‹ L'amour prodigue [par] René MaizeroyChapitre 28 sur 31 · FEU L A MO LU I · texte numérisé non relu

FEU L A MO LU I

— Le marquis Hugues de Fonlrailles qui eut tant de duels, de passions et de passionnettes et qui fit perdre la tête à la petite princesse de Glèves... Je le croyais parti depuis longtemps pour l'autre monde...

— Il s'était contenté de disparaître, de se terrer sans retour, au fm fond de la Tunisie, dans une villa solitaire, perdue sous les palmes et les roses, qui lui venait d'un de ses oncles. . . Cela après trois échecs successifs, véritablement humiliants et pénibles pour un don Juan de son envergure qui n'avait jamais rencontré de rebelles... Trois tentatives déplorables d'oii il s'était relevé meurtri, désenchanté, vieilli, doutant de soi-même, sentant qu'il datait, que les snobineltes nouvelles se fichaient de ses prétentions, le cataloguaient dans le rayon des antiquailles, se refusaient obstinément à l'adopter comme éducateur, à profiter, en des leçons particulières, de son expérience subtile et raffinée. . . le désastre après quoi il ne vous reste qu'à battre en retraite, qu'à abdiquer... Songez qu'il n'avait vécu jusque-là que pour aimer et être aimé, qu'il avait eu les aventures les plus folles... Vous citiez à l'instant le cas de la princesse Gi-

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sèle de Clèves... Voici l'épisode le plus joli de ce roman qui se termina par un procès de scandale et de haine...

— Le revers de la médaille !

— Jaloux, quinteux, averti par des lettres anonymes, confit en piété, le prince Tiburce avait jugé bon d'arracher l'infidèle à ce Paris corrompu oii elle parvenait si aisément à éluder sa surveillance et à le tromper, de la séparer des amies trop heureuses de lui servir de complices... Depuis des semaines et des semaines, l'infortunée se languissait de désir, se cristallisait au fond d'un de ces vieux châteaux moroses 011 l'on croirait que l'ennui coule, goutte à goutte, par les fissures des plafonds, désespérait de revoir l'ami délicieux et effréné qui l'avait conquise et embrasée à jamais... Elle s'étiolait... Elle maudissait son destin amer, sa servitude cruelle... Elle se claustrait dans sa chambre, désâmée, inerte, abattue... Pour bien lui prouver qu'il était décidé à habiter maintenant durant toute l'année l'aire ancestrale, le prince avait entrepris d'importantes réparations, abandonné aux maçons et aux peintres le corps de bâtiment qu'il occupait avec sa prisonnière. . .

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Des échafaudages, des câbles à nœuds, des échelles s'accrochèrent aux murs épais... Or, un après-midi que Gisèle bâillait et s'étirait dans un sopha devant la fenêtre ouverte par où, comme un vol de flèches d'or, s'éparpillaient les rayons obliques du soleil couchant, un ouvrier dont la blouse en loques était pleine de taches, dont le visage était comme masqué par une couche de hâle et de plâtre, se pencha au bord de la planche frêle sur quoi il était suspendu dans le vide et grattait de son mieux les pierres moisies.

« — Bonjour, toil » murmura-t-il d'un accent allègre.

(( La princesse tressaillit, croyant rêver, reconnaissant la voix de Fontrailles.

« — J'en avais assez d'être privé de tes baisers, chuchota-t-il de nouveau, je me suis fait embaucher parmi ces ouvriers. »

(( Elle était devenue livide, frissonnait d'épouvante et d'angoisse, n'osait pas prononcer une seule parole... S'il allait, inexpérimenté encore, perdre l'équilibre, tomber, s'écraser dans le fossé si profond !

(( — M'aimes-tu encore.^ reprit-il, câlin.

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(( — Je t'adore, soupira-t-elle,

« — Si l'oiseau s'envolait de sa cage, qu'en dirais-tu? lui proposa-t-il aussi tranquillement que de faire un tour de valse.

(( — Hélas! c'est impossible I gémit-elle.

(( — Impossible n'est pas français, ma chère princesse, » plaisanta-t-il.

« Et il ajouta :

(( — Votre mari me dégoûte superlativement... Il a gagné la revanche... Nous gagnerons la belle et pas plus tard que cette nuit... Un enlèvement. . . et par une échelle de corde. . . N'est-ce pas tout à fait régence.»^ »

(( Et le lendemain le farouche Sganarelle, lorsqu'il vint, selon sa louable habitude, dès le matin, prendre des nouvelles de sa victime, faillit avoir une attaque en voyant que l'alcôve était vide et que parmi les dentelles de l'oreiller, bien en évidence, la fugitive avait épingle ce billet impertinent : (( Adieu, mon cher époux, Vair de la campagne est décidément mauvais pour moi. Je retourne à Paris. Vous m'obligerez en prenant soin des tourterelles que f avais apprivoisées. Le marquis de Fontrailles se rappelle à votre bon souvenir et me prie de vous

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transmettre ses sincères compliments de condoléances. ))

— Une gravure de Moreau le jeune, retouchée par Forain ! » conclut Georges Lagrenaudie en jetant son cigare.

Le Demi-Fou

Pour Charles Millier.

Le Demi-Fou

(( Le corps maigre, tout en angles, ballottait dans un vieil habit noir loué au décrochez-moiça, continua Marc Laurière, dont les yeux songeurs ont vu défiler tant de masques bouffons, superbes et émouvants. Les mains de seigneurie fines, décharnées, diaphanes, ne cessaient de s'agiter, scandaient chaque phrase d'un geste saccadé. Le visage bizarre, douloureux, tourmenté, changeait d'expression, s'illuminait et s'éteignait dans le même instant, se plissait d'innombrables ridules, comme la face de l'eau que gaufre une brusque rafale d'orage, puis souriait, apaisé, se teintait d'ironie, d'orgueil, de dédain, de malice. Le front démesuré, inoubliable, avait l'apparence d'un dôme, couvrait de son ombre les prunelles de cristal d'un

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gris bleuâtre qui tour à tour vous guettaient, agressives, vous narguaient, moqueuses, vous sondaient, obsédantes, devenaient troubles, vagues, de même que des fenêtres qu'embue le brouillard. La sclérotique jaunâtre était striée de fibrilles rouges, donnait l'impression d'une goutte de vase où se tortillent des microbes. Il mangeait gloutonnement et fiévreusement, à la façon d'un voyageur dont les minutes sont comptées et qui a peur de manquer le train, sans essuyer ses moustaches et sa petite barbiche pointue de mousquetaire, éclaboussait de sauce son plastron et son gilet. Il ne cessait de parler que pour vider d'un trait quelque coupe de Champagne. La voix suraiguë, rauque, nasillarde, telle que le son d'une clarinette d'aveugle ou que le hululement d'un oiseau de nuit, dominait les conversations, la rumeur de la ville, puis tombait, s'alentissait, sombrée, alourdie de souffrance, de désenchantement, de lassitude. Mystificateur ou visionnaire, il s'échauffait, se grisait de mots sonores, de paradoxes extravagants, de souvenirs hyperboliques, apostrophait les convives qui l'écoutaient interloqués, inquiets, et se gardaient de le contredire,

