatre-vingts francs !
Il va sans dire que Lacoste, qui était peut-être moins fortuné que Clavaud, donna sa toile avec joie.
Cette intimité avec un botaniste ramenait souvent mes pas dans ce Jardin des plantes, dont les allées étaient soigneusement tirées au cordeau. Tout autour, de petits bassins étaient ménagés pour l'arrosage. Dans l'un d'eux croissait la vallisnaire, cette plante dont la fleur femelle, retenue d'abord au fond par une tige filiforme, longue, élastique, s'élève à la surface par le jeu même de cette tige spiralée. Lorsqu'elle
a reçu, à l'air libre, le pollen des fleurs mâles, détachées et flottantes, son pédoncule se recroquevillant à nouveau la ramène entre deux eaux où elle mûrit sa graine dans une bulle d'air.
Ainsi ordonné, ce jardin offrait la symétrie simple et charmante d'une flore dont les lignes se parcourent facilement. Je ne sais quel novateur, ayant foi sans doute dans l'immutabilité des systèmes, a bouleversé une classification si commode... Mais l'harmonie première de ces beaux lieux persiste en moi, le déformateur n'a rien pu contre l'image naïve dont mon âme demeure impressionnée.
C'est toujours, dans ma pensée, le même royaume embaumé de miel à la chaude saison, la solitude où se détachaient la robe d'une étudiante rêveuse, la face d'un nègre dont le chapeau de canotier arborait un voile de calicot.
Ce fut vers cette époque, il me semble, qu'Eros commença de tirer sur moi. Ce
n'est point toutefois l'amour que ses premières flèches distillaient, car je ne peux donner ce noble nom aux premiers éveils de la sensualité. Il n'est point douteux que celle-ci ne trouvât son premier prétexte, tout platonique d'ailleurs, dans l'un de ces types ardemment bruns que les romans créoles m'avaient dépeints. J'aperçus un jour cette beauté chez un grossier capitaine de la marine marchande, à la retraite, chez lequel ma famille m'avait dépêché, afin d'y faire emplette d'un remède dont il était spécialiste contre le choléra. Bordeaux, à cette époque, était parfois ému par ce qu'on appelle des « cas isolés », et l'on assurait que Mgr de la Bouillerie, coadjuteur du cardinal Donnet, avait succombé au noir fléau. Cette jeune muse aux yeux de velours, au teint d'eau de noix, vêtue d'une robe d'un rose tendre, quittait, au moment que je me présentais chez lui, P ex-navigateur qui ven-
dait fort cher son orviétan. Je ne sais trop ce qu'elle venait de conter à ce bienfaiteur de l'humanité, pour employer le langage des manuels scolaires et des caisses d'épargne. Peut-être, simplement, remportait-elle sur son sein, pour se soustraire à la maladie sporadique, la même fiole qu'un moment après son départ je glissais dans ma poche. Qui fut-elle dans son vêtement de rose amaryllis? Qu'est-elle devenue? Je ne le saurai pas. Mais n'était-elle point cellelà que désignait, sur la réclame des gouttes à prendre, cette singulière mention du capitaine marin :
« Ce remède appartiendra en toute propriété, après ma mort, à Mlle Dominica de La Blanquère? »
Cette ombre subtile et coloniale troubla quelque peu mes rêveries et les cours que nous faisait, durant l'exercice scolaire 1885-1886, en troisième, un nommé Cosme. Qu'il ne m'en veuille pas
s'il vit encore, le petit homme ! Mais vraiment, le naturaliste que je suis, l'ancien enfant épris jusqu'au délire de la vieille boîte verte exposée chez un chiffonnier, ne peut résister au désir de capturer sous son filet, pour l'épingler dans sa collection, ce nouvel individu.
Nous n'avions point d'antipathie l'un pour l'autre, mais je lui faisais peur. Il avait quelque mérite à ne pas me prendre en aversion à cause de mes lubies. Il avait même poussé la condescendance, ou la faiblesse, jusqu'à m'accorder, à l'occasion d'un devoir de français que je lui avais remis, une exemption perpétuelle, récompense unique et jamais signalée dans les annales de l'Université. C'est-à-dire que, si dissipé que je fusse, ou insolent, ou paresseux, quelque sanction que j'encourusse, je n'avais qu'à lui présenter la fameuse exemption. Il souriait alors et ma punition était aussitôt levée, se
trouvât-il sous le coup d'un ressentiment à mon égard. Cosme, aussi bien que s'il eût été Basque, se prévalait d'une noble origine : des Médicis. Il aurait pu prétendre tout autant à la descendance du frère de saint Damien. Mais je n'insiste pas, car, encore une fois, il m'était sympathique, plutôt. Vers le milieu de l'année il fut en proie à une marotte bien inattendue. Lors donc qu'il occupait cette modeste chaire de troisième, il fut séduit par la majesté juridique du Bordeaux de VEsprit des lois. Aussitôt il veut devenir avocat.
Lui, qui n'avait pas lu le premier article du code, il étudie le droit romain, le pouce aux oreilles. Tandis que nous lui rendons compte d'une version grecque, il sourit, absent, à je ne sais quel aïeul de Cujas. Il ne jure plus que par le barreau. Chargé de prononcer un discours de distribution de prix, il oublie tous les rhéteurs, tous
les philosophes. Il ne s'occupe que d'un robin gascon du seizième siècle.
Et, devant les pères et mères de famille ahuris, en présence des cancres et des phénix, il termine sa péroraison par cette phrase qu'il prête à l'antique Chicanous dont il fait l'apologie: « Donnez-moi la bastonnade, et me brisez l'os médullaire, mais laissez-moi plaider ! »
Or le brave homme, après un discours si peu banal et si flatteur pour tant de Dandins qui composent une Faculté de droit, s'attendait à quitter le lycée, et à permuter pour une place de bâtonnier, mais il fut piteusement recalé à son examen de première année : ce qui n'advient pas même au dernier des saute-ruisseaux. Il dut cet échec, je le suppose, à la vindicte de juges inintelligents. Je note que je fus, au cours de ladite année 1886, chargé par Cosme de la composition d'un poème, aux fins de
célébrer les mérites de Louis Pasteur et ceux du virus anti-rabique. Ce poème fut accompagné d'une loterie.
Ah ! Quel besoin de m'aérer, d'échapper à l'emprise de tant de personnages étranges, dès que le tambour battait la sortie. Dès quatre heures, Charles Lacoste m'accompagnait en de longues flâneries. Je me dirigeais vers les quartiers des Capucins. C'est là qu'est né, comme une fleur grise, dans le silence, mon pur et vrai premier amour. Il y eut assez d'ombre et de brume autour de lui pour voiler le lis trop violent qui, naguère, m'était apparu dans la demeure du vieux marin, sous la couleur de Dominica.
Il est dans une rue dont je tais le nom, une maison dont la porte, soigneusement frottée, mirait vaguement, dès la nuit tombante, la flamme agitée d'un bec de gaz. Mais avant que l'obscurité
se fît, derrière les petits carreaux, une enfant au mince et grave profil de lumière, cousait debout.
Au loin gémissait une sirène sur le fleuve imprécis. Ou bien, tout près, les sonneries de Saint-Michel riaient dans l'allégresse bleue du dimanche matin.
Les charrettes des marchandes des quatre-saisons stationnaient devant les portes de ce quartier populaire et clérical où des ouvrières passaient, les mains chargées de fleurs. Le dais bleu du ciel frissonnait au-dessus de nous sous la brise de la jeunesse. Le porche de la solennelle paroisse s'ouvrait et, sur les balcons forgés, flambaient des capucines de velours jaune et rouge.
En un jour de congé pascal mon cœur s'ouvrit comme un calice qui neige au soleil et un poème s'éleva, tel qu'un parfum, de mon pur amour. Ce poème je le lus à Charles Lacoste et à Veillet- Lavallée. Je compris à quel point ils en
étaient émus. Il me serait bien impossible de me le rappeler, mais je sais qu'il y avait une abeille, il y avait mes dixsept ans et il y avait elle — qui restera dans mon ombre.
La première muse était née. Mais par quel mystère se présentait-elle à moi sous un aspect si différent de ma poésie? Que m'a voulu cette vierge en robe grise, au profil étroit, et bien faite pour tenir — plutôt qu'une rose rubiconde ou un fruit doré — ■ le laurier aigu et amer d'un dimanche des Rameaux? Cependant elle a présidé, à son insu, à toutes les phases de ma vie. Elle a connu l'enfant terrible, le jeune homme triste et malade, le solide patriarche que je suis dans la maison bruissante d'enfants.
Dès lors tout m'émut, les cadres aussi bien que les sujets, les livres autant que les hommes. Je ne pense pas que personne ait jamais pénétré plus avant
dans l'œuvre de ses frères. J'allais au delà du rythme, je saisissais l'objet même, l'âme de l'auteur, son intention la plus secrète. Je savais quelle touche d'ivoire la Lucie avait frôlée avant de tomber dans les bras d'Alfred de Musset. Ce m'était tout un de lire, d'entendre ou de voir. Cette branche de roses n'était-elle pas Hafiz lui-même? Cette senteur salubre, qui s'élevait des quais, l'âme de Baudelaire? J'évoque un lourd après-midi. Nous nous sommes réfugiés, Lacoste et moi, dans un petit café désert. Il dessine, tandis que je lis Paul et Virginie dans une édition à cinq sous dont les gravures, à force d'avoir été retirées, ne présentent plus qu'un mélange confus de taches plus ou moins sombres d'encre d'imprimerie. Mais, dans ce mortier, j'entends le bruit des cascades de l'île de France, je ressens sur mes mains et sur mes joues les fougères élastiques, je hume l'odeur du
repas du soir dans la case menacée par l'orage.
A tant rêver, mon cœur s'endurcissait. Il n'est rien de tel que la poésie, quand elle n'est pas vivifiée par la religion, pour faire de vous un monstre d'égoïsme. Celui qu'alors on aime avant tout, avec passion, même chez les autres, c'est soi-même. Et ce père vénéré qui commençait de me marquer cette camaraderie si douce, que d'aucuns nomment faiblesse, et que l'on porte en vieillissant à l'enfant qui grandit, je le négligeais trop, je ne le comprenais pas à sa juste valeur ; il me semble aujourd'hui que tout ce temps que j'ai passé hors de sa présence, je le lui ai volé à lui et à Dieu. Ce chef, dont j'ai dépeint le caractère et les traits, recherchait maintenant sans trop se l'avouer, dans l'adolescent singulier que j'étais, la flamme qu'un soir à Saint-Palais il avait découverte. Je savais bien que
je lui donnais de l'inquiétude, mais il m'aimait de cette manière que seul connaît un père qui commence à se dire que ses jours sont comptés. J'ai du moins cette joie d'avoir, à cette époque, au cours de l'une des rares promenades que je fis avec lui, — mon humeur se ressentait encore terriblement de l'âge ingrat, et m'invitait à ne voir guère ma famille qu'à table, — éprouvé ma plus enivrante impression de printemps.
Un dimanche matin, l'un des instants où il s'arrachait à son bagne bureaucratique, nous nous engageâmes tous deux seuls dans ce sentier de Talence où Charles Lacoste et moi avions tant de fois recherché cette paix que nos classes ne nous donnaient point. C'était en avril ou mai. Des aubépines de cristal éclataient dans les tendres haies.
Une poussière aérienne, comme teintée d'azur, recouvrait le sol. Une puissance inouïe dilatait mon cœur. Avant que de
parvenir à un certain bosquet, on voyait, à droite, un château où Napoléon est descendu. Quel mépris n'eût-il pas eu pour ce mince rêveur que j'étais et qui, bien loin de fomenter des guerres, s'en allait découvrir sur la mousse l'anémone des bois ousylvie? Cette fleur me donne une émotion indescriptible, et, l'autre jour, à l'âge de cinquantetrois ans, pour l'avoir vue reproduite sur un écran de cinématographe où elle s'épanouissait, il m'a semblé que Dieu résumait en elle toutes les merveilles de la création.
Ses pétales sont d'un blanc lilas, plus fragiles que les ailes d'un papillon, et ils palpitent au moindre souffle. Mais c'est, comment dirai- je, la corolle bombée, avant qu'elle soit éclose, qui est d'une harmonie incomparable, une courbe de lumière et de fraîcheur. Les siècles ont passé, les humains ont changé de mode, et une frêle fleur s'entr'ouvre,
toujours la même. Au blême soleil de ce premier printemps, la pâle sylvie m' apparut dans le bosquet de Talence, auprès d'un banc de pierre usé. Telle cette journée, pareille à un souffle de jeune fille, et à une gerbe de lilas, demeure d'une douceur sans nom dans ma mémoire et à jamais liée à la tendresse de mon père.
Celui-ci m'annonça un matin que mon aïeule Éléonore Bellot, mère de ma mère, venait de mourir à Pau. Il l'aimait comme elle l'aimait. Sa voix était émue en me faisant part du télégramme. J'affectionnais la vieille sainte femme que j'ai peinte ailleurs, toute blanche et toute noire. Mais je répète que le mauvais âge m'endurcissait de façon singulière, laissant trop peu de place aux nobles sentiments, les étouffant sous la flore luxuriante d'une imagination désordonnée. J'eus moins de chagrin que je n'aurais dû en apprenant que nous avait
quittés cette bienfaitrice dont tout enfant j'avais partagé la chambre où elle souffrait sans se plaindre, sinon durant son sommeil. Je demande aujourd'hui pardon à cette ombre vénérée d'avoir continué de fumer ma petite pipe en bois desîles en apprenant cette triste nouvelle. Et mon vagabondage spirituel continuait. Sans que précisément je fusse absent du lycée, tout de même j'en étais fort loin. Aucun n'a plus que moi pratiqué ce qu'il est convenu d'appeler de ce nom charmant : l'école buissonnière. Et c'est elle peut-être qui a dominé toute ma vie, elle que je fréquente encore à plus d'un demi-siècle d'âge, et dont ces mémoires suivent le libre cours. Je ressens fort bien que c'est à cause de ce qu'ils découvrent en moi de buissonnier que des esprits un peu primaires, tels que René Doumic, Frédéric Masson, Louis Barthou, me prisent peu. Ils ne savent point sortir, ou s'ils
sortent, ils sont encore chez eux, Lorsque le temps ne nous permettait point des excursions dans la banlieue, la chambre qui servait d'atelier à Lacoste nous réunissait, lui, moi et notre commun ami Jean Segrestàa. Celui-ci était un créole de Puerto-Cabello, très entiché d'études grecques, encore qu'il ne fût qu'en rhétorique. Il écrivait des vers d'une forme remarquable et qu'il soumettait par correspondance à la triple censure de Leconte de Lisle, de Sully Prudhomme et de José-Maria de Hérédia. Quelque trente ans après, ce poète mélancolique, devenu professeur à Stanislas, a réuni en un volume parfait tous ses poèmes dont j'ai reconnu certains que le temps n'a point effacés. U Amphore, tel est le titre de ce recueil qui a laissé insensibles ou distants les critiques officiels toujours avides de rencontrer un beau génie « afin de l'étouffer», comme disait Eugène Carrière. Orphelin
de père et de mère, Jean Segrestàa, externe libre, habitait chez ses beaufrère et sœur. Je revois cet étroit logement qu'aérait un jardin exigu qu'un seul figuier ombrageait. Mon camarade m'introduisait dans sa chambre et, enveloppant son geste du plus grand mystère possible, il mettait la clef à l'une des serrures de sa commode d'où il retirait l'un de ces rares petits livres que l'on ne rencontre guère que dans les mains des érudits. Il l'ouvrait. De son index noueux il soulignait un vers grec, faisait appel à toute ma respectueuse attention par son silence même. Puis souriant, en proie à une émotion contenue et qui, depuis la veille, se concentrait autour de cet unique vers, il traduisait à voix basse :
La respiration de la dormeuse est comme celle de la mer.
Certes ! Je ne demeurais point insensible à la grâce d'une telle simplicité. Je
m'enthousiasmais de cette image isolée, sans rompre le calme dont l'entourait mon ami. Il replaçait le livre dans le meuble, m'invitait à le suivre, et nous descendions dans le verger médiocre où des figues bleues pendaient. Il en cueillait quelques-unes à l'aide d'un entonnoir adapté à un roseau. Et nous les mangions dans cette solitude endormie.
Mais le plus souvent c'était lui, Segrestàa, qui venait à moi dans l'atelier. Il roulait avec lenteur sa cigarette en écoutant, déconcerté, les vers que j'avais récemment composés. La forme lui en était étrangère, car seul le satisfaisait le large rythme parnassien qui est naturel aux coloniaux. Néanmoins la vision directe de la nature, ma sauterelle qui courbait une ombelle de carotte sauvage, le séduisait d'autant plus jalousement qu'il lui fallait en passer toujours par le crible de l'antiquité. Je n'oublie point les nobles
heures passées à ces jeux, cependant que Charles Lacoste posait sur sa toile le lourd goudron bleu des gabares.
M. Bétourné, qui succéda à Cosme dans la poursuite de mes humanités au lycée, manquait de personnalité. Il détestait mon esprit pour les mêmes raisons, je pense, que Doumic et les autres que j'ai nommés. Il avait une tête aplatie, le long de laquelle, sur une joue, était aplatie une mèche de cheveux gris, et les branches de ses lunettes bleues aplatissaient tellement ses tempes, déjà plates, que l'ensemble était celui d'un cahier. Il avait compris que Lamartine, Hugo, Musset, comptaient parmi mes poètes préférés.
Donc, il ne se faisait pas faute de me lancer mille traits durant le cours de littérature. Il trouvait le Lac harmonieux mais vide, les Contemplations de mauvais goût, les Nuits infectes. Un jour qu'il s'en prenait à Victor Hugo, il
me cria en brandissant son parapluie :
— L'amour ou la mort ! n'est-ce pas, monsieur Jammes?
Je le jugeai si bête que je me tus.
Il m'arrivait parfois de passer quelques instants, au retour du lycée, dans la galère de mon père qui était son bureau.
J'y rencontrais des types inénarrables, entre autres un vieux clerc d'huissier nommé Tastet, qui depuis sa prime jeunesse, était complètement fou en tout ce qui ne regardait pas à sa profession. Dès là qu'il avait rédigé son assignation, qu'il l'avait fait enregistrer, qu'il avait payé au receveur la note des frais, qu'il avait exactement recompté les feuilles de papier timbré qu'il lui fallait remettre à son patron, un génie, ou un démon, entrait en lui. Il ne prononçait plus alors une seule parole de bon sens, à moins qu'on ne l'interrogeât sur quelque point de son
métier, qu'il connaissait à fond. Sa principale croyance était qu'il vivait entouré d'esprits comme Napoléon Ier de son état-major. Tastet ressemblait à tous les masques de Dante. C'est d'une lèvre arquée, amère, qu'il laissait tomber des ordres qu'il croyait être exécutés aussitôt par ses fluidiques sujets. Un certain jour, pour châtier deux d'entre eux qui ne lui avaient point assez promptement obéis, il les avait plongés dans une fiole de vin qu'il retira de sa poche et me montra. Je ne sais trop ce qu'il avait pu mêler à cette boisson, mais elle était en proie, si l'on peut dire, au bouillonnement le plus curieux. Ce dément avait pour maître un homme qui exposait dans son salon un objet d'art singulier. C'étaient deux grenouilles empaillées qui se battaient en duel sur un éclat de miroir. Et leur propriétaire avait déclaré à mes parents :
« Je conserve ce bibelot comme une
grande curiosité. Il me coûte soixante mille francs, en ce sens qu'il est la seule chose que j'ai pu saisir chez un client qui me les devait ! »
Tastet fréquentait un club spirite dont les séances ne le cédaient en rien, pour la drôlerie, aux manifestations somnambuliques dont j'avais été le témoin chez Philippe Laurens. Ce club était situé dans le fond de la rue Sainte- Catherine. Ses adeptes avaient fait construire, dans la cour d'une maison quelconque, une petite chapelle aux vitraux rutilants. Je pénétrai, grâce à je ne sais qui, dans ce laboratoire cabalistique, où j'entraînais parfois des amis, pour qu'ils s'égayassent intérieurement, avec moi, des expériences auxquelles un président nommé Brice soumettait les médiums.
Ce Brice était petit, correct, le portrait même de Loubet, ancien président de la République française, et du même monde que celui-ci. Je n'ai jamais
compris comment et pourquoi il groupait dans un local, dont la construction avait dû coûter pas mal cher, une centaine de badauds auxquels il ne demandait pas un centime. Les murs de ce temple suspect s'ornaient de larges pastels et fusains dont les sujets, traités par des initiés, eussent pu appartenir à un Odilon Redon sans talent. Telle de ces élucubrations représentait une nébuleuse tournoyante, telle autre un lion couché sur un toit. Des bancs, où l'assistance s'asseyait, et des guéridons, meublaient la salle. Brice, au centre et au fond, nous faisait face, à une table où se trouvaient rangés quelques volumes ayant trait au spiritisme. J'ai retenu des poèmes dictés par Alfred de Musset, du haut de je ne sais quelle sphère astrale, mais que l'auteur des Nuits eût mieux fait de garder pour lui. L'office commençait. Le sosie de Loubet appelait à son aide tous les esprits et tous
les périsprits des régions interdites. Sa barbe de petit sorcier frémissait. Parfois, avec une extrême volubilité, il faisait de ses doigts une paire de castagnettes comme, lorsqu'elles dansent le fandango, les Espagnoles dont il n'avait point la grâce. C'était, nous expliquaitil, afin de ne point se laisser envahir par une trop grande foule d'âmes, lesquelles devenaient parfois importunes, trop désireuses de se rapprocher de lui. Lorsqu'il avait suffisamment parlé, il recourait à un médium remarquable. C'était une femme entre deux âges, qui ne devait pas donner beaucoup de volupté à son mari, maigrichonne, de physionomie ingrate, et qui prétendait être poursuivie dans la rue par un diable à forme de chien qui jetait du feu par les narines. Ce diable la pressait tellement à de certains jours qu'elle ne trouvait alors d'autre moyen de le fuir qu'en survolant le trottoir. Elle exécutait cette voltige avec la facilité
la plus grande, par un privilège dont jouissait, dit-on, Leconte de Lisle quand il se rendait à la Revue des Deux Mondes. Cette pythonisse montait donc sur son trépied. De là elle nous sermonnait ou, plutôt, c'est une âme désincarnée qui venait, assurait-elle, chercher asile dans son sein, qui nous haranguait à la première personne. Cela finit mal pour moi. Je commis l'imprudence d'amener un jour avec moi, dans cette académie, mon cher et grand Armand Clavaud qui ne demandait qu'à se distraire dans le bizarre. Il laisse là ses chats, son herbier, son microscope, et nous voilà installés à la troisième ou quatrième rangée, vers le fond, parmi les disciples de Brice. Je garde tout mon sérieux, grâce à quoi j'avais jusque-là maintenu mon prestige et conservé mes entrées de faveur. Mais voici que Clavaud est pris du fou rire en voyant le grand manitou de la petite chapelle entrer en transe et
jouer des castagnettes pour tenir à distance les génies trop familiers. Inutile de rappeler à l'ordre le célèbre botaniste. On croirait qu'il lance des fusées. Et, si je le regarde, ces fusées deviennent un véritable feu d'artifice, un crépitant bouquet. Ah ! mes amis ! Voici que la femelle parle après Brice. Ou, plutôt, c'est l'âme d'un curé du département de la Gironde, mort depuis soixante ans, qui emprunte les lèvres de cette mégère, nous apostrophe, Glavaud et moi, d'une manière si insultante que nous prenons la poudre d'escampette, poursuivis par les huées de l'auditoire et par les malédictions de l'ecclésiastique décédé. La porte du club nous fut pour toujours fermée.
On voit dans quels milieux étranges et variés je pénétrais à cette période si décousue de mon existence. A peine avais-je parcouru la première rampe de cette colline d'où le poète contemple sa vie, la ligne harmonieuse de l'en-
fance était faussée. La claire vallée natale, quittée vers ma sixième année, s'enveloppait d'un brouillard qui se dissipait avec peine : une éclaircie çà et là, une fraîcheur de moulin, VOiseau bleu que me chantait ma mère, la majesté de mon père, un enfant, un bouton de rose, tels étaient les joyaux isolés que je conservais du trésor innombrable que j'avais reçu au jour de ma naissance.
En l'année scolaire 1887-1888, je quittais le lycée dans un coup de tête, j'étais alors en seconde, et j'allais faire ma rhétorique et préparer mon bachot dans une boîte à ordures, dirigée par un marchand de soupe qui avait une face d'oiseau nocturne et qui élevait des colibris. L'impudence et la grossièreté qui régnaient là dépassaient toutes bornes.
Tel élève que Ton avait rapporté ivremort, d'un bouge à matelots, bien loin de faire au patron de l'école des excuses que celui-ci réclamait, renversait les
rôles, et s'en faisait adresser par lui en menaçant de s'en aller. Nous avions là, pour surveillant, un ancien notaire encore assez jeune, dont les yeux brûlants et la pâleur témoignaient des bordées qu'il allait tirer la nuit dans la compagnie des plus audacieux des externes. Il ressemblait à Jules Ferry, se piquait d'éloquence et même de vertu.
Je me souviens que, durant l'étude, un grand potache ayant lâché à haute voix l'une de ces énormités dont l'âge pubère détient le record, notre pion se dressa de toute sa haute taille et accompagna, d'un geste tragique, cette phrase décochée au coupable, et qu'il nous dit être de Lacordaire : « Tais-toi, débauché ! Souviens-toi que tu es le fils de ta mère et le frère de ta sœur ! » On pense comment fut accueillie la morale de cet immoraliste.
Personne ne s'étonnera qu'un élève aussi fantaisiste que moi ait été collé à
son baccalauréat, juillet 1888, et qu'il n'ait su, le moins du monde, ce qui lui valut un zéro à l'oral, exposer la donnée de Vert-Vert. Et dire que ce pauvre Etienne Lamy a rêvé, dans la suite, de faire de moi un académicien !
La santé de mon père, toujours chancelante, — il s'épuisait dans ce bureau sans air où allaient et venaient des fantoches dont tous ne présentaient point l'intérêt d'un Tastet, — l'obligea de demander un congé qu'il obtint facilement. Cette âme farouche avait trop souffert, non certes pas de ses amis, non certes pas de sa famille, mais de ce mal du siècle qui arracha à de grands poètes des cris sublimes et déchirants. Ce mal, il a été celui de nos pères, de mon père, du vôtre, du mien. Il suffit, pour que je le respecte ou que je jette un voile sur lui. Il est vain d'en rechercher l'origine ailleurs que dans
l'impossible équilibre des âmes qui ne mangent pas. Le ferment n'est pas dans la révolution, mais la révolution est même dans la monarchie, si elle n'est pas catholique et pratiquante.
Mon père souffrait du cœur. Et s'il est vrai, comme Eugène Carrière me l'a dit, que la face d'un homme soit forgée par chaque battement de cet organe, je comprends toute la noble tristesse répandue sur ce visage bien-aimé.
Ce congé, nous allâmes le passer en Béarn où nous reçurent mon oncle le Mexicain et sa femme. Ils furent pleins d'égards pour mon père qu'ils aimaient et voyaient décliner. Nous ne pensions pas néanmoins que la marche de cette affection artérielle dût se précipiter en quelques mois jusqu'à l'issue fatale.
Au milieu de la belle campagne, nous retrouvions la gaîté. Mon oncle continuait de nous narrer les aventures de Peaux-Rouges qu'il avait vécues dans la
forêt vierge. Tantôt c'était la tête de son meilleur ami qui avait été mise à prix, et qu'on lui avait expédiée à la Vera- Cruz, en vase clos, dans de l'huile de palme ; tantôt c'était un chirurgien de la marine qui avait rendu la beauté à une fille défigurée par un coup de poignard. Tranchant à vif, ce précurseur de Pozzi avait donné à la balafre une marche à suivre qui lui avait permis de rentrer dans l'ordre et de se cicatriser. Je n'écoutais souvent que d'une oreille, car j'avais depuis quelques jours la cervelle et le cœur fort préoccupés d'une muse nouvelle dont j'avais fait la connaissance à Pau où je me rendais, d'Assat, assez souvent. Elle avait nom Odile, elle était très parc anglais, longue et douce, ni blonde ni brune, et jouait au croquet avec des anémones blanches dans les cheveux. Elle me fut une muse, dont je ne froissais pas la robe flottante, comme d'une vision de Kate
Greenaway. Il n'eût point convenu. Et pourtant, avec quelle ardeur nous nous sommes aimés ! Était-ce une grave infidélité, que je commettais envers la si grave enfant que j'avais élue en silence et qui, dans l'austère maison du vieux Bordeaux, déplaçait à peine l'ombre? Je ne le crois pas. Ce que j'éprouvais pour la nouvelle venue n'avait point cette qualité que rien n'a pu ternir, cette substance presque immatérielle dont était fait cet amour singulier que je portais à l'autre. Il ne semble pas que, dans celui-ci, le moindre éveil des sens soit intervenu. Jamais l'absence, autant qu'elle eût pu se prolonger loin d'elle, ne m'eût fait souffrir, ne m'eût fait languir après cette pâle brune, qui, en réalité, fut peut-être ma seule muse. Et n'a-t-elle point le même âge qu'alors, aujourd'hui, où mes ans comptent plus d'un demi-siècle? Cette vision me dure.
Je la situe tour à tour dans l'azur d'une
matinée fleurie, dans l'ombre d'une chapelle, dans le cri des bateaux déchirant le brouillard. Mais est-ce dans la vie, dans la mort? Je ne sais répondre ou je n'ose. Est-ce même de l'amour?
Nous profitâmes de ces vacances pour nous rendre, en de vastes breaks, chez nos amis les Dufaur, à Sus, mes oncle et tante, père et mère, ma sœur, mes deux cousines, mon cousin et moi. Je retrouvai le vieux château tel qu'il m'était apparu lors des premières visites que j'y avais faites, de Saint-Palais, dans mon enfance. On donna un grand déjeuner où furent conviés les hobereaux des environs. L'on dansa. Un vent chaud et pluvieux faisait un peu gémir la girouette du pavillon où s'ébattait la jeunesse, mais le beau temps garda son équilibre et les Pyrénées basses, sombres et bleues, rapprochèrent l'horizon. Lassé de la valse, on s'éparpilla dans le parc. On entendait tonner
au loin, et toute chose était frappée d'une étrange lueur. L'odeur de l'orage montait de la grande pelouse. Sur la terrasse grise, mordue par la mousse, les personnes âgées regardaient.
Les jours suivants nous péchâmes les écrevisses, nous chassâmes le lièvre. Les chiens étaient piqués par des villageois dont l'un n'arrivait à se dessoûler qu'en se ressoûlant. Il reprenait son aplomb en aspergeant son gosier avec le jet de la petite outre qu'il portait en sautoir. La rosée nous renvoyait sa fraîcheur et son encens, parmi les chaumes que nous froissions, dans cette plaine embrumée, hésitante, au-dessus de laquelle se balançait l'azur.
Nous regagnâmes Assat par Oloron, où d'excellentes personnes nous convièrent dans leur château. Elles nous le firent visiter dans ses moindres détails et jusqu'à celui-ci : dans le lieu le plus retiré, le siège présentait une dizaine
d'ouvertures, de diamètres différents, variant de l'adulte au bébé le plus petit. Après quoi nous revînmes à Bordeaux où j'allais jouir encore de mon impudente, de mon égoïste liberté, cependant que mon père reprendrait son collier de force. Me disais-je seulement qu'il avait quitté le calme bord des eaux, les champs de Saint-Palais, consenti à cet exil qui le minait, afin que je pusse m'instruire et gagner un jour mon pain, et celui de mes enfants, comme il gagnait le nôtre à la sueur de son front? Que j'étais loin de lui ! Que je suis loin de lui encore ! Je ne faisais rien alors que ma fantaisie, et la prière de saint Bonaventure n'eût pas trouvé en moi le moindre écho : « Mon Dieu, enlevezmoi ce cœur de pierre et donnez-moi un cœur de chair qui puisse vous aimer ! »
Je retrouvai Lacoste à mon arrivée, Lacoste qui était le meilleur de moi-
même. Nous rapportions, lui, quelques toiles, moi, quelques vers. Il me montra ses études empreintes de la noblesse la plus humble, de la louange la plus pathétique de la création. C'était du feu et de la terre. Et je lui lus mes poésies, dans un petit café situé à l'angle des rues Dufour-Dubergier et des Ayres.
— De même, lui dis-je, que par ces simples tableaux que tu m'as montrés, tu es parvenu à rendre l'objet dans sa vérité, j'ai eu en même temps, durant ces vacances, la révélation, d'une poésie que j'appelais de tout mon cœur. Tu sais quelle place je donne, quelle reconnaissance je voue à ces maîtres que nous avons lus ensemble. Mais il m'a toujours paru que c'est bien moins l'habileté de leur art, que ce qu'il renferme qui cause leur génie. Ce à quoi je comprenais qu'il fallait tendre est le dépouillement, le sacrifice qui rend plus haute la pensée, plus nette l'image. L'essentiel
est une substance suffisamment pure, la langue sans tant d'art qui vient à rencontre de la lumière. C'est dans une petite chambre bleue que j'ai découvert ma poésie, à Assat, dans l'après-midi déclinant, un certain soir. On entendait sous les cèdres les cris mélancoliques des enfants et les rires des jeunes filles.
Charles Lacoste écouta ma lecture, s'essuya les yeux, ne dit rien. Et c'est ainsi qu'avec des génies dissemblables, qui nous pressaient violemment, nous nous sommes voués avec amour à ce dépouillement qui n'apporte point la gloire mais la vérité.
Il est le fruit de l'abnégation, de la longue patience, l'ennemi des rhéteurs et des sophistes. De ce rameau concentré, les impuissants parlent comme d'une chose toute naturelle et que l'on devrait produire sans la préparer. Erreur. Il est l'apanage de la culture de
l'émotion vivante, et la simplicité qui s'ignore n'est que la sauvagerie.
A peine avions-nous regagné Bordeaux que — hélas! — une angoisse m'étreignit : le pressentiment que la fin de mon père était proche. Rien n'est plus beau que l'union du père et du fils, alors que celui-ci s'élève jusqu'à celui-là qui s'incline. Vingt années s'étaient écoulées entre ces premiers moments, qui, à Tournay, devant les collines pleines de Dieu, m'avaient révélé ce patriarche imposant et jeune, et cette époque inquiète où, déjà vieillard, il s'affaiblissait comme un rayon du couchant.
Je l'avais connu avec son allure de grand chef, sa barbe noire des Mille et une nuits, son élégance native qui semblait se ressentir du balancement d'un hamac, peut-être du hamac où sa mère l'avait bercé en elle sous les palmes heureuses. Puis la longue tâche du bu-
reaucrate l'avait ravagé. A Saint-Palais ses tempes s'étaient creusées, sa pâleur s'était accentuée, et il s'était un peu courbé tel qu'un rameau sous la neige.
A Bordeaux, il avait ressenti avec plus de défaillance encore ces troubles du cœur qui déjà, dans sa jeunesse, l'affectaient. Maintenant il quittait parfois son étouffant bureau pour venir, sur le pas de la porte, respirer sous les marronniers. Il jetait sur ses épaules un mauvais raglan, et il n'avait pas moins de majesté que dans ce daguerréotype qui le représente à vingt-cinq ans, drapé dans une cape, avec la fière aisance d'un Charles Baudelaire. Les médecins lui ordonnèrent des infusions de digitale, cette plante aux fleurs d'un rose si transparent qu'elles semblent les veilleuses des bois montueux. Et, sans doute, le charme inexprimable où elle me plonge quand je la cueille sur les flancs de cette vallée de Hasparren où
je viens finir mes jours, s'augmentet-il de la douceur de songer qu'elle a calmé mon père durant les heures de lourdes suffocations. Pendant cette agonie qui fut longue, surexcitée par l'empoisonnement du sang qui provoquait l'enflure, j'ai compris qu'il existe des êtres privilégiés dont la bonté jamais ne s'use. Je veux nommer un très âgé médecin de quartier : le docteur Hirigoyen. Jusque-là nous ne le connaissions point. Nous étions allés le chercher en un jour de presse. Et il s'était rendu auprès du lit de mon père, et il avait posé sur le cœur de celui-ci, pour l'ausculter, ses favoris d'amiral, brillants comme la lumière. Il s'était relevé. Mon père était presque sans connaissance. Et quand lui, le docteur Hirigoyen, qui durant plus de cinquante ans, aurait pu, comme tant d'autres de ses confrères, se cuirasser au spectacle continuel de misères pareilles à la
nôtre, comprit que c'était la fin, il pleura, lui, étranger parmi nous, devant cette femme qui allait être veuve, ces deux enfants, et cet homme qui allait mourir comme tous les hommes.
Il se tint debout devant ce lit médiocre, son chapeau haut de forme à la main, longtemps, en silence, et sortit.
Vers sept heures du matin, c'était le 3 décembre 1888, ma mère m'appela en hâte. Elle croyait à une nouvelle syncope de celui qui m'a donné la vie et mon pain. Je saisis un écran pour lui envoyer de l'air. Cet écran était fait d'une feuille de palmier rapportée jadis de son île natale par celui qui venait de mourir.
Mon père avait prévu sa fin rapide et laissé à l'un de nos plus dévoués amis, Marc Pommarès, un écrit qui témoignait de son désir d'être inhumé à Orthez, dans le cimetière qui contenait les dépouilles de plusieurs des nôtres.
Il s'ensuivit que, tout naturellement, ma mère, ma sœur et moi, allâmes nous installer sur cette terre qu'il avait choisie pour qu'on y déposât ses cendres et où, tout enfant, il avait vécu dans la vieille maison que j'ai dépeinte. Cette maison était habitée par l'une de mes tantes qui nous y reçut. Le cercueil fut introduit dans cette cour aux pavés pointus, que j'ai toujours connue, et dont les
plates-bandes, à la belle saison, étaient toutes fleuries. Maintenant un gel rose la recouvrait. C'est là qu'aboutissait une vie d'amour pour nous, d'obscur dévouement à la famille. Ce petit garçon qui, à sept ans, débarqua là, d'un bateau que l'opulence de son père avait affrété pour l'amener de Guadeloupe en France faire ses études, y était rapporté par les flots de la vie, dans la barque étroite et triste que l'on sait.
La petite ville accueillit avec bonté ces trois êtres assez désemparés qui réalisaient le vœu d'un homme qu'elle avait connu autrefois. Mon père, mourant à cinquante ans, nous retrouvions, à Orthez, plusieurs de ses anciens camarades et condisciples. Certains d'entre eux me marquèrent de la tendresse, bien que mon allure les déconcertât.
En pouvait-il être autrement? Voici un jeune homme qui, jusque-là, n'a point subi le monde tel qu'ils l'entendent.
Rien de plus étranger à leurs conceptions, à leur manière de vivre, partant à leur forme, que celles que j'avais depuis bien longtemps adoptées. Comment ce conflit va-t-il se résoudre? J'en veux livrer ici le détail diplomatique.
J'entends ce dernier mot non point dans un sens péjoratif, mais dans sa plus honnête acception. Il serait d'ailleurs mal venu lorsque, pendant trente et un ans, on a vécu de la vie d'une cité modeste, d'aller porter contre elle des critiques trop acerbes alors même que le caractère général de ses habitants ne répondrait nullement au vôtre. J'en ai dit assez ailleurs.
Orthez m'a rendu la santé, peut-être même dirai-je la vie. J'y arrivai, à la fin de cette année 1888, dans un état de dépression nerveuse dont je n'aurais jamais pensé pouvoir triompher : le conseil de revision me classa dans l'auxiliaire, et la loi d'alors fit qu'en
tant que fils unique de veuve, je ne fus jamais appelé. Parce qu'il y a de cela fort longtemps, et parce que je me porte admirablement aujourd'hui, je voudrais donner confiance à ceux qui sont atteints de ces tristesses noires, de ces vapeurs, de ces palpitations qui m'ont longtemps fait souffrir. J'éprouvais une sorte de nausée de l'existence qui allait jusqu'à m' enlever tout appétit. Mon sommeil était agité, peuplé de cauchemars, accompagné d'arrêts du cœur, de vertiges. Il me semblait que mes mois étaient comptés. La débauche de sensibilité à laquelle je m'étais livré durant toute mon adolescence réclamait son dû. Jusqu'ici, et tant que la grande ville m'avait possédé, j'avais résisté j'avais « tenu » grâce à l'élan donné à la vitesse acquise. Mais voici que tout à coup, la réaction se produisait dans cette morne ville du Béarn qui semblait n'offrir rien par elle-même qui
dût me remonter. La cérémonie funèbre terminée, par une journée radieuse où les vanneaux se faisaient familiers dans les champs, nous avions reçu, selon l'usage, dès l'entrée de la nuit, d'assez nombreuses visites d'anciens amis de mon père, de connaissances de ma tante à qui appartenait maintenant la vieille demeure ancestrale. Je revois ces braves gens, endimanchés, leurs jaquettes donnant aux plus râblés des performances de corbeaux, aux plus maigres des allures de pies, et leurs gants simulant chez ces derniers des phalanges de poule d'eau.
Dirai- je que, loin de m'être antipathiques, ces naturels touchaient mon cœur dans cette partie qui est toujours demeurée saine aux époques les plus troubles de mon existence? Ce qui dominait en moi, ce qui domina toujours, c'est un désir effréné de vivre. Et, dans la grâce infinie que Dieu m'a faite en remettant, il y a seize ans, dans mon
esprit et dans mon cœur, la certitude de mon immortalité, je trouve une joie ineffable et le rassasiement même de ma méditation. Mais je n'en étais point encore là, ma foi s'était peu à peu encombrée. Néanmoins, dans ces ronces, il y avait de ces vertes pointes qui font tant de plaisir à la vue du chasseur en hiver. Je me sentais crouler dans un trou noir, je voulais me raccrocher à force, et, avec cet esprit d'homme d'affaires que j'ai toujours possédé, je jugeais que mes seuls sauveteurs devaient être ces gens très simples qui détenaient et pouvaient me communiquer un équilibre que j'avais perdu.
Peu m'importaient leurs jaquettes de plenirostres, leurs gants de gallinule. Il fallait me les concilier, me les ménager, recourir aux plus utiles qui possédaient la vertu banale et forte dont je manquais, et, à cette fin, que je les devinasse et que je les choisisse dans un
ensemble d'individus dont la plupart, je l'ai rapporté plus haut, sont vains, falots et lunatiques. Je marchai donc droit aux types.
