‹ L'amour médecinChapitre 16 sur 19 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LVCINDE, LYSETTE, iSGANARELLE, CLITANDRE.

LYSETTE.

Enez, Monsieur, voilà vne chaise auprès d'elle. Allons, laissez-les-là tous deux.

Pourquoy? ie veux demeurer-là.

Vous mocquez-vous? Il faut s esloigner, vn Médecin a cent choses à demander, qu'il n'est pas honneste quVn homme entende.

CLITANDRE

Parlant à Lucinde à part.

Ah, Madame, que le rauissement

où ie me trouue est grand! et que ie

sçay peu par où vous commencer

mon discours. Tant que ie ne vous

ay parlé que des yeux, i'avois, ce me

sembloit, cent choses à vous dire : et

maintenant que i'ay la liberté de vous

parler de la façon que ie souhaittois,

ie demeure interdit : et la grande

ioye où ie suis, estouffe toutes mes

paroles.

LVCINDE.

le puis vous dire la mesme chose, et ie sens comme vous des mouuemens de ioye, qui m'empeschent de pouuoir parler.

Ah, Madame î que ie serois heu-

Comédie. j5

reux ! s'il estoit vray que vous sentissiez tout ce que ie sens, et qu'il me fust permis de iuger de vostre âme par la mienne. Mais, Madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à qui ie doiue la pensée de cet heureux stratagème, qui me fait ioùir de vostre présence?

LVCINDE.

Si vous ne m'en deuez pas la pensée, vous nïestes redeuable, au moins d'en auoir approuué la proposition auec beaucoup de joye.

SGANARELLE, a Lysau.

Il me semble qu'il luy parle de bien prés.

LYSETTE, à Sganarelle.

C'est qu'il obserue sa physionomie, et tous les traits de son visage.

CLITANDRE, à Lucinde.

Serez- vous constante, Madame, dans ces bontez que vous me tesmoignez?

LVCINDE.

Mais vous, serez-vous ferme dans les resolutions que vous auez montrées?

Ah! Madame, jusqu'à la mort. le n'ay point de plus forte enuie que d'estre à vous, et ie vais le faire paroistre dans ce que vous m'allez voir faire.

SGANARELLE

Hé bien, nostre malade, elle me semble vn peu plus gaye.

CLITANDRE

C'est que Tay desià fait agir sur

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elle vn de ces remèdes, que mon art m'enseigne. Comme l'Esprit a grand empire sur le corps , et que c'est de luy bien souuent que procèdent les maladies, ma coustume est de courir à guérir les esprits auant que de venir au corps. Tay donc obserué ses regards, les traits de son visage, et les lignes de ses deux mains : et par la science que le Ciel m'a donnée, i'ay reconnu que c'estoit de l'esprit qu'elle estoit malade,, et que tout son mal ne venoit que dVne imagination déréglée, dVn désir depraué de vouloir estre mariée. Pour moy, ie ne voy rien de plus extrauagant et de plus ridicule, que cette enuie qu'on a du mariage.

SGANARELLE

Voilà vn habile homme !

Et i'ay eu, et auray pour luy, toute ma vie, vne auersion effroyable.

SGANARELLE

Voilà vn grand Médecin.

CLITANDRE

Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que i'ay veu en elle de l'aliénation d'esprit : et mesme, qu'il y auoit du péril à ne luy pas donner vn prompt secours ; ie I'ay prise par son foible, et luy ay dit que Testais venu icy pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a changé, son teint s'est esclaircy, ses yeux se sont animez; et si vous voulez pour quelques iours l'entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle

Comédie. 79

est.

SGANARELLE

Oùy da, ie le veux bien.

CLITANDRE

Apres nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de cette fantaisie.

SGANARELLE

Oùy, cela est le mieux du monde.

Hé bien, ma fille, voila Monsieur qui a enuie de t'espouser, et ie lui ay dit que ie le voulois bien.

LVCINDE.

Helas, est-il possible?

SGANARELLE

Oûy.

LVCINDE.

Mais, tout de bon?

SGANARELLE

Oûy, oùy.

LVCINDE.

Quoy, vous estes dans les sentimens d estre mon mary?

CLITANDRE

Oûy, Madame.

LVCINDE.

Et mon père y consent?

SGANARELLE

Oùy ma fille.

LVCINDE.

Ah, que ie suis heureuse, si cela est véritable !

CLITANDRE

N'en doutez point, Madame, ce n'est pas d'aujourd'huy que ie vous

aime, et que ie brûle de me voir vostre mary, ie ne suis venu ici que pour cela : et si vous voulez que ie vous dise nettement les choses comme elles sont, cet habit nest quVn pur prétexte inuenté,et ie n'ay fait le Médecin que pour rn approcher de vous, et obtenir ce que ie souhaitte.

LVCINDE.

Cest me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible autant que ie puis.

SGANARELLE

Oh! la folle! oh! la folle! oh! la folle !

LVCINDE.

Vous voulez donc bien, mon père, me donner Monsieur, pour espoux?

SGANARELLE

Oûy, ça donne-moy ta main.

Donnez-moy vn peu aussi la vostre pour voir.

CLITANDRE

Mais, Monsieur...

SGANARELLE

S'estouffant de rire.

Non, non, c'est pour pour lui

contenter l'esprit. Touchez-là. Voila qui est fait.

CLITANDRE

Acceptez pour gage de ma foy cet anneau que ie vous donne. C'est vn anneau constellé, qui guérit les esgaremens d'esprit.

LVCINDE.

Faisons donc le contract, afin que rien n'y manque.

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CLITANDRE

Hélas , ie le veux bien, Madame.

narelle.

le vais faire monter l'homme qui A ssa

escrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un Notaire.

SGANARELLE

Fort bien.

CLITANDRE

Hola, faites monter le Notaire que i'ay amené auec moy.

LVC1NDE.

Quoy, vous auiez amené vn Notaire ?

Oûy, Madame.

LVCINDE.

l'en suis rauie.

SGANARELLE

Oh la folle! oh la folle!

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