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de l'interrompre. L'amphitryon les rassurait du regard, hochait le cou, chuchotait bénévole, tranquille, convaincu : a Je vous ai avertis... (( Ce cher comte est encore légèrement exalté, (( mais qu'est-ce que cela à côté de l'état où il (( était quand on a bien voulu me le confier! » Cet aliéniste échappé d'un conte d'Edgar Poë s'appelait Cornélius Gibson. Imaginez-vous une longue perche de houblonnière sur quoi oscille une tête de charlatan aux rondes lunettes cerclées d'or, au nez crochu, aux lèvres minces et soigneusement rasées qu'étirent dans tous les sens et que déforment des tics nerveux. Il avait acheté au Point-du-Jour une vieille maison du xviii' siècle qu'entouraient de merveilleux jardins, et prétendait y guérir la Folie par je ne sais quel traitement mystérieux de la boîte crânienne. De quinzaine en quinzaine, le dimanche, il réunissait à sa table les parents ou les amis de ses malades, leur exposait sa méthode, leur présentait quelque neurasthénique ou quelque dément dont il se targuait d'avoir éclairci les idées et effacé la fêlure. Le dîner aussi savoureux que si Brillât-Savarin en eût ordonné le menu, les vins dignes d'une cave de chanoine,

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le médicastre plein de faconde aimable, de jovialité communicative, les sujets véridiques vous incitaient à patienter, à espérer, vous leurraient de mirages, vous rendaient d'humeur moins chagrine, moins sombre. Et l'on s'en retournait confiant, illusionné, prêt à subir de nouvelles exigences, à payer, sans les éplucher de tout près, les honoraires que notre spécialiste sans vergogne excellait à majorer. Fermons la parenthèse. Le maître d'hôtel venait de servir un salmis de gelinottes qui ne laissait rien à désirer, et le pensionnaire du docteur Gibson ajoutait maintenant, lyrique somptueux, des chapitres de sa façon à VHistoire naturelle de M. de Buffon. Je l'entends encore comme si cela datait d'hier. C'est la haine millénaire de l'infime mulot contre l'aigle dévastateur et tout-puissant et ses ruses pour s'approcher peu à peu de l'aire oii le rapace replie enfin ses ailes, s'endort, pour s'agripper de ses petites griffes acérées, sournoisement, à la tête plate de l'ennemi. L'aigle furieux, effaré, prend son essor, s'envole par delà les cimes neigeuses des pics, par delà les nuées, dans les solitudes de l'infini, dans les fulgurances du soleil,

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exhale de tragiques clameurs de détresse et de colère. Et le mulot, patiemment, s'acharne contre la dure paroi qui recouvre la cervelle, la ronge, la creuse, la perfore de ses dents menues et pointues comme une vrille jusqu'à ce que sa victime entre en agonie, tournoie, inerte, dans le ciel, s'écrase sur quelque rocher. C'est l'éléphant qui, au printemps, traverse, affolé, la jungle, épouvante la nature de ses barrissements éperdus, écrase sous ses pieds massifs les baobabs, les bananiers, les fougères arborescentes, brise à coups de poitrail et de trompe les lianes enchevêtrées, bondit enveloppé de fleurs et de feuillages comme une idole de pagode. On croirait qu'un invisible aiguillon le harcèle, le meurtrit. Une espèce de gomme suinte de sa peau rugueuse et de ses amples oreilles, embaume l'air brûlant d'acres odeurs magiques. De toutes les ruches éparses dans la forêt inviolée, de tous les creux d'arbres, de toutes les clairières, les abeilles accourent par essaims, suivent cette vague de parfums, se jettent, s'écrasent sur la bête monstrueuse, comme des assoiffés contre la margelle d'un puits. Et dans un frémissement d'or, dans des

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milliers et des milliers d'ailes qui palpitent, qui vibrent, qui le nimbent, qui l'apothéosent, l'éléphant se hâte, se rue vers l'amour, dominateur des êtres et des choses. « Voyez-vous ce tableau?... Voyez-vous ce tableau.»^ crie le demifou en tapant sur la nappe. Ça démolit tout... Hugo... Wagner... les Folies-Bergère... Oui, les bêtes ont des âmes... des âmes comme la mienne, comme la vôtre... Si vous en doutez, vous êtes des imbéciles... Et elles parlent... J'en ai eu la preuve, naguère... C'était chez une de mes grand'tantes qui habitait au fin fond de la Bretagne le plus triste et le plus sinistre des châteaux... Un soir, la vénérable douairière ayant envie d'une infusion de tilleul me dépêche à l'office. . . Je me hâte par des corridors sans fin aux portes closes et hostiles, par des escaliers aux marches branlantes, par des pièces muettes où il semble que quelqu'un se cache, vous attend dans les ténèbres... Me voici soudain en face de la cuisine déserte, silencieuse, où devant des tisons qui craquent, qui s'émiettent en suprêmes étincelles, un chat noir, un chat démesuré, diabolique, rêve, le dos arqué, les paupières capotées... Il se dresse

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sur ses pattes, il s'étire, il écarquille ses yeux d'émeraude pâle, il gratte les cendres... Et il soupire désespérément : a Ahl que je m'en- (( nuiel ;)... Des rires incrédules ont éclaté. Ce cher comte hausse les épaules, fronce les sourcils, s'irrite, grogne : « Croyez-le ou ne le (( croyez pas, cela m'est absolument égal! » Le docteur éluda l'algarade. 11 n'y eut ni verres cassés ni querelles. Une heure après cette petite séance, le hasard voulut que le hâbleur quittât la maison dans le même moment que moi. Il avait la tête lourde et les jambes molles, paraissait incapable de traverser la rue tout seul, de trouver son chemin. Je lui offris charitablement mon bras. Nous fûmes aussitôt les meilleurs amis du monde. « Je vous dois un aveu, (( balbutia-t-il, je n'ai jamais été enfermé... Ce (( Gibson me loue deux fois par mois pour (( jouer à table le rôle de fou à peu près guéri. . . (( Un cachet de cinquante francs et un excellent « dîner... Cela vaut le coup... Et puis c'est si (( amusant de faire marcher tous ces crétins, de « pouvoir crier à mon aise tout ce qui me ((chante là-haut... D'ailleurs, lorsqu'on crève (( de misère, il n'est pas de sots métiers, de

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«méprisable effort... Tout s'ennoblit et se (( transfigure... » Il se tut, puis élevant le ton, plastronnant, défiant d'un regard de flamme d'invisible fantômes, claironna : « Et dire que (( je devrais être roi... oui, monsieur... roi des (( Hellènes... Mais l'empereur Napoléon III (( s'est refusé à reconnaître mes droits... Et je «le comprends... Un Bonaparte aurait fait c( piteuse figure sur le Gotha en face d'un Vil- (( liers de l'Isle-Adam! » Depuis lors, je n'ai jamais revu le génial et malheureux auteur de l'Eve future et d'Akedysseril. ))

Le Poteau

Pour Paul Escudier.

Le Poteau

(( Et puis -je vous demander maintenant, monsieur l'abbé, quel fut l'épisode le plus pénible de votre carrière d'aumônier, alors que vous assistiez à la Roquette les condamnés à mort et que le bourreau chômait moins qu'aujourd'hui? ))

Le vieux prêtre posa lentement son verre à demi plein de blanquette mousseuse sur la table de jardin que marquetaient des ombres délicates de pampres et des gouttes dorées de lumière, se recueillit, le regard perdu dans la splendeur de ce ciel d'octobre limpide et profond, le visage douloureux, les mains tremblantes comme s'il avait tout à coup respiré l'odeur fade du sang parmi les parfums aigus de

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fruits et de fleurs qui émanaient des treilles, des plates-bandes et des charmilles.

De funèbres visions l'assaillaient.

Il frissonnait malgré lui sous sa soutane élimée et luisante, de même qu'en ces aubes tragiques où, pas à pas, tant de fois, il avait suivi de la prison à l'échafaud le coupable qui allait être guillotiné, il s'était efforcé de mettre toute son âme d'ardente foi, de pitié éperdue dans de suprêmes et inutiles paroles de consolation et d'espoir.

Nous nous taisions, angoissés.

Je regrettais déjà d'avoir troublé sa quiétude.

Mais s'étant ressaisi, hochant la tête, l'abbé Evariste Glottes s'écria :

(( Attendez... attendez... C'est tellement loin de moi, tout ça!... Et, péchère! il n'y a pas de doute, je n'ai jamais passé un aussi mauvais moment que lorsqu'il me fallut, coûte que coûte, exécuter la dernière volonté de Julot Chipiron, dit le « Costaud de Ménilmuche »...

Il assura d'un geste brusque sa calotte de velours sur ses cheveux gris que fouettait le vent d'autan, toussota et continua :

(( Ahl certes, le paroissien n'avait pas volé son sobriquet ! . . . Quelle charpente prodigieuse, quels muscles d'acier, quel torse puissant et gonflé de sève, et sur ce corps souple et fort d'hercule forain, sur ce cou qui avait l'apparence d'une colonne inébranlable, quel masque superbe et impérieux de violence farouche, de cruauté téméraire, de vice impulsif, avec des dents blanches de louveteau sous des lèvres charnues qu'écartait et qu'élargissait un sourire de défi, des cheveux bouclés tels que des copeaux de cuivre, et des yeux bleus qui vous déroutaient, des yeux d'enfant tendres et clairs que voilaient de longs cils!... De ma vie, je n'ai vu une aussi belle brute, une pareille machine à séduire et à tuer... Dans la forêt de pierre, mystérieuse et redoutable, qu'est votre Paris, vous n'eussiez pas rencontré, la nuit, de fauve pire que cet homme de proie... Il ne se contentait pas de dépouiller les passants, de cambrioler les logis, il jouait sans trêve du couteau par plaisir, par fanfaronnade, par un besoin de tuerie... Il se glorifiait d'être un assassin... Il cherchait la bataille... Sa fougue et sa fureur étaient égales, qu'il se ruât contre la

police ou contre une bande ennemie... Il était l'épouvante et le fléau des bals-musettes, des rues lointaines de faubourg, des bouges qui entourent les Halles... Quatre agents de la sûreté choisis entre les meilleurs avaient réussi enfin à le capturer dans un hôtel meublé de la rue des Partants où il courait imprudemment l'aventure... Vous pensez si les jurés qu'il injuria et qu'il menaça à la cour d'assises s'empressèrent d'en débarrasser la société, et si le Maréchal, qui ne posait pas, lui, pour l'humanitaire, se garda de le gracier... Je vins à maintes reprises dans la cellule où le Costaud attendait insoucieux, narquois, résolu à crâner, l'heure de l'expiation... J'essayai de l'apprivoiser, de lui rendre mes visites agréables, de capter sa confiance... Je lui apportais des paquets de cigarettes, des bouteilles de vin, de l'armagnac, des cartes, des journaux à images. . . Je ne m'offensais aucunement des grossièretés dont il m'accablait ; je ne me rebutais pas de l'accueil hostile qu'il me faisait; je cherchais insensiblement, quelque ingrate, quelque malaisée que fût la tâche, à réveiller, à émouvoir sa conscience, à attirer vers Celui dont la clémence et

la bonté sont infinies le réfractaire qui ne croyait à rien... La lutte se prolongea, entêtée, upre, de part et d'autre... Cependant je ne me décourageai pas, et je réussis, quoi qu'il en eût, à triompher de ses révoltes, à obtenir gain de cause, à le mettre, à mon égard, presque en confiance... « Les ratichons, les flics et les ren- (( tiers, ça vaut le même prix, ça ne mérite que (( la crève, en gros et en détail, me disait-il de (( sa voix rauque; mais toi, le curé, tu es un (( zig, un vrai et un bon, et je te sors du tas... » La date fatale arriva... La funèbre toilette terminée, on nous laissa seuls ensemble, Chipiron et moi... « Ouvre tes esgourdes au large, (( mon poteau! s'exclama-t-il. On n'a plus que «cinq minutes d'arrêt... La Veuve m'attend « sur la place... Ecoute... Je veux bien de ta (( messe et de ton bon Dieu... Seulement tu « porteras toi-même cette mèche de mes guiches (( et cet as de cœur que j'ai percé d'une flèche à (( ma pauvre petite gonzesse Mélie... Mélie la (( Rouquine... Quand j'ai été paumé, elle perce chait au 33 de la cité des Envierges... Vas-y (( renifler d'abord, et si qu'elle se serait esbi- « gnée, rapport à moi et à Saint-Lago, tu la

(( cueilleras sûrement au Perroquet gri^, un (( bustingue qu'on t'indiquera tout de suite à la (( Chapelle... Et raconte à la môme que le pal- (( pitant a battu pour elle jusqu'à la fin, que le (( Costaud n'a pas flanché pour faire la cul- ((bute... » J'avais assez pratiqué l'argot des voleurs et des assassins pour comprendre la prière in extremis que m'adressait Julot. . . Selon sa promesse, il se confessa et reçut le viatique avant de mourir. . . Sincèrement.^^. , . Je n'oserais l'affirmer et je le souhaite pour lui... Donc, dès le lendemain, me voilà parti à la recherche de cette fille... Vous figurez-vous, mes amis, le dégoût qui m'oppressait, la honte qui me tenaillait, le trouble qui me déprimait tandis que je descendais dans ces bas-fonds inquiétants, que je tâtonnais dans cette boue, que j'interrogeais, timide, écœuré, ces souteneurs et ces mégères qui m'éclataient de rire au nez, qui m'insultaient, qui hululaient : (( Croa I croa ! )) autour de moi, qui semblaient supposer je ne sais quoi d'immonde .►*... Me voyez-vous, le front bas, les joues empourprées, les prunelles vacillantes, pénétrer dans ce garni suspect de boulevard extérieur où se terrait, en effet, la Rouquine,

montant ce calvaire, subissant ces railleries, ces horions?... Ohl je vous assure que j'ai gagné ma part du Paradis, ce jour-là I... Et comme la scène changea soudain lorsque j'eus accompli ma mission, remis la carte symbolique et la boucle de cheveux du Costaud à la malheureuse Mélieî... Avec quel respect, avec quelle vénération elle se jeta en sanglotant à mes genoux, elle couvrit mes doigts de baisers!... Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas ce tableau, ces femmes débraillées, fardées, qui rajustaient pudiquement leurs camisoles, qui s'essuyaient les paupières du revers de leurs manches, ces voyous graves, silencieux, qui s'étaient découverts... Et je dus accepter le saladier de vin qu'ils m'oiTrirent, trinquer avec eux, serrer, une à une, ces larges mains noueuses et velues qui peut-être avaient été meurtrières. . . »

... Des charrettes de vendange nimbées de guêpes et de moucherons cahotaient dans les ornières du chemin...

L'Ivrogne

Pour Emile Hinzelin.

L'Ivrogne

Raidi sur une des hautes chaises du bar, ayant l'air, avec sa boutonnière fleurie d'orchidées, sa cravate blanche, de revenir du club ou de l'Opéra, lord Breadley suçait machinalement, silencieusement, les chalumeaux de paille qui trempaient dans un grand verre, sifflait dès qu'il avait absorbé ainsi jusqu'à la dernière goutte cette mixture de Champagne, d'angostura et de gin.

Le garçon en veste blanche remplaçait alors d'un geste preste le verre vide, et le buveur, comme s'il eût joué une pantomime boufT'onne, parodié quelque marionnette qui refait sans trêve la même grimace, continuait à aspirer de longues gorgées de liquide.

Ce visage de mortel ennui avait la rigidité,

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les teintes crues d'un masque de carnaval, était éclairé comme par deux yeux de cristal verdâtre d'une fixité obsesseuse.

La moustache empoissée, tombante, semblait avoir roussi dans du stout. Et quelque chose d'hallucinant émanait de ce torse tout en angles que moulait un habit d'une coupe impeccable, de ces mains amaigries, momifiées, annelées de bagues merveilleuses et qui tremblaient comme sous des cinglées de bise glaciale, de ces rides profondes qui entaillaient le front, de cette bouche déformée, douloureuse, dont rien ne paraissait pouvoir étancher la soif maladive.

A quelques pas du fantoche muet et si triste, une façon de domestique aux épaules carrées écoutait en bâillant la monotone chanson anglaise qu'un vieux nègre raclait sur le banjo et que des entraîneurs attablés au fond de la salle, devant de larges tranches de viandes saignantes couvertes de picalillis, fredonnaient de leurs voix rauques. Par instants, il regardait la pile de soucoupes qui s'amoncelait auprès de son maître, épiait les oscillations inquiétantes de ce corps démesuré qu'on aurait cru envahi peu à

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peu par un iosurmontable vertige et qui tanguait au rythme écœurant de cette rengaine de minstrel, de même qu'un bateau désemparé.

Et dès que l'ivrogne eut renversé du coude le verre qu'on venait de lui servir, sifflé, tant bien que mal, à deux reprises, il s'empressa de l'aider à descendre de la haute chaise, de le conduire, pas à pas, vers la porte, de le hisser dans l'automobile qui stationnait au bord du trottoir.

Pierre d'Auxillac gouailla :

(( Croyez-vous qu'il s'est assez abreuvé, le croque-mort?... Onze coktails sans entr'acte... S'il a une femme ou une bonne amie, elle doit plutôt chômer ! »

Ce furent des rires.

Jacques Morlaix les arrêta d'un geste pitoyable.

(( Je vous assure, fit-il, que ce malheureux mérite des circonstances atténuantes, et, si vous aviez souffert ce qu'il souffre encore, vous en seriez probablement ou à l'alcool comme lui, ou à la morphine comme Boris Voronéje, Loudéac et tant d'autres victimes d'amour... Lord Breadley possède en Australie je ne sais com-

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bien de mines et de plantations dont les revenus grossissent, chaque année, une fortune déjà fabuleuse... Et vous imagineriez-vous à le voir qu'il est aussi sentimental, aussi romanesque qu'une jeune miss... Le rêve de découvrir un cœur tendre qui comprendrait les anxiétés jalouses de son cœur, qui lui appartiendrait ingénument, éperdument, sans qu'aucune arrièrepensée de lucre ou de proie trouble la quiétude, la joie de la possession, la chimère d'être aimé comme un soldat audacieux ou un pauvre étudiant, n'ont jamais cessé de le poursuivre, de le tourmenter... Il a passé de mains en mains, il a eu des tas de maîtresses, il s'est marié, démarié, remarié, et comme en une montée de calvaire a laissé quelques parcelles de son âme, quelques débris de ses illusions à chaque halte, à chaque pas... Toutes, qu'il les eût ramassées sur le trottoir, dans les coulisses de théâtre, à la sortie des ateliers ou dans le monde, le dupaient, le décevaient... Toutes, il le devinait bientôt avec son instinct aiguisé du mensonge, subissaient, passives ou sourdement révoltées, la force ou l'hypnose de l'argent, lui jouaient la comédie de l'amour, le haïssaient, ne voulaient

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voir en lui que le maître et le millionnaire... Alors, à bout de forces, ne souhaitant plus que de s'anéantir, que de trouver l'oubli au fond des verres, il s'est mis, lui qui était sobre, à boire, à se saouler comme un charretier, il sombre peu à peu dans la folie. . . Cet hercule qui le suit partout, qui est comme son ombre, qui le défend et l'emporte dans ses bras, si l'occasion s'en présente, est un ancien agent de la sûreté... Lord Breadley l'a pris à ses gages parce qu'une nuit, près des Halles, dans une rue douteuse, le policier le sauva... L imprudent, qui rôdait au hasard de bouge en bouge, s'était rué sur un souteneur qui battait une fille en larmes, l'avait d'une poussée violente jeté contre la cloison, et celui-ci, furieux, excité par d'autres voyous, avait tiré le couteau, allait éventrer l'inconnu qu'il prenait pour un rival, lorsque l'agent était accouru avec des camarades de sa trempe, avait mis la bande en déroute... La gigolette pour laquelle, impulsif autant que généreux, notre neurasthénique avait joué au paladin et risqué sa peau était presque une gamine... Quelque apprentie sans défense qui s'est laissé enjôler par le premier qui lui promettait du plaisir et,