Le premier de ceux-ci fut un ancien condisciple de mon père, le docteur Hippolyte Blanc. Je voue à sa mémoire une grande reconnaissance parce qu'il m'accueillit de toute son âme qui était généreuse et belle, quoique intransigeante, sectaire, brisante, tyrannique, étroite, éloignée de tout ce qu'il n'avait pas logé là, dans cette cervelle qui n'admettait rien, absolument rien de ce qui ne se moulait pas sur elle. Fils d'un ébéniste, il ne s'en cachait pas, il était comme un meuble dont chaque tiroir ne laissait pas le moindre jeu, glissait tout juste. Il était catholique, tenait haut son drapeau, lançait à l'assaut électoral des masses compactes qui faisaient triompher ses amis, car, pour lui, il ne voulait rien être que « le docteur Blanc»,
estimé autant que haï. Il en imposait tellement, avec sa face rasée de Charcot, son œil vairon, son chapeau haut de forme et sa canne noire, qu'un adversaire politique, un petit huguenot grincheux, ne sut oser autre chose, pour se venger de lui, que de le siffler au passage. Le docteur se contenta de dévisager le malotru, qui, pris d'une frayeur maladive, se laissa tomber au milieu de la rue dans de la bouse de vache.
C'est à un tel homme que ma confiance alla sans hésiter, bien que ni mes idées politiques ni mes idées religieuses ni mes goûts n'eussent alors aucune affinité avec les siens. Il le savait. Non seulement il ne me fit point sentir cette divergence, mais il me marqua la tendresse que peut ressentir un père assez âgé pour le fils d'un camarade trop vite en allé. Je lui parlai de mes troubles. Il me prescrivit tout d'abord au saut du lit des tubs froids dont j'ai
tant usé et abusé alors, même en hiver, que je ne sais point comment j'y ai résisté. Cela mettait mes nerfs en révolution, et je vivais dans cette révolution.
Je ne conseille à personne une telle cure, bien qu'elle m'ait à la longue fortifié, surtout en me prouvant qu'elle ne me tuait pas. La deuxième ordonnance était l'abandon du tabac, je fumais avec excès. Je ne la suivis pas, et ce n'est que seize ans plus tard que, ayant à jamais consigné ma pipe sur une cheminée, je compris que presque toutes nos infirmités ne sont dues qu'à la jolie solanée. Enfin, et à cela j'obéis volontiers, il me fallait pêcher à la ligne presque toute la journée, non point à la ligne volante, mais à la ligne flottante. On ne peut, en effet, s'imaginer quelle quiétude vous procure, et accumule en vous, la contemplation longuement poursuivie d'un bouchon
sur la rivière, surtout quand celle-ci est incomparable comme est le gave d'Orthez.
Ma mère ne voulant pas gêner trop longtemps ma tante, qui nous avait fort bien accueillis dans sa maison, loua pour elle, ma sœur et moi, un corps de logis dans un vaste immeuble qui autrefois avait servi de tannerie. Un puant ruisseau, nommé le Grec, la baignait presque, et faisait irruption chez nous et chez les voisins par les grosses pluies d'orage. Rien de plus drôle, de plus charmant, de plus frais dans mon souvenir, que ces brusques inondations que l'on prétend, à Orthez, n'avoir lieu que tous les trente-huit ans. En réalité, il ne s'en passe pas deux, que l'on n'assiste plusieurs fois à ce phénomène.
Un torrent d'eau se formait dans la rue Saint-Pierre, et notre portail l'avalait comme eût fait d'une barrique de vin le gosier de Gargantua. En même
temps le Grec nous envahissait par derrière, grossi comme un fleuve. A mesure que montait la crue, montaient aussi les exclamations des riverains qui s'efforçaient, pour empêcher l'accès de l'eau chez eux, de boucher avec du tan les interstices inférieurs de leurs demeures. J'entends encore les raclements des balais. Un cheval passait, éclaboussant sa voiture. Un chat, qui ressemblait à un pot à l'eau, gagnait d'un air mystérieux quelque étroite borne à l'abri et s'y asseyait, s'encerclant de sa queue dont la pointe se relevait par côté. L'averse augmentait ses tambours. Un dégoulinement général s'effectuait, accompagné de râles, de hoquets, de glouglous, de battements réguliers. Ma mère, la domestique et moi, allions chercher d'énormes comportes de fer, toujours réservées en vue de ces accidents chroniques, pour les glisser dans des rainures appro-
priées et fixées aux chambranles des portes. Nous échappions ainsi, dans une certaine mesure, à l'envahissement du flot postérieur. Mais la marée croissait irrémédiablement du côté de la rue, entrait dans nos appartements du rez-de-chaussée où nous pataugions pour hisser sur des tables le piano et quelques autres meubles sensibles. Au bout d'une heure ou deux, le danger était conjuré, les voisins étaient gais, nous séchions le parquet tant bien que mal, le ciel s'azurait, je montais écrire des vers dans ma grande chambre, les hirondelles criaient, j'avais vingt ans.
Les propriétaires de cet immeuble, absents presque toute l'année, avaient nom M. et Mme Dulys. Ils étaient millionnaires et fort âgés. Lui, portait l'impériale, avait un nez bossu, fumait la pipe près de son chien blanc que le foyer rendait rose. Elle, était d'une telle ladrerie qu'elle n'admettait point que
l'on se servît de papier chez elle pour ce que je ne veux pas dire, dans la crainte d'avoir à faire vider sa fosse trop souvent. Elle correspondait à l'aide d'enveloppes timbrées, portant une adresse, mais ne contenant aucune lettre, pour en économiser la feuille. On reconnaîtra mon écriture, disait-elle, on saura ainsi que je me porte bien. Enfin, elle obligea son pauvre mari à manger un pingouin, qu'elle avait acquis d'un paysan pour la somme de cinquante centimes, au cours d'un rude hiver. On me demandera comment un paysan a pu tuer un pingouin manchot, d'un coup de pierre, sur le bord du gave d'Orthez. Je n'en sais rien, mais j'ai vu la bête.
Je me laissai présenter au Cercle.
IL me semblait que cela fît partie de mon hygiène et que, puisque j'étais bien décidé, — à aucun âge de ma vie je n'ai hésité sur mon choix, — à mener la petite vie provinciale, à me
l'assimiler, j'aurais là, tout groupés chaque soir, de fortifiants échantillons. Je fus présenté aux membres par le président, un excellent petit vieillard propret, aux favoris d'ouate, au crâne de bille de billard, qui parlait en pinçant la syllabe, et qui représentait, dans cette sous-préfecture, le parti républicain protestant. Il était décoré de la Légion d'honneur à cause de cela, et il portait des guêtres noires. Je ne pense pas que l'on puisse être davantage que lui une personnalité provinciale, en ce sens que, lorsqu'il passait au milieu de la rue, son pardessus se déployait comme un drapeau jusqu'à la barrer toute. On eût dit qu'il faisait toujours du vent exprès pour lui.
Il m'a donné le sens des palombes.
Je veux dire qu'il possédait une belle chasse où l'on prenait de ces oiseaux en quantité. Les souvenirs qu'il me rapportait sur mon père et sur mon grand-
oncle, qu'il avait beaucoup connus et reçus dans ses cabanes, me touchaient beaucoup. Il n'y a plus de chasseurs comme M. Basile-Henri Vidal, qui était son nom. Cette race d'anciens justiciers de bonne souche ne savait pas tuer un lièvre sans avoir soigneusement peigné sa barbe, coiffé un imposant chapeau, endossé un habit solennel, chaussé les houseaux du marquis de Carabas. Tel était le président du Cercle d'Orthez. J'insiste : il m'a donné le sens des palombes, cuites à point, flambées, juteuses, et celui de l'ancienne magistrature.
Le gibier était du reste très en honneur au Cercle et, durant l'automne et l'hiver, il alimentait nos causeries.
J'arrive. Il est cinq ou six heures.
Un énorme brasier devant lequel se chauffent et fument une dizaine de braves gens : et d'abord le dit M. Vidal. Puis un homme d'une quarantaine
d'années, botté, vêtu d'un manteau à la hussarde, une de ces figures dont le poil dru et noir repousse aussitôt que le rasoir y a passé. Il porte des lunettes, cite Saint-Simon à tout propos, et croit, avec beaucoup de raison d'ailleurs, qu'il ressemble à don Quichotte par sa moustache hérissée, les tics de sa figure, et cet air de guitare qu'il fredonne parfois.
Mon ami Emile Pétriat, c'est lui, m'a donné les goûts de l'hidalgo dont les rêveries dorent de leur soleil des châteaux en Espagne. Il m'a permis d'apprécier une humble fortune dans l'ombre, m'a communiqué des enthousiasmes intempestifs, m'a fait désirer la paix de la vieille chambre à ramage où votre vieux chien somnole sur la descente de lit, et où l'on saura mourir sous le laurier bénit.
André de Préville, mince et long comme un sabre de la grande armée, le
nez en faucille sur ses longues moustaches de froment, l'œil en vrille bleue, la voix d'un canard sauvage, les jambes d'un échassier dessiné par Grandville, m'a appris comme on traque la bécasse dans un fourré, comme il faut être patient et minutieux dans la quête, comme il faut connaître et marchander un chien d'arrêt, comme il faut s'appliquer au tir et, au soir d'une marche harassante, apprécier sa pipe et son bock.
Du commandant Armstrong, la promenade circonscrite dans la salle dénonçait le marin qui s'imagine encore faire son quart. Il ressemblait à un ancien président de république américaine, possédait l'honnête distinction des hommes d'autrefois. De haute stature, il s'arrêtait parfois net, tenant au dos un de ses bras en équerre, relevait sa tête d'aigle, fronçait les sourcils, et semblait de son regard aigu percer les murs pour
découvrir à l'horizon une goélette.
Il m'enseigna le jeu d'échecs et l'art de consulter le baromètre en tenant compte des sautes de vent propres aux Basses-Pyrénées.
Quant à l'avoué Estaniol, un ancien camarade de mon père, c'était un gros rabelaisien à figure enluminée. Il ressemblait à ces moines que des illustrateurs plaisants, héritiers de l'esprit de Voltaire, représentent trinquant dans un cellier. Ses lunettes s'appuyaient sur son nez rond, de telle manière que son regard passait au-dessus des verres d'un air interrogateur et malin. Il possédait, en effet, un grand esprit de finesse. J'ai travaillé chez lui en qualité de clerc amateur, pour m'initier quelque peu à la procédure, ayant alors vaguement l'idée d'acheter plus tard un notariat. Il m'a fait comprendre l'humour, la truculence de la basoche antique, la bêtise des juges dont il pouffait, le drame
intime des procès dont le public ne voit que la face. Je puis dire que j'ai vu passer dans cette étude des héros de Balzac tourmentés par leurs liquidations, et des robins d' Hoffmann capables de vendre leur âme pour un pâté de foie.
Estaniol se chauffait en relevant son large pantalon noir, ce qui laissait paraître le bord de son caleçon.
Son contemporain, Mathieu Dutilh, n'avait jamais eu d'autre occupation que de rouler sa cigarette et de chasser avec des chiens courants, — dont il avait pris la physionomie et la démarche, — comme il arrive presque toujours aux vieux disciples de saint Hubert. Dutilh m'a révélé que l'on peut vivre sans rien faire, à la condition d'être toujours de très bonne humeur.
Le plus singulier de tous les membres du Cercle d'Orthez était, à coup sûr, un vétérinaire nommé Cescas. C'était un protestant d'une cinquantaine d'an-
nées qui jouait aux hommes de la première Révolution. Il en portait le costume, ses longs cheveux formaient perruque, et il les lavait, pour en atténuer la teinture, à la borne -fontaine située devant sa porte. Il avait l'air d'un ours au pelage amadou. Le plus curieux de son cas était qu'il s'adonnait au spiritisme si fervemment qu'il eût rendu des points aux plus toqués du Club de Bordeaux. Il recevait chez lui, dans l'intimité, entre un bœuf atteint de fièvre aphteuse et un cheval frappé d'un coup de lune, les plus distingués désincarnés, Louis XIV ou Napoléon par exemple. Mais des compagnies aussi illustres ne l'empêchaient point de condescendre à recevoir de très humbles sujets. C'est ainsi que, fort triste, il déclara avoir reçu nuitamment la visite d'un fœtus qu'une fille avait fait disparaître et qui lui était apparu sous forme de lampion. Dirai-je que je ne dois
pas grand'chose àCescas? Dans le microcosme d'Orthez, il tenait bien sa place, et une place magique. Que savait-il de plus ou de moins que tant de bonzes millénaires, de théosophes modernes, — que Camille Flammarion lui-même?
Sans que j'eusse à donner un grand effort intellectuel, j'ai pu lire dans ce document en peau humaine, qui m'instruisit assez pour me dispenser de recourir aux ouvrages de Papus et de Gustave Le Bon.
Qui ne ressemblait en rien à ces sorciers, et n'était inquiet d'aucun de ces problèmes spirituels, était un vieux beau, très épris de sa personne, riche, habitant seul le plus bel hôtel, l'unique hôtel particulier d'Orthez — qu'Alfred de Vigny loua durant qu'il était en garnison dans cette ville. Il se nommait Emile Dubroca. Très entouré, à cause de ses biens et du manque d'héritiers directs, on l'avait convaincu de
bel esprit. Et c'est pourquoi il débitait mille lieux communs d'une voix et d'un ton très assurés. Il aimait qu' on le flattât . Je l'ai vu heureux toute une journée du compliment qu'on lui avait adressé pour son gilet parsemé de myosotis.
Il avait un dédain profond des artistes. Il m'a aidé à me prémunir, tout jeune, contre l'état d'esprit irréductible d'une certaine bourgeoisie : une antipathie, distante mais féroce, pour les poètes qu'elle croit goûter, pour les peintres qu'elle pense admirer. Je lui sais encore gré, bien que je n'aie eu avec lui que des rapports de convenance, de m'avoir appris à lui seul qu'avec sa race il n'y a rien à tenter. L'aristocratie et le peuple parlent une autre langue, possèdent un autre cœur.
Avant que ma carrière de lettres m'amenât à connaître tant d'hommes, et si divers, qui sont venus à moi bien
plus que je ne suis allé à eux, je trouvai dans ce petit groupe des éléments bien suffisants pour faire un apprentissage du monde. Le tout n'est pas de rencontrer sur sa route un grand nombre d'individus, mais de bien observer ceux qu'on a sous la main. On peut apprendre toute la botanique avec fort peu de végétaux. Si, plus tard, les rares variétés interviennent, on les étudie, mais rarement l'on se trouve en présence d'un mode nouveau.
Toute psychologie tient dans un salon de dix personnes, toute flore dans une prairie de quelques mètres carrés.
Je me garderai d'omettre dans la suite plusieurs personnes encore, qui, à mon arrivée à Orthez, furent précieuses à mon adaptation diplomatique, laquelle, je le répète, tendait à une véritable lutte pour la vie. Mais il m'a plu de montrer tout d'abord, devant la grande cheminée, les types que je viens de décrire, cependant
que je laisse dans l'ombre quelques autres s'isolant aux tables de jeux, à la salle de lecture, ou faisant s'entre-choquer les sphères d'ivoire sur le gazon ras du billard.
Cette atmosphère me plaisait. Chaque soir, avant dîner, j'allais, une heure durant, m'y plonger, écouter les conversations qui souvent avaient trait aux anciens que je n'avais pas connus. L'un de ceux dont j'étais avide d'entendre parler, c'était mon grand-père Jean- Baptiste Jammes, le médecin mort aux Petites-Antilles. Mais il avait laissé peu de souvenirs à Orthez, bien qu'il y fût né : il en était parti de bonne heure. J'avais compulsé, comme un vieil herbier, sa correspondance d'outre-mer en une soirée mélancolique. Et cela m'avait fait mal. J'avais secoué la poussière qui recouvrait depuis tant d'années ses phrases pareilles à des fleurs de cactus et pleines d'une ardeur qui le dévorait.
Son cœur, tel qu'un fruit rouge, palpitait dans ces feuilles que j'avais tenues avec vénération. La mer grondait encore, entre ces nouvelles qu'il envoyait de là-bas et ce coin de Béarn où j'en prenais connaissance. Oh! le jeune docteur qui parlait en riant de ses cousines créoles qui lui cachaient sa canne au moment qu'il les allait quitter ! Et cette lettre pathétique, envoyée du Havre, au moment de rembarquer, à ses tout petits Victor et Octave qu'il laissait en France ! Combien le père que je suis aujourd'hui la comprend ! Il avait été fort malade, seul, la nuit, dans une chambre d'hôtel. Il avait vu passer l'ombre delà mort. Et une plainte amoureuse et tristement solennelle s'élevait de la vieille missive comme d'un vent sur l'Atlantique. Il avait voyagé comme Ulysse, mais en proie à des déchirements. Et le destin lui avait été amer et chargé comme un embrun, jus-
qu'au jour où, chasseur de ramiers, il s'était endormi entre les bras du Seigneur à l'ombre de sa véranda de la Goyave. Maintenant la véranda est flétrie, et son tombeau abandonné ressent les coups sourds du flot.
Le choc, reçu d'une telle lettre, eut une répercussion d'autant plus vive en moi que, malgré la calme existence que j'avais adoptée pour qu'elle me servît de réducteur, je continuais encore à m'isoler malgré moi, à m'impressionner si vivement que mon sommeil, comme je l'ai dit, en était troublé. De là, des fatigues au réveil, qui me poussaient à demeurer dans mon lit assez tard dans la matinée, ce qui est de la pire hygiène.
Il me reste pourtant un fort doux souvenir, qui se rattache à cette époque de mes nuits angoissées. Je suis tout étonné un matin de m'éveiller dans une sorte de joie claire. Une cloche coule
comme une source dans le ciel à laquelle s'unissent des voix angéliques. Une lumière, que Ton dirait tamisée par des lis, fuse par mes persiennes. Des silences pleins de quiétude coupent et rythment la phrase reprise en chœur par ces âmes qui se rapprochent et s'exaltent sous mes fenêtres. On dirait qu'il neige du printemps.
C'était la procession des Rogations, et ses litanies que je n'avais plus entendues depuis mon enfance.
Notre antique rue Saint-Pierre ne m'a pas donné cette seule joie à l'époque de mes inquiets vingt ans. J'aimais, au déclin du jour, fumer ma belle pipe à l'une de mes croisées située au premier et seul étage. Ainsi assistais-je aux jeux pleins de cris et d'évolutions frénétiques des écoliers, si semblables à ceux des hirondelles. L'odeur du tan se mêlait à celle des fumées qui se rabattaient, sorties des toits croulants et
cabossés. Une petite fille passait, un pain sous le bras. Et, le mardi, jour de marché, le défilé des paysans, de leurs voitures, de leurs bestiaux m'enchantait.
Les résistances d'un cochon ou d'un veau remplaçaient pour moi, avec combien plus d'intérêt ! les luttes de naguère entre écoliers et régents. La liberté m'était donnée, au milieu de cette vie normale et forte dont les vertus allaient me pénétrer, combattaient déjà les ferments morbides que la ville et mon imagination déréglée avaient déposés et fait germer en moi.
Un jeune Anglais fort distingué vint à cette époque villégiaturer à Orthez et donner à mon existence une distraction inattendue. Il se nommait Hubert Crackanthorpe. Sa famille compte parmi les plus nobles de la Grande-Bretagne, et possède un vaste domaine dans le Westmoreland. Par sa mère, je crois, il s'apparentait à Wordsworth. Lui-
même devait conquérir, à la fleur de l'âge, une bruyante renommée. Son premier livre, tout d'amertume et de scepticisme hautain, Wreckage, scandalisa mais séduisit. Ce misanthrope est resté mon ami jusqu'à sa fin tragique. Mais, en 1889, il n'était encore qu'un garçon élégant, nerveux et racé, qui décevait un peu sa famille par sa volonté de n'en point hériter les séculaires traditions. Il errait de par le monde, tenu assez roide par son père, lord Montague, sur le chapitre de l'argent. C'est pourquoi, en venant aux Pyrénées, il avait opté pour ce moyen économique :
prendre pension à Orthez chez un petit marchand de soupe, pasteur de l'Église libre, et, de là, rayonner quand il lui chantait. Il me fut présenté au Cercle par M. Vidal, l'homme aux favoris de coton, qui ne savait trop que faire de ce gentleman au regard byronien qui, d'un ton glacial, débitait à la table du prêtre
réformé les propos les plus affolants.
Hubert Crackanthorpe connaissait à peine la langue française quand nous nous rencontrâmes. Deux ou trois mois après, il la parlait couramment, et même avec charme. Il fut l'un des très rares à qui je communiquai alors ce cahier de poésies que j'avais confiées à Lacoste et à Clavaud.
11 revint à Orthez vers 1893, marié cette fois. Il avait épousé une sorte d'amazone à l'œil dur, qui portait un grand nom d'Ecosse. La famille de cette femme et la famille Crackanthorpe avaient, au moyen âge, combattu l'une contre l'autre avec un tel acharnement que, bien des siècles après, elles étaient encore désunies. Ce mariage semblait les avoir enfin rapprochées. Mais il causa la mort de mon ami. Son identité fut établie par une pierre bizarre qu'il portait au doigt, et qu'il m'avait montrée. Ses armes y étaient gravées. Il la
disait unique au monde. Et lui aussi était unique, et je le regrette profondément!
Ses cendres ont été déposées dans la crypte funéraire de son château familial, crypte que je lui avais dépeinte pour l'avoir vue en songe deux ans avant sa mort.
Nous fûmes vite intimes. Parfois, tandis que j'épiais, de la berge, en faisant le plus grand silence, les poissons que je voulais surprendre, une grosse pierre tombait sur mon flotteur et mettait en fuite les troupes brillantes et agiles. Je relevais la tête et j'apercevais, assis sur quelque rocher, Hubert Crackanthorpe riant. Sachant que j'étais à la pêche, il avait suivi la rive du gave pour venir ainsi me surprendre.
