‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 33 sur 33 · LE CYGNE · texte numérisé non relu

LE CYGNE

Sous le pâle soleil d'octobre, je me promenais au bord du lac d^Enghien. Les cygnes voguaient lentement, troupe mystérieuse et blanche^ sur la grande surface du lac, au milieu du paysage d'automne, grave, pompeux et solitaire!

Les arbres, d'où les feuilles sèches n'étaient pas encore tombées, semblaient des arbres en or, comme on en voit dans les féeries au théâtre du Châtelet ; les souffles se plaignaient mélodieusement dans les branches ; sous le pâle soleil d^octobre, je me promenais au bord du lac d'Enghien.

Je me promenai jusqu'au soir^ et quand les pâles ténèbres furent descendues, je vis apparaître les petites étoiles^ les petites étoiles qui compatissent aux mélancolies nocturnes; et les cygnes voguaient lentementj troupe mystérieuse et blanche.

2 36 l'amour qui pleure et l'amour qui lilT

Cependant ils s'éloignèrent bientôt; dans l'ombre vague, ils n'étaient plus qu'une nappe de neige rapidement fondue. L'un d'eux seulement, immobile et comme extasié, demeura sur la grande surface du lac au milieu du paysage d'automne.

Alors je ne pus me défendre de songer à mon âme, que hantaient naguère plus d'un rêve et plus d'un amour. Où sont les roses de l'avril fané? Dans mon âme, que la nuit enveloppe, il n'est demeuré qu'un seul amour grave, pompeux et solitaire.

ANGÉLA-SIRÉNA

L y a sept ans, la Boccarosola, qui revenait de New- York, se fit entendre à Naples. Ce fut, je pense, dans la Traviata. La célèbre Vénitienne avait été devancée au théâtre Saint-Charles par sa renommée, déjà très répandue ; mais son talent dépassa toutes les espérances, et le succès, par suite, toutes les prévisions. Au^moment où, vers la fin du drame, la cantatrice jeta au plafond de la grande salle lumineuse ses trilles sanglotants et ses roulades désespérées, l'enthousiasme ne connut plus de limites. C'étaient parmi l'assemblée des cris de pâmoison extatique; les mouchoirs de dentelles s'agitaient sur le rebord écarlate des loges; on applaudissait de l'éventail, qui s'effeuillait en paillettes; les mains^ tendues vers la rampe, portaient des gants déchirés sous la furie des bravos. Enfin la

Traviata mourut. Alors on eût pensé qu'une rafale, tout à coup déchaînée dans un parterre énorme, enveloppait cette femme d'un nuage de roses. Le rideau tombé^ on la rappela. Il n'y avait plus de bouquets à jeter, ce fut le tour des bijoux et des parures. Plus d'une grande dame détacha son collier de perles ou son bracelet d'améthyste. La scène ressemblait à une mosaïque de pierres précieuses. Chaque fois que la Vénitienne faisait un pas pour saluer de plus près le public, elle trébuchait contre quelque Joyau, et parmi le satin blanc de sa robe on voyait des étincelles comme dans la Jupe d'une femme qui marcherait sur du feu. La duchesse Formosani portait une broche merveilleuse; c'était une abeille de rubis qui baisait des fleurs d'opale aux tiges de diamants. La broche s'abattit aux pieds de la prime-done; et quand elle traversa l'air avec sa queue de lueurs enflammées pour tomber à cette place rayonnante, on eût dit d'une étoile attirée par une constellation. La Boccarosola demeurait calme; sa belle poitrine ondulait sans excès; il n'y avait pas un tressaillement dans l'arc de ses sourcils, très vigoureusement tendu. Ses saluts^ faits d'un mouvement de tête imperceptible et grave, ressemblaient aux saints d'une reine les Jours de baisemain. Les bijoux avaient cessé de tomber : il n'y en avait plus. La marquise de Brescia, qui occupait

ANGÉLA-SIRÉNA 289

une avant-scène avec son familier le plus intime, le comte Démétrius de Seyssel, s'était dépouillée jusqu'à sa dernière bague, a J'ai tout donne ! » ditelle. Cependant un stylet d'or, dont la poignée formait une croix surchargée de diamants, traversait départ en part son chignon de cheveux gris. « Ah ! cela encore. » Et la belle épingle étincela soudainement. II y eut un grand cri dans la salle : le stylet avait effleuré Tépaule de la Vénitienne, et la blancheur de la peau s'étoila d'une goutte de sang ronde comme une larme, rose comme une églantine. Plus d'une femme crut s'évanouir. La Boccarosola, sans trouble, ramassa la croix d'or et fit une révérence à la marquise de Brescia; puis elle sortit à reculons, les mains pleines de joyaux, les bras enlacés de parures; et la goutte de sang demeurée sur son épaule était un rubis de plus.

Mais le comte Démétrius de Seyssel n'avait point eu souci du spectacle : une belle jeune femme, triomphante dans sa loge, l'occupait sans trêve. D'abord il ne la vit que de profil : c'était une tête de statue animée par quelque soleil intérieur. Elle se tourna : ce fut un éblouissement. Le soleil apparaissait au fond de ses yeux ; ils étaient noirs, profonds et sillonnés de flammes ténébreuses, comme le pourrait être une mer d'ébène liquide au-dessous de laquelle s'agiterait Tenfer. Son regard prenait

élan du fond de ce gouffre et jaillissait tout éclatant de lueurs farouches. On dit que les éclairs traversent les murailles les plus épaisses et qu'on les voit étinceler tout à coup dans les ombres les mieux défendues : ainsi de ce regard; il franchissait les obstacles. Lorsque la marquise de Brescia se penchait pour applaudir la cantatrice, vainement sa tête se trouvait devant celle du comte; rien n'aurait pu le défendre contre la flèche de feu. Mais une bouche d'enfant opposait la grâce adorable des ingénus sourires à la fureur de ce regard; elle apparaissait de loin avec ses belles lèvres sanglantessurla pâleur de la peau; et c'étaient comme des fleurs exotiques à la couleur insolite, et sans doute^ oh ! sans doute, à l'inconnu parfum.

Pendant les premiers actes^ la belle personne n'avait point pris garde aux œillades du comte Démétrius. Elle aussi, tout entière, elle était à la Boccarosola. Une fois elle s'en divertit: c'est alors qu'il vit ses yeux. Il aurait pu demander son nom à la marquise; il le voulait, il n'osa point. Le regard pesait sur lui, violent, magnétique, et l'immobilisant par sa fixité; car elle n'avait point détourné la tête comme en usent les femmes dévisagées; elle oubliait la Vénitienne pour le comte de Seyssel. Si c'était bien lui qu'elle observait, il n'en pouvait douter : elle prit une lorgnette pour mieux voir. « Je rêve, »

pensa-t-il. Le bouquet de la marquise était devant lui. D'un mouvement rapide, il saisit une rose et la baisa. La lorgnette demeurait braquée de son côté, sans cesse. Il effeuilla la rose avec lenteur; la bouche aux lèvres sanglantes eut un divin sourire. Elle frôlait les plumes blanches d'un éventail, et tandis que les ruines delà fleur voletaient au hasard, les brins de plume s'échappaient un à un de la bouche adorable. L'un d'eux rencontra dans son vol une feuille égarée, et le comte vit s'unir en un baiser qui tremble la feuille de rose et le duvet de cygne.

Le rideau était retombé.

c( Comte, dit la marquise, il faut aller auprès de la Boccarosola. Elle est gravement blessée. Seigneur Jésus! voilà un grand malheur. »

Démétrius avait à peine remarqué Tévénement dont il s'agissait.

« Ah ! oui, répondit-il, Je me souviens. Une épingle, n'est-ce pas?

— Dites un poignard, mon enfent. Mais allez vite! je meurs d'inquiétude. »

Le comte de Seyssel ne se retira point sans jeter un coup d'œil dans la salle.

ce Ah ! bien ! dit la marquise, vous voilà amoureux de la duchesse Formosani. Mais dépéchezvous donc! Si vous rapportez de bonnes nouvelles, je vous présenterai. »

La marquise de Brescia était une adorable vieille, délicate et mignonne, qui avait conserve des mains émerveillantes et dont les petits yeux ronds et clairs, mobiles à Fexcès, semblaient des yeux d'enfant espiègle. D'ailleurs, soixante ans à peine^ les mouvements alertes et la parole fringante d'une jeune femme. Elle avait vu beaucoup de choses et n^avait rien oublié. Quatre ou cinq cours d'Europe lui étaient parfaitement connues; elle racontait volontiers les galanteries scandaleuses d'il y a trente ans, et, médiocrement bégueule, elle ne cachait point le rôle qu'elle y avait joué. Ses épaules étaient admirablement blanches. Elle avait de l'esprit comme un diable. « Ah! si je ne savais pas son âge! » disait milord Marlowe. Puis, dans les moindres gestes, dans les entretiens les plus indifférents, elle montrait ce dandysme sans outrance qui fait reconnaître la grande dame au son furtif d'une parole, au mouvement léger d'un doigt.