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asservie, apeurée, a bientôt déserté le logis familial, roulé dans la boue... Une fleur délicate et frêle comme il en éclôt par hasard au milieu des chardons et des orties sur les talus des fortifs... Des cheveux fauves qui fulguraient de même qu'une gerbe de flamme, des prunelles d'eau limpide qui charrie des parcelles d'or, un petit nez à la parigote, une bouche d'enfant, des lignes de statuette à peine ébauchée... Lord Breadley crut à un avertissement du ciel... Il recueillit cette épave... Il l'emporta ainsi qu'un trésor précieux. . . Il l'entoura de luxe et de bonheur. . . Il s'ingénia à la purifier, à la conquérir, à mériter qu'elle l'adorât, à lui faire un cœur. . . Il pensa qu'elle le dédommagerait au centuple de tout ce qu'il avait enduré, de tout ce qu'il avait souffert... Il eut le mirage du paradis... Il cessa complètement de boire, redevint jeune, confiant, allègre... Mais on n'échappe pas à son destin... Trois mois après cet essai de rédemption, la rouquine réussit à avertir ses « poteaux » et l'apache qui l'avait marquée à son empreinte, les aida de son mieux à cambrioler l'hôtel de « l'Enghche » et, suprême dérision, en guise de P. P. G., avant de disparaître sans

L IVROGNE

retour, dessina avec le diamant de sa bague sur l'une des glaces une grosse poire... Depuis lors, le malheureux se grise de plus en plus. . . »

Le banjo stridait, ironique, comme un rire de vieille fée méchante.

Nous sortîmes du bar.

En Scène

Pour Pierre Frondaie.

En Scène

(( Détrompez-vous, reprit Delphine Harvay, je n'ai renoncé brusquement au théâtre alors que la chance me souriait, que je commençais à devenir l'une des petites idoles éphémères dont s'amuse Paris, ni pour apaiser quelque cœur inquiet et passionné qui souffrait de ne me posséder qu'à demi, de n'avoir que les restes de ce public auquel on donne le meilleur de son âme, ni pour satisfaire quelque jaloux qui s'irritait d'être trop privé de moi, de se heurter à trop d'obstacles, qui redoutait l'artificiel et le mensonge... Je préférais cent fois à l'amour mon métier de comédienne... Je lui eusse tout sacrifié sans hésiter seulement une seconde... J'aurais écarté aussitôt de ma vie l'imprudent qui se fût permis de m'imposer ses conditions,

2l8 EN SCÈNE

de me faire la loi. . . Est-il en effet des sensations plus aiguës, plus délicieuses, plus troublantes que celles qu'on éprouve à la scène?... Est-il un vertige comparable à celui qui vous étreint, qui vous tend les nerfs, qui vous brûle de la nuque aux talons, dès que l'on sent sur soi ces milliers de regards avides et que l'on lance les premières phrases du dialogue .^^... Et cet émoi éperdu, cette divine griserie cependant qu'à une fm d'acte l'on tente le suprême effort, l'on s'emballe et que soudain les mots tombent et vibrent dans un grand silence d'église, les applaudissements éclatent en un bruit de tempête, les spectateurs hostiles ou indifférents se dégèlent, s'enfièvrent, pleurent, clament leur angoisse; ces retours de victoire vers la loge fleurie d'azalées et de lilas comme un reposoir de Fête-Dieu ; ces baisers de joie, ce frisson d'orgueil dont vous secouent jusqu'au fond de l'être le compliment timide et charmant d'un inconnu, les félicitations brutales et ardentes d'un maître I »

Elle s'était accoudée en une attitude de Mnémosyne sur la balustrade de bois que couvraient d'innombrables grappes de roses rouges

ENSCEKE 219

et contemplait l'agonie lente du soleil qui sombrait comme parmi des remous de lave et de feu.

Des souvenirs illuminaient ses yeux glauques et gonflaient sa gorge.

« Vous n'oublierez jamais ces heures-là, s'écria Jean Le Ilarnyl.

— Jamais, mon ami, soupira-t-elle d'un accent douloureux de victime. Et pourtant soyez certain que mon nom ne reparaîtra pas sur les affiches !

— Mais s'il s'agissait comme aujourd'hui d'une bonne œuvre, d'une représentation de circonstance qui ne vous engage à rien, insista Bertrand Desbordes,

— Vous perdez votre temps... J'ai fait définitivement la retraite... Je ne suis et ne veux être qu'une exilée volontaire qui, de jour en jour, se rapproche davantage de la nature, qui cultive des fleurs, au gré du Destin, dans ce pays basque dont la beauté, la douceur, l'harmonie, évoquent l'Hellade antique. . . »

Le vent du large fouettait ses bouclettes brunes aux reflets de cuivre, éparpillait dans l'air des pétales et des feuilles.

Elle se coiffa de l'écharpe légère et souple de gaze safranée qui l'enveloppait.

(( Au reste, continua-t-elle, vous me comprendrez quand je vous aurai raconté l'épisode que voici... J'étais alors au Vaudeville et je jouais l'Essayeuse, cette admirable pièce si poignante, si cruelle, oii, avec sa sensibilité presque maladive, Henry Préfailles mettait aux prises dans un étrange conflit les éternels et instinctifs ennemis, l'Homme aveugle etasservi, qui arrache son bandeau et secoue le joug, et la Séductrice insaisissable, perverse, coquette, qui brave le péril, qui se prête plutôt qu'elle se donne, qui se plaît à saccager inutilement le bonheur d'autrui, à faire le mal pour le mal... J'avais comme adversaire Claude Randon, qui eut tant de bonnes fortunes et se croyait sincèrement l'égal de don Juan... « Lorsqu'il voit une femme sourire et se promettre à un autre que lui, disait-on de ce fat, il se tient à quatre pour ne pas crier : Au voleur I »... Le pauvre garçon s'était juré que je tomberais dans ses bras... L'éclat de rire moqueur, la manière impertinente dont j'accueillis la déclaration le détrompèrent... Ils auraient dû le calmer comme