Je continuais alors de découvrir, en herborisant ou en chassant, la campagne d'Orthez. Il y avait la contrée de l'ellébore à Biron, celle de l'aspho-
dèle à Orion, celle du rossolis et du sceau de-Salomon à la Chaussée, celle de la sylvie, et d'un aconit jaune que je n'y ai jamais revu, à Sainte-Suzanne.
Ces courses champêtres ou forestières, je les accomplissais presque toujours seul. Et j'en étendis le rayon considérablement lorsque ma santé me permit de chasser davantage.
J'avais acheté à un savetier, pour la somme de cinquante francs, une jolie petite épagneule nommée Flore. Elle était blanche et chocolat. Rien n'était amusant comme de la voir venir de face, et trotter, ses pattes antérieures arquées et longuement frisées. Sa courte queue était un spirale de neige. Elle adopta, sans hésiter, son nouveau train de vie, renonçant à la loge que son ancien maître lui faisait partager avec un cochon, fort gâtée par ma mère et ne se querellant point avec une chatte excentrique et ravissante que m'avait donnée
Clavaud. Je revois ainsi ma lointaine jeunesse : Flore décrivant de rapides lacets sur la mousse des bois parsemés de colchiques, et ce chasseur d'un peu plus de vingt ans, solitaire de goût, pessimiste, mais amoureux de la vie, modérant, pour conserver son équilibre, les rêveries les plus exaltées qui se puissent concevoir. Quelles sont les poésies que je n'ai pas alors vécues, accompagné de la fidèle Flore, dans les sites variés de l'humble campagne qu'avaient parcourue mes ancêtres? J'y ai rencontré les fées aux fuseaux de cristal, souriant au cresson des sources, les vieilles femmes chargées de fagots enchantés, les laveuses telles que des cerises au soleil, la fille qui ramène les oies au clair de lune et à qui le prince dit qu'il l'aime, le bûcheron dont la cabane au soleil a la couleur du pivert, les dieux qui viennent heurter à sa porte, le doux couple inconnu qui va s'asseoir sous les lise-
rons, le routier un peu fou qui déblatère contre sa famille qui Fa maudit, le chat botté tenant un épi de blé entre ses dents. Ma tristesse était éclairée par ces visions pareilles à un trésor dans la nuit.
Je rentrais. Ma mère m'accueillait avec douceur, elle ne m'ennuyait point de ce que je désertasse l'étude du droit pour celle du plein air. J'enlevais mes souliers lourds de glaise, je changeais de vêtements, je rangeais mon fusil et j'allais retrouver au Cercle les braves gens que j'ai dits. Je cachais alors dans le lieu le plus retiré de moimême ces êtres merveilleux, ces palais et ces chaumières, ce royaume chaque jour conquis. Je prenais part aux conversations banales, avec un goût croissant, comprenant que là était la condition nécessaire à la santé de mon œuvre même, qui commençait à prendre corps sur mes cahiers secrets.
Et moi, dont le cerveau confinait alors à l'anarchie, comme celui d'Hubert Crackanthorpe, j'allais jusqu'à m'intéresser à la politique locale. Et Dieu sait quelle politique ! Je me revois, par certain soir d'élection au Conseil général, allant féliciter de sa réussite l'honorable M. Henri Vidal. Il étaitneuf heures. Son salon était bondé de courtisans, il y avait même une dame décolletée. Par la porte grande ouverte de ce salon on apercevait, seul, à une immense table où il n'avait pas eu jusque-là le temps de s'asseoir, l'élu. Son crâne faisait concurrence au réchaud de métal qui m'éblouit encore. Dans une embrasure, le sous-préfet, un nommé Malère, s'apercevant de ce qu'il a été indiscret en se servant trop de bière, déverse un peu de sa chope dans celle de son voisin.
Quant à Dutilh, beau-frère du triomphateur, sa bonne figure de griffon est toute ridée par la joie. Il tient sa montre
et, toutes les trois minutes, il m'annonce l'explosion de l'un des pétards dont il a réglé savamment la salve sur le donjon du château de Gaston Phœbus. Je vais de l'un à l'autre électeur. Je commente le nombre de voix. Je suppute l'apport de chaque village, de chaque section. Je fais l'aimable avec la dame décolletée. Et, deux heures plus tard, éclairé par une chandelle fumeuse qui découpe l'ombre de ma grande chambre, j'oublie la brillante réunion, et ma plume chante sur mon papier la grave et brune enfant que je n'ai pas nommée, endormie dans le vieux quartier de Bordeaux.
Durant le mois de juillet 1890 se maria ma sœur, excellente personne, qui avait bien un peu brimé mon enfance, qui n'a excusé que fort tard ma vocation de poète et qui, dans notre chambre d'enfant, prononça un jour cette franche parole que jamais je n'oublierai : « J'ai
failli faire des vers, mais je n'ai pas voulu, parce que j'ai compris que les poètes sont malheureux. » Elle épousait un terrien d'Armagnac, de bonne famille, dont elle avait fait la conquête par le charme discret qu'elle avait.
La noce eut lieu à Orthez. Des garçons d'âge mûr envoyèrent de Paris, à mon beau-frère, d'admirables bouquets, des compliments d'autant mieux tournés que leurs auteurs l'avaient aidé à manger l'héritage d'une tante. Bien que ce mariage remonte à plus de trente ans, je n'en sache pas qui ait pu depuis prétendre davantage à cette appellation un peu ridicule, mais si réjouissante, de « noce ». On mangeait alors et on buvait. Foin de ces lunchs, ou repas servis par des traiteurs illustres, où j'ai mâché des truffes de carton, mouillé ma lèvre à des vinaigres anémiés ! Là, on mordit à d'épaisses ailes de vraies dindes, les alouettes des pâtés avaient chanté dans
la brise des Landes, la crème fut de vrai lait, de solides crus surent parler avec l'accent du terroir.
Comme on venait de s'attabler dans la vaste cour intérieure, nous vîmes entrer un personnage bien singulier. Il était revêtu du mieux taillé des habits noirs, — on en portait encore. Sur sa large poitrine ballaient d'exotiques décorations, dragons d'or, soleils d'émeraude, pompons d'épinard. Il tenait d'une main un sceptre de jade, et, de l'autre, un jonc phénomène. Il souleva sa coiffure qui avait la forme d'un abat-jour et qui ne reposait sur le crâne que par une armature de liège et de cuir. Il embrassa mon beau-frère et ma sœur d'un air rituel. Il devait sans doute leur présenter ses hommages, car l'on voyait, sous ses bajoues, aller et venir sa barbe de bonze. J'omettais de dire qu'il était chaussé d'escarpins vernis couronnés de choux de soie noire. Ce convive avait nom
Adolphe Poeymirau, il était le cousin de l'époux et le frère aîné du général qui s'illustra, durant la Grande Guerre, sur les fronts français et marocain.
Adolphe, à cette époque déjà lointaine, était quelque chose au Tonkin comme qui dirait garde des sceaux. Les dames d'Hanoï venaient consulter ce célibataire endurci sur la manière dont il faut barder le filet de bœuf, flamber les bécassines, vaniller la crème à la Chantilly. Il demanda un fauteuil pour s'asseoir à la place d'honneur, changea son lorgnon pour d'énormes lunettes, et commença de manger. Les enfants qui étaient autour de la table ne le quittaient pas des yeux. Effrayés d'abord par ce personnage rabelaisien, ils ne furent bientôt plus qu'étonnés.
L'un d'eux commença de s'esclaffer en le voyant, entre deux rouges bords vidés chacun d'une haleine, remonter sa montre qui avait plutôt la dimension
d'une pendule. Puis les autres s'enhardirent, et tous d'éclater de rire enfin, en le voyant projeter dans sa bouche grande ouverte un petit four après l'autre, jusqu'à la douzaine, et sans qu'il parût seulement y mordre au passage.
Il est mort au Tonkin d'une indigestion, et j'ai retenu le mot charmant d'une vieille et austère théologienne de ses parentes qui l'aimait bien, encore que la vie d'un tel colonial lui parût bien scabreuse : « Ce pauvre Adolphe doit être au Ciel, car Dieu n'a jamais dû le prendre au sérieux ! »
L'écho de ce mariage persista longtemps, tel que d'un air de musette. Une gaie compagnie, à laquelle j'étais mêlé, acheva d'expédier les galantines, de siffler les vins vieux. Après quoi, toute la jeunesse, nous montâmes dans une diligence pour aller prolonger nos amusements dans un vieux château, le château de Morlanne. Entre ses murailles
disjointes s'épanouissaient de gracieuses jeunes filles dont Tune n'avait pu se consoler de la mort de sa mère. Je ne pense pas qu'elle ait jamais eu la moindre joie en ce monde, sinon celle que donne Dieu qui l'a rappelée à lui lorsqu'elle était encore à l'âge d'un frileux bouton de rose. Dans cette société turbulente, elle était une petite enfant bien sage et bien douloureuse. Je crois que je l'étonnais beaucoup par mes sautes d'humeur qui allaient de l'hypocondrie à la délirante gaieté. J'ai fait sourire sa tristesse. Du moins aurai-je été bon à ça dans ma vie.
Je reçus alors la visite de mon cher ami de lycée, Charles Veillet-Lavallée, qui renforça notre bande. Il était le moins sentimental du monde, mais il affectait à ce moment de porter un amour malheureux en sautoir. Il avait une santé de fer, mais prétendait résumer en lui toutes les inquiétudes passionnées
de l'Enfant du Siècle. «Je me compare à Octave, me disait-il. Tu serais plutôt Desgenais qui raillait les amours du poète dans le silence de la nuit. »
A la suite de cette équipée, je repris ma vie monotone, seul avec ma mère.
Ma chambre demeurait souvent éclairée jusqu'à une heure avancée, car je continuais de me recueillir en face des visions qui s'élevaient du secret de mon âme et que je traduisais en poèmes. Parfois nous passions nos après-dîners en compagnie de quelques bourgeois, chez mes cousines Lajuzan. J'aimais, comme un cordial puissant et doux, ces réunions dans un immeuble qui faisait songer à la maison d'Eugénie Grandet : petits carreaux verts, petites chatières, petites ratières, petits thés, petits fours, petits j eux. Mais soudain montait et planait, solennelle et religieuse, l'indicible voix d'Emma Lajuzan qui me calmait comme la harpe du roi David la sombre humeur de Saùl.
C'est durant l'un des brefs séjours que je faisais chez mon aïeul, à Pau, que je rencontrai un type extraordinaire.
C'était un prêtre qui, alors, pouvait compter la soixantaine au moins. Il ressemblait au Balzac de Rodin. On l'eût dit taillé à coups de hache dans une pierre difficile. Son nez était réduit à l'ossature, ce qui donnait à la face un aspect d'autant plus macabre qu'elle était, à la place des yeux, munie d'énormes lunettes noires qui y formaient deux trous d'ombre. Il était d'une stature et d'une éloquence imposantes, faites pour dominer des auditoires que l'autorité ecclésiastique lui avait retirés depuis longtemps.
Il était né dans les Vosges, d'un braconnier farouche. Un curé villageois avait fait éduquer ce petit, d'une intelligence remarquable, mais d'une telle candeur qu'il croyait encore, en entrant
au Séminaire, que les enfants parviennent à leurs parents par la voie ferrée. Il est ordonné prêtre. Il conserve, malgré l'habit sacerdotal, l'effrénée passion que, tout jeune, il avait vouée à la chasse, quand il y accompagnait son père. Sa parole colorée, intéressante, le font rechercher en Savoie où il prêche à l'usage des gens du vrai monde. Un châtelain l'invite à sa table, et, sachant quel amour ce convive porte à saint Hubert, il lui joue un bon tour. Il lui montre des fusils. Il lui indique une garenne toute proche où foisonnent les lapins. Et, en même temps, il lui déclare que la chasse est interdite. Malgré cette défense, le père Marchai — c'est le nom de mon héros — choisit un moment où il pense échapper à l'attention de ses commensaux et de son hôte. Il prend une arme au passage, dans la vénerie. En cinq minutes, il est au milieu des terriers. Il voit un lapin et le tue. Et, au
même instant, surgit un garde-chasse qui lui dresse procès-verbal. Bien loin de se douter que toute cette scène n'était qu'un coup monté par le joyeux châtelain qui avait voulu le faire succomber à sa passion cynégétique et l'avait fait guetter par un forestier pour l'effrayer et le faire rire ensuite, le délinquant prit la chose au sérieux. Et, craignant un scandale et le blâme de l'évêque, il abandonne fusil et lapin entre les mains du justicier, gagne la grille du parc, et se trouve deux jours après en Italie.
Là il devient aumônier militaire, prend part à la campagne, étonne les populations par sa longue barbe rousse que, m'a-t-il dit, terminaient deux cornes blanches. Il passe en Suisse quelque temps après. Il y rencontre ce pauvre diable de Loyson qu'il n'écoute que trop, mais pas assez pour se marier comme lui. Ils parlent l'un et l'autre,
dans les mêmes réunions, en faveur du nouveau schisme. Enfin ils rompent, après une discussion, sur ces terribles mots de Marchai : « Vous me dites, monsieur Loyson, que tel n'est pas l'avis de Mme Loyson? Sachez que si j'ai désobéi au pape, ce n'est pas afin d'obéir à une papesse. »
La brouille consommée, Marchai part pour Paris. Il est dans la misère. Il fait heureusement la connaissance d'un certain lord richissime, appelé Butterfield, qui, séduit par la conversation de ce défroqué, lui confie l'éducation philosophique de son fils. Ils parcourent ensemble, en landau, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Ecosse. Ils reviennent à Paris. Grâce à lord Butterfield, Marchai fréquente chez les gens les plus en vue. Il se lie avec Henri Rochefort. Il écoute les sornettes de Flammarion. Cet astrologue le convainc de ce que, il a été, lui, Marchai, la femme d'un rajah durant
une première incarnation et, dans un autre avatar, hérétique brûlé par l'Inquisition sur un bûcher de Ségovie. Il est admis chez des grands d'Espagne que je ne veux point nommer parce que s'est déroulé chez eux le drame épouvantable qui décida bienheureusement de son retour à l'Église. Cette famille d'hidalgos, chez qui donc il allait, se livrait à des pratiques occultes beaucoup moins anodines que celles dont j'ai parlé plus haut, tenues par le faux Loubet, à Bordeaux, et qui n'étaient que désopilantes. Une nuit, comme il se trouvait chez ses amis spirites, on convint de faire une chaîne magique selon une formule permettant l'évocation et l'apparition du diable. La chaîne était à peine formée que Satan apparut au milieu. Il était, nous a dit Marchai, tout nu et d'une grande beauté. Son ardent regard se posa sur chaque personne durant quelques secondes qui pa-
rurent des siècles. Enfin, d'une voix tranquille, il dit à l'un de ceux qui l'avaient appelé : « Toi, tu es mûr. » Et cet homme tomba roide mort sur le plancher.
Marchai n'attendit pas la fin de la séance. Il ne prit même pas son chapeau. Et, en pleines ténèbres, il alla frapper chez un cardinal qu'il connaissait, se jeta à ses genoux, et fit son mea culpa.
On lui rendit la messe, mais non le droit de prêcher, ni habituellement celui de confesser. Et c'est à Pau que cet homme, après une existence aussi étrange, était venu chercher un peu de calme. Je lui fus présenté dans l'atelier du graveur Paul Lafond. Je me suis promené souvent, dans la suite, avec ce repenti. Il avait une foi profonde, une âme généreuse et militaire. Mais le braconnier avait résisté : peu de temps avant sa mort, il se traînait jusqu'à une petite vigne, sur le coteau de Jurançon, pour y
visiter des lacets à grives qu'il y avait tendus.
J'ai dit que les visites que je rendais à mon grand-père n'étaient jamais de longue durée. Toutefois elles me permettaient d'enrichir la collection de types que j'avais jadis rencontrés à Pau. Je regagnais bien vite et volontiers Orthez, peu distant du chef-lieu, et je retrouvais là ma bonne mère, ma chienne Flore, et ce Musée des Antiques dont j'ai parlé. Je continuais de m'adapter à la petite ville, de l'épouser même dans ses coutumes les plus drolatiques, par esprit de conservation. Il m'est arrivé de trouver exquise l'heure que passait un désœuvré, dans le pavillon de sa vigne, à enlever ses sabots pour remettre ses souliers, à ranger trois cercles de barrique, et à trousser dans un vieux journal une bouteille de vin pour sa belle-sœur. Je le regardais sans mot dire. Il ne prononçait pas non plus
un seul mot, ou c'était pour se plaindre des chenilles. J'étais heureux ainsi et, quand je l'avais raccompagné jusque chez lui, je pensais avoir gagné ma journée. Je me sentais sauvé par cette oasis de six mille habitants que la Providence avait placée sur ma route au moment que mon dromadaire s'enlisait dans le chott.
A cette époque, le maire d'Orthez était M. Adrien Planté, cousin du pianiste Francis. C'est le dernier homme que j'aie connu vraiment courtois avec les femmes. Il se plaignait, comme le chiromancien Desbarolles, de ce que le sexe mâle eût une tendance à s'isoler d'elles dans les salons. Il en faisait grief au tabac et à la jeune magistrature, moins bien recrutée. Il avait cette corpulence importante qui fait ressembler certains grands d'Espagne à des perroquets. Et il est vrai que les Planté sont d'origine ibérique. Le peuple devinait si bien cet atavisme qu'il l'avait surnommé l'Alcade. Et ce peuple, il le séduisait par sa bonhomie,
12ti L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE
son éloquence un peu vide, mais qui était du monde : les gens du commun n'aiment point qu'on parle dans leur langue. Physiquement, la population le trouvait magnifique. Le Béarn n'admet d'autre critérium à la beauté que l'embonpoint et la couleur du visage. Lors donc que notre premier magistrat municipal, qui avait été procureur sous l'Empire, apparaissait à la tête de la fanfare, coiffé d'un monumental chapeau haut de forme gris, ses joues pareilles aux flammes d'un soleil couchant, sa cravate à pois bleus flottante, sa jaquette couverte des décorations les plus fantaisistes, son pantalon gris à bandes noires, ses bottines de fin chevreau, les dames exultaient, les hommes applaudissaient frénétiquement. D'un geste circulaire, il se découvrait pour répondre à tant de sympathie. Et l'on voyait alors, sur son crâne luisant, une raie tirée avec le plus grand
soin parmi quelques cheveux rares, et qui était du meilleur ton. Et il allait s'asseoir en face de l'orchestre, dans la tribune présidentielle où il avait convié de nombreux amis, tandis qu'une foule immense, venue de partout et des environs, et de Pau, et de Dax, et de Bayonne, envahissait dans un bruit de roulement l'amphithéâtre au milieu duquel allait se dérouler la course de vaches.
Je n'ai vu, ni ne reverrai au grand jamais, rien qui puisse donner une impression de stupidité plus grande que la course de vaches. J'imagine qu'elle a dû être inventée en juillet (c'est le mois où elle se donne) par des fêtards somnolents dont l'appareil digestif distille avec peine la graisse et le vin et qui, fermant un œil, mâchonnant un cigare puant, cherchent à secouer leur inertie dans l'attente qu'un écarteur se fasse encorner.
Ce jeu est tellement bête que, par
moments, le spectateur normal est pris de fou rire sans savoir pourquoi. Les écarteurs sont, pour la plupart, des Landais puisés dans l'écume des bouillons d'auberge. Ils font une entrée triomphale, au son des cuivres et de la grosse caisse. Ils sont une douzaine qui s'efforcent de marquer le pas en roidissant les jambes dans leurs pantalons blancs. Ils portent une courte veste de velours noir dont les parements d'or soulignent la crasse. Ils s'alignent sur la piste. Des loges ont été ménagées aux vaches dans la périphérie de l'arène. Chaque bête, à tour de rôle, en sort, attachée par les cornes à un câble extrêmement long et souple dont un professionnel conserve le maniement. « La corde », comme on le nomme, a un rôle délicat. Il s'agit, sans être empoigné soi-même, de donner assez de jeu pour que la vache conserve sa libre allure quand elle fonce sur l'écarteur, et de détourner l'animal par une manœuvre
contraire lorsque la vie de l'homme est menacée. Tout l'intérêt du jeu consiste en ceci : L'écarteur attend la vache qui trotte droit à lui. Il l'attend dans une roide attitude, les jambes au port d'arme, les bras dressés. La virtuosité consiste à esquiver le coup de corne, non en changeant ses pieds de place, mais son derrière. La vache qui croyait frapper un terrain ferme ne rencontre que le vide. Emportée par l'élan, elle continue de trotter, déconcertée, furieuse. Elle s'arrête enfin et, par mille mouvements gentils du col et de l'oreille, témoigne de sa nervosité. Parfois alors elle se refuse à repartir. Agacée par les coups de sifflet qu'on lui adresse, elle frappe du pied le sol telle qu'une femme impatientée, elle le creuse de son sabot, en fait jaillir des parcelles. Soudain elle fonce à nouveau sur l'adversaire. Celuici a mal pris son temps. Et le voilà culbuté, à plat ventre, protégeant sa tête
avec ses bras, la corne aux fesses. Mais le câble a bien joué. L'animal abandonne sa proie. La victime, pâle comme la mort, se relève, regarde de tous côtés comme si elle redoutait un retour offensif, s'enfuit en sautillant à cloche-pied. Et il ne demeure de l'incident qu'une déchirure de pantalon qui laisse voir une peau plutôt brune qu'essaye de voiler la main pudique de l'écarteur. Ou bien celui-ci donne la comédie. Il feint d'être mort pour apitoyer les spectateurs. On vient le relever. On l'emporte inerte.
Cinq minutes après, il plastronne dans l'arène, l'attitude insolente, chiquant un crapulos qui mêle son arôme à celui des autres crapulos que fume le jury.
Je dois dire que, dans la tribune où Adrien Planté nous réunissait après un fin repas, on fumait de meilleurs cigares. Les hobereaux du voisinage, ceux qui se croient nobles et les autres, y faisaient luire leurs monocles et les hobe-
relies leurs dents et leurs ombrelles gorgede-pigeon. Il me souvient d'un certain général Grivet, retiré à Ogenne-Camptort, et qui, durant tout le déjeuner, et aux courses ensuite, ne cessa de répéter que le beau Danube bleu est une invention des poètes, et que ses eaux bourbeuses ne roulent que des chiens morts.
Il pensait m'être désagréable. Non loin de lui se tenait debout, le poing sur la hanche, un vieux beau coiffé de gris exposant un râtelier pareil à un fer à cheval vu au soleil, et caressant d'une main surchargée de bagues ses favoris hautains.
Un sempiternel sourire de satisfaction était figé sur ce visage de gentlemanrider qui se vantait, à quatre-vingts ans, de conquérir des toisons d'or. Il se nommait Carrère d'Escos. Je n'omets pas, dans cette réunion, le baron de Sallette. C'était le châtelain rural dont une certaine simplicité faisait la distinction. J'aime ce genre d'hommes. Il
n'existe plus que sur les trumeaux de 1840, symbolisé par un chasseur en train de tuer un lièvre dont le poil s'efface et se confond avec la fumée du fusil.
Ces gens et ces divertissements composaient ma vie mondaine de petite ville, mais je m'y adonnais peu, car toujours un pressant besoin de solitude me poussait à la pleine campagne. Je ressentais, malgré la lenteur de la cure (je souffrais beaucoup de mes nerfs en silence et sans que l'on s'en aperçût autour de moi), que là seulement était le salut. Et je dois dire que le traitement ne m'était pas pénible : je n'ai jamais su m'ennuyer une seconde dans les prairies et dans les bois. C'est au calme de ces derniers que je faisais appel quand j'allais demander asile à mes vieux amis Henri et Marie Dufaur dont j'ai peint les portraits. Leur château à la Fracasse abritait sa mélancolie au milieu de futaies de chênes que
surplombent les Pyrénées. Nous gagnions, Henri et moi, un lieu nommé Gurs. Nous nous engagions dans des lacets forestiers pour aboutir aux arbres séculaires sur lesquels reposaient les cabanes d'où l'on guette les palombes.
Chasse médiocre, qui n'avait rien de la complexité, du savant outillage des huttes landaises construites sur le sol, rien non plus de la stratégie déployée dans les gorges du pays basque où des centaines de ramiers donnent d'un seul coup dans la pantière. Mais quelles délicieuses, tristes et grises heures, harmoniques à mon esprit, glissaient là en novembre ! Lorsque nous avions gravi les longues échelles, nous nous trouvions bien dans l'abri d'où nous dominions l'automne végétal pareil à du fer rouge. Parfois l'énorme tronc qui servait de base recevait un choc du vent qui lui donnait une sourde commotion retentissant jusqu'à nos cœurs. Les
branches, sous l'averse et la bourrasque, balayaient la toiture bien étanche.
Nous étions là six ou sept chasseurs qui ne pariions guère. Chacun pensait à son souci ou ne pensait à rien. Les seuls incidents étaient le bruit farouche et sifflant des palombes éparpillées se perchant sur les rameaux autour de nous, puis la détonation de nos fusils, la dégringolade entre les branches des pièces abattues, la fuite violente des survivantes, le chant des feuilles frôlées par les tireurs ramassant leurs proies, les allées et venues d'un chien fidèle recherchant les blessées. Et puis le calme reprenait, ce silence, cette résignation, cette vie lente qui semblait couler et se ramifier en nous, comme la sève de l'automne. A la nuit tombante, nous rentrions au château où nous mangions, en compagnie du vénérable curé qui portait le nom invraisemblable de Charlemagne, les ailes saignantes et flam-
bées des ramiers, le reste en rôtie, et arrosant le tout d'un fort vin d'Espagne transporté à dos de mules dans des outres.
Une demeure des environs d'Orthez, où je me rendais bien volontiers aussi, était celle de mon vieil ami Amaury de Cazanove. Il était bien plus âgé que moi, d'une vingtaine d'années, et, malgré ce prénom, il était fort noble, de famille et de caractère. Il avait ce don, que je prise fort chez les gens de race, de parler sur le même ton, des mêmes choses, et avec le même sentiment, au dernier des roturiers et au plus titré des aristocrates. Il tranchait en cela avec ces douteux hobereaux qui se gobent entre eux, marquent de la distance aux bourgeois, et affectent, avec le paysan et le peuple, une trivialité de langage que ceux-ci, dans leur for intérieur, jugent bébête. Je crois d'ailleurs qu'à de tels symptômes on peut diagnostiquer la
bâtardise ou l'emprunt. Cazanove n'avait pas le sens du ridicule, et c'est pourquoi il ne l'était point. Poète en gentilhomme et, souvent, plus qu'en amateur, il goûtait sans l'ombre d'une jalousie, à cœur ouvert, les vers des autres. Je l'ai entendu essayer de convertir à son enthousiasme tour à tour, dans le même après-midi, un député, un négociant, un charcutier et un huissier, en leur déclamant d une voix de trompette un sonnet de José-Maria de Hérédia. Il le leur récitait en plein air, le chapeau sur l'oreille, chaussé de bottes à éperons, tenant d'une main sa cravache et de l'autre sa pipe d'écume culottée comme un croquemort.
J'observai que le député — qui était du commun — avait honte, il lui tardait que cette manifestation prît fin ; le négociant souriait avec indulgence ; seuls le charcutier et l'huissier hochaient la tête d'un air convaincu, admettaient que
puisque les poètes existent, il ne les faut point négliger. Que de fois j'ai plaint de tout mon cœur le jeune homme au front candide qui va livrer ses essais au public d'un salon !
Il n'en est pas au troisième hémistiche que le tintement d'une pincette ou d'une théière se fait discrètement entendre en signe de protestation.
Ce petit charivari en sourdine provient de mouvements réflexes qui ont leur siège dans cette antipathie séculaire qui faisait mettre par Platon les poètes à la porte de sa République. Cazanove était admirable. Il faisait abstraction de l'hostilité sournoise. Et, si je la lui signalais, il me répondait avec sa manière de grand seigneur, et au sujet de n'importe qui : « Il est charmant. » Seul avec lui, dans son fumoir à tourelle qui dominait la ligne épaisse et bleue des Landes, je laissais volontiers à mes idées et à mes sentiments la bride sur le cou. Et ce gentil-
homme qui avait fait la guerre, qui était d'un ardent militarisme, d'une foi catholique inébranlable, était indulgent à ce gamin de vingt-trois ans qui paraissait ne croire à rien de ce que lui vénérait.
Je me rendais le plus souvent à pied chez Cazanove, tenant sur l'épaule une canne qui supportait au bout un paquet de livres, tel un balluchon de routier, et parfois des bruyères ou des soucis d'eau. Qu'elles étaient allègres, ces matinées d'argent où j'arrivais pour déjeuner, — pas plus tard qu'onze heures, — car le cavalier avait le plus bel appétit que j'aie connu. C'est à lui surtout que j'attribue ce contentement de manger que je recouvrai, que j'avais perdu jusqu'à ressentir du dégoût pour toute nourriture dans les moments que mon humeur s'assombrissait, où je ne vainquais pas assez mes tristesses. Dans cette restauration de moi-même, phy-
sique et morale, que j'avais entreprise d'une façon très consciente, avec cette volonté d'utiliser à cette fin tous les personnages et tous les éléments de la campagne et de la petite ville, Cazanove me fut d'un grand appoint : il m'apprit à déjeuner gaiement, à assimiler le gibier, les sauces violentes, les crus généreux, à sourire des buveurs d'eau et de ces Parisiens qu'une pointe de piment met en révolution. Il était entouré d'une famille charmante. La joie régnait là, mais les dernières années de mon vieil ami furent assombries. A ces hommes d'autrefois qui ont la main toujours ouverte, qui ne calculent pas, qui laissent tomber l'aumône autour d'eux comme Booz ses épis d'orge, nés pour combattre, pour chasser, pour rire et pour prier, notre époque d'aigrefins enrichis est mortelle. Cazanove a gagné le Ciel non point, tel l'un des croisés dont il descendait, sur un de ces chevaux superbes qu'il avait tant
aimés et dont il dut à la fin se passer, mais ce qui est plus beau, troussé dans son antique manteau de voyage, s'arrêtant une dernière fois au sommet de la côte pour interroger avec angoisse l'ouest sombre, la mer qui s'étendait entre lui et l'une de ses filles bien-aimées.
Telles étaient, en 1891, ma vie et mes relations. Je faisais à Bordeaux d'assez rares fugues, accueilli comme un fils dans la famille de mon ami Charles Lacoste. Son excellente mère, encore qu'elle eût quitté Haïti dans sa prime jeunesse, mettait dans sa conversation, dont elle supprimait soigneusement les r, à la manière créole, toute la saveur de cette île mystérieuse où son père avait été ensorcelé. Elle entremêlait à des histoires de sacrifices humains et de fleurs que l'on entendait sangloter au crépuscule, des anecdotes naïves, mais parfois d'une psychologie d'autant plus vraie. C'est ainsi qu'elle me conta avoir
connu une dame qui portait à son mari l'amour le plus profond, le plus ardent que l'on puisse rêver. Cet amour s'était conservé intact, sans une ombre, sans une paille, durant douze années. La femme ne voyait que son mari, elle faisait abstraction de tous les autres hommes, il lui était à la fois son Pic de la Mirandole et son Apollon. Mais il eut la fichue idée, qui ne lui était pas venue jusqu'alors, de la conduire au théâtre.
Durant un entr'acte, cette épouse si passionnée entendit une de ses voisines, qu'elle ne connaissait pas, porter ce jugement sur le mari tant aimé, en le montrant du doigt à quelqu'un : « Oh !
regardez ce monsieur ! Je n'ai jamais vu d'être au monde qui fût si laid ni qui eût l'air si bête ! » A dater de ce soirlà, de cette minute, l'opinion de la dame éprise changea complètement. Elle tint son mari, qu'elle avait adulé si longtemps, pour le plus sot, le plus disgracié des
hommes. Et elle le trompa le lendemain.
Ce qui me ramenait ainsi, en passant, à Bordeaux, étaient la vieille maison et la jeune fille que l'on sait. Singulier attrait ! Peu m'importait au fond de pousser l'aventure, de tenter quoi que ce fût, d'essayer même de franchir l'austère seuil, de parler à cette muse dont le front étroit et pur, fait pour le laurier rigide, semblait si peu renfermer ma libre poésie. Mais aujourd'hui je ressens bien qu'elle m'a conduit où je suis, qu'elle ne m'a jamais abandonné, qu'à cette heure encore où j'écris, dans cette vallée de Hasparren, à l'ombre de ces monts qui s'étendra lentement sur mes cendres, elle représente la muse chrétienne du bonheur modeste et du renoncement.
De quelques ardeurs que j'aie revêtu tel ou tel poème qu'elle m'a inspiré, le feu calme qui s'émanait d'elle brûlait ma passion en la purifiant. A peine arrivé
dans sa ville, je me dirigeais vers la sombre rue que l'automne et l'hiver emmitouflaient de brume. Et ma poitrine aspirait cette indéfinissable vapeur qui venait du fleuve, mon oreille s'emplissait avec joie du cri déchirant des sirènes et de la parole des cloches. De cette demeure close fusait, tel qu'un rayon de douce étoile, par la fente d'un volet, l'humble lueur de la lampe.
Un deuil cruel nous frappa, à la fin de février 1892, terrassa mon pauvre oncle mexicain et ma tante. Mon cousin Edouard, un peu moins âgé que moi, leur fut enlevé par une de ces fièvres ardentes et subites qui semblent vouloir foudroyer les plus forts. Ce jeune homme était bon et beau. Il respirait la confiance dans la vie, la sûreté de soi-même, de sa force, de sa fortune. Peu de jours avant qu'il mourût, il me déclarait sans jactance envisager la vie de la façon la plus sereine et que la maladie même, dont
il semblait si loin, ne lui apparaissait point redoutable. Son père qui avait mis toutes ses espérances en lui, son unique fils, reçut d'abord sans murmurer ce choc. Il était comme un arbre de cette forêt vierge qu'il avait tant parcourue. Aucune hache ne semblait l'ébranler ni l'émouvoir. On ne l'avait jamais vu pleurer, quoiqu'il eût un cœur excellent. Mais quand, le jour de l'enterrement, de jeunes garçons du village vinrent saluer la dépouille de cet enfant, qui devait accomplir en même temps qu'eux le service militaire, le vieux chêne gémit et ruissela.
Ma mère et moi fîmes à cette époque plusieurs séjours auprès de mes oncle et tante à Assat où ma vie était un peu ce qu'elle était à Orthez, mélancolique et douce : vie de chasseur solitaire, mais dans un autre cadre. Durant les trente-trois années que j'ai habité Orthez, que j'en ai gravi toutes les côtes,
croisé tous les chemins, je n'ai jamais pu dire, du moindre coin de paysage, qu'il ne fût frappé, sinon de tristesse, du moins d'exceptionnelle gravité. Cette gravité n'allait point sans une joie supérieure quand le gave n'était qu'une coulée de ciel bleu ou quand, du haut de Balansun, les glaçons d'air des Pyrénées semblaient se fondre sur la moisson brûlante.
Mais, du côté d'Assat, la nature sourit parce que déjà l'on peut apercevoir au loin la chaîne posée à plat sur les pelouses unies. Je dis « déjà », parce que c'est à la lisière des Hautes-Pyrénées et des Basses que commence ce doux mouvement de la plaine, à l'est, qui en fait une mer étale, ou, plutôt, une immense et lisse plage d'émeraude d'où les flots se seraient lentement retirés pour suspendre à l'horizon leurs crêtes écumantes de neige. Ce rythme large, favorable aux villages dont les chaumières dressent çà
et là leurs fumées gonflées comme des voiles, atteint son expression la plus harmonieuse au bourg de Cantaoû- Tuzaguet, un peu au delà de Tournay, mon village natal. J'ai dit que je n'ai jamais voulu revoir Tournay que j'ai quitté dans mon extrême enfance. Je ne souhaite que le contempler du Ciel, si Dieu m'en fait la grâce, car une sorte de vision surnaturelle de ces beaux lieux a commencé pour moi, dont je ne voudrais pas redescendre.
Toutefois, comme je rayonnais en chassant autour de cet Assat où m'accueillaient mes parents en deuil, quelque vingt ans après avoir quitté la vallée où j'ai vu le jour, soudain me frappa en plein cœur, de son ravissement lumineux, ce même ineffable spectacle vers lequel, tout bambin, je me haussais au grenier en me juchant sur une caisse.
Mon exil vers l'ouest ne m'avait jamais permis de me retrouver en face de ce
sourire, car, enfin, le mot sourire est le seul qui convienne ici. Mon berceau ne fut qu'un sourire, et mon père et ma mère et les montagnes. Et, sans doute, parce que je fus ainsi enveloppé de ces lignes doucement incurvées qui font les lèvres joyeuses pareilles aux Pyrénées ensoleillées, tout au long de la vie ce qui m'a le plus impressionné dans les physionomies c'est le sourire. Je les ai tous retenus. Celui, ai- je dit, de ma mère : il porte en lui un désir du Ciel. Et celui de mon père qui répandait un charme orgueilleux et susceptible. Et celui de ma sœur, sur une bouche qui n'a jamais menti. Et celui de la vieille Marie, la servante dévouée à mon enfance, un sourire triste et pareil aux fentes des pauvres métairies. Et le sourire de ma grand'tante Clémence, la huguenote inspirée, sourire si pâle, si grave, qu'il le fallait saisir comme un frisson dans l'air. Et le sourire de mon
foyer bien-aimé, l'épouse et les petits, qui ne font qu'une seule flamme. Et le sourire des jeunes filles aux joues rondes qui y creuse des tourbillons comme d'une eau agile. Et le sourire des brunes ovales qui bande leur nez comme un art. Et le sourire de cette Clarisse morte, exposée à la grille du chœur, ce sourire qui était éclairé par la lumière éternelle et qui laissait mes enfants muets d'admiration.
C'est donc non loin d'Assat, d'une hauteur située sur la petite commune de Nousty, que me fut donnée cette grâce de voir s'inscrire dans le ciel le sourire de mon enfance.
Ce plaisir n'est pas le seul que m'aient fourni, à cette époque, mes séjours auprès de mon oncle mexicain et de ma tante. J'ai dit que ma vie ne différait guère à Assat de celle que je menais à Orthez à la saison de la chasse. Mais leur villa offrait plus de
confort que le vieux logis de la rue Saint-Pierre, aussi exposé, mais moins étanche, que l'arche de Noé. J'occupais maintenant chez eux la chambre située au-dessus de la terrasse, au deuxième, et non plus la pièce bleue du premier étage où, dans un soir tombant des grandes vacances, cinq ans plus tôt, mon pipeau avait rendu le son que depuis si longtemps je cherchais. Mais ce changement de lieu, quel qu'en fût le motif domestique, n'était point pour me déplaire, car il m'isolait de tout et de tous aux moments que je désirais. Je me levais, en été, à six heures. Je me plongeais dans l'eau froide au saut du lit. Je prenais mon fusil, je sifflais Flore et je gagnais les champs par le verger où je buvais avec délices le jus encore acide des rainettes que je mâchais. A travers les maïs et les millets ruisselants, je suivais ma chienne. La rosée avait vite fait de pénétrer jusqu'à ma peau, mais
il n'y a que les premiers pas qui coûtent, et le soleil allait bientôt me réchauffer. Je m'avançais comme un héros des Mille et une nuits, dans la contrée des diamants. Du rose et du bleu tremblaient partout en gouttes qui, sous les arbres des bordures, me dégoulinaient dans le cou, glissaient jusqu'à l'échiné. Des tourterelles surprises s'enfuyaient hors de portée, me laissant un moment dans cette déconvenue irritante que connaît tout chasseur. Mais bientôt la queue de Flore frétillait. Si basse sur pieds que fût la bonne bête, elle semblait se raccourcir et ramper. Soudain, aussi immobile qu'une borne, son museau pareil à une embouchure de hautbois dressée légèrement, elle arrêtait. Et, brusquement, le vol rapide et comme membraneux d'une caille rasait les cimes des maïs, laissait entrevoir quelques secondes la pointe des ailes incurvées jusqu'à ce que mon coup de feu l'abattît
ou la manquât. Et, dans ce dernier cas, Flore et moi nous nous dirigions vers la remise pour aller relancer l'oiseau sur quelque carré de trèfle, ou sous quelque feuille de citrouille belle comme une fable de La Fontaine. Mon carnier s'emplissait assez vite, surtout quand les rayons commençaient de dissiper la rosée, qui n'est point favorable à la quête. Parfois un râle de genêt s'enlevait péniblement avec l'allure de ces oiseaux que les Égyptiens gravaient sur leurs obélisques. Il allait souvent rejoindre mes cailles.
Lorsque je n'emportais pas mon déjeuner, je rentrais à la villa vers dix heures et demie, quitte à reprendre l'après-midi mes vêtements de chasse trempés d'eau et de sueur, et que je séchais rapidement grâce à un bénéfice encore de ma nouvelle chambre. Audessous de l'une des fenêtres, le toit de la terrasse s'étendait, et j'y disposais mes effets. Le soleil de juillet, réfracté
par la tôle, avait vite fait de les moruefier. Je descendais et faisais honneur au déjeuner toujours succulent, dont la préface était de tout petits melons à chair verte dont le délicieux fondant nous préparait parfois à celui, d'autre sorte, de minuscules canards japonais, couleur de neige, et qui avaient longtemps peut-être rêvé sur l'eau du lac. Après ce repas, je remontais dans mon appartement pour y écrire quelques vers ou quelques lettres. Et puis je redescendais sur la terrasse souvent envahie par des visiteurs que le train de Pau avait déposés à quelque cent mètres, sur le quai de la lilliputienne gare d' Assat. Toutes ces personnes, avant qu'elles montrassent patte blanche au concierge, avaient été repérées par ma tante et mon oncle mexicain grâce à la lunette.
Sur cette lunette il faut que je m'explique, dusse- j e être trouvé bien ennuyeux par des confrères qui s'irritent que je
puisse 'ntéresser tant de lecteurs par des détails aussi futiles, aussi personnels surtout, ce qui marque évidemment beaucoup de fatuité.
Je dis donc, ou j'allais dire, que cette lunette est la plus extraordinaire que j'aie vue. N'étant jamais allé dans un observatoire, je n'ai aucune idée, sinon par les journaux illustrés, des fantastiques instruments dont les Flammarions se servent. Mon oncle, qui était multi-millionnaire, avait dû payer fort cher ce canon de cuivre qui, je m'en souviens, portait en exergue le nom de Secrétan. Si on ne m'avait assuré que ce canon n'était qu'une lunette, aussi bien tiendrais-je pour ceci qu'elle était ce tube magique d'un conte oriental, et qui permettait de distinguer tout ce qui se passait de par le monde. Y mettaisje l'œil, au hasard, je demeurais stupéfait. Sans que je susse dans quelle contrée cela pouvait exister, je distinguais
d'abord un plat d'épinards, plus ou moins trouble, qui bougeait avec quelques vagues taches au milieu. Ces taches prenaient corps et devenaient des ouvriers dans une vigne dont l'un vaquait à un besoin, un autre dormait, un autre embrassait une fille. Pour peu que je déplaçasse, de quelques millimètres, l'appareil sur son pivot, j'apercevais une longue avenue où l'on eût dit que se célébrât une noce. On se serait cru chez Gamache, mais aussi bien dans la planète Mars. Et j'avoue que j'éprouvais, pour cette soi-disant lunette, un respect mêlé de terreur, un peu semblable à celui que doit ressentir un naturel de la côte d'Ivoire en face d'un fétiche inconnu. Cela est si vrai que, depuis la mort de mes chers oncle et tante, je n'ai jamais osé demander à mes cousines ce que cette déesse est devenue, car elle a disparu de la terrasse où parfois on la soumettait à l'humble
besogne de distinguer le nez de M. de Perrussy de celui de M. Roussille.