Pour attendre le ballet qui devait terminer le spectacle, la marquise s'était réfugiée dans le boudoir attenant à sa loge. Des tentures de soie caressaient le tapis comme le dernier volant d'une robe. Il y avait des fleurs écarlates, chaque soir renouvelées, dans des jardinières en bois d'ébène incrusté d'étain. La marquise tenait cour dans ce boudoir. Les courtisans s'empressèrent comme de coutume.

ANGÉLA-SIRÉNA 248

Sur une table ronde faite d'une mosaïque d'Herculanum, un laquais déposa des sorbets qui ressemblaient à des flocons de neige.

« Angéla-Siréna, dit la marquise, venez vous asseoir près de moi^ il faut que je vous annonce une chose.

— Comme vous voilà sérieuse! répondit la duchesse Formosani. C'est un malheur?'

— C'est un mystère. »

Les deux femmes caquetèrent à voix basse dans le fond du boudoir; puis la duchesse revint du côté de la table et commença de boire un sorbet.

c( Elle chante vraiment bien, la Boccarosola^ » dit-elle.

Milord Marlowe, qui devait quitter Naples le lendemain, s'approcha de la marquise pour prendre congé d'elle. Mais le chevalier Rangoneet d'autres s'éparpillèrent autour d' Angéla-Siréna, dont les dents étincelaient plus blanches que la neige du sorbet, tandis que sa fine langue rose pourléchait doucement le fond d'une cuillère de vermeil. C'est alors que rentra le comte de Seyssel.

« Eh bien? » fit la marquise.

Démétrius ne répondit point.

ce Comte, reprit-elle, impatientée, je vous demande des nouvelles.. .

— Ah! oui, dit-il, de la Boccarosola ; elle se

porte à merveille. J'ai eu Thonneur de lui donner la main jusqu'à sa chaise de poste. Elle part ce soir pour Rome et dans trois jours pour l'Angleterre. »

Il y eut un horrible désappointement.

«Jésus! s^ecria la marquise, c'est impossible.» Et le chevalier Rangone jura que le comte se moquait.

Mais le comte ne s'inquiétait guère de ce qu'on disait autour de lui; meurtri du regard d'Angéla- Siréna, il se tenait debout devant elle, extasié. Cependant le rideau était levé ; les visiteurs se retirèrent, désespères encore du brusque départ de la cantatrice. La duchesse resta, donnant pour raison qu'elle n'aimait point les ballets.

« Mon cher Démétrius^ dit la marquise en regagnant sa loge^ vous m'avez apporté une mauvaise nouvelle^ je ne vous présenterai pas. »

Angela-Siréna n'avait point achevé de boire son sorbet; elle le tourmentait du bout de la cuillère avec des airs très sérieux. Le comte s'assit en face d^elle. Il la regardait sans parler. Elle était vêtue d^une robe de soie blanche. Démétrius reconnut que le blanc est la plus belle des couleurs. Cette robe découvrait follement les épaules de la duchesse. « Si jamais elle m'aime, pensa-t-il, on ne la verra point décolletée de cette sorte. » La coiffure était hardie : c'étaient de courts bandeaux qui s'ébouriffaient avec extravagance. La duchesse avait les cheveux noirs;

ANGÉLA-SIRÉNA 245

une rose blanche éclatait dans son chignon. Puis il considéra son oreille^ petite et rose et compliquée comme un œillet nouvellement éclos. « Voilà une oreille charmante^ » se dit-il. Longuement il admira les mains; et, lorsqu'il vit le pied^ ce fut un ravissement sans pareil; il aurait voulu dormir et rêver que ce talon de satin blanc lui meurtrissait la poitrine. D'ailleurs il ne parlait point, et la jeune femme impatientée, lui éclata de rire au nez.

« Cest vous, monsieur, dit-elle, qui êtes amoureux de moi? »

Une petite moue accompagna cette phrase, qui semblait une témérité d*Agnès plutôt qu'une rouerie de Célimène. Le comte de Seyssel, sans hésiter, répondit gravement :

« Oui, madame. »

Alors les yeux de la duchesse flamboyèrent, et leur expression soudaine contrasta singulièrement avec ringénuité de son sourire.

« Voilà qui est bien, dit-elle en retirant de son chignon la rose qui le décorait. Depuis quand m'aimez-vous?

— Oh ! depuis longtemps.

— Précisez, je vous prie.

— Depuis une heure, madame. »

Elle fit entendre un petit rire sonore comme un

bruit de grelots d'argent,

246 L^MOUR QUI PLEURE ET l'aMOUR QUI RIT

« J'y songe, reprit-elle^ la marquise ne m'a point dit qui vous êtes.

— Madame, dit cérémonieusement Démétrius, j^ai l'honneur de vous présenter le comte de Seyssel.

— Monsieur le comte, je suis heureuse de faire votre connaissance, et vous serez mon ami. »

La duchesse, ayant arraché quatre feuilles de rose, les aligna très régulièrement sur la table de mosaïque.

ce Allez me cueillir^ dit-elle^ une fleur rouge à cette jardinière.

Démétrius cueillit un œillet sanglant.

« 11 est très beau, fit Angéla. Maintenant ditesmoi pourquoi vous m^aimez.

— Madame, répondit le comte, quelques femmes pourraient voir de Timpertinence dans ma franchise : je vous aime parce que vous êtes belle.

— Je n'y vois que de la galanterie; mais c^est peut-être que je ne vous comprends pas, dit la duchesse avec résignation.

— Certains, reprit Démétrius, vous auraient parlé d'une sympathie subite, irrésistible.

— Je les aurais compris, du moins. L'amour ne peut donc naître que de la beauté?

— A mon avis, madame.

— Espérez-vous être aimé?

— Je Tespère.

— Cest donc que vous êtes fat, monsieur le comte. »

Demétrius se mordit les lèvres. La duchesse le regardait malicieusement. Elle avait étendu quatre feuilles d'œillet rouge, avec exactitude, au-dessous des quatre feuilles de rose.

« Comte, reprit-elle, c'est un jeu que J'ai imaginé; soufflez, Je vous prie. »

Démetrius, en souriant^ souffla.

« Très bien, dit la duchesse^ vous avez perdu. »

Des applaudissements éclatèrent dans la salle : le ballet était fini. Les tentures qui séparaient le boudoir de la loge s'agitèrent doucement : « Au revoir ! » s'écria la duchesse ; et comme si elle avait eu peur d'être surprise, elle ouvrit la porte et s'enfuit brusquement. Alors les rideaux se soulevèrent; la marquise rentra.

« Mon cher enfanl^ dit-elle en Jetant une pelisse d'hermine sur ses épaules, donnez-moi le bras jivsqu''à ma voiture. Que pensez-vous de la duchesse Formosani?

— Rien encore. Qu'en sait-on ?

— Qu'elle est veuve depuis un an et qu'elle habite Naples depuis un mois; mais j'ai connu son père; elle est de bonne maison.

248 l'amour qui pleure et l'amour qui kit

— C'est une personne bizarre, fit le comte pour ne rien dire.

— Oui, il y a deux femmes en elle. Vous avez remarqué son sourire? C'est celui d^un enfant. Son regard a une expression tout à fait différente. Angéla-Siréna ! son nom même est à double face. »

Un laquais avait fait avancer la voiture.

ce A bientôt, mon cher comte, dit Texperte marquise, défiez-vous de la duchesse Formosani. »

La nuit était claire et fourmillante d'astres. Démétrius, qui habitait un faubourg de Naples, s'en alla vers la jetée, et, le long de la mer harmonieusement murmurante, il fît route à pas lents. Les vagues se déroulaient sur le sable en belles nappes de mousse; plus d'une, éventrée par quelque roche, enveloppait d'un nuage de rosée les aubépins qui décorent l'autre bord de la route. Les bonnes senteurs marines.se mariaient dans l'air aux parfums des floraisons sauvages. Une grave musique montait de la Méditerranée, et la plainte élégiaque du soufHe dans les branches se répandait parmi cette musique comme, dans un concert de cuivres lointains, le dernier son d'une flûte pâmée. Le comte marchait, tête nue, aspirant les brises et recevant sur ses cheveux l'acre fraîcheur des gouttelettes amères. C'était un gentilhomme créole, méditatif comme un poète, indolent comme une belle femme ;

ANGÉLA-SIRENA 249

un peu farouche, il se plaisait à vivre dans la familiarité delà mer et des étoiles; mais ce soir^ tressaillant encore de sa rencontre avec la duchesse Formosani, il côtoyait, attendri^ Tonde mélodieuse qui obéit sans trêve aux rhythmes argentins de la lune, et revoyait toujours parmi les ténèbres blanches le sourire virginal d'Angela-Sire'na.

