‹ L'amour prodigue [par] René MaizeroyChapitre 7 sur 31 · LA M OUR PRODIGUE · texte numérisé non relu

LA M OUR PRODIGUE

comme si d'invisibles doigts lui serraient la gorge et continua violemment :

(( Partir 1 Sautebleul Quels satanés moulins à vent que les femmes!... Il n'y a pas deux heures, ça faisait sa petite folle avec moi à la cuisine, ça riait, ça chantait comme une grive, ça rissolait des pommes de terre dans la poêle, les bras nus hors des manches, ça vous criait avec des regards à incendier une meule : « Eh bien, m' sieur du trou normand, c'est-y superfin, les frites à la parigote, surtout quand on les goûte au bec de sa gobette.»*... Me gardez-vous à votre service .^* »

Elle détournait la tête comme pour cacher des larmes.

Il reprit avec de l'amertume :

(( Sois donc plus franche, Floflo. . . Avoue que ton sacré Paris te manque, que tu t'embêtes près de moi, que tu me trouves trop mûr... Avoue que tu as quelque jeune amant qui s^impatiente là-bas et dont ton cœur se languit... »

Elle sanglota à merveille :

« Méchant! Méchant! Voilà comme tu me récompenses de t'aimer plus que moi-même et de me sacrifier ! »

L AMOUR PnODIGUE

Devant eux, sur un tertre de gazon parsemé de lauriers-tins et de genévriers, un temple se reflétait, harmonieux et blanc, dans le miroir d'eau 011 voguaient des cygnes.

De graciles colonnes en soutenaient le toit. Des degrés de marbre l'entouraient.

L'Amour, sur un socle enguirlandé, y paraissait attendre les pèlerins de Cytbère et les vols passionnés de colombes. Il était svelte et beau. Il penchait tristement la tête, de même qu'un conquérant vaincu et désarmé, vers son carquois vide et son arc inutile.

(( Regarde, Flossie, regarde, ma petite aimée, comme ce pauvre dieu semble au regret d'avoir été si prodigue de ses flèches et d'avoir tant couru le guilledou sans qu'il lui en reste le moindre souvenir de bonheur. . , Et s'il s'animait d'aventure, s'il pouvait parler, ne crois-tu pas qu'il nous conseillerait de ne plus gaspiller notre vie en jouissances dérisoires et éphémères, de finir le voyage en s'appuyant sur le même bras, en goûtant le plaisir aux mêmes lèvres? »

Insidieuse, elle le laissait mordre peu à peu à l'appât, elle s'efforçait de garder son masque, de dissimuler la joie qui la transportait, tel un bluffeur subtil qui a demandé des cartes et auquel on donne un carré d'as ou le flush royal.

« Ce sont de belles paroles, risqua-t-elle, et vous seriez bien ennuyé si je vous prenais au motl »

Il riposta :

(( Ah 1 la vilaine incrédule qui fait exprès de ne pas voir clair!... Tu ne comprends donc pas que je t'adore maintenant, que je ne saurais plus me passer de toi, que tu me rends à ton gré jeune ou vieux, que ce château, depuis que tu y es entrée en victorieuse, est comme enchanté... Ce n'est pas sérieux, dis, tu ne songes pas à t'envoler, tu n'aurais pas le courage de me faire tant de maii? Réponds, chère chérie, réponds doncl

— Et quand le feu sera éteint, quand la chandelle sera morte, mon ami Pierrot.*^

— Le feu ne s'éteindra qu'avec ma vie. .. Tu seras encore un tendron à ce moment fatal, tu n'auras pas de peine à te remarier!

— Me remarier .î^

8o l'amour prodigue

— Pardienne I Puisque tu vas être ma femme !

— Votre femme?

— Certainement, par-devant maire et curé!

— M'sieur veut rire?

— M'sieur est tout ce qu'il y a de plus sérieux et véridique !

— Non!

— Sil

— Réfléchis... N'écoute pas seulement ton cœur. . . Je suis si loin. . . si loin de toi. . .

— Ne fûtes-vous pas princesse, ma chérie?

— N'en parlons pas !

— Les rois ont épousé des bergères... Mon arrière-grand-père, tu sais, le bonhomme en perruque à catogan et en habit zinzolin, à qui je ressemble, n'a pas hésité à faire une marquise de la Dulcée, qui était une simple fille d'opéra, et il s'en est fort bien trouvé, nos archives familiales l'attestent. . . Je marche pieusement sur ses traces...

— Le monde vous jettera la pierre... Votre neveu et votre nièce. . . »

Il haussa les épaules et éclata de rire.

(( Mon très cher neveu et ma très chère nièce

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en auront la jaunisse, j'y compte bien, et j'entends aller moi-même leur porter la bonne nouvelle, les inviter à notre mariage... On n'a pas tellement d'occasions de se réjouir aux dépens des cafards ! »

Il débordait de gaieté. Il s'imaginait leur effondrement piteux, leur désarroi grotesque, leur rage impuissante, leur laideur ulcérée.

(.( Ab I Dieu de Dieu I Le bon débarras s'ils en crevaient! conclut-il. Cette paire de corbeaux eût fmi par me porter malheur ! »

Il se redressa comme un coq qui s'apprête à saluer l'aurore, puis, presque solennel, conduisant Flossie par la main, gravit les trois marches du temple, s'approcha de la statue.

(( Devant l'Amour qui nous protège et vous attira certainement vers moi, m'amie jolie, fit-il, consentez- vous à devenir ma femme. ►^ »

L'acteuse murmura d'une voix pathétique, ainsi qu'en une apothéose de féerie :

«: Oui, mon chéri, je suis à toi, toute à toi! »

Elle songeait :

« C'est dommage qu'il n'y ait pas de musique de scène et de photographe ! ))

Un faisceau de rayons avait percé la voûte

blanche du ciel, empourprait les chapiteaux des colonnes, auréolait la figure expressive du divin et fantasque Chasseur.

Et, tout pailleté de lumière, tout gonflé d'orgueil, tout rajeuni, Fulgence de Saigneville s'écria :

(( Rentrons maintenant chez nous, marquiselte de mon cœur 1 »

l'amour puodiguk 83

Monsieur le Prince de Santa Venere,

67 , avenue Wagram, ou ailleurs,

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