Si, l'après-midi, je n'allais pas chasser à nouveau, je m'asseyais sur cette vaste véranda que commandait sur son affût cette mitrailleuse occulte. Mon oncle, toujours botté, fumait sa sempiternelle cigarette, assis sur une chaise d'un cuir splendide rapporté de Mexico. Il prenait peu de part aux conversations, perdu qu'il était dans les fumées de la nicotine qui lui rendaient sans doute, comme en songe, les campements des Indiens dans la forêt, l'incendie de la Vera Cruz bombardée. Mes cousines faisaient circuler des rafraîchissements, ce qui me permit, un jour que je faisais l'aimable avec l'une d'elles, d'avaler à moitié une abeille dont le dard faillit me faire mourir de douleur. L'école romane aurait fait là-dessus un beau sonnet.
Qui ne prenait point, à proprement parler, de rafraîchissements, si l'on ex-
cepte le vin de Porto, était un notaire honoraire qui fréquentait chez mon oncle à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Il avait toute sa tête, et même coiffée d'un léger chapeau canotier, s'appelait M. Minvielle et confessait publiquement, avec fierté, n'avoir bu de sa vie la moindre goutte d'eau. Pour nous prouver que cette hygiène ne lui avait causé aucun trouble, pas le plus léger tremblement, il chargeait de cendrée un pistolet dont il foudroyait les oiseaux qu'il tirait au vol. M. Minvielle possédait la prairie la plus belle que j'aie foulée. Que de fois Flore et moi, nous avons essayé d'y lever des râles récalcitrants et plus confiants dans leurs pattes que dans leurs ailes ! J'ai ouï dire que M. Minvielle possédait en un coin de ces épais herbages, lorsqu'il était jeune, un pavillon de chasse qui n'abritait peut-être pas que des miroirs à alouettes. Plein de tact, quand vint pour lui l'âge mûr,
il le fit démolir. Il renonça à Satan et à ses œuvres, mais non point à ses pompes si l'on entend par celles-ci de beaux siphons d'où coule à flot le jus des treilles.
Une Russo-Anglaise, Mlle Docha Welley, venait parfois passer l'après-midi avec mes cousines. Je me souviens d'elle, non pas tant pour son extrême grâce, qu'à cause de son père, un de ces Anglais à la Lloyd George qui avait loué une ruine à côté. Il chassait, mais sans beaucoup s'écarter du village. Un jour que mon oncle roulait une cigarette au bord de la pièce d'eau, il reçoit du père de Docha, en plein visage et par-dessus la haie, une charge de plomb à peine amortie destinée à une caille. Tout autre que mon Mexicain se fût ému. Il me dit simplement : « Peuh ! quand nous étions jeunes, nous nous amusions à nous tirer dessus avec un revolver. Nous parions avec nos capes. » M. Welley,
qui s'était rendu compte de sa maladresse relative par les exclamations que j'avais poussées, usa, pour s'excuser, d'un procédé bien britannique. Il rendit visite à mon oncle dans la soirée pour lui montrer la caille qui, le matin, avait failli être la cause du sinistre. Mais il ne la lui offrit pas.
Presque dans le même temps, j'eus un second exemple de cet état d'âme, propre au Royaume-Uni, et qui me fait me demander si son peuple, malgré son apparente gravité, ne vise pas au sarcasme le plus bouffon, même dans les circonstances tragiques. Voici le fait.
J'ai parlé de cette sorte de guerrière qu'avait épousée mon ami Hubert Crackanthorpe. Dès les premiers jours de leur mariage, elle et lui vinrent s'installer aux environs d'Orthez dans une villa que j'avais louée pour eux.
Nous voilà battant la campagne tous quatre, je dis tous quatre parce que
Charles Lacoste était avec nous. On cueille des iris, on s'amuse d'une chèvre qui broutait comme de l'herbe le tabac de Virginie, on pique-nique, et, naturellement, on prend le thé. Plutôt mourir que de n'avoir pas sous la main, à cinq heures, où que l'on soit, sa bouilloire et sa lampe à alcool ! C'est ce dernier ustensile qui faillit causer un affreux malheur. Nous étions, Hubert et moi, à quelque cinquante mètres de sa femme, au bord du gave, quand nous la voyons se rouler à terre et l'entendons pousser des cris déchirants. Lacoste qui est avec elle a l'air de lui porter secours. Nous nous précipitons. L'esprit-de-vin a fait exploser la lampe que Mme Crackanthorpe était en train d'allumer et lui a brûlé horriblement les yeux. On soulève les paupières et l'on ne distingue que deux ampoules sanguinolentes. Pour comble de malheur, nos chevaux s' étant détachés, il nous faut regagner Orthez dans
une carriole de fortune que nous louons à prix d'or. Le médecin nous rassure, crève les poches d'eau que la brûlure a formées, et condamne la victime à un mois de chambre obscure. Après quoi elle recouvra la vue. Mais voici la psychologie d'outre-Manche :
Hubert Crackanthorpe écrit, dans l'anglais le plus pt|r, au marchand qui, à Londres, lui avait vendu la dangereuse lampe. Il lui conte le drame. Il lui explique, afin d'éviter d'autres accidents, que cette lampe est d'un modèle défectueux qui permet à l'alcool de se répandre au dehors, de communiquer le feu à l'intérieur, de transformer en projectile le cylindre de métal qu'entoure la mèche. Conclusion : le nouvel Aladin répond à Crackanthorpe, non en s'excusant, mais en lui envoyant une lampe d'un modèle absolument identique.
Durant les semaines qui suivirent cet accident si pénible, Lacoste et moi nous
nous rendions souvent chez nos amis, à neuf kilomètres d'Orthez. Lorsqu'il n'y eut plus de complications à redouter pour les yeux de la jeune femme, notre calme intimité reprit. Dans cet acide parfum de tabac blond et de cuir qu'exhale la vie anglaise, nous lisions les poètes : Shakespeare, Keats, La Fontaine, Mallarmé. Hubert Crackanthorpe voulut profiter du grand bruit que l'on menait autour de sa première œuvre, Wreckage, pour me faire connaître.
Il comprenait à merveille, et sans l'effort qu'il a fallu à certains Français déformés par des pions, les poèmes que déjà Lacoste et Clavaud avaient lus, et que je lui avais confiés. Il marquait en mon avenir poétique une foi absolue. Il me pressa tellement qu'il triompha jusqu'à un certain point de ma résistance : je l'autorisai à faire un petit choix parmi mes vers et, non pas à les livrer à un éditeur, ce qu'il eût
voulu, mais à en former une mince plaquette blanche, imprimée à Orthez, chez Goude-Dumesnil, limitée à cinquante exemplaires, hors commerce. Il exulta et fut charmant, et je le vois encore qui, pour fêter le petit livre, grimpait avec l'agilité d'un écureuil dans les chênes sous lesquels nous allions dîner, pour y suspendre autant de flambeaux que je lui avais laissé publier de poèmes.
En repassant par Paris pour regagner Londres, il laissa chez Stéphane Mallarmé, qui l'admirait et qu'il prisait fort, quatre de mes plaquettes. Il serait oiseux et déplaisant de revenir sur le mouvement qui se produisit autour de ces quelques poésies d'un provincial tout à fait inconnu dans ce milieu très averti. Je n'insiste que pour marquer ma reconnaissance à ceux qui, malgré des conceptions d'art un peu différentes des miennes, me tendirent les premiers la
main. Quelle camaraderie, quel désir d'obliger autrui, quelle joie de rencontrer une œuvre qu'ils pussent admirer chez ces trois hommes : Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier, André Gide !
Le premier m'écrivait une lettre qui me donnait pleine assurance d'être compris de quelques-uns ; le deuxième faisait en sorte que le Mercure de France me fît connaître ; et le troisième, André Gide, n'hésita pas à me proposer les quelques fonds que je n'avais point et que nécessitait l'édition d'une prochaine plaquette : Un Jour.
Mais avant que parût ce recueil chez Valette, un ami obligeant, à qui j'avais servi quelque peu de secrétaire, Arthur Chassériau, obtint d'Ollendorfî qu'il éditât de moi quelques poèmes anciens et nouveaux qui parurent en une plaquette couleur de rose. Il fallut et la fortune de Chassériau et l'autorité de Pierre Loti pour me faire accepter par le lecteur
préposé à la lecture des manuscrits, un nommé Pierre Valdagne qui, ayant pris connaissance de mon œuvre, laissa pendre sa cigarette au bout d'une moue dédaigneuse. Contraint et forcé par ses patrons d'en passer par la volonté de mes protecteurs, il avait choisi, sans doute pour me brimer, cette couverture rose où était reproduite une sorte de vignette comme on en voit sur les feuilles de papier timbré. Elle représentait une dame assise qui, d'une main, soutenait son front accablé de science, et, de l'autre, pointait son compas sur une mappemonde. Elle aurait pu être la femme de Victor Considérant. Bien que je ne sois point amateur de curiosités, je pleure aujourd'hui cette illustration du comique le plus achevé, que je demandai humblement à Pierre Valdagne de faire sauter.
Cette publication me valut d'entrevoir Pierre Loti, à Biarritz, chez Arthur
Chassériau. Aujourd'hui que j'ai renoncé à toute ambition, parce que ma voie ne saurait plus être décemment celle du maquis officiel, et parce que je n'ai besoin du suffrage d'aucune célébrité, je renouvelle au plus émouvant des écrivains l'admiration que je lui marquais déjà en mes vingt-cinq ans dans la préface de la plaquette que fit tirer Crackanthorpe à Orthez.
Pierre Loti pouvait avoir quarantequatre ans à l'époque où nous en sommes. Je l'ai vu cette seule fois, mais son image demeure bien vivante dans mon souvenir. Comme il parlait fort peu, j'ai retenu ses moindres phrases. A table, il ne dit rien sinon qu'il désirait lui-même faire un point à l'uniforme qu'il allait revêtir pour la soirée que l'on donnait en l'honneur de la reine Nathalie de Serbie et de son fils Alexandre : une patte s'était détachée. Il me demanda de lui lire un poème de moi où il était
question d'un antique voyageur, poème dont il avait pris connaissance avant son départ pour la Galilée, et qu'il avait retenu. Il donna des ordres pour que le lendemain, au réveil, on lui apportât une tasse de lait pur et un œuf cru. Puis il alla s'habiller. Quand il redescendit vers dix heures, il avait remplacé son complet gris par un uniforme tellement chamarré de décorations que cela n'était plus ridicule du tout. Il avait l'air, tout en noir, la main sur la poignée de son sabre précieux, de l'un de ces guerriers japonais chantés par les Parnassiens et qui ressemblent à des crustacés ornés de pierreries. Son long nez ressortait entre les pommettes peintes et, dans ses yeux ronds et larges, un abîme s'ouvrait sur je ne sais quelle profonde nuit. Ils reflétaient la compassion et la crainte, et faisaient oublier le nuage de fard. Le col roide, il demeurait immobile ou, s'il marchait sur ses hauts talons, c'était
d'une manière mécanique et précipitée.
Il me fit une allusion à sa jeunesse, à sa vie pauvre au temps d'Aziyadé. Un regret lointain, infini, pleurait dans sa voix.
Pour cette soirée mondaine, l'une des quatre ou cinq que j'ai acceptées dans mon existence, on avait mobilisé une dizaine de jeunes gens chatnoiresques, aux Lavallières démesurées, qui projetaient sur un écran, en ombres chinoises, quelques pages de Loti et poèmes de moi. Je distinguais, sur la toile, ma propre silhouette et celle de ma bienaimée à mon bras. J'avais l'air dans cette fantasmagorie, éclairée par un phare, d'un renard mouillé par le gel. Le lendemain, les pauvres organisateurs, dont l'un est devenu un grand artiste, m'avouèrent qu'ils en étaient de leur poche, et ils en voulaient d'autant plus au maître de la maison qu'on les fit luncher à part vers deux heures du
matin. Ils ne se sont jamais doutés que c'est leurs cravates qui leur avaient joué la moitié de ce mauvais tour. Quant à Loti, il repartit après s'être plaint amèrement de ce qu'en France il ne pût continuer à porter le costume de Bédouin qu'il avait vêtu dans le désert et qu'il trouvait fort beau.
Je ne fis pas long feu dans le monde, possédé que j'étais et que je suis par l'amour de la solitude et par cet instinct de la conservation qui m'a toujours guidé. J'ai compris de bonne heure que rien n'est plus néfaste à un jeune homme que les muses de salon qui veulent lui apprendre à décrocher et à raccrocher ses ailes. Je sais des poètes, parmi les plus grands, qui recherchés par elles à cause de leur gloire naissante, puis bientôt quittés, sont morts avec candeur.
A la suite de cette séance amusante et instructive, donnée au bord du lac
Marion qui reflétait mille feux, je ressentis l'impérieux besoin d'aller passer quelques jours auprès du plus rural de mes amis, Charles de Bordeu, à Abos.
Je lui avais été présenté à Orthez, durant l'une de ces crapuleuses courses de vaches que j'ai décrites.
Imaginez-vous un petit homme ressemblant tout à fait à ce personnage que l'on trouve dans les boîtes d'escamoteurs et qui répond, je ne sais pourquoi, au nom de Jean de la Vigne : des cheveux brossés en arrière, un nez rond dans un visage vermeil, les bras croisés comme Napoléon. Pour répondre à mon premier salut, Bordeu enleva son chapeau melon qui, orné d'une plume de bécasse, ressemblait à un couvre-chef italien. Il portait si fièrement la tête qu'il s'en fallait de peu que la moustache en croc, au-dessus du court menton rasé, ne prît la place de la coiffure. Il tenait obliquement, entre le pouce et le
médius, une canne armée. Son accent était solennel. Je l'emmenai chez moi en compagnie d'Emile Pétriat, le membre du Cercle qui ressemblait à don Quichotte. A peine introduit dans ma chambre, Charles de Bordeu, qui semblait avoir avalé Durandal, sonne du cor. Je veux dire qu'après s'être placé debout devant une commode, il me récite quelques pages d'une prose pleine, majestueuse, poétique au possible, rendant le son le plus grave. C'étaient les bonnes feuilles de Maïa.
C'est donc chez ce campagnard de bonne lignée, et qui partageait tous mes goûts, même celui que j'ai toujours eu pour Alfred de Musset dont il récitait les Nuits avec une pompe amusante, que j'allai oublier l'habit rouge d'Alexandre de Serbie. Son vieux petit château à tourelle ne dominait plus maintenant, comme quand j'y pénétrai pour la première fois, la tor-
ride plaine de juillet, mais les bruns labours parsemés de lames de glace, et la girouette était enrouée. Aussi poursuivîmes-nous ensemble au long du gave et de la Baïse les canes-grises et les cols-verts.
Charles de Bordeu est l'un des hommes qui m'a le plus appris à vivre. Il avait connu l'infortune, la misère même, les sollicitudes d'un fils pour la plus malheureuse et la plus aimée des mères. Mais il était resté serein, l'âme inclinée vers je ne sais quelle philosophie optimiste et généreuse. Aujourd'hui il vivait seul, avec deux antiques servantes, dans ce nid à chouettes où souriait au printemps, sous les fenêtres, un arbuste aux rameaux roses et rampants dont j'ignore le nom et que les siècles passés avaient sans doute oublié là. Mes nerfs, quelque peu ébranlés encore, étaient à l'épreuve dans cette ruine.
Mais il y faisait si bon à la tiédeur de
cette amitié de frère aîné, malgré l'averse qui, parfois, traversait la toiture aux ardoises disjointes, et venait me vriller le nombril au milieu de la nuit ! Et ce n'était pas tout : dès l'aurore, s'il faisait beau, j'étais réveillé par le coq des sœurs filandières, les poules venaient picorer dans ma chambre les semences tombées du grenier par les fentes, un pigeon s'introduisait par un châssis dont manquait la vitre. Tout cela me donnait quelques sursauts, de l'humeur noire, mais toujours un soleil intérieur se levait avec Bordeu. La vieille Marie nous servait un lièvre ou des cailles, sinon du confit de canard, le vin rose était gai comme une jeune fille et, en août, je me plongeais dans le torrent, me balançant aux branches souples des aulnes, et je parfaisais ma guérison sans bien m'en rendre compte.
C'est à Bordeu que je dois encore cette grande joie d'avoir fait la connaissance
d'Henri Duparc donl la précieuse amitié n'a jamais décliné pour moi. Le génie le plus limpide de la musique française durant ces dernières années, habitait alors, à huit kilomètres d'Abos, une maison située sur une hauteur d'où l'on embrassait le plus beau des paysages entre cent autres qui, dans cette région privilégiée, enivrent la vue, l'esprit et le cœur. La propriété s'appelait Florence. Elle était sise à Monein. Duparc, dont la nostalgie avait essayé de plusieurs refuges, paraissait avoir trouvé là le bonheur auprès de sa femme, intelligente et attentive. Il y est demeuré plusieurs années, fuyant Paris et la gloire, enveloppé de solitude, tout heureux d'avoir rencontré un ermite de sa sorte dans ce voisin, de race comme lui, qui lui lisait sa prose et qui savait causer. Je fus admis tout de suite dans cette intimité de Duparc qui, dans son cœur, ne me sépare plus de Bordeu. Celui-ci, vil-
lageois magnifique et sans complications, saisissait moins que je ne le faisais les symptômes de ce mal mystérieux dont l'âme de notre illustre ami était atteinte. De ce mal, il n'apparaissait rien à l'extérieur chez ce fort Lorrain aux yeux bleus, au teint rosé, à la forte carrure, et rien ne le révélait non plus dans cette puissante compréhension, dans cet équilibre des facultés critiques, dans ce don de s'exprimer, dans la grâce de l'éclat de rire demeuré juvénil. Il y a ceci : que les sens spirituels, en prenant chez Duparc une importance qu'ils n'acquièrent que chez les mystiques, ont peu à peu affaibli les sens matériels sans que rien chez ceux-ci indique une lésion .C'est au moment que le regard de Duparc s'est recouvert d'une ombre qu'il a peint, soi-disant en amateur, des toiles d'une telle clarté que je n'en sais pas de plus angéliques. Il ne les voyait pas en les composant. Et, pour ce qui
est de l'harmonie, s'il s'est tu en ces derniers temps, c'est que l'ancien petit garçon que Franck prenait à part pour lui jouer les Béatitudes, passé maître à son tour, a entendu de telles voix dans les Cieux qu'il a jugé impossible et vain de les rendre.
Quelque souffrance qu'il ressentît quand je l'approchais à Monein, il s'efforçait de n'en pas ennuyer ses amis et, si on lançait quelque trait dont on pût s'égayer, surprenante était sa jovialité. Il était catholique, et saint homme pardessus le marché. Mais il n'était point de ces bilieux collets-montés, de ces dévots constipés qui représentent notre religion comme une école d'ennui, de marasme et de pharisaïsme. J'ai mangé chez lui des jambons moulés, aux fines herbes, qu'il découpait savamment et qui étaient de pures merveilles, arrosés de vins les plus délicats. Duparc parlait avec tendresse des amis dont il demeu-
rait éloigné parce qu'ils habitaient Paris, des Henry Lerolle, des Ernest Chausson, des Vincent d'Indy et des Charles Bordes. Ces deux derniers le vinrent voir à Monein où l'on faisait une musique de sourd dans la sémillante compagnie de Francis Planté. Dès que l'auteur de la Vie antérieure nommait Franck, sa voix prenait un ton de vénération filiale. Il contait sur son maître bien des anecdotes, toutes empreintes de joie, d'humilité, de pauvreté, plus touchantes les unes que les autres ; et sur Wagner aussi, mais dans un autre esprit ; et sur Villiers de l'Isle-Adam auquel il avait prêté quelque argent à Bayreuth, et qui l'avait accosté, deux ans après, pour lui dire qu'il ne pouvait, hélas ! le lui rendre, mais qu'il n'oubliait point ce bienfait.
Heureux moments du passé ! Nous prenions, Bordeu et moi, par la route qui partageait un bosquet dont l'odeur,
jamais nous n'avons su pourquoi, était de bois de rose ; nous arrivions d'assez bon matin chez notre commun ami qui nous tendait les mains dans ce clair cabinet d'étude où s'alignaient sur la cheminée tous les calibres et je pense tous les timbres des clarines pyrénéennes.