une douche d'eau froide, ils ne firent au contraire qu'accroître son audace... Je lui renvoyais ses lettres sans les décacheter, je lui tournais le dos, je me refusais à l'écouter à l'instant où il s'approchait de moi... Je l'évitais ostensiblement de même que le pire des fâcheux. . . J'espérais le décourager et qu'il comprendrait, de guerre lasse, l'inutilité de cette poursuite, qu'il lèverait le siège... Nos camarades s'étaient aperçus du manège... Ils marquaient les coups, ils exaspéraient l'acharné de leurs gouailleries... Le malheureux en perdit la tête... Ce qui n'avait été au début qu'une poussée de désir et de gloriole, qu'un béguin passager, se transforma en ardeur farouche, en inéluctable amour... Il souffrait le martyre... Il s'agenouillait, repentant... Il implorait, humble, meurtri... Il m'offrait de m'épouser... Il avait tellement changé au physique et au moral dans ces deux mois d'amertume et de détresse que vous vous seriez figurés qu'un mal mystérieux le rongeait et l'accablait. . . J'eus pitié de lui... Je consentis à le recevoir, un après-midi, après la répétition, je m'évertuai à le rendre raisonnable, à éteindre l'incendie, je

promis de l'amitié... Des jours s'écoulèrent... Il ne revenait pas à la charge, il paraissait calmé, il feignait de plaisanter. . . « Tu vois, me disait-il, j'ai suivi tes conseils, je me suis acheté pour deux sous de sagesse... »

Elle baissa le ton.

(( Un soir, un soir que je me rappellerai autant que je vivrai, nous achevions, lui et moi, la dernière scène du « trois », qui s'élargit, qui monte, violente, terrible, de réplique en réplique, pareille à un orage... Haletant de colère, désespéré, spectral, titubant comme parmi des décombres, il m'avait jeté au visage les lettres révélatrices, m'accusait d'une voix rauque, entrecoupée de sanglots, me criait de me disculper, de mentir... Ses bras maigres s'allongeaient, ses mains se crispaient dans un geste de menace et de meurtre... Et je me faisais toute menue, je fermais les paupières, je balbutiais des prières puériles, j'attendais le choc fatal, ainsi qu'une bête qui se débat entre les crocs d'un piège... Tout à coup, quoi que j'en aie, je m'aperçois que Randon n'écoute plus le souffleur, ne récite plus le texte, qu'il s'est incarné dans cette situation tragique, qu'il

me parle... Sa face se contracte et flambe, ses prunelles chavirent dans la sclérotique, sa bouche se mouille de bave... En démence, il râle : a Tu mériterais que je t'étrangle, que je déchire de mes ongles ta chair de corruption et de péché, que j'en piétine les lambeaux comme un amas de fumier... Mais si tu me jures de m'aimer, si tu acceptes d'être mienne, je serai lâche, je ne te punirai pas... Réponds, réponds vite ! . . . )) Et je lui tiens tête, je maîtrise l'épouvante atroce qui me broie, je prolonge à mon tour le drame, je balbutie, tendre, câline : (( Pardonne-moi... Je t'aime... Je t'appartiens... )) Les yeux dans ses yeux, le fascinant, l'arrêtant, je suis arrivée près d'un portant, j'ai renversé pêle-mêle la table et le fauteuil, je bondis dans les coulisses, je m'enfuis en hurlant aux machinistes : « Arrêtez-le! Arrêtez-le! Il est fou!... )) Ils se ruèrent sur lui et le renversèrent, tandis qu'il hoquetait : « Gueuse ! Gueuse!... )) Vous expliquez-vous maintenant pourquoi j'ai abdiqué sans retour, pourquoi je ne suis plus que l'ombre de moimême. ►^ »

Le bruit du ressac traînait le long des falaises

2a4 EN SCÈNE

du Socoa, ressemblait à une plainte d'adieu. Le ciel rose et mauve s'éteignait comme sous une pluie"de cendres.

Le Rachat

Pour Stéphane Lauzanne.

Le Rachat

(( Avez-vous bien regardé le pape sur celte sorte de reposoir d'où il dominait, de même qu'une idole, la foule ardente et fervente des pèlerins?... Ne vous a-t-il pas semblé que la tiare écrasait sa large figure rougeaude et joviale de vieux curé de campagne, que ses grosses mains, inaptes aux gestes pompeux, son corps alourdi de sédentaire, n'étaient pas à leur place dans ce décor d'orgueil surhumain, parmi ces suisses bigarrés, ces gardes-nobles insolents, ces camériers ostentatoires, ces simarres de pourpre, ces mitres d'or, ces écrans en plumes d'autruche, ces cierges.»^ »

Marc Laubier s'adossa à la balustrade du belvédère qu'illuminait le soleil couchant, et reprit :

« Comme il doit, au fond de l'ame, ce déraciné, déplorer le coup de fortune qui l'éleva si haut, qui le mêle à tant d'intrigues, à tant de luttes, qui le contraignit a se claustrer à perpétuité derrière les murs du Vatican!... Comme il passerait volontiers la main, s'il le pouvait, et s'en irait vite, dans la compagnie de ses sœurs, faire la retraite, goûter la joie de vivre ignoré en quelque modeste villino, sur les bords de la mer Adriatique ! . . . Comme je le plains, si simple, si bénévole, si dépourvu de cautèle et d'ambition, de porter une telle croix !

— Et vous avez raison, mille fois raison, fit le comte Loredano Agnani. Du temps qu'il n'était que le cardinal Sarto, vous l'eussiez pris pour un père au milieu de ses enfants... Chacun le vénérait... Les portes de son palais de Saint-Marc demeuraient ouvertes au large à qui voulait l'implorer, lui narrer ses déboires, ses souffrances, fût-il en haillons et pieds nus, sortît-il de la prison ou de l'hôpital... Charitable, prodigue, il eût mendié pour donner du pain, pour assurer un gîte aux miséreux... Il rêvait la cité future où les hommes s'entr'aideront, où les veuves et les orphelins ne s'angois-

seront plus auprès de l'âtre éteint et de la huche vide, l'église où le majestueux chant grégorien calme et berce les cœurs meurtris... Avant que tout l'univers ne l'appelât « Sa Sainteté», nous l'appelions : « Sa Bonté »... On ferait un livre avec les aventures émouvantes qu'il eut durant son patriarcat. . . Laissez-moi vous raconter celleci... ))

Il se tut un instant, le regard perdu sur la ville éternelle où la coupole de Saint-Pierre scintillait comme un phare, absorbait toute la lumière du ciel.