Quand il fut rentre chez lui, un domestique nègre l'avertit que la table était dressée.

« Elle, dit lecomte, mange mon souper si tu veux, et va te coucher en paix. »

Il gagna le jardin, qui s'*étendait jusqu'à la mer. Des arbustes feuillus, étoiles de fruits d^or, escaladaient les murailles; parfois une lueur sVchappait d'entre les branches : c'était un citron qui tombait dans l'herbe ; et, sous les ombelles des chèvrefeuilles, le bourdonnement des insectes semblait le ronflement d'une cornemuse, tandis que le choc du flot contre un escalier de pierre rendait le son furtif et clair d'une cymbale d'argent. De'métrius ne suivit point les allées; il marchait au hasard, affolé d'un rêve, et brisant du talon les plates-bandes en fleurs.

Un bruit lourd, le bruit d'une chute, troubla sa songerie.

« HeinI qui va là? » dit-il.

Par la nuit claire, un homme s'avança. Son cos-

25o l'amour qui pleure et l'amour qui rit

tume avait Tair d'un habit de théâtre: tout d'abord, à la coiffe empanachee^, à la longue rapière traînarde qui retrousse le pan du manteau, il était aise de reconnaître un~spadassin de la vieille comédie italienne; ses éperons luisaient dans le sable; mais par les déchirures de ses vêtements, on apercevait la veste blanche du polichinelle forain. « Que voulez-vous? demanda le comte.

— Ah ! monseigneur, répondit l'homme dans le doux parler des bords de l'Adriatique, il est plus malaisé d'entrer chez vous qu'en paradis. On rencontre des grilles discourtoises qui trouent les culottes et déchirent les jarrets; quant aux murs, ils sont d'une hauteur tout à fait intolérable.

— Vous êtes un voleur, paraît-il ? fit Démétrius en avançant d'un pas.

— Plût à Dieu ! reprit l'homme avec mélancolie, mais il n'en est rien. Le misérable état de mon costume témoigne de l'honnêteté de ma profession. »

En parlant de la sorte, il faisait remarquer au comte son haut-de-chausses en ruine et le panache de sa coiffure, semblable à un pigeon déplumé.

c( Vous demandez l'aumône, en ce cas?

— Je la fais, monseigneur !

— Trêve de sottises, dit le comte; escalade ce mur, et relourne-t-en comme tu es venu.

ANGÉLA-SIRÉNA 25 I

— Votre Excellence n'aime point à rire? Parlons sérieusement. Je viens de la part d'une femme, d'une belle femme, par saint Marc ! et j^ai promis de vous conduire vers elle.

— Tu es foui s'écria Démétrius, en riant cette fois.

— Comme Salomon. Est-ce que Monseigneur ne croit pas aux bonnes fortunes ? Ah ! ce serait étrange 1 »

Ces derniers mots furent dits très galamment. c< Le nom de cette femme?

— Je l'ignore. D^ailleurs, j'ai la discrétion d'un cimetière, d'une tombe ne serait pas assez dire, eu égard au grand nombre de secrets que Je renferme. Mais, sachez-le, c'est une illustre dame! et qui se meurt d'amour, bien qu'elle vous ait vu un seul instant, ce soir.

— Ce soir? répéta le comte avec une émotion qui le fit bégayer.

— Monseigneur, dit l'homme, faut-il que j'escalade ce mur et que je m'en retourne comme je suis venu?

— Non, attends, » fit le comte.

Un vague espoir mêlé d'angoisses lui traversait l'âme; mais, fermant les yeux, il entrevit dans l'ombre les lèvres angéliquesde la duchesse. « C'est impossible! » songea-t-il.

« Votre Excellence se résout-elle à me suivre ? » demanda Fintermédiaire. Démétrius consentit d\in signe. « Puisqu'il en est ainsi, reprit lautre, j'aurai rhonneur de lui montrer le chemin. »

L'homme descendit vers la mer. Une barque était amarre'e dans une crique, sous un arbre. La charmante gondole ! Une petite sirène d*albâtre surmontait la proue, et sous les paupières de la statuette, deux joyaux noirs étincelaient comme des yeux cruels, cependant qu'à la poupe un ange de métal poli se dressait vers le ciel avec un sourire de nouveau-né. Démétrius ne remarqua point cet ange ni cette sirène. Un matelot tenait les rames, et vers le milieu de l'embarcation resplendissait dans la nuit une tente carrée de velours grenat chamarré d'or, qu'on eût prise pour un palanquin.

« Monseigneur, dit le guide en soulevant les ridaux, vous entrerez là-dedans, s'il vous plaît. »

Dès que le comte fut entré, les rideaux retombèrent. On entendit le clapotement de l'eau sous le premier effort des rames; le voyage commença.

a Holà ! cria Démétrius, qui avait essayé de repousser les tentures afin d'observer la direction que suivait la gondole ; holà ! je suis enfermé.

— Il est vrai, monseigneur, répondit doucereusement rémissaire; mais ne vous inquiétez pas, c'est une simple précaution. »

ANGÉLA-SIRÉNA 253

Après ces mots, le comte prêta Toreille; il n'entendit que les mélodies nocturnes de la mer et du ciel. Le flot battait l'esquif: il y avait des frissons de bri^^e, chantant dans les plis des tentures comme dans des tuyaux d'orgues; les bruits du rivage n'étaient plus^ car la barque s'éloignait, suivant un rhythme rapide et silencieux.

Au dehors, les blanches étoiles se reflétaient dans le golfe; la mer avait l'azur du ciel, le ciel avait la profondeur de la mer; les rayons de lune illuminaient d'une caresse glissante la surface métallique des flots. Quelques voiles au loin, blanches et vagues^ près du bord; et, plus lointaine, pâle et confondue dans les pâleurs de la nuit, s'étageait en amphithéâtre la ville aux maisons endormies, à ce point déifigurée par la distance et Tombre qu'on eût dit d'un troupeaugravissant une colline. Mais le Vésuve se dressait dans les ténèbres. C'était au temps d'une éruption, quoique sans périls, incessante et belle. La grande flamme éblouissante montait en ligne droite par la nuit sans rafales, et, dans le golfe, le reflet prolongé de cette colonne rouge élevée vers le ciel apparaissait comme une route formidable ouverte vers l'enfer ; puis, avec ses mille étincelles tour à tour écarlates et blanches, il imitait aussi, dans ce gouffre pareil au firmament, quelque voie lactée fabuleuse, où le sang d'une divi-

nité infernale se serait confondu avec le lait de la grande Immortelle.

Cependant la nuit s'écoula rapide comme toutes les nuits d'Italie, qui sont des nuits d'été. Plus d'une étoile avait pâli; la brise marine apportait des clartés en même temps que des parfums; des lueurs blanches scintillaient dans la mousse des vagues comme parmi l'écume d'un cheval qui aurait un mors d'argent; l'Orient se couvrait de rougeurs, la lune mourut. Au pied du Vésuve^ sur le seuil des chaumières^ les pêcheurs de corail se rassemblaient en tumulte; le tressaillement des voiles dans le port bruissait parmi la pénombre agitée d'ondes lumineuses. Plus d'étoile; une seule, expirante, au loin, dans l'Occident, et soudain, trouant l'horizon comme une grenade son écorce, éclata le triomphe de l'aurore.

A ce moment, une fumée grise tourbillonna vers le ciel; un paquebot américain venait d'entrer dans le golfe. Les passagers réunis sur le pont, s'ébahissaient de Naples et du Vésuve; un seul dormait encore, là-bas, dans sa cabine.

(( Signor^ dit un matelot qui faisait la ronde, il faut aller voir le point du jour dans le golfe.