La gaieté de Duparc était stimulée par les faits et gestes que je lui rapportais d'un de mes amis, ancien condisciple de Bordeu, nommé Christian Cherfils, d'un grand cœur, d'une intelligence et d'un savoir universels, mais d'une excentricité encore supérieure à toutes ces qualités. Il était, alors comme aujourd'hui, à la recherche d'une religion, et cette science que j'ai dit qu'il possédait, lui en favorisait le changement : lorsque je lui fus présenté à Pau, dans cette villa Saint- Hubert encombrée et ornée de tableaux du plus haut goût, lui-même en a peint de délicieux, Christian Cherfils cultivait le confucia-
nisme. Bel homme, fort distingué de manières, assez anglais de type, il taillait alors sa barbe blonde de telle façon qu'elle avait l'air faite de filaments de bambou, et qu'elle prenait cette forme de yatagan habituelle aux philosophes chinois de l'antiquité. Il ne s'exprimait qu'en souriant, par sentences, en élevant les bras en arc de cercle, les index en crochet au niveau de ses tempes. A table, il plaçait en face de lui une statue du fameux législateur du Céleste Empire, découpait sa viande en long, et non pas en large, et déclarait par exemple à sa belle-mère qu'il fallait inaugurer le culte de la beauté en coiffant les gens chauves avec des carapaces de tortues. La pauvre femme enrageait fort, d'autant plus qu'il ne souffrait pas qu'on tînt jamais son paradoxe pour une plaisanterie. Quelques mois après, je le retrouvais disciple de Swedenborg. Il voyait partout le paradis sur la terre,
et ne pouvait pourtant me cacher son impatience de se rendre promptement à Paris afin d'y être présenté à un groupe de swedenborgiens dont un correspondant lui avait révélé l'existence.
Il part pour la capitale, entre en rapports avec la secte en question. On l'invite aux suprêmes joies qui consistaient à s'en aller manger du saucisson, le dimanche matin, le derrière dans l'herbe humide. Ce délicat eut vite soupe du régime, lui qui ne souffrait pas qu'un turbot mort franchît le seuil de sa cuisine. Il se rejeta alors du côté d'Auguste Comte, rêva l'utilisation de la société tout entière, voulut employer les aveugles à faire de la musique dans la chambre des jeunes mariés. Après quelques déceptions philosophiques, Cherfils se tourna vers Bertrand, dont je connais la délicieuse petite-fille, et pensa que l'on pourrait fonder un culte avec les découvertes mathématiques de l'illustre sa-
vant. Celui-ci voulut le dissuader, ce qui n'alla point sans discussions fort véhémentes de part et d'autre. Un jour enfin, du plus loin qu'il me vit venir, Christian Cherfils me cria : « J'ai collé Bertrand ! »
Avec de telles histoires je distrayais Duparc.
Nos agréables réunions à Monein prirent fin. Duparc pensa qu'un autre climat lui serait plus favorable et, durant quelques années, il se fixa sur le bord du lac de Genève. Là, il jetait du pain aux mouettes, plaintives comme sa muse.
Ensuite, il erra. Il vit aujourd'hui dans la plus banale des petites villes où tous l'ignorent.
Son départ nous fut un grand vide, et le chasseur que je suis demanda encore une fois à la campagne, non point l'oubli d'une personne chère, mais, au contraire, de la lui rendre aussi présente que possible par la solitude évocatrice d'amis.
L'automne m'accueillit de nouveau,
et, avec une passion que l'âge n'a pas émoussée, je traquai la bécasse. De novembre à mars, grâce à cet oiseau charmant, j'ai absorbé par tous les pores la brume, la pluie, la neige et le soleil. En écrivant ceci, je ressens la lourdeur à mes pieds des terres argileuses, et le frisson qui me saisit lorsque, ayant pris mal mon élan, ou retenu par une ronce, je chute au milieu d'un ruisseau. Je vois les espaces de lumière que le taillis laisse filtrer, Flore sur une lisière moussue, les lacets qu'elle décrit, son arrêt brusque. Le doigt sur la détente, j'attends le départ du gibier. Mais celui-ci fuit plus loin sans se lever, et la chienne le suit longuement, prudemment, et s'immobilise à nouveau. Ici, il y a un pied de petit-houx avec des baies de corail, là un aulne fraîchement taillé, plus loin un petit marécage. Et soudain, à mes pieds, la bécasse ! Elle s'est enlevée,
j'entends le frappement si particulier de ses ailes dans l'air, j'épaule, j'hésite un moment, mon point de mire va et vient à cause des branches qui gênent le tir, puis je profite d'une lacune, et j'entends la détonation, suivie de la dégringolade de ce bouquet de feuilles mortes que Flore me rapporte aussitôt.
C'est au cœur du mois d'avril 1895 que je fus envahi. Je ne peux trouver que ce mot pour exprimer ce que je voudrais dire. Une explosion simultanée de toutes mes puissances lyriques se produisit en moi. Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de ce souffle dont une aile violente semblait me frapper, et dont mon poème Un Jour est né.
Toutes les fontaines, tous les ruisseaux, tous les angélus, toutes les clarines chantèrent dans mon âme, des lilas fleuris s'y épaissirent jusqu'à faire la nuit, des étoiles s'y levèrent, puis pâlirent, laissant l'aube en pleurs lui succéder, et le plein midi bleu s'y étala. Au milieu des mois-
sons spirituelles, la fiancée, qui est et qui n'est pas, venait de surgir dans un parfum d'eau pure et dans une ardente innocence.
Un Jour fut bientôt édité par Alfred Vallette auquel je rends un juste hommage ici. Bien des œuvres qu'il a publiées blessèrent en moi, à vif, trop souvent, mes croyances les plus sacrées, mes sentiments les plus intimes. Néanmoins, je dois à son intelligence, à sa probité commerciale, à la dignité de ses rapports avec les auteurs, à son goût de l'art, à son affection, à sa générosité, la moitié de ma gloire.
Ce petit événement littéraire, et aussi l'occasion que m'en fournit mon cousin Laurent Deville, me fit entreprendre mon premier voyage à Paris qui ne fut pas suivi de beaucoup d'autres. Je pars donc et j'arrive. Une dédicace d'Henry Bataille sur sa Chambre blanche m'autorisait à l'aller voir. Lui et l'une de ses
amies me reçoivent très aimablement avenue Frochot. Le poète étonne, par ses transformations, le provincial que je suis. A deux heures, il avait l'air d'Hégésippe Moreau se rendant à l'hôpital pour y expirer : chapeau de paille bâillant et déséquilibré, foulard à la François Coppée, vareuse et culbutant dignes de Glatigny, godillots que Verlaine eût désavoués. A quatre heures, il entrait dans la chambre blanche pour en ressortir quelques instants après, coiffé d'un mirobolant haut de forme mil huit cent trente d'où s'échappaient des coques de cheveux à la Musset, vêtu d'un raglan à la Lamartine, d'un pantalon à sous-pieds qui eût rendu jalouse George Sand, ganté comme Barbey d'Aurevilly, et faisant voltiger la badine du comte d'Orsay. Nous nous quittâmes le soir dans les meilleurs termes, mais, le lendemain, il refusa de me recevoir et, le surlendemain, lui et moi avions cinq ou
six duels en perspective : lui avec moi ; son ami de Bermingham avec lui; X...
avec M. de Bermingham ; M. de Bermingham avec le directeur d'un théâtre ; et, par ricochet, moi encore avec M. de Bermingham, en outre.
Trente ans après, Paris est toujours le même : on s'y amuse, on s'y dispute, et Ton ne s'y bat pas. Je regrette que Bataille ait suivi la carrière dramatique.
C'était un poète, mais il aurait dû vivre à Castelnaudary ou à Moux, comme moi à Orthez ou à Hasparren.
J'eus le plaisir, durant ce bref séjour à la capitale, d'assister, à Saint-Philippe du Roule, au mariage d'Henri de Régnier avec Mlle Marie de Hérédia. J'ouvrais tout grands les yeux, mais pas tant que l'auteur des Trophées qui les avait comme deux pruneaux des îles.
Sa fille répandait un grand charme exotique, tout enveloppée d'une spirale de vieilles dentelles, dont on eût dit d'un
flot se dressant sur la mer Caraïbe. Albert Samain était venu prendre place à mon côté, non loin de Vallette, et il me nommait les gens de la noce. D'emblée, j'avais deviné l'époux, si différent du témoin Brunetière qui, avec son cordon de binocle passé derrière l'oreille, son habit qui le gênait, avait l'air d'un professeur de seconde obligé de couronner son plus mauvais élève. Henri de Régnier venait de publier Tel quen songe, l'un des livres les plus colorés de la langue française, suite de vitraux que seul il pouvait peindre aussi royalement. Je vis Georges Rodenbach, sa pâle tête encadrée d'une brume de cheveux blonds qui semblait s'évaporer au-dessus des yeux d'un bleu de glace, et la figure solide et nourrie de Francis Vielé-Griffin. Ceux-là étaient les planètes de la cérémonie, entre d'autres planètes et parmi des soleils que je ne connaissais pas. Et il y avait aussi de fulgurantes comètes
dans ce monde où l'Académie ne donnait pas toute seule. Mais on voyait, par contre, des jeunes aux mollets flageolants, aux longs cheveux, qui se faisaient remarquer par quelque étrangeté dans le costume, et qui semblaient porter, sous leurs fronts de vieillards prématurés, d'innombrables sonnets.
Combien me fussé-je senti perdu, au milieu de cet univers infiniment varié, si je n'avais eu, pour me rassurer, la bonne face de Vallette et celle si douce de Samain qui n'eussent point juré avec la physionomie générale du Cercle d'Orthez !
J'avais vu Samain longuement, la veille au soir, au café, dans la compagnie de son ami Raymond Bonheur. Tous deux, que je ne connaissais point jusqu'alors, ayant su que j'étais de passage à Paris, s'étaient efforcés de me joindre, parce qu'il avaient découvert sur les quais la plaquette éditée par Ollendorfï, et, ensemble, ils s'étaient épris de mes vers.
L'auteur du Jardin de Vinfante avait l'air d'un de ces beaux hérons que j'ai vus se poser au bord du gave et qui ont, dans les mouvements de leur cou et de leurs membres grêles, une flexible élégance. Il était humble et fier. Le cher ami qui l'accompagnait était digne de lui. Raymond Bonheur était un de ces délicieux vieux garçons, que Paris seul connaît, ou a connus, sceptiques vis-àvis de l'amour quand ils en parlent, tout faits d'esprit de finesse, de discrète ironie, de retenue, mais au fond sentimentaux comme des cœurs de trottins. Ils sont avertis de tout, jugent avec un bon sens aiguisé des situations les plus spécieuses, demeurent artistes dans l'ordinaire de la vie à laquelle ils s'adaptent continuellement, sans jamais détonner, que ce soit sous la glycine de Paul de Kock ou sous les lustres des Nucingen.
Il a écrit la musique d'Un Jour, et bien d'autres pages encore dont les plus
difficiles de ses confrères ne parlent qu'avec vénération, et, peut-être, un peu trop à voix basse. Pourquoi? C'est que Raymond Bonheur, avec ses yeux bleus en boule de loto, son nez souvent gelé, sa barbe de maryland, est affligé de la plus grande tare, que l'époque actuelle ne saurait tolérer de crainte que la contagion ne s'étendît et ne la gagnât : le respect de soi-même. Il a été l'ami fraternel de Samain comme il l'a été d'Eugène Carrière, et je suis fier qu'il soit le mien.
Je fis, dans ce même voyage, la connaissance de Marcel Schwob. Je déjeunai chez lui en compagnie de Marguerite Moreno à qui il me présenta. Elle était une élégie longue et souple. Lui avait cette pâleur d'ouate dont il vivait entouré, continuellement sous le couteau des chirurgiens ; sa voix était la plus mélodieuse que j'aie entendue. Son savoir était extraordinaire. Mais il avait
ce don exquis de se mettre à votre portée.
Ma fugue à Paris me procura de dormir trente heures de suite, excepté, m'a assuré ma mère, qu'entre deux gémissements j'ai avalé une côtelette que l'on déposa sur mon oreiller. Mais, peu après ce bienfaisant sommeil, l'air vif me fouetta, je repris mon train habituel et mon fusil, et gagnai les bas-fonds désolés de Saint-Boès. Le chasseur de petite ville adopte volontiers, pour quartier général de ses exploits, la partie de la campagne qui lui permet de se montrer le moins possible dans la rue. Notre vieille baraque était située à l'ouest de la ville, et c'est vers l'ouest surtout que je portais mes pas. Errer des jours entiers par ces déserts qui s'étendent vers la lande, telle était ma joie profonde et sauvage. Et si, par hasard, je rencontrais âme qui vive dans ces quartiers solitaires, que l'on dit traversés par
l'ancien lit de l'Adour, et receler des nappes de pétrole, je ne l'oubliais jamais. C'est ainsi que, venant d'abattre une sauvagine, je liai connaissance avec un paysan digne de l'anthologie grecque.
Il se nommait Caûgt, était âgé de quatrevingts ans, élevait de beaux coqs et soignait toutes ses infirmités en buvant de l'eau de son sucrée.
Au mois de mars 1896, je reçus la lettre d'une personne qui m'invitait à la suivre en Algérie où elle avait rendezvous avec le jeune ménage André Gide.
Nous embarquâmes par un beau temps ; nous fûmes à Algerquelques heures après, et, le surlendemain, à Biskra. Je n'avais jusque-là jamais vu André Gide, mais j'ai dit qu'il s'était comporté envers moi, lors de l'édition d'Un Jour, de la manière la plus amicale et la plus délicate.
Quelques heurts de caractères, peu graves d'ailleurs, s'étant élevés entre mon compagnon de route et moi, très
vite après notre arrivée à Touggourt, je la laissai avec ses deux amis et je poursuivis seul mon voyage.
M' étant donc séparé à Touggourt de ceux qui devaient être mes guides, je remontai vers le nord par la même voie que j'avais prise pour en descendre. Je revis plusieurs fois le phénomène observé à l'aller, auquel on donne le nom de mirage.
Lorsque j'étais petit garçon, je me représentais le mirage comme une vision dans le désert, due à la fièvre ardente du voyageur. Celui-ci tombait accablé sur le sable tandis que son dromadaire considérait d'un œil morne l'horizon où lui aussi entrevoyait peut-être des cascades neigeuses qui ne le désaltéraient pas, hélas ! Depuis longtemps asséchées, les outres pendaient aux flancs de la bête. On n'avait plus qu'à attendre la mort.
Je dus en rabattre de cette jolie
explication des magazines. Que nous veulent tous ces savants? Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu que je me crusse en proie à ce merveilleux délire, et d'en avoir guéri par un privilège tout spécial qui m'eût permis de vous en dépeindre les fantasmagories? Mais on me dissuada en me parlant de réfraction et d'angle d'incidence. Et j'ai dû faire semblant d'admettre, pour ne point passer pour un Touareg, que cette mer dont les dentelles venaient se déchirer à mes pieds, en se brisant sur des roches qui me rappelaient celles de Biarritz, ces voiles latines inclinées et frémissantes, ces Bagdads et ces Mossouls aériennes, ces palmiers d'une noirceur brutale, n'étaient que le reflet de choses et de lieux réels, mais si lointains que l'on ignore leur situation. Je rengainai ma quinine et me tins pour satisfait.
L'attelage qui m'emportait à travers
les sables étant parvenu à un relais vers midi, je m'apprêtais à déjeuner de quelques vivres tirés d'un panier, lorsque vint me solliciter de le suivre, et de prendre chez lui mon repas, un colon qui élevait des autruches. Comme j'hésitais, par discrétion, à accepter son offre : « Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit-il, quelle joie nous donnent les très rares voyageurs qui passent par cette oasis, quand ils consentent à venir s'asseoir à notre table de famille. Ma résidence est à huit cents mètres. Voici mon cabriolet. Je vous promets de vous ramener ici dans deux heures pour que vous puissiez reprendre votre courrier. »
La demeure de mon amphitryon était réduite au strict nécessaire, mais d'une propreté parfaite. Il me marqua son regret de ne pouvoir me servir d'un plat dont j'aurais eu l'aubaine la veille : un œuf d'autruche que l'on avait dû uti-
liser pour l'alimentation, un serviteur maladroit l'ayant légèrement fendu.
Ce craquelage n'avait pas empêché que l'on ne l'eût mangé à la coque. A cette fin, l'aïeule avait taillé des mouillettes d'un demi-mètre que les membres de la famille avaient alternativement plongées dans l'énorme et blanche sphère, jusqu'à ce qu'albumen et vitellus fussent épuisés. Je regrettai d'être arrivé un jour trop tard pour prendre part à ce sport culinaire. On me servit surtout des conserves.
Avant de me reconduire : « Venez, me dit mon hôte, que je vous montre notre bibliothèque simplifiée mais instructive. » Et, tout à côté de la salle de bains, il me montra, sur des rayons de bois d'eucalyptus, d'assez nombreux ouvrages de même format. « C'est, me dit-il, toute la collection des Annales politiques et littéraires. Elle nous tient au courant de tout ce qui se passe dans notre France que nous n'avons pas revue depuis douze
ans. Il y a là-bas de bons écrivains, mais aucun ne peut y faire avec Francisque Sarcey. »
Sur ces paroles, je pris congé de l'aimable famille et regagnai le plein désert... ABiskra, je fis la connaissance d'un vénérable colon, fort pittoresque, mille fois plus intéressant que l'éleveur d'autruches. Il avait nom M. Colombo. Il habitait une maison qui n'était au dehors qu'un pan de chaux éclatante rongée par l'ombre violette et gaie des bougainvilléas. M. Colombo m'introduisit dans son comptoir sans quitter son chapeau de panama sous lequel, tandis qu'il parlait, montait et descendait sa barbe blanche. Le seul ornement, au mur du bureau, était une carte démesurée représentant des sondages effectués dans le Sahara. M. Colombo allait sous peu gagner le Souf pour y faire un essai de culture : celle du coton égyptien. M. Colombo en avait, à ce moment, contre le
conseil municipal de Biskra qui, par ses manœuvres, desséchait les séguias et empêchait ainsi la belle venue des dattiers. M. Colombo me dit avoir reçu la visite d'André Gide avant que celui-ci partît pour Touggourt. M. Colombo me dit éprouver la plus vive sympathie pour ce jeune Français qui avait acheté un lopin de terre en Algérie pour pouvoir partager la douleur des propriétaires.
Je l'ai vu, ajoutait M. Colombo, pleurer dans mon comptoir parce que le niveau de l'eau baissait. Il a failli interpeller le maire.
Me souvenant aujourd'hui de cette lointaine conversation avec M. Colombo, je songe que c'est peut-être pour bafouer la partie coupable du conseil municipal biskri, que, dans l'une de ses plus belles proses, Gide a cité la ruisselante expression de Virgile :
Sat prata biberunt.
Je remontai vers El-Kantara pour gagner Constantine. Jamais de ma vie mon corps n'avait ressenti un tel besoin d'eau. J'étais comme les palmiers de M. Colombo. Le Sahara m'avait sursaturé de sa cendre, de son sel magnésique. Ma barbe, à force de sécheresse, je n'osais plus la caresser. Je craignais qu'elle ne fût devenue friable comme l'on dit de celle des momies prêtes à retourner en poussière. Dès que je fus dans la belle cité qui surplombe le Rummel, je me précipitai chez un épicier à qui j'achetai une livre de savon de Marseille et, à corps perdu, dans une baignoire.
Je la vidai et la remplis quatre fois, m'y ébrouant comme un phoque. Mes ablutions terminées, je passai chez le coiffeur et, de chez le coiffeur, à l'hôtel où je m'apprêtai pour dîner. Comme j'entrais à la salle à manger : « Où puis-je me placer? » demandai-je? — « Vous vous trompez », me dit le monsieur en
habit noir que j'avais pris pour un serveur. Et il ajouta : « C'est égal ! Je me croyais plus distingué ! »
Je me trouvai assis à table auprès d'un voyageur de commerce assez confortable qui me répéta quatre ou cinq fois : « Je fais le chapeau, excepté le chapeau, » Je me demandai ce que signifiait une formule aussi extraordinaire. Nous allâmes au café ensemble.
Là il reprit sa phrase : « Je fais le chapeau excepté le chapeau. » — Qu'appelez-vous, lui demandai-je, un chapeau sans chapeau? » Il me répondit : « Les plumes et les rubans. »
Je rembarquai. La traversée fut très mauvaise. Je reconnus sur le pont du bateau M. de Tréverret, de la Faculté de Bordeaux, le même qui m'avait gratifié d'un zéro à l'oral de mon baccalauréat parce que j'avais ignoré la donnée de Vert-Vert. Comme il était professeur d'anglais, on le chargeait du français
qu'il savait comme l'anglais. Dix ans ne l'avaient point changé. Les mêmes favoris grisonnants lui donnaient l'air de nager parce que le vent, comme eût fait l'eau, les balayait en arrière. Il lisait un livre cartonné, en tenant la tête si haut, et le livre, que je ne pus m'empêcher de lui demander la raison d'une attitude aussi singulière. Il me répondit du bout de ses lèvres minces, qu'un sien collègue lui avait appris que, pour échapper au mal de mer, il n'est qu'un moyen : distraire son esprit par la lecture, tout en se promenant dans le sens du tangage, et en regardant de temps à autre l'extrémité du mât. Je l'interrogeai sur l'œuvre qui le passionnait ainsi. A bras tendu, il me tendit l'opuscule. Je lus ce titre : Vert-Vert.
Le seul résultat sensible de mon voyage en Algérie fut que j'en revins avec les yeux bleus, ce qui fit pousser des exclamations à ma mère et à ma sœur quand
elles me virent descendre de la diligence à Estang, pays de mon beau-frère. Il ne fallut pas moins de six mois pour que le ciel du Sahara consentît à me délivrer de ses myosotis.
Une rime à ces fleurs charmantes naît tout naturellement dans mon esprit, appelle un charmant village des environs d'Orthez : Gastétis. Je m'y rendais souvent chez des amis, les Raymond- Barbey, qui possédaient la propriété la plus estivale qu'il m'ait été donné de parcourir. En juillet, c'était, au-dessus des froments mûrs et des bois d'ombre, une vaste aspiration du ciel bleu. Je m'étonne que les savants, qui étudient le va-et-vient de la mer, n'aient pas de moyens d'investigation pour nous donner la loi de ce souffle invisible de l'été dont l'homme aux sens affinés ressent les fluctuations heureuses. A Castétis, il semblait que, par instants, la vie des champs demeurât élevée dans la
chaleur comme une vague arrivée à son point culminant, qui va s'épandre. On eût dit d'un archet suspendu dans l'immense symphonie. Et la cigale même, durant quelques secondes, semblait plongée dans la mort. Le ruisseau qui traversait le parc était bourré de myosotis, et le promeneur retrouvait avec délices, le long des berges, adoucie et réfléchie, l'incandescente lumière que son regard ne pouvait fixer longuement au-dessus de lui. J'ai passé avec les amis qui me recevaient là, et avec ceux qui y étaient conviés, des jours charmants. J'y ai vu de longues et souples jeunes filles cueillir des fleurs et jouer aux grâces. Leurs yeux sous les charmilles, bleus ou noirs, luisaient comme des scarabées sur des roses roses ou d'un blanc mat. Oh ! Comme il a neigé sur nous depuis lors ! Mais voilà ce qu'on ne dit pas, ce qu'on n'a jamais dit, ce que l'on n'ose pas dire, encore que chacun le
pense : « J'étais si jeune que je ne le savais pas. » Vieille société de province, je t'aime malgré tes faibles, je t'aime pour le fond chrétien de tes femmes, pour ces pudeurs qu'elles savent garder et qui les gardent. Aux débauchés que parfois nous étions, elles offraient je ne sais quoi d'indéfinissable qui commande le respect et que connaissent tous les fils de famille : ce quelque chose dans la lumière du front et dans le pli droit de la robe.
Tant d'attentions des uns et des autres pour moi, et dans un milieu si choisi, m'apprivoisaient peu à peu. Je sais que la plupart de ceux qui me connaissent prétendent qu'en grattant un peu mon enveloppe on découvre un sauvage. Il se peut, mais un sauvage qui aime que dans ses bois on vienne de temps à autre le couronner de jacinthes ou de roses. N'est-ce pas une pensée de La Rochefoucauld, celle-ci :
que le dédain que l'on a de certains éloges n'est que le secret désir d'en recevoir de plus délicats?
Si je me plaisais à Castétis, je trouvais aussi beaucoup d'agrément au domaine d'Orion, situé d'un tout autre côté, dont le paysage était moins doux, mais plus grandiose. Des jeunes femmes charmantes l'habitaient tout au moins durant les grandes vacances, dont l'une avait épousé le peintre Ernest Bordes.
Celle-ci, je l'avais connue jeune fille, avec des boucles sur le dos, gracieuse comme une branche de saule, montant de beaux chevaux pour traverser les bois. Sa famille était marquante dans ce pays qui n'a guère de titres nobiliaires, mais qui possède souvent mieux, et de plus loin. J'aimais à rencontrer, dans leur vaste maison, tous les membres de cette famille béarnaise autour de l'aïeule imposante et bonne, souriante et grave, qui gardait le foyer toute l'année. Les
uns revenaient de lointains voyages, les autres tout simplement de Paris dont ils me rapportaient les échos plus ou moins atténués. Parmi ceux-ci, le professeur Paul Reclus qui s'était allié à cette aristocratique famille, malgré son soidisant mépris des castes. Au demeurant, c'était un mandarin très raffiné qui avait l'éclat et le caractère incisif d'un bistouri, la minceur aussi. J'ai rarement entendu mieux causer. Lorsqu'il n'enfourchait pas un dada, comme l'affaire Dreyfus par exemple, sa voix d'une inflexion mélodieuse, la propriété des termes, l'élégance de son tour d'esprit séduisaient : moins en profondeur qu'en surface. On m'a trop affirmé, pour que j'en doute, qu'il fut de tout temps un apôtre de la libre pensée, doublé du plus irréductible des sectaires. Mais, dans aucune circonstance, et même à cette époque où mon indifférence religieuse ne laissait point prévoir mon évolution, pas un mot
ne lui échappa devant moi qui eût pu seulement chatouiller un catholique.
Bien mieux, peu de temps avant sa mort, il me rendit visite à Orthez dans la même baraque où son père, pasteur d'une église archi-réformée, s'était fait tailler le costume dont j'ai parlé qui lui permît d'attendre dignement la fin du monde.
Il me dit alors tout le respect qu'il portait à ma religion et que, malgré l'impitoyable direction qu'avait reçue son enfance, il n'avait jamais pu se déprendre d'une sorte d'attirance pour le catholicisme le plus aigu. Et il était vrai qu'en me faisant cette profession de foi il ressemblait, tout de noir vêtu, énergique et onctueux en même temps, à quelque membre de la Compagnie.
Son ami Brissaud, que je rencontrais souvent à Orion où il était reçu comme un fils, était bien différent. Son matérialisme avait une forme plus rude, et son physique aussi. Cette tête rejetée
fréquemment en arrière, cette expression tantôt gouailleuse, tantôt attentive, jamais alarmée, étaient pour rassurer.
Les cheveux tiraient sur le bronze foncé, les yeux sur un châtain de velours. La bouche très fine sous la moustache en brosse attendait dans un sourire que le malade angoissé eût énuméré ses troubles. J'ai été bien des .fois témoin de ce phénomène : que des personnes de ma connaissance, elles étaient nombreuses, qui venaient le consulter durant ses villégiatures à Orion, s'en retournaient guéries, sans ordonnance. Son regard semblait épouser les symptômes décrits, les réduire à rien. On a dit de certains grands docteurs qu'ils ne croyaient pas à la médecine, je me demande si Brissaud croyait aux maladies sinon comme à des bénéfices de la nature, comme à des incidents très normaux dont la cause le plus souvent résiderait dans une habitude de la pensée, habitude qu'il
faut détruire par la confiance. J'ai vu un homme, miné depuis des mois par un mal qu'il pensait mortel, se relever soudain, et d'une manière durable, parce que Brissaud, après l'avoir entendu et ausculté, lui ordonna en riant de boire du vin de Porto. J'ai connu une dame qui se croyait au dernier degré d'une affection de la moelle, son entourage la voyait depuis six mois immobile et souffrant à crier, on étendait de la paille devant chez elle pour éviter à ses nerfs le bruit des voitures ; elle ne parlait plus, semblait ne plus entendre. Brissaud vient, et lui intime l'ordre de prendre, le soir même, le train pour Paris et qu'elle ne manque point, le lendemain, d'aller à l'Opéra. Toutes prescriptions qu'elle accomplit aussitôt, et sans la moindre difficulté.
Eh bien ! ce même Brissaud, dans son particulier, était le plus faible des hommes quand il s'agissait de sa propre
santé. Et il fallait que quelqu'un jouât auprès de lui le même rôle qu'il jouait auprès de ceux qui le consultaient.
Cette personne était sa femme qui usait d'ailleurs de la même méthode qu'il employait pour ses clients. Elle lui donnait un bâton de réglisse à sucer en lui disant que là était le salut. Et il était guéri. Mais il est venu pour lui, prématurément, hélas! le jour, cruel aux siens et à ses amis, où la puissance de l'homme sur l'homme est vaine.
C'était la grande amitié qui, depuis leur adolescence, liait Reclus à Brissaud qui ramenait ce dernier périodiquement à Orion. Orion ! Quel nom chantant et étoile ! Du haut de la pelouse en pente, la vue n'avait pas un heurt jusqu'à l'immense chaîne déployée à l'horizon. Là, c'était le radieux balancement de la neige et de l'azur. Et, du seuil de la maison jusqu'à la montagne, les champs et les bois se succédaient si nombreux, et avec une
telle harmonie, que non seulement de saison en saison, mais de jour en jour et d'heure en heure, on observait leurs variations comme on suit celles de la mer.
Orion est situé dans la région de Sauveterre-de-Bé$rn, à quelques kilomètres de Rivehaute où j'allais de temps à autre me livrer à une chasse plus mouvementée que celle qui me retenait d'habitude. Je dis plus mouvementée, mais bien qu'il s'agisse du sanglier, il n'est pas, quand on veut s'y livrer en conscience, de sport cynégétique exigeant plus d'effort musculaire que la bécasse. Au sanglier, il y a des embusqués. Peu soucieux d'arpenter les collines à travers les ajoncs épineux qui vous lacèrent les cuisses, et de pénétrer dans les fourrés dont les ronces vous caressent le visage et le dos des mains, ils vont se poster. Et « se poster » signifie, pour eux, muser jusqu'au moment où
le cornet d'un vrai chasseur leur annonce la mort de la bête. Alors, à pas lents, ils rejoignent les membres actifs et, comme s'ils eussent été là quand on l'a tirée, ils fournissent des détails.
« Oui, disent-ils, c'est bien. On avait cerné le bosquet, mais on n'avait pas observé que, de tel côté, le solitaire avait une issue qu'il s'agissait de surveiller en tenant le haut du sentier. » Ils flattent les chiens, palpent le sanglier, supputent le nombre de chevrotines qu'il a dû recevoir. Et, à la fin, escortant le brancard où il est garrotté, ils déclarent aux curés, aux paysans et aux gardes-barrières qui le regardent passer : « Il ne pèse pas moins de cent cinquante kilos, nous l'avons tué à midi. » La chasse à la bécasse ne souffre point de ces mouches du coche. L'effort qu'il faut se donner se mesure à la volonté même du fusil. « Celui qui ne va pas à la bécasse, me disait un braconnier, la
bécasse ne va pas à lui. » Et il revient bredouille s'il a trop ménagé son temps, son adresse et son corps ; tandis qu'à la poursuite du cochon sauvage, on peut faire encore de la politique opportuniste. Le seul avantage que j'accorde au gibier à poil, c'est qu'il vous fait partir avant l'aube, comme nous faisions avec mon cousin Laurent Deville et son petit équipage. C'est un rare moment que la fin de la nuit. L'aurore hésite comme le chant des oiseaux.
Et le vol lourd des pauvres petits nocturnes s'entend seul dans les halliers et fait que le chasseur grelottant, encore un peu endormi, étreint brusquement de la main l'acier de son arme.
Ces quelques visites à des parents ou amis ne me retenaient jamais longtemps loin d'Orthez. La joie que j'éprouvais à le retrouver tenait d'abord à cette intimité dans laquelle ma mère et
moi nous vivions, intimité encore accrue si possible par ma vocation littéraire qu'elle n'a jamais contrariée. Quel poète en pourrait dire autant? Je la sentais distante pour les sourires discrets de la petite ville qui commençait de lire sur mon compte, dans les journaux et revues que le Cercle recevait, les aménités que n'ont jamais cessé de me prodiguer la plupart des gazetiers. A cinquante-trois ans, je me demande encore, avec beaucoup d'indulgence pour eux, à quoi leur a servi de déverser sur moi tant de bile. Ils doivent être bien inofîensifs, puisque leur acharnement qui dure encore, et s'est multiplié, n'a rien pu contre un auteur qui n'avait rien pour se défendre d'eux, et qui a triomphé quand même, si triompher c'est d'être beaucoup aimé. Nous fûmes donc, ma mère et moi, toujours extrêmement réservés quant aux petits bourgeois qui eussent voulu nous poser
des questions sur tel ou tel article acerbe me concernant. Et nous demeurions aussi fuyants si quelque voix un peu notoire s'élevait publiquement en ma faveur.
Nous avions une certaine manière qui nous est restée vis-à-vis de ceux que Mallarmé appelait des« intrus », de détourner brusquement, et avec un sourire, la conversation. L'un de mes autres motifs de joie à réintégrer Orthez était la constatation de l'immense bienfait que je lui devais : mon existence, moi qui, huit ans auparavant, n'aurais point parié huit mois sur elle. La petite ville avec son odeur de tan, ses types souvent vulgaires mais en général pondérés, les quelques relations pleines d'agrément qu'elle me permettait dans les environs ou à Pau, la chasse qu'elle me favorisait, la poésie qu'elle m'inspirait, un peu malgré elle, me conservait et me fortifiait. J'en prenais de plus en plus
conscience, et voici quel était mon humble point de repère :
Un petit clerc, nommé Jean, qui pouvait bien avoir quinze ans lorsque je le rencontrai dans l'étude où je me rendais parfois en 1889, avait pris, dès lors, l'habitude de m'apporter chez moi ses vœux au premier janvier. Je lui confiais quelques cartes de visite à distribuer en ville. Et, le soir; il venait me rendre compte de sa facile mission, recevoir ses étrennes et boire un verre de vin blanc en ma compagnie. Et je me disais à chaque fois : c'est la deuxième, c'est la troisième, c'est la quatrième année, et cœtera, que je trinque avec ce pauvre bougre. Il est extraordinaire que cela dure. Et les premier janvier se sont multipliés, longtemps, jusqu'au jour où l'humble garçon n'est plus revenu. Dans l'étroit taudis où il élevait des goujons pour les vendre aux pêcheurs de brochets, il a rendu son âme à Dieu.
Je nomme François Coppée parmi ceux qui dirent quelque bien de moi dans le monde officiel où tant de méfiance a toujours régné à mon endroit. Je venais de faire sa connaissance, à Pau, sur ce même boulevard où il avait suspendu, à l'époque triomphale de ses débuts, aux bras de dames élégantes, cette mélancolie de malade que l'on exigeait alors des poètes. Il avait heureusement survécu pour nous donner ces touchantes œuvres : les Humbles et les Intimités pour lesquelles j'ai un goût aussi vif que je l'ai peu prononcé pour ses odes grandiloquentes et son théâtre, le Passant mis à part. Les parnassiens et les symbolistes ont été injustes pour lui. Quant à moi, je me réclame de son école qui ne pense pas que les manifestations les plus pauvres de la vie soient les moins élevées et les moins dignes d'être chantées. Vingt-six années s'étaient écoulées depuis ses premiers succès, dont mon aïeul et ma
mère m'avaient entretenu. Et le fragile malade aux cheveux longs, au profil italien, que m'avait révélé une petite édition de Lemerre, je le voyais maintenant renforci, la crinière aussi abondante. Il était coiffé d'un de ces horribles chapeaux, dits Cronstadt, réduction du haut de forme, que les cochers alpins ont conservés. Son pardessus très ample, très imposant, visait à la solennité, d'autant plus qu'une rosette énorme y rimait avec une autre rosette, aussi énorme, fixée à la boutonnière de la jaquette. Le goût qu'il avait de fréquenter les cabotins pour en rire l'avait réduit à l'état de l'un d'eux, au physique bien entendu. Le vieux garçon abandonné se trouvait peint dans ses chaussettes qui, au-dessus de bottines à élastiques, ressemblaient à des cols d'extravagants perroquets. Il se croyait obligé, par instants, de prendre une sorte d'éloquence déclamatoire qui sentait son Odéon et qui se
terminait souvent par cette formule :
« Et puis, je m'en fous ! » Mais cela n'était que l'extérieur, un extérieur qui paraissait un peu trop lorsqu'il se trouvait en contact avec des matuvus, ou avec le populo qui déclamait en se frappant le cœur la Grève des forgerons ou la Bénédiction. Parfois, la tête en arrière, il paraissait absorbé profondément, et l'on devinait qu'il ne pensait alors à rien, sinon vaguement à lui-même, et encore ! J'ai observé chez plusieurs hommes célèbres une attitude analogue, chez Maurice Barrés par exemple. C'est une manière qu'ils ont de se reposer.
Mais Barrés, malgré l'apparence absolument contraire, se livre beaucoup plus que ne faisait Coppée. Celui-ci, comme tout poète, se réservait, donnait beaucoup le change. Et ses quolibets, ses concettis, ses histoires de péteurs mêlés aux Lundis de Sainte-Beuve, ses cris d'orfraie, ses cancans sur Mirbeau, n'étaient que
pour masquer une belle intelligence, bien française et bien saine, une forte instruction, une sensibilité délicieuse, une âme chrétienne éprise des petites gens. Il fréquentait beaucoup, à Pau, Eugène Carrière avec lequel je me liai d'une forte et durable affection. Coppée ne revint plus à Pau après l'opération qu'il y subit, et la sinistre affaire Dreyfus sépara ces deux hommes aux cœurs également bons et sincères. Mais la suite m'a montré que si Carrière avait plus de génie, Coppée avait plus de bon sens.
Carrière hiverna plusieurs fois à Pau à cause de la santé de sa femme. Nous nous vîmes beaucoup. Il avait pris tant de goût pour Orthez, que, peu avant sa mort, il me témoignait du désir de venir s'y installer. Si diffuse que fût sa conversation, tout encombrée de répétitions pénibles, d'innombrables « n'est-ce pas? », tout enveloppée d'une gangue
L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE 22i
dont il fallait attendre patiemment la désagrégation, d'un brouillard pareil à celui de sa peinture qui ne laisse que peu à peu transparaître la clarté souveraine d'une face, je ne me lassais pas de la déchiffrer et de la soutenir. Sur les sentiers d'Orthez, ce ne furent jamais de ces bavardages d'atelier, de ces cancans de salons littéraires qui reviennent, hélas ! si fréquemment dans la conversation des artistes parisiens. Mon goût pour l'histoire naturelle trouvait son compte avec ce prince de l'analogie. Il voyait grand, trop grand sans doute, mais quel pionnier de la nature dont il découvrait, en botanique par exemple, des lois qu'il adaptait à ses dessins ! Habile, avec cela, jusqu'à profiter de l'indécision de son verbe lorsqu'une interrogation philosophique le serrait de trop près. Mais aussi le type du maître antique, depuis son visage aux méplats saillants et lumineux, ces cheveux de métal, ces yeux d'azur
voilés par les paupières, ce nez qui rimait avec l'ironie de la lèvre fine, cette moustache à la Van Dick, jusqu'à cet amour sacré de l'ombre dont la gloire même ne le dégoûta point, où il aimait férocement ses enfants auxquels, du bout de sa fourchette, il présentait des bouchées.
En 1897, ma mère et moi quittâmes la vieille baraque où, durant neuf ans, nous avions passé des jours assez paisibles. La dernière visite que nous y reçûmes fut la plus touchante. Albert Samain profita d'un prix que l'Académie venait de lui attribuer pour venir me voir à Orthez. Il était accompagné de Raymond Bonheur. Je leur lus la Mort du poète que j'avais écrite, peu de semaines auparavant, à Assat. Les deux amis se reprirent un peu chez moi, mais un crochet qu'ils avaient fait en Espagne, pour assister à des courses de taureaux, faillit leur être fatal. On a beau
être l'auteur du Jardin de V infante, il faut, pour assister à ces boucheries, à ces éventrements de chevaux recousus, un estomac de muletier. Samain et Bonheur manquèrent rendre l'âme. Ils n'eurent point la bonne idée d'en agir comme Pierre Loti qui raconte, dans l'une de ses plus jolies pages, qu'il détournait les yeux, dès qu'il voyait une mule en danger, pour les reporter sur la rose jaune qu'une fille placée non loin de lui avait piquée dans ses cheveux.
Le mois de janvier 1898 nous éprouva, ma mère et moi. Mon grand-père Bellot et mon oncle mexicain rendirent, à peu de jours d'intervalle, leurs âmes à Dieu. J'ai parlé de l'un et de l'autre aussi bien que j'ai su. L'un représentait la France romantique. Il avait vu Hugo, Musset, George Sand et Mimi Pinson. L'autre avait appartenu, dans le vieux nou-
veau monde, à la race des derniers conquistadors.
Sans doute tenais-je de l'un, ressemblais-] e à l'autre. Car, au moment même où le sentiment du premier et l'ardeur du second me manquaient, je les retrouvais en moi-même.
Une nouvelle muse m'attisait de son souffle, le plus doux et le plus violent que j'aie connu. Il ne sied pas qu'ici je m'étende ni que, dans mon souvenir, je retienne davantage l'écho des carillons des mules dans la neige, ni celui, assourdi, de paroles telles que je ne sais plus lequel des deux les prononça. Il y a d'ailleurs, depuis tant d'années, entre elle et moi, une tombe battue des pluies, une tombe abandonnée qui ne reçoit pas même une prière. Quel songe de fin d'été ! Quel réveil dans l'hiver !
Tout disparut dans cet embrasement, excepté, au-dessus de la trouble fumée,
la grave et chaste figure, dressée comme un reproche, de la Bordelaise. Celleci était catholique. Celle-là était d'un sang israélite. L'une sagement suivait l'office, et le pâle ovale de son visage épousait l'arc de sa vieille paroisse.
L'autre avait rejeté, ainsi que des voiles prêts à s'envoler à la moindre brise, les dogmes. L'une était une vierge sage et l'autre était une vierge folle. J'ai vu l'une mesurer l'huile de sa lampe, au déclin du jour, pour éclairer sa tâche austère. J'ai vu l'autre, en proie au fou rire, laisser sa torche s'éteindre, et elle ne la remplaçait pas dans la nuit. L'une avait la bouche silencieuse et mince, l'autre parlante et charnue. L'une jamais ne m'a dit : « Je vous aime », car c'était un fruit défendu. L'autre, alors même qu'elle se taisait, j'entendais gronder en elle l'aveu comme une flamme. L'une habitait un quartier gris et calme.
L'autre m'accompagnait, malgré la bour-
rasque, dans la montagne où chacun de nos pas était mortel. L'une est restée. L'autre est partie. L'une n'a pas de nom, comme les anges inconnus. Et l'autre s'appela Mamore.