« Un jour, comme il se levait de table, son cauda taire, en faisant la grimace, lui annonce une paire de fâcheux... Des gens de rien, des loqueteux, le mari et la femme, qui ont l'air de revenir d'un enterrement et se désolent à qui mieux mieux... Et les voilà qui dégoisent tour à tour leur lamentable histoire... Ils vendent des légumes et des fruits dans une petite boutique de la Merceria... Leur fille Carmela était leur joie et leur espoir... Jolie autant que la madone qui est aux Frari. . . Une rose de mai. . . un cœur tendre comme du pain chaud... Les uns et les autres le lui disaient trop... Les mi-

roirs lui donnaient le vertige... Et, a cet âge, qui a la force d'éluder le péché, de résister à la tentation d'aimer.»^.. Un verrier de Murano, un infâme et vil coureur de jupes l'a talonnée à l'heure oii l'on sort des ateliers... Les baisers ont suivi de près les promesses... La colombe imprudente s'est engluée au piège... Les deux vieux s'arrêtaient court, baissaient le ton par instants, s'ingéniaient à ne pas lâcher quelque gros mot trivial, quelque injure grossière, s'évertuaient à ne pas scandaliser le cardinal... Indulgent, attendri, le menton dans la main, il les écoutait patiemment, les encourageait à aller jusqu'au bout comme s'il eût été au confessionnal en face d'un pénitent timide...

(( — Songez, Eminence, sanglota le père, songez que Carmela est le seul enfant qui nous reste des cinq que nous avions, que nous aurions donné notre vie pour que la petite fût heureuse... Donc, elle s'était enfuie, en démence, avec ce larron dont le sang empoisonnerait mon couteau. . . Nous avions pris le deuil, nous ne comptions plus avoir jamais des nouvelles de l'ingrate, quand, ce matin, un gamin m'a remis cette lettre... une lettre de la pove-

relia... Oui, Éminence, c'était son écriture, sa chère écriture... Sur le moment, j'ai cru en mourir... Tout tournait dans ma tête, tout se brouillait devant mes yeux... Or, savez-vous d'où elle m'écrit.^^... Sauf le respect que je vous dois, de la maison de filles que tient pour les étrangers et les riches la signora Pastelluccia, près du Campo San-Paolo... Le séducteur, quand il en a eu assez, l'a vendue à cette odieuse matrone... Et elle y pleure toutes les larmes de son corps, elle y endure un martyre de honte, elle y devient folle... Pour la délivrer, il faudrait un peu plus de six cents lire... Six cent quarante exactement... car cette Pastelluccia maudite les obhge à s'endetter, leur vend à crédit, de gré ou de force, des robes de soie, des peignoirs de dentelles... On a la moitié de la somme... C'est toutes nos économies... »

(( Il s'était tu, interdit de son audace, tortillant son chapeau, anxieux. Le cardinal leur sourit, rassurant.

(( — Le bon pasteur, dit-il, doit ramener au bercail la brebis égarée ! »

(( Il appela l'un de ses secrétaires.

aSa LE RACHAT

« — Peppino, s'écria-t-il, veuillez me donner quatre cents lire.

(( — Mais votre Eminence sait bien que nous touchons à la fin du mois, que toutes vos aumônes ont épuisé nos ressources!

(( — Soit, allez porter immédiatement mon anneau épiscopal au Mont-de-Piété I »

(( Une heure après, le patriarche frappait à la porte de la maison close. . . Ameutés, effarés, les boutiquiers, les marchands de calamares et de crabes cuits, les porteurs d'eau s'attroupèrent. La Pastelluccia avait ouvert elle-même... Elle baisa dévotement la main du prélat... Grave, solennel, pour que chacun l'entendit, il claironna :

(( — Femme, vous retenez ici, contre sa volonté une pécheresse qui ne demande qu'à se repentir et que rappellent les siens... Elle se nomme Carmela... Je l'attends, voici sa rançon. ))

« Les prostituées étaient accourues, se ruaient pêle-mêle hors du bouge en robes de satin, en déshabillés voyants, s'agenouillaient dans la poussière, se frappaient la poitrine... D'un bond farouche de bête qui s'évade, Carmela

s'était accrochée au bras de son sauveur, l'étreignait de toutes ses forces... La pègre huait la Pastelluccia... Elle n'osa pas accepter la poignée de billets de banque que lui tendait le cardinal... Et lentement, douloureusement, se rappelant que le Christ avait pardonné à la Madeleine et à la femme adultère, il bénit le troupeau d'amour, puis regagna sa gondole, traversa le Grand Canal, la Piazzetta, la Merceria, avec à côté de lui la délivrée qu'il avait couverte de son manteau . . . Vous devinez au milieu de quelles clameurs enthousiastes, de quelles ovations frénétiques du populaire qui l'escortait comme un apôtre...

— Si non è vero... » chuchota, incrédule, Pierre de Trévisy,

Le vent courbait les quenouilles des cyprès, heurtait les feuilles métalliques des yeuses.

Des cloches de couvent se répondirent, lointaines, douces, par delà les ruines du Palatin.

Au Seuil du Paradis

Pour le colonel d'Oznohichine.

Au Seuil du Paradis

Au milieu des grands voiliers que le mistral penche sur les vagues et que l'on prendrait pour des cygnes fabuleux, ivres de lumière et d'amour, qui se poursuivent, qui fouettent l'eau de leurs larges ailes éployées, le steamyacht a doublé les rouges promontoires de l'Esterel, gagne la haute mer.

L'odeur subtile du café qui s'évapore des tasses fond dans le parfum aigu et poivré des œillets que les passagères en se levant de table épinglèrent à leurs corsages.

Elles sourient à la vie.

Elles suivent d'un regard vague la fumée bleuâtre qui monte des cigarettes dans l'air léger.

Elles semblent, pelotonnées, renversées en des attitudes d'indolence au fond des fauteuils d'osier, parmi les coussins recouverts de toile de Jouy, des chattes de luxe, câlines et souples, qui rêveraient éveillées.

(( A votre tour, Dimitri... et surtout que votre histoire soit drôle I demande M"^ d'Elzanges, qui a noué ses mains derrière sa nuque.

— Comme il vous plaira, chère petite folle, répond de sa voix gutturale le colonel Karénine, qui, géant jovial et taillé pour des travaux d'héraclide, s'appuie au bastingage. Je vais vous conter une simple histoire de chambrée... une des légendes qui courent dans le régiment des dragons de Nijnii-Novgorod que j'ai l'honneur de commander.

— Vive l'armée ! interrompt M"* Le Houssel, qui esquisse, amusée, le salut militaire.