— Mon ami, Je suis venu à Naples, répondit le passager, pour entendre la Chiaza, après avoir déjeuné avec mon ami le comte Démétrius

ANGÉLÀ-SIRÉNA 2 55

de Seyssel, et non pour voir se lever le soleil. » Le matelot s'en retourna et dit aux gens de bord : « Il y a là-bas un Français qui est fou. »

Le Français, demeuré seul se vêtit à la hâte, quoique avec beaucoup de soin. Il avait déployé une trousse de cuir qui contenait les plus délicats objets de toilette. Les femmes ne devaient point avoir coutume de dédaigner ce jeune homme aux fines allures, dont la moustache se retroussait avec la plus galante impertinence. «Ah! dit-il en se considérant dans un miroir de poche, les voyages n'embellissent point. » Ceci n'était qu'un mot plaisant; sa fatuité n^allait pas au delà d'un dandysme agréable. Il monta sur le pont; on rendait les passeports; « Horace de Naer! » dit une voix; il se fit reconnaître. Les gens de la douane voulurent l'inquiéter ; son domestique avait les clefs des coffres. Enfin, parcourant de l'œil les barques attroupées au bas d^une échelle incertaine, il avertit d'un geste quelque batelier aux aguets, et, lestement descendu, sautant de poupe en proue, « Partons ! » dit-il en allumant un cigare.

Horace de Naër n'eut qu'un instant le projet d'aborder, malgré l'heure indue, à la villa du comte de Seyssel; décemment, on ne peut faire visite avant le plein jour. Il se fit conduire à Naples pour tuer le temps. Mais, cinq ou six heures plus tard, il dé-

jeûnait avec Démetrius dans une grande salle décorée de belles peintures.

« Ah! couleuvre! ah! démon! s'écriait-il d'un ton plaisamment excessif, depuis un an, sans trêve, je la poursuis; depuis un an elle m'échappe. Elle est à Vienne^ j'arrive : elle venait de partir pour Saint-Pétersbourg. Je ne me décourage point; me voilà en Russie; peine inutile ! on la croit à New- York. Je débarque en Amérique^ elle était en route pour Naples; je suis à Naples, elle est à Londres. Ah ! mon cher Démetrius, voilà une aventure infernale .

— Cher fou^ dit le comte, vous êtes donc épris de la Chiaza ?

— C'est seulement lorsqu'on n'aime plus qu'on peut savoir si l'on a aimé, répondit sentencieusement Horace de Naër.

— Irez-vous à Londres ?

— Point du tout. Je renonce. Je m'installe chez vous. Il se peut que je la rencontre sans la chercher, moi qui ai fait le tour du monde sans la trouver. Ah ! c'est une adorable personne ! Autrefois , à Bruxelles, elle m'aimait. Un soir, après la Norma, elle se fit enlever. Je ne sais qui l'enleva , elle a une tête fantasque. D'ailleurs, voici du lacrymachristi qui me consolerait de ma propre mort.

— Je le fais venir de France, dit le comte.

ANGÉLA-SIRÉNA 257

— Il est sans pareil. Mais parlons de vous , mon hôte ! Je gage que n'avez jamais eu de chance lugubre à l'égale de la mienne.

— Je suis amoureux, répondit Démétrius.

— J'ai perdu. Grièvement?

— Je le crois.

— Et vous êtes heureux ?

— Je ne sais.

— Vous n'en êtes pas sûr ? dit Horace en riant.

— ' Non. C'est une histoire merveilleuse. Je pourrais vous la raconter; j'aime mieux vous la lire. Élie^ continua le comte^ donnez-moi ce livre qui est là, dans cette coupe.

— Quoi ! vous tenez registre de vos bonnes fortunes ? »

Le noir remit à son maître un volume à tranches dorées, relie de maroquin rouge.

« Qu'est-ce? fit Horace.

— Les Vies des darnes galantes parle seigneur de Brantôme. Je commence à la page igS de l'édition originale. « J'en ay ouy conter d'un autre du temps du roy François^ de ce beau escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie dudit roy, et mourut à Naples, au voyage de Rio de l'Autrec, et d'une très grande dame de la cour^ dont en devint très amoureux : aussi estoit-iltrès beau, et ne l'appelaiton ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay

veu le pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un sien vallet de chambre en qui elle se fioit, pourtant incongneu et non veu, en sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habillé, qu'il sentait son gentilhomme, qu'une très honneste et belle dame se recommandoit à lui, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elleen désiroit fort l'accointance plus que d'homme de la cour, mais par tel si, qu'elle ne vouloit, pour le bien du monde, qu'il ne la vist, ni la connust; mais qu^à Fheure du coucher, et qu'un chacun de la courseroit retire, il le viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de là il le meineroit coucher avec cette dame; mais par tel pache aussi qu'il lui vouloit boucher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voirny reconnoistre le lieu ni la chambre là où il le meineroit, et le tiendroit toujours par la main afin d'en défaire ledit mouchoir. » Brantôme, dit le comte, estime que c'était là une « plaisante assignation et composée d'une plaisante condition.» Je saute quelques lignes étrangères au sujet. « Il se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'aune grande qu'il présumoit bien estre, il ne faloit rien craindre et appréhender. Pourquoy le lendemain que le roy, la reyne, les dames, et tous et toutes de la cour se furent retirés pour se coucher, ne faillit de se trouver au lieu

ANGÉLA-SIRÉNA 239

que le messager lui avoit assigné, qui ne faillit aussitôt Ty venir trouver avec un second, pour lui aider à faire le guet si Tautre n'estoit point suivy de page ny de laquais, ny vallet, ny gentilhomme. Aussitost qu'il le vit, luy dit seulement : « Allons, mon- « sieur, madame vous attend. «Soudain il le banda et le mena par lieux obscurs, étroits, et traverses inconnues, de telle façon que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le meinoit; puis il entra dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure, qu'il ne pouvoit rien voir ny connoistre, non plus que dans un four. Bien la trouva-t-il, sentant à bon, et très bien parfumée, qui luy fit espérer quelque chose de bon; par quoi le fit déshabiller aussitost, et luy-même le déshabilla, et après le mena par la main, lui ayant osté le mouchoir, au lit de la dame, qui l'attendoit en bonne dévotion; et se mit auprès d'elle à la taster, l'embrasser, la caresser, où il ne trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et lit très superbe qu'il tastonnoit avec les mains; et aussi passa joyeusement la nuict avec cette belle dame, que J'ay bien ouy nommer. Pour fin, tout luy contentoit en toute façon et connust bien qu'il estoit très-bien hébergé pour cette nuit, mais rien luy faschoit, disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle n'avoit garde, car il

parloit assez souvent à elle le jour comme aux autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitôt. De follastreries, de mignardises, de caresses^ d'attouchements^ et de toute autre sorte de démonstration d'amour et paillardises, elle n^ espargnoit aucune, tant y a qu'il se trouva bien. Le lendemain, à la pointe du jour, le messager ne faillit le venir esveiller^ et le lever et habiller, le bander et le retourner au lieu où il Tavoit pris, et recommander à Dieu jusques au retour, qui seroit bien tost; et ce ne fust sansluy demander s'il luy avoit menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir cru, et ce qu'il lui en sembloit de lui avoir servi de fourrier, et s'il lui avoit donne bon logement. Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent fois, luy dit adieu^ et qu'il seroit toujours prest de retourner pour si bon marché et revoler quand il vouldroit. »

Le comte ferma le volume.

c( Voilà mon histoire à quelques détails près, dit-il.

— Elle est admirable! s'écria de Naër. L'homme reviendra-t-il?

— Tous les soirs, à minuit.

— Ah! mon hôte, vous êtes un heureux galant! » Et, surexcité par la bonne boisson, Horace fit à ce propos d'agréables plaisanteries.

Démétrius feignit de sourire; il n'entendait pas.

ANGÉLA-SIRÉNA 26 1

Cette lecture lui avait remis en mémoire, Jusque dans les moindres détails, son aventure de la nuit : le départ dans Tombre^ la longue traversée et l'abordage silencieux. Il se rappelait l'escalier de marbre sonore sous le pas, le boudoir inconnu plein de senteurs alléchantes, puis l'approche ténébreuse d'une femme. Ce n'était point l'orgueil de la bonne fortune ni même le souvenirdes ravissements enveloppés de mystère qui l'occupaient de la sorte et s*imposaient à son esprit sans relâche; volontiers il eût attribué l'incident à la fantaisie de quelque femme éprise de romans, et ne s^en serait pas occupé davantage; mais il songeait à la duchesse Formosani. De la tête aux pieds il avait tressailli lorsque le fantôme amoureux s'était approché de lui; il avait tressailli de la sorte devant la jeune femme^ la veille, au théâtre Saint-Charles. La commotion reçue au premier baiser de l'anonyme, il l'avait pressentie à cet instant où, parsemés dans Pair, s'étaient rencontrés et unis le duvet de cygne et la feuille de rose. Toutes les grâces entrevues pendant la soirée précédente, tous les trésors devinés^ toutes les délices supposées par le désir et affirmées par le rêve, tout ce que devait contenir de joie et d'angoisse, de bercements et de vertiges, Tamour d'Angéla-Siréna, il Tavait goûté, possédé, admiré, subi. Après le spectacle^ le long de la mer^ sous les étoiles^ il avait plus

d'une fois étreint quelque nue imaginaire^ plus d^une fois savouré les lèvres delà duchesse dans les parfums du souffle; et voici qu'il avait retrouvé sans mélange^ sans désillusion^ la saveur même de son rêve dans une realité nocturne et mystérieuse comme le rêve. L'heureux homme! son cœur palpitait, semblable à une aile ivre de ciel ; de chaudes bouffées de joie lui montaient à la gorge : il était l'amant de la duchesse Formosani. Mais parmi cette joie tombait une goutte d'amertume, bientôt envahissante. Il aimait Angéla-Siréna, non point d'un amour instable, soumis aux variations du caprice, mais d'une de ces tendresses insurmontables et graves, sans cesse grossissantes, qui soudain comblent l'âme, ainsi que la mer, pénétrant tout à coup dans quelque abîme, le remplit jusqu'au bord d'une onde à la calme surface, à la belle profondeur. Et maintenant, la duchesse lui apparaissait singulièrement déchue. Cette pensée faisait le désespoir de sa joie et la défaite de sa victoire. Il ne répondait pas aux paroles enjouées de son hôte; il regretta de s^étre confié. Il ne pouvait se dissimuler qu'Horace traitait la chose comme il convenait, et que tout autre aurait parlé comme lui. Par instants, il souhaitait qu' Angéla-Siréna ne fût point l'héroïne de l'excentrique nuitée ; au prix de sa vanité sacrifiée et de son bonheur disparu, il souhaitait cela. lien

ANGÉLA-SIRÉNA 203

vint à discuter ses soupçons. La duchesse, sans doute, pouvait s'être prise d'un léger goût pour lui; fallait-il en conclure qu'elle n'avait reculé ni devant le péril certain^ ni devant le scandale possible? Son rang, son âge (l'âge d'une jeune fille), protestaient contre une pareille supposition. D'ailleurs, aucun indice réel ; la chambre était obscure ; pas une parole. Il avait reconnu la grande dame à la finesse des parfums, à Pélégance des tissus. Il y avait à Naples d'autres grandes dames que la duchesse. « Allons, ce n'était pas elle, » dit à part lui le comte. Mais la conviction contraire ne tarda point à renaître, et avec elle revinrent l'orgueil et le désespoir du triomphe.

Horace de Naër, las de son voyage, était allé dormir dans un hamac, sous les arbres. Démétrius ordonna d'atteler, et se fit conduire à Naples, au palais Formosani.

Angéla-Siréna était seule dans un grand salon magnifiquement décoré. Elle portait une robe de velours aux longs plis amples, décolletée comme une robe de bal. Petite et mignonne, elle disparais sait presque entièrement dans cette vaste toilette; les perles de la coiffure neigeaient dans ses cheveux.

« Eh quoi î déjà? fit-elle étourdiment.

— Ah! madame, répondit le comte, les heures m^ont paru bien longues depuis... »

Démétrius affecta de s'interrompre.

« Depuis? répéta la duchesse.

— Depuis hier, madame. »

Cette parole et le regard qui raccompagnait ne produisirent aucune impression sur Angéla; pas un tressaillement, nul trouble, aucun signe d'inquiétude.

c< Ah ! oui^ depuis hier, » reprit-elle.

Il n'y avait rien de perceptible dans l'intonation de sa voix, sinon la surprise d'entendre une niaiserie sortir de la bouche du comte de Seyssel, qui avait un renom d'homme d'esprit.

Une causerie s'engagea, La duchesse était gaie. Elle ne dédaignait pas les anecdotes plaisantes. Elle riait volontiers de son rire argentin. Elle avait des turbulences de petite fille. Elle ne pouvait tenir en place sur le fauteuil très bas, blotti dans un coin du salon^ où elle se pelotonnait comme une chatte frileuse. Démétrius remarquait un à un ces détails. On parla du théâtre et du monde. A propos d'une vieille coquette^ la duchesse eut un mot très espiègle ; puis le comte ayant fait une allusion à ses voyages, elle voulut qu'il les racontât; et je ne sais comment il s'y prit pour rappeler, comme par mégarde^ la mort du duc Formosani.

« On vous a dit que je suis veuve? Ah! les méchantes personnes !

ANGÉLA-SIRÉNA 2 05

— Ce n'est pas vrai? demanda le comte avec une sorte d'effroi.

— Eh ! oui^ c'est vrai. Je suis bien oblige'e de l'avouer^ puisqu'on lésait; mais je n'aurais point voulu qu'on en parlât. Le duc voyage, disais-je^ il est allé très loin^ il reviendra peut-être. C'était tout simple. Vous ne savez pas combien il est ennuyeux d'être veuve. Depuis un mois que j'habite Naples, on m'a demandé ma main quatre ou cinq fois déjà; c'est insupportable. Ahl mon Dieu, continua la duchesse, j'y songe^ est-ce que vous allez m'épouser, vous aussi? »

Démétrius l'écoutait comme on fait d'une musique; une cascatelle de neige fondante n'a pas le timbre aussi frais ni aussi plaisant.

« Vous ne voulez donc pas vous marier, madame ?

— Je ne sais^ répondit-elle; ce n'est point le mariage qui m'effraie; c'est la demande en mariage. »

Les indécisions du comte redoublèrent ; il ne pouvait attribuer l'abominable audace d'une coquette à cette jeune femme si semblable à une jeune fille. « Elle n'aurait point osé, » songeait-il. Il songeait aussi que ce serait dommage qu'elle n'eût point osé.

« C'est la marquise qui vous a parlé de moi? reprit Angéla-Siréna. Vilaine marquise! Que vous a-t-elle raconté de plus ?

— Rien^ madame^ sinon que j'eusse à me défier de vous.

— Elle a eu raison, Je suis très méchante. »

La conversation languissait un peu; Démétrius ne parlait guère, observant, essayant de saisir quelque indice révélateur dans un geste ou dans une parole d'Angéla. Elle ne se trahissait point. « Ce n'est pas elle^ » pensa-t-il. Il ajouta : « Tant mieux. » Son cœur était prêt à se déchirer.

a Mais, cher comte, fit tout à coup la duchesse, voilà une heure que vous êtes ici, et vous ne m'avez pas encore parlé de votre amour. Faites vite. Entendre parler d'amour, c'est comme si on lisait un roman. »

Démétrius prit la main de la duchesse et la baisa.

c( Monsieur, dit-elle en la retirant sans brusquerie, pourquoi avez-vous baisé ma main?»

Il n'y avait apparence ni de colère ni de pudeur effrayée dans son geste; elle s'étonnait seulement de ce qu'il avait fait. Le comte ne sut que répondre; c'était uneinnocence tout à fait déconcertante. En se penchant vers la duchesse, il avait remarqué sur son épaule droite un signe à peine perceptible à la vue, mais qui pouvait être sensible au toucher. II s'excusa comme il put, et les discours usités entre gens du monde continuèrent sans incident jusqu'au terme de la visite.

AN3ÉLA-S1RÉNA 267

Le comte^ en se retirant, n'hésitait point : la duchesse était parfaitement étrangère à son aventure de la veille; il fallait, en vérité, qu^il eût perdu le sens, pour avoir imaginé une énormité semblable. Hélas! il n'y avait d'autres liens entre la jeune femme et lui que ceux d'une familiarité récente encore entachée d'étiquette; et ce n'était pas vrai qu'il eût baisé son front et baisé ses yeux (ses yeux si beaux!) pendant la romanesque entrevue. Mais, tandis qu^il s'éloignait du palais Formosani, il sentait s'ébranler sa conviction'nouvelle. Lorsque le dernier écho de la voix charmeresse eut expiré dans son oreille, et que ses yeux, parmi les éblouissements enfin dissipés de Textase, cessèrent de voir le doux profil d'Angéla-Siréna^ le soupçon tenace envahit de nouveau sa pensée, et alors il détestait violemment la perversité delà duchesse.

C'était l'heure où il avait coutume d'être reçu par la marquise de Brescia. Il résolut de l'interroger, sans l'instruire de son aventure. La vieille femme Taccueillit gracieusement. Elle regretta de ne pouvoir rien lui apprendre; elle ne savait rien ; la duchesse était très belle et très riche^ on ne devait point en demander davantage. Pourquoi s'inquiétait-il de ce qui ne le regardait pas ? Si elle avait eu des amants, personne ne le disait ; selon les apparences, elle n'avait pas eu le temps. Mariée à dix-

sept ans, veuve à dix-huit. Le duc avait été son père. Démétrius s^était mépris aux paroles de la marquise; la marquise n'avait pas voulu dire qu'Angéla-Siréna fût une femme dangereuse et capable de briser volontairement le cœur d'un honnête homme; elle avait de la duchesse une excellente opinion ; la duchesse ferait le bonheur de son mari.

