‹ L'amour qui pleureChapitre 2 sur 2 · LEBON · texte numérisé non relu

LEBON

Ces quelques mots frappent la mémoire de Robert, et mille pensées fulgurantes jaillissent.

Son visage, puéril dans le sommeil, semble virilisé tout à coup, par la volonté qui l'anime, — volonté qui ne connaît pas encore sa force et ses limites, mais qui s'est longuement, secrètement préparée pour toutes les résistances et tous les assauts. La ligne du nez charnu et sensuel, l'arc des sourcils proéminents, les coins de la bouche qu'embellirait le sourire, deviennent plus nets et plus durs. Et, sous le voile penché des cils, les yeux verdàtres s'assombrissent.

Robert Marie a dix-sept ans.

Les jeunes gens de son âge vivent dans le présent et regardent l'avenir. Robert a vécu

tourné vers le passé, et cette attitude morale lui a fait une âme singulière, un peu déviée, non point sournoise, mais secrète.

Jusqu'à treize ans, il a été un petit garçon robuste et joyeux, chéri par son tuteur, — maître Lebon, — qu'il appelle tendrement « oncle Bon », — par madame Isabelle Lebon, — « tante Belle », — par monsieur et madame Cheverny, ses parrain et marraine, qui représentent ses parents morts...

A l'arrière-plan de sa mémoire persistent pourtant des images confuses, dans une pâleur de limbes... C'est une bastide blanche, parmi des arbres qui sentent fort et ne donnent presque pas d'ombre... une femme, — sa nourrice, — coifTée d'un foulard rouge... un puits sous un grand figuier, parmi les bourraches bleues...

Dans ce temps-là, — plus lointain que l'aube du monde, — il n'y avait point d'oncle Bon ni de tante Belle, mais les Cheverny existaient.

Robert les revoyait chez sa nourrice, assis dans la cuisine fraîche et, une autre fois, debout contre la barrière du jardin... Madame Cheverny pleurait... Sa voilette relevée barrait son front...

Les figues mûres s'écrasaient dans l'herbe, autour d'elle...

Souvenirs épars, comme des gravures déchirées d'un livre...

Puis, sans aucune transition, c'était Beaugency, la maison notariale, la chambre à roses vertes... Et les années d'enfance se suivaient, toutes pareilles.

L'oncle Bon, la tante Belle, remplissaient l'univers, effaçaient ou reculaient les images de la vie antérieure. Pourtant, à longs intervalles, les Cheverny reparaissaient. Ils apportaient des jouets et des friandises et Robert les aimait bien, tant qu'ils étaient là, mais il les oubUait très vite. Au premier jour de l'an, madame Lebon lui dictait une lettre sentimentale, qu'il écrivait sans la comprendre, sur du papier à filet d'or, timbré d'une fleur ou d'une hirondelle.

Plus tard, les Cheverny réclamèrent des lettres plus fréquentes, et surtout plus simples... Ils disaient à Robert :

— Raconte-nous n'importe quoi, tout bonnement, comme si tu parlais...

Le gamin n'avait rien à leur dire. Son affec-

tion pour eux était forcément conventionnelle, et madame Gheverny s'en plaignait quelquefois, un peu jalouse des Lebon.

Un jour, elle était assise dans le salon du notaire, seule avec l'enfant, qu'elle tenait sur ses genoux. C'était en juin. Elle avait une robe de mousseline et un chapeau de paille rude où tremblaient de petits bouquets rouges et noirs, — grappes de groseilles et de cassis. — Ses cheveux châtains, qui avaient dû être blonds, naguère, frisaient et se doraient, quand elle tournait la tête et que le rayon vaporeux, glissant entre les volets mi-clos, l'effleurait.

Les iris larges de ses yeux, dans l'ombre, prenaient aussi une couleur d'or. Des bagues brillaient à ses doigts... Elle avait l'air d'une grande petite fille, et elle était pourtant quelque chose de lointain, de supérieur, de mystérieux, — une espèce de reine... L'enfant, qui l'avait vue tant de fois, découvrait en elle un charme que les autres dames et même la tante chérie ne possédaient point... un charme qu'on respirait sur eUe, comme le parfum de sa robe, comme le parfum de sa peau... Et, parce qu'elle avait ce charme, que les hommes subissent et

que pressentent même les tout petits garçons, Robert éprouva une émotion tendre, adorante, craintive.

— Pourquoi me fais-tu ces yeux-là ? ditelle. Tu me trouves laide ?

— Oh ! non !...

— Jolie, alors ?

— La plus jolie...

— Plus jolie que tante Belle ?

Il rougit, n'osant déprécier la tante au profit de la marraine... Madame Cheverny devina le scrupule naïf de son cœur.

— Tante Belle est jolie aussi... autrement. Il faut l'aimer... Et il faut m 'aimer aussi, si tu peux... Moi, je t'aime... Je te donnerai ma photographie, pour que tu n'oublies plus ma figure... Et tu la regarderas en pensant à moi... et à ta pauvre maman... Elle me ressemblait un peu... Et toi, mon trésor, tu ressembles...

— A qui, marraine ?

— A un petit garçon que j'ai perdu... C'est pour ça que... Oh ! non !... parlons d'autre chose. C'est trop triste, mon chéri... Ça me fait pleurer...

— Si tante Belle veut..., dit l'enfant, dont le visage brûlait de rougeur ardente.

— Quoi ?

— Je serai votre petit garçon, moitