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L'amour ou la mort

Un salon avec deux portes latérales. — Une table au milieu. — A droite un balcon donnant sur un parc. — Marthe entre par la porte de gauche et vient à celle de droite, en suivant avec anxiété les pas de quelqu’un qui s’éloigne.

Ils vont se tuer. Tout homme amoureux Est un fou qu’il faut tenir à la chaîne.

Bien des assassins sont moins dangereux Que ces combattants, sans témoins, par haine.

(Elle lit un papier qui se trouve sur la table.)

Le rôle est prévu. De cette façon,

Le code sera sot comme un homme ivre :

— « Que jamais ma mort n’éveille un soupçon : Je meurs parce que je suis las de vivre. » —

CAMPOAMOR

Que l’un ou l’autre tombe, il le faut, c’est dicté.

Ivan ou mon mari, le sort en est jeté !

Et je suis impuissante... Ils se battront quand même, Que je me tue ou non : cette guerre suprême Convient, seule, aux jaloux. Ma raison se débat,

Je dois attendre en paix la fin de ce combat.

Pourquoi le ciel a-t-il choisi, besogne infâme !

Le moule des martyrs pour façonner mon âme?

Au calme je demande en vain une leçon,

Je me sens prise hélas! d’un éternel frisson ;

Et la sueur qui perle à ma tempe blessée,

Y monte, tour à tour, ou brûlante, ou glacée.

l’amour ou la mort

VIon mari ! quel talent déployait le félon }our cacher à mes yeux ses lettres véritables !

’our me prouver pu’ Ivan, las d’un amour trop long, Tait l’époux d’une autre, il inventait des fables.

.t je pourrais, après cet acte criminel, ermettre qu’un tel homme, à mon foyer, s’asseie ? e feu prenne plutôt à ce toit paternel, pus lequel je suis née! Ou bien, soit, qu’il essaie! pand je pense au moyen dont ce faux confident 2 servit pour tromper ma passion naïve, déchire les mots qui sifflent sous ma dent, a poitrine est en feu, ma gorge est sans salive.

CAMPOAMOR

Ivan! Mon pauvre Ivan! Tu vins, Croyant me trouver libre encore,

Le cœur joyeux, plein d’espoirs vains, Tenir un serment qui t’honore.

Nous ne devons plus nous revoir.

Mieux vaut mourir, sombre phalène, S’il ne m’est pas permis d’avoir,

Pour vivre, un peu de ton haleine !

l’amour ou la mort

(Elle regarde dans le parc.)

Sv ‘ N-

2rsonne dans le parc. Si ces sanglants apprêts urent longtemps encor, je meurs. Bien, Marthe, après ? 2quel de ces deux mots passe en première ligne ? amour ou le devoir? Que veux-tu donc, indigne? b que je veux? Tromper mes heures de tourment, ul, mon cœur, tu connais mes vœux en ce moment... nsi qu’on jette au feu les branches émondées,

L voudrais, de ma tête, arracher les idées.

■est tou. Pour me venger du honteux pilori uquel tu m’as traînée, ô perfide mari !

] voue un tel amour à l’amant que tu railles, Ml ne saurait tenir dans toutes mes entrailles.

CAMP0AM0R

Hélas ! depuis le triste jour Où, l’homme fourbe, par amour, Me jura que le mariage M’avait pris Ivan, sans partage.

Je n’ai pas su trouver l’oubli.

Le cœur froid, le corps affaibli, Fidèle au mal que je supporte, J’ai vécu, là, comme une morte.

Et cependant, sur mon chemin, Je voulais, de l’amour humain, Extraire la divine essence.

O souveraine jouissance !

Malgré tous mes efforts, jamais Je n’atteignis tes hauts sommets.

(S’approchant du balcon.)

p voici. Son amour lui tourne encor la tête.

! dis il était fou, maintenant il est bête, i ir pitié, s’il succombe... il mourra pardonné, il vit, à mon mépris, il sera condamné, vec quel air joyeux à la lutte il s’apprête ! di peur en le voyant, et lui, que je maltraite, aime tant qu’il savoure, ô mets délicieux ! j: g°ût fade des pleurs qui coulent de mes yeux, va, las de ruser et de vomir sa bile, tuer, ou mourir, en duelliste habile, û monstre, dont la chair est en rébellion,

1 pour moi qui le hais, les ardeurs d’un lion.