Démétrius, l'âme éperdue, rentra chez lui. Son hôte venait de s'éveiller. Pendant le dîner il y eut de nouvelles confidences. « Voilà qui est grave, » dit Horace. Le temps s'écoula très lentement. La gondole n'arriverait pas avant minuit. Minuit était si loin ! « Si voas avez affaire à la duchesse Formosani, insistait de Naër^ il est impossible que vous ne parveniez pas à la reconnaître. » Démétrius en convint. « D'ailleurs, reprit Horace lorsque minuit sonna, je vous exhorte à ne point dédaigner cette paire de ciseaux anglais ; c'est un outil admirable et très propre à couper sans bruit une mèche de cheveux. » Un signal, je ne sais lequel, se fit entendre dans le jardin. Le comte disparut.

« Hé! hé! Votre Excellence ne s'est point fait attendre, s'écria plaisamment le spadassin en saluant Démétrius.

— Ecoute, dit celui-ci, si tu veux nommer la femme vers qui tu me conduis, je te donnerai mille piastres.

ANGÉLA-SIRÉNA 269

— Je VOUS remercie, monseigneur^ répliqua l'homme, car, d'après conventions, je dois recevoir pour me taire le double de ce que je pourrais gagner en parlant. »

Comme la veille, le comte fut enfermé sous la tente de velours grenat^ et le voyage commença^ rapide et sans bruit^ dans le golfe.

Le lendemain, dès la pointe du jour, Horace fut éveille en sursaut par le fracas d'une porte qui s'ouvrait brusquement.

c( C'est elle ! » cria Démétrius en se laissant choir sur un fauteuil près du lit.

De Naër ouvrit lentement les yeux.

« Eh quoi ! partir déjà? murmurait-il avec mélancolie.

— C'est elle! c'est la duchesse! répétale comte.

— Excusez-moi, Démétrius, je rêvais de la Chiaza. La duchesse, disiez-vous, elle s'est trahie?

— Non. Je me suis roulé à ses pieds, je me suis frappé la poitrine, j'ai prié, j'ai pleuré pour qu'elle consentît à me dire son nom, et moins queson nom, une phrase, une parole, ce qu'elle aurait voulu! Rien. Elle est demeurée silencieuse comme si elle ne m'avait pas entendu. Toujours la même apparition pâle aux enlacements muets ! Et je n'ai rien vu, sinon l'éclair de son œil, qui m'aveuglait dans l'ombre. Mais regardez, ces cheveux, ils sont

noirs comme les siens, ce sont les siens I Et sur Tépaule droite du fantôme j'ai touché (voilà une preuve sans réplique), j'ai touché la marque d'un signe pareil à celui que porte Angéla-Siréna sur l'épaule ! ,Oh ! c'est elle : j'en suis sûr, aucun doute.

— En ce caSj dit Horace, vous devez être satisfait.

— Ah ! je suis bien malheureux ! »

Cette journée s'écoula comme les précédentes, et celles qui suivirent n'en différèrent pas davantage. Démétrius était reçu par la duchesse avec un nonchaloir ingénu qui aurait découragé les soupçons les plus obstinés. Maintes fois il fut sur le point de lui dire qu'il avait tout deviné et qu'elle avait tort de dissimuler plus longtemps; maintes fois, en montant l'escalier du palais, il prépara le discours qu'il aurait dû tenir ; en présence d'Angéla-Siréna, plus de projets, plus de résolutions. Il tombait en extase, sans haleine, sans parole; et toujours^ devant elle, il s'estimait infâme d'oser la soupçonner. Mais chaque matin sa crainte et à la fois son espoir étaient ravivés par l'effet des impressions récentes, et il prenait mille décisions sans cesse renouvelées^ Jamais exécutées.

Horace de Naër avait été présenté par le comte à la duchesse Formosani.

« Vous êtes fou, mon hôte, dit cette fois le leune

homme, la duchesse est incapable d'une équipée nocturne. Au surplus, continua-t-il,peu de femmes ont de ces audaces. Une seule... »

De Naër se prit à sourire.

(( Laquelle? interrogea Démétrius.

— Oh ! dit Horace, elle est en Chine. »

La passion du comte grandissait chaque jour; la duchesse lui paraissait de plus en plus désirable, et, ses incertitudes ne prenant pasde fin, il en arrivait au désespoir. Cette double vie lui était insupportable. Toutes les joies des rendez-vous mystérieux se convertissaient en douleurs au souvenir d'Angéla- Siréna ; les émotions charmantes qu'il éprouvait à écouter le babillage de la jeune femme devenaient des angoisses quand il se rappelait les silences nocturnes. 11 résolut d'en finir. Des deux bonheurs qui lui étaient accordés, il fallait qu'il en abandonnât un. Il n'hésita point. Un soir^ le spadassin donna vainement le signal convenu. Il frappa dans ses mains et jeta des pierres aux fenêtres. Démétrius aux aguets derrière une persienne, écoutait et observait ; il s'était juré de ne pas descendre. Là-bas, au delà des arbres, il vit resplendir la belle tente carrée de velours grenat chamarré d'or; il vit la barque dans la crique, et, à travers les branches, la veste rouge du matelot. Il entendait crier : ce Monseigneur! Monseigneur! » et il restait derrière la

fenêtre, étonné de son courage. L'émissaire se lassa d'attendre. Le comte le regarda s'éloigner. Il n'aurait pas voulu qu'il s'éloignât. Pourquoi ne l'avaitil pas appelé une fois encore? Il serait descendu peut-être. Non^ il ne serait pas descendu. L'homme s'approcha delà barque et s'entretint avec le matelot. Une grande épouvante assaillit l'âme de Démétrius. « Ils vont partir! Ce serait une chose horrible si ce drôle, profitant de ce que Je ne suis pas venu, allait prendre ma place? L'ombre qui m'empêche de voir la duchesse empêcherait la duchesse de le reconnaître. )> Telle fut la raison que s'allégua le comte pour autoriser sa faiblesse. Le matelot avait levé les rames; la gondole allait fuir. «Me voilà ! » s'écria Démétrius. « Je devais choisir, pensait-il, entre le jour et la nuit ; c'en est fait, je ne la verrai plus. » Mais, le lendemain, à l'heure de sa visite quotidienne^il montait en courant (à ce point qu'il arriva tout essoufflé) le grand escalier blanc du palais Formosani.

Une autre fois, pour se soustraire à l'anxiété de ses doutes, il jura de quitter Naples; il s'en irait n'importe où, très loin, en France peut-être; mais il rompit son serment et ne fit d'autres voyages que ceux de chaque nuit, vers l'alcôve inconnue.

Cependant la marquise de Brescia, très expérimentée, avait depuis longtemps compris, à l'attitude

AKGÉLA-SIRÉNA 273

du comlC; qu'il lui était survenu quelque chose dV normal.

Interrogé par elle, il raconta sans détours tout ce qu'il avait souffert depuis sa rencontre avec la duchesse Formosani. La marquise était femme d'esprit, et certainement très apte à donner un bon conseil.

a Mon cher enfant, lui dit-elle, vous êtes la [proie d'une intrigante. Je me porte caution pour Angéla- Siréna. Ces escapades romanesques ne sont plus d'usage chez les personnes de qualité ; de mon temps déjà elles étaient tombées en discrédit. Cette gondole, cet intermédiaire, la nuit, le bandeau^ tout cela est d'un goût outré; il en sort je ne sais quelle odeur rance de bourgeoisie prétentieuse. La duchesse Formosani, en supposant qu'elle fût capable d'une telle échauff'ourée, eût imaginé quelque chose de plus spirituel. Je vous le dis, vous avez enflammé par mégarde votre vendeuse de gants ou de parfumeries, lien est de fort jolies parmi ces petites bourgeoises; mais, cher comte, priez la sainte Madone que la vôtre ne soit point une vieille !

— Elle n'est ni vieille ni bourgeoise, répondit le comte en souriant.

— Vous n'y entendez rien, répliqua la marquise. Quant à la duchesse, épousez-la si vous l'aimez autant qu'il le semble, et, le soir de vos noces, en-

voyez quelque laquais à votre place, là-bas^ dans la gondole. »

La conviction évidemment sincère de Thabile vieille femme aurait dû gagner Démétrius; mais, ces cheveux, c'étaient bien les cheveux de la duchesse et le signe qui décorait l'épaule d'Angela-Siréna, il le baisait chaque soir sur Pépaulede sa maîtresse.

Un mois s'était écoulé parmi ces alternatives cruelles^ lorsqu'un accident eut lieu qui pouvait y mettre un terme^ et fît grand bruit dans Naples.

Une nuit, le palais Formosani brûla. L'incendie se maintint quatre heures durant. Sous l'effort de la flamme l'édifice s'écroula pierre à pierre. Les gens delà duchesse furent sauvés à grand'peine, et Ton dut admirer la belle chance d'Angela-Siréna, qui, précisément, avait passé la nuit hors de chez elle, au chevet de la marquise de Brescia, dangereusement malade. Démétrius apprit la nouvelle par le nègre Élie, qui, chaque matin, allait à Naples; la duchesse habiterait sa villa^ en attendant que le palais fût reconstruit.

Le comte se vêtit à la hâte et se rendit chez la marquise de Brescia; elle était partie depuis trois jours pour Rome, elle reviendrait vers la fin de la semaine.

Le doute devenait impossible : la duchesse était absente pendant Fincendie, mais elle n'avait pas

ANGÉLA-STRÉNA 275

passé la nuit auprès de la marquise. Demétrius maudit cette perversité profonde, si habilement, si imperturbablement dissimulée. Pendant un mois, elle avait Joué cette comédie détestable. Chaque jour elle le voyait palpitant devant elle, tourmenté d'incertitudes, dévoré d'angoisses ; était-ce donc bien difficile de lui dire : « Je vous aime, et c'est moi, c'est moi qui, chaque soir, vous attends làbas, où l'on vous mène, dans Pombre et le silence î » La nuit, il tombait à ses genoux, la suppliant de parler, de ne point faire durer cet incomparable supplice ; il s'écriait : « Angéla 1 » puis : « Duchesse! » puis : c( Angéla-Siréna I vous voyez bien que je vous ai reconnue, pourquoi vous taire encore? » Elle ne répondait pas et demeurait cruellement impassible.

Le comte marchait à grands pas dans la rue, et par moments il se frappait la tête du poing. Mais sa colère ne fut pas de longue durée. Ce que la duchesse avait fait, en somme, c'était pour lui qu'elle Pavait fait ; elle s'était éprise tout à coup, dès la première rencontre; il se rappela les plumes de l'éventail envolées avec les feuilles de rose. Pouvaitelle hasarder un aveu, dès Pabord, la première? Cependant, à son amour elle n'avait pas pu résister; c'était une imprudente : elle avait affronté la honte et le scandale; mais pour lui, pour lui seul. Etait-

elle si coupable? Sans doute, si quelque jour il lui avait dit : « Je vous ai reconnue », elle n'aurait point nié; de tousses vœux elle appelait l'heure où elle pourrait redevenir elle-même et mettre un terme à cette double vie; mais il ne lui avait jamais parlé. Devait-elle se faire reconnaître la nuit tandis qu'il baisait ses pieds en la conjurant de dire son nom ? Elle serait morte de honte, étant craintive et douce, s'il lui avait fallu se découvrir pendant ces heures éperdues. Gomme elle devait souffrir de ne pouvoir lui répondre : « Démétrius » quand il lui disait: ce Angéla ! » Mais maintenant tous les tourments allaient cesser; il lui parlerait, elle avouerait, il n'y aurait plus 'ni ténèbres^ ni mystères. Oh! les tendres excuses ! les douces confidences !

Le comte remonta dans sa voiture et se fit conduire à la villa Formosani.

La duchesse le reçut dans le jardin, sous un oranger.

Une fois de plus ses belles résolutions s'évanouirent en présence d'Angéla-Siréna ; la pudeur le prit à la gorge; il tressaillit, rougit, et se perdit dans une phrase balbutiée.

a Vous savez la nouvelle ? demanda la duchesse.

— Oui, madame, et je sais aussi que vous avez été miraculeusement préservée. »

Démétrius tenta de mettre quelque peu d'imper-

tinence dans cette re'ponse; Angela n'y prit point garde.

« On raconte que j'ai passé la nuit chez la marquise de Brescia, ce n'est pas vrai, dit-elle. J'étais en dévotion au couvent de l'Eloile, dont ma cousine est supérieure. Cest un secret que je vous confie. J'ai beaucoup de religion, mais j'aime qu'on l'ignore. »

La duchesse fit le signe de la croix avec la gravité d'une petite nonne. « Voilà, pensa le comte, une franchise adorable ou une épouvantable noirceur; quoi qu^il en soit, il faut que mon sort s'accomplisse. ))

(c Madame la duchesse, dit-il brusquement^ j'ai l'honneur de vous demander votre main.

— ■ Oh ! fit Angéla, c'est très grave; il faut que je réfléchisse. »

Elle acheva sa phrase dans un éclat de rire.

c( Voilà qui est fait, reprit-elle, j'ai réfléchi. »

Et, toujours rieuse, elle tendit la main au comte de Seyssel.

Le mariage fut fixé à quinze jours de là. La nouvelle se répandit, Démétrius fut envié.

(( Vous faites bien, » dit à son retour la marquise

de Brescia. Horace de Naër estima que c'était un

moyen hardi, mais décisif, de tirer toute chose au

clair. Quant au comte, il était plus calme; il s'ima-

ginait être déjà le mari de la duchesse, et que les convenances les contraignaient pendant quelques heures à une retenue si ardemment compensée. Il résolut de vivre de la sorte jusqu'au jour du mariage. Il attendit. Le jour vint.

La veille des noces, il y eut un bal à la villa Formosani; la fête se maintint jusqu^'à Taurore; mais Horace de Naër disparut avant minuit sous ombre de conduire à sa voiture la marquise de Brescia, qui s'était trouvée indisposée.

Le lendemain^ dès le matin^ le mariage eut lieu; le comte et la comtesse de Seyssel devaient quitter Naples au retour de l'église; une chaise de poste

les attendrait à la grille de la villa. La cérémonie

nuptiale fut très somptueuse. Cette cousine d'Angéla, qui était supérieure au couvent de l'Étoile, ne manqua point d'y assister. Pendant la bénédiction, Démétrius observa sa femme; elle était vêtue d'une robe de moire à volants de dentelle; une rose fleurissait dans ses cheveux. Sous la parole du prêtre, elle courbait la tête d'un air édifiant; quand elle s'agenouilla, ce fut avec un sourire d'une candeur évidente. Le comte avait répudié tout soupçon. « J'ai rêvé! » disait-il. Lorsque les époux sortirent de Féglise, une vieille mendiante, accroupie sous le porche, ayant remarqué que la mariée ne portait pas de fleurs d'oranger :

ANGELA-SIRENA 27g

« Voilà une veuve, s'écria-t-elle en patois napolitain, qui a tout à fait Pair d'une jeune fille. »

La comtesse rougit. Démétrius jeta un louis à la mendiante.

« Elle a raison, j'étais fou. »

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls enfin, ce fut dans le jardin de la villa^ sous Toranger. La comtesse allait se retirer afin de revêtir un costume de voyage.

a Voulez-vous demeurer un instant? dit Démétrius.

— Je le veux, » fit-elle.

Il la regarda longuement en silence.

« Comtesse, dit-il enfin^ vous êtes ma femme à présent, n'avez-vous rien à me dire?

— A vous dire ? Non, répondit-elle avec une petite moue d'étonnement.

— Rien?

— Rien, en vérité. »

La pensée d'Angéla transparaissait à travers la sonorité cristalline de sa voix. Démétrius tenta de se dérober à une influence trop souvent subie, et, prenant sa femme par la main avec une sorte d'emportement :

a Vous n'avez rien à me dire? » répéta-t-il encore. *

La comtesse leva fièrement la tête.

« Non, monsieur, » dit-elle d'un ton ferme.

28o l'amour qui pleure et l'amour qui rit

A ce moment la face noire d'Elie se montra parmi les branches.

(( Qu'est-ce ? fit le comte.

— Une lettre de la part de M. Horace de Naër, dit le nègre en s'inclinant.

— Donne et va-t'en. »

Démetrius lut à la hâte.

Soudain il ploya les genoux et baisa furieusement les petites mains de sa femme.

« Comtesse, s'ecria-t-il; vous ne me pardonnerez Jamais!

— Qu'ai-Je à vous pardonner? demanda-t-elle.

— Oh! rien^ absolument rien ! Angéla, m aimezvous ? »

Il l'avait attirée sur sa poitrine. Elle se dégagea de cette étreinte et s'enfuit effarouchée. Mais, quand elle fut un peu loin, elle dit : « Démetrius^ je vous aime ! » et disparut.