— En manière de prologue, je dois vous dire d'abord qu'il n'est pas de cavaliers plus braves et plus audacieux, de sabreurs plus héroïques que ceux-là, qu'ils furent en toute occasion les premiers à répondre à l'appel dès qu'il s'agissait de marcher à la mort, de se sacrifier, de risquer les parties les plus folies, de se ruer un

contre cent. . . On jurerait qu'ils ont incarné les âmes des cuirassiers magnifiques qui tombèrent par milliers avec Montbrun, pour Napoléon, en chargeant sur les redoutes de Borodino... J'ajoute qu'ils sont absolument persuadés que notre bon Dieu à nous, le Dieu des batailles, leur a réservé à jamais au ciel un coin particulier et que les portes de là-haut s'ouvriront d'autorité devant eux... »

Le colonel vide d'un trait le calice de cristal plein d'eau-de-vie qu'il chauffait de ses doigts, et reprend :

« Transportez-vous maintenant par la pensée, mesdames, aux abords du paradis... le paradis des naïves images de piété, que barrent, comme quelque parc impérial, d'inaccessibles murailles et que garde saint Pierre, fidèle et quinteux serviteur au long nez crochu chaussé de lunettes d'usurier, au dos incurvé sous le poids des années... Le crépuscule tombe... Le soleil rosit de ses rayons obliques les dômes majestueux des palais où les anges donnent leur concert accoutumé... Harassé de fatigue, impatient de goûter un peu de repos après une journée de contrôle pénible, l'ancien pêcheur

est en train de tirer des chaînes et des verrous, lorsqu'une plainte lamentable, douloureuse, humble, comme d'une mendiante à bout de souffle qui implore la charité, lui fait retourner la tête... Boitant très bas, coiffée d'un bonnet reprisé de paysanne, des médailles et des scapulaires au cou, la mine ahurie, la face tellement ridée qu'on la croirait voilée de toiles d'araignée, mais avec des yeux d'enfant, de douceur résignée, de ferveur confiante, qui sont presque décolorés, une vieille femme agite ses bras maigres au détour de la route, se désespère, s'affole...

(( — M'sieur l'apôtre, sanglote-t-elle, pardonnez-moi si j'arrive en retard... Les autres marchaient tellement vite. . . Je n'ai pu les suivre. . . Mes jambes sont si faibles, si usées. . . De grâce, ayez pitié de ma détresse, permettez-moi d'entrer chez le Père éternel I »

« Rogue, de méchante humeur, le vénérable concierge a toisé de haut l'importune, grommelle :

(( — L'heure est passée, ma bonne dame, je ne connais que le règlement!

(( — Daignez considérer, je vous prie, un

instant, m'sieur le grand saint, insiste-t-elle, que je fus sur la terre un modèle de vertu, que je m'appliquai à résister de mon mieux aux tentations du démon, de ne pas commettre le moindre péché, que je renonçai à tous les délices de la chair et de la table pour me vouer uniquement au culte du Seigneur et que l'on parle déjà de me canoniser I

(( — J'en suis fort aise, ma chère, mais la consigne est formelle... Bien le bonsoir I ))

(( Et il boucle la dernière chaîne en haussant les épaules... L'infortunée s'est effondrée au bord d'un nuage, courbe l'échiné, ressemble, tassée sur elle-même, à un paquet de loques qui serait tombé de la hotte d'un chiffonnier... Cependant, dans la pourpre et l'or du couchant éclate soudain une fanfare stridente de victorieux, et tout un escadron de dragons apparaît, chevauchant par quatre, au trot allongé... Les hommes sentent encore la poudre... Ils flamboient, tailladés de blessures, superbes, dardant des regards de défi, poussant des hurrahs farouches... Les flammes des lances claquent, déchiquetées par la mitraille, tachées de sang... En hâte, inquiet, saint Pierre est revenu sur

ses pas, se casse en deux dans un profond salut, s'exclame obséquieusement :

(( — Que désirez-vous, messieurs les militaires?... »

(( Le capitaine claironne, fanfaron, orgueilleux :

(( — Dragons de Nijnii-Novgorod... Morts au champ d'honneur 1 »

(( Nouvelle et respectueuse courbette du céleste porte-clefs...

(( — Vous êtes chez vous ici... Donnez-vous la peine d'entrer! »

(( Les serrures grincent ; les chaînes tombent, les grilles glissent sur leurs gonds rouilles... Les chevaux s'ébrouent, piaffent, se cabrent... Le défilé commence... Le maréchal ferrant, qui suit en serre-file, a aperçu la vieille qui pleure comme un enfant que l'on vient de battre... Attendri, ému malgré lui, il l'apostrophe :

(( — Ohél la mère! Qu'y a-t-il de cassé et pourquoi ce déluge de larmes ?

(( — Petit pigeon, répond-elle d'une voix incertaine, entrecoupée de gros soupirs, il n'est pas au monde de créature plus malheureuse

que moi... Saint Pierre m'a fermé tout à l'heure au nez la porte du paradis !

(( — Quel méchant bonhomme! s'écrie le dragon. Console-toi, tu passeras quand même à sa barbe ! »

(( Ce disant, le gaillard se penche vers l'aïeule, l'empoigne sans trop la meurtrir, l'enlève comme une plume, l'assoit en croupe, puis l'enveloppe et l'encapuchonné de son manteau d'ordonnance.

(( — Tiens, tiens, questionne le portier sournois lorsque le couple d'occasion le frôle, quelle est cette femme que vous serrez ainsi par la taille, mon garçon.^

(( — Ma bonne amie, pour vous servir, riposte d'un ton allègre le maréchal ferrant, ma bonne amie qui m'adore et qui me suivit à la guerre !

(( — Tous mes compliments pour votre courage, mademoiselle, et soyez la bienvenue, » balbutie saint Pierre, qui se contraint à paraître indulgent.

(( Et voilà de quelle façon, ayant été pudique et vertueuse au delà des forces humaines, méritant plus que toute autre de goûter dans leur

plénitude les immenses joies que nous promet l'évangile, cette sainte ne réussit à forcer la porte du séjour des élus qu'en se donnant pour une fille à soldats. »

Des rires fusent, sonores, gouailleurs.

(( Et la moralité .►^ réclame M"^ d'Elzanges, dont les lèvres charnues s'entr'ouvrent de même qu'une cerise trop mûre.

— C'est que la vertu ne nous réserve que des déceptions aussi bien ici-bas que dans le ciel, conclut Dimitri Karénine.

— Pensez- vous, » lance, impertinente, M"^ Le Houssel. Et elle tend au colonel la boîte de cigares.

Drame

Pour E. Gomez-Carrillo.

Drame

Les yeux hagards, brûlés parles larmes, sanguinolents, emplis d'épouvante, le visage tuméfié, ravagé, balafré de griffures, le front et le crâne dénudés par places , la barbe toute blanche, le fou se débattait avec fureur dans la camisole de force, se ruait, tête baissée, contre les murs capitonnés du cabanon, comme pour y creuser une brèche, bondissait de droite et de gauche, hurlait d'une voix rauque, éructait des menaces et des injures, blasphémait, terrible, puis se roulait sur le tapis épais, suppliant, accablé, misérable, tel qu'une loque, sanglotait, balbutiait sans trêve : « Consuelita! Consuelita! »

Et ces hoquets de détresse, cet appel d'agonie, cette plainte d'un cœur broyé vous glaçaient

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