CAMPOAMOR

Ivan vient à son tour. Ivan, désir unique

De mes jours les meilleurs ! Quand le sort ironique

Me permet de le voir, mon regard fasciné,

Sur le sien, malgré moi, se fixe, enraciné.

Le ciel sait bien, Ivan, que je suis son épouse, Parce que je t’aimais et que j’étais jalouse.

Un instant de dépit vaut-il l’éternité?

Il ne voudrait pas croire à ma sincérité S’il apprenait ici que l’amour dont je l’aime,

Du plus ardent brasier, dépasse l’ardeur même. L’œil sur son adversaire, inébranlable et fort,

Il se croise les bras pour défier la mort.

Il est là, dirait-on, pour narguer l’homme, en face, Qui mit entre nous deux toute une mer de glace.

l’amour ou la mort

ia terre a des odeurs d’incendie, au printemps, e quitte cet endroit parce que Pair me brûle.

3n respire aujourd’hui du venin qui circule, e vois sans regarder, sans écouter, j’entends.

vu moment décisif, devrais-je m’éloigner ? ourrai-je empêcher que le mal ne s’effectue, a rivalité meurt, mais il faut qu’on la tue. pu l’amour, ou la mort : c’est le prix à gagner.

CAMPOAMOR

(On entend un coup de feu dans le parc.)

O meurtre ! Qu’a-t-ii fait d’un être sans défense ? .

Le voyant désarmé, les bras croisés, songeur,

Pour l’assassiner mieux, le lâche a pris l’avance. Haineuse, je voudrais pousser un cri vengeur!

Mais ma rage est si grande, et ma gorge si pleine Qu’elle ôte, en l’étreignant, ses forces à ma voix !

Rien ne peut égaler ma colère et ma peine.

Mon Dieu ! Qui l’eût pensé ? Qui m’eût dit autrefois, Que l’homme, devenu le meilleur de mon âme, Tomberait aujourd’hui sur le sable foulé &

Par ma mère, au temps où vivait la noble femme ? J’étouffe. Mon suprême espoir s’est envolé,

Et mes illusions, conquises une à une,

l’amour ou la mort

Me quittent cent par cent, lasses d’être en faisceau. Combien j’ai désiré, dans ma sombre infortune,

De voir l’amour fait chair, couché dans un berceau! Qu’ai-je entendu ? Sa voix. C’est le vent qui m’apporte De son cœur épuisé le dernier battement...

Je ne suis qu’une oreille, et je me sens plus forte,

Pour écouter ici l’adieu de mon amant !

Sa voix, c’était la sienne ! Oh ! je ne suis pas folle, Puisqu’il vient jusqu’à moi, comme je l’espérais,

Un zéphyr qui me dit en passant : « Mon idole. »

Je pleure, enfin! Merci, mon Dieu! Que je souffrais! Quelle clarté s’élève et pourquoi, devant elle,

■Mon esprit inquiet se trouve-t-il jeté?

(Elle s’agenouille.)

: C’est son âme qui monte au ciel à tire-d’aile.

Ij.van ! Ivan! Adieu! jusqu’à l’éternité!

CAMPOAMOR

Que cette porte s’ouvre et tu meurs à l’instant.

Ivan assassiné, tais-toi donc, imprudent,

Car, tombant comme lui, les gens sauraient peut-être Que, de ton sang épais, la boue, un jour dut naître. Ouvrir? Me taire? Oui-dà. J’entends. Tu ne veux pas Que je t’appelle traître en ce drame où tes pas Débutant par la honte ont fini par le crime.

Monstre! Et je cacherais la rage qui m’anime? Maintenant que la mort approche, il ne me faut Que six pieds de terrain et ton mépris en haut.

Ce qui soulagç un peu ma barbare torture,

C’est que je sens aussi se briser ta nature.

— Ouvre, dis-tu, sinon, je te frappe à mon tour? — * Être morte avec lui ! Quel beau rêve d’amour !

La porte peut céder, barricade rendue,

}e ne serai plus là, moi, la femme vendue.

Où je vais? Assassin! Ton cœur rempli de fiel,

Ne devine-t-il pas que je cours vers le ciel ?

Je vais rejoindre Ivan, morte ou vive, sur l’heure ! Nous allons nous unir où la vie est meilleure!

(La porte cède. Marthe se jette par le balcon.)

Imprimé cht\ <À. Ldnièt 14, rue Séguier, Paris.

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