« Heureux homme, écrivait de Naër, qui êtes le mari de la duchesse et qui avez été Tamant de la Chiaza ! Cette nuit, couvert d'un manteau qui m^enveloppait jusqu'aux tempes, j'ai tenté l'aventure à votre place. En un baiser, j'eus reconnu la Vénitienne. Elle a de merveilleux cheveux noirs; son épaule est marquée d'une petite cicatrice due à la pointe d'un stylet d'or; de là la confusion. Quant à votre guide de chaque soir^ c'est Zicotto, un an-

ANGÉLA-SIRÉNA 28 1

cien bateleur de Venise^ un drôle qui jadis^ à Bruxelles^ n'hésitait point de vider mes boîtes de havanais et mes bouteilles de constance. Je pars pour l'Angleterre. Adieu. »

Iln^avaitpas jour à conserverie moindre douté; tout était nettement explique; le nègre Elle avait peut-être trouve singulier que la lettre d'Horoce fût apportée par un laquais de la marquise de Brescia; mais Élie était unepersonne discrète, qui ne parlait jamais, à moins d'être interrogée.

Mai 186...

ry?^

ous les matins, pour aller à son bureau, il prenait par ce passage. C'est un très pauvre gar- =' çon. Il est maigre, petit, chetif, paraît plus maigre encore dans son veston étroit tendu sur les os^ dont le collet toujours relevé cache à demi un cou sans linge. Jeune, vingt-deux ans à peine, il n'a aucun des beaux e'panouissements de la jeunesse; il existe des plantes malingres qui, même au printemps, ne fleurissent pas. Sa face^ dont les yeux gris, souvent baissés, regardent à la dérobée avec cette sournoiserie que donne la peur, ressemble à une figure de vieille cire, où le fard s'est éteint, comme on en voit derrière la vitrine des perruquiers de banlieue, et des taches de rousseur lui ajoutent je ne sais quoi de maladif et de plaintif. Un être pitoyable vraiment.Tant de jeunes gens ont la gaieté

aux lèvres, l'amour ou l'espoir au cœur; lui^ non. Oh 1 comme les autres^ il aurait voulu sourire, aimer^ vivre enfin! Naguère, le dimanche^ quand il allait se promener, tout seul^ aux Champs-Elysées, il suivait d'un œil jaloux, où la colère brûle les larmes, ces cavaliers élégants, qu'emporte le rhythme du galop, et que reconnaissent, avec une inclinaison de tête, les belles mondaines à demi-couchëes dans leurs victorias sous des neiges de fourrures. 11 les enviait aussi, ces couples fous et ravis, — lui, le chapeau rond sur l'oreille, elle, pouffant de rire sous un envolement de rubans, — qui s'en vont, en fiacres découverts, manger des fritures aux guinguettes de Gourbevoie. Un jour, il a sangloté en voyant passer, près de la Cascade, un cortège de noce : la mariée, toute blanche, courait en avant, cherchait des fleurs dans le gazon, et, un peu courbée, se retournait par instants pour rire au marié î Mais il a compris enfin qu'aucune de ces joies n*était faite pour lui. Il est laid, il est pauvre. Comme son père et sa mère, morts à présent, n'avaient pu lui donner qu'une assez piètre instruction, — lire, écrire, compter, — il a eu grand'peine à trouver un petit emploi d'expéditionnaire dans je ne sais quelle administration : et il ne peut pas espérer une meilleure place. Il est de ceux à qui rien ne saurait arriver; pour qui il n'y a point de hasard. Le bureau, tous

les jours^ tous les Jours. Le même bureau. Il vieillira, rien ne changera pour lui^ il sera moins jeune^ voilà tout. Le soir où il se couchera pour sa dernière maladie, il sera allé au bureau, le matin. Aussi Ton peut deviner, dans tout son air, une habitude déjà longue d'être comme le voilà, une résignation à ne Jamais être autrement ; sa douleur, — ainsi qu'un vieux mal dont on ne guérira pas, — a dépassé la période aiguë ; c^est un désespoir accepté, convenu^ qui s'éternise en une mélancolie irrémédiable.

Mais pourquoi donc passait-il, — bien que cela l'obligeât à un détour, — par Tune des étroites galeries qui se croisent derrière l'entrée des artistes du Théâtre des Variétés ? Il est morose, ce passage, et presque toujours désert, dans la matinée surtout. Peu de magasins. A la clarté grisâtre qui tombe du haut vitrage, on aperçoit des meubles en réparation, des piles de bouquins, des tableaux retournés, dans un désordre poussiéreux d^arrière-boutique; et, à l'un des angles, un cabinet de lecture, obscur, silencieux, ouvre sa porte morne, qui a l'air de bâiller.

S'il passait par là, c'était à cause d'une boutique de parfumerie, qui se trouve en face du cabinet de lecture. La parfumeuse avait eu Tidée — suprême tentative d'achalandage, — de suspendre en dehors de sa devanture, trois petites fontaines de cuivre, dont chaque robinet figurait une Chimère, et d'où tom-

baient goutte à goutte d'odorantes essences. Quiconque passait, pouvait parfumer son mouchoir. Mais^ à cause de la solitude du lieu, cette largesse ne profitait à personne, si ce n'est au pauvre expéditionnaire.

A peine entré dans le passage, il s'arrêtait, guettant le moment où Userait seul, puis, brusquement, courait vers la boutique de parfumerie, plaçait, non pas son mouchoir, mais l'une de ses mains, sous la première fontaine, d'où pleurait une essence de violette, recueillait précieusement les fines larmes lentes, et, quand sa paume était mouillée, il la portait à son nez et aspirait longuement le parfum.

Alors, il devenait tout autre! Du rose lui montait aux pommettes; il y avait la douceur d'un rêve dans ses yeux attendris. C'est que l'odeur lui grisait 1 ame ! cet arôme de fraîche fleur dans les mousses éveillait en lui une vision de bois printaniers, pleins de feuilles murmurantes et de légers gazouillis ; écartant les branches, une enfant se montrait, toute blanche et toute rose, et riait av:c une bouche de fîeur; il voulait la saisir, elle fuyait, se blottissait dans les hautes herbes; mais un éparpillement de rosée dénonçait la fugitive; il la surprenait, rougissante, ne s'échappant plus; et tous deux ils restaient longtemps enlacés dans la frai-

cheur verte du matin, sur les mousses mouille'es où se cachent les violettes.

Cétait de Topopanax que pleurait la seconde fontaine; et délicatement troublé par Fexquise et raib essence, une autre rêverie emportait sa pensée. Il entrait dans Tun de ces boudoirs de soie et de dentelles où sont les belles grandes dames I Sur le dossier d'or des chaises légères^, dans la mollesse des poufs capitonnés, aux brimborions jolis des étagères, glissait, se nichait, s'accrochait un demi-jour presque rose; le plafond était de satin bleu pâle, plissé; des miroirs, encadrés de colombes, reflétaient les rosaces somptueuses des tapis; et, parmi tout ce luxe, une jeune femme, un peu hautaine, mais plus tendre, répandait sa longue robe sur le satin d'un sopha, et, souriant de le voir venir, lui tendait une fine main pâle, qu'elle ne retirait pas.

Mais la troisième fontaine versait avec abondance du musc! Il s'en emplissait les deux paumes, humait ardemment la forte et chaleureuse odeur. Alors il avait dans les yeux des flammes ! et toute sa face était rouge. Les bras et les épaules nus hors d'un écroulement de flamboyantes étoffes, sous des lustres d'où tombait une pluie d'or et de feu, de grandes filles blanches, dont les lèvres sont comme du sang sur de la neige, repoussaient, pour mieux se faire voir, le manteau vermeil de leur chevelure,

et^ tandis que des hommes chantaient dans une fureur d^orgie, tandis que le rire d'un vin de topaze et de rubis pétillait dans les coupes, elles, amoureuses et superbes^ s'enlaçaient autour de lui dans le tournoiement toujours plus resserré d'une danse, etj lasses enfin, haletantes, parmi des cassures de satin foulé aux pieds, elles lui offraient, elles toutes, à lui seul, leurs bras, leurs cheveux, leurs lèvres !

Tout à coup, il s'enfuyait, parce que la parfumeuse avait entr'ouvert sa porte, ou que quelqu'un venait d'entrer dans le passage. Mais le pauvre hère emportait assez de songes pour charmer un peu l'ennui de la longue journée.

Maintenant, il est bien plus misérable encore. La parfumeuse s'est aperçue qu'elle gaspillait sans nul profit des aumônes de violettes, d'opopanax et de musc ; et les trois Chimères de cuivre ne peuvent plus verser des gouttes de rêve au jeune passant sans amour.

FIC^C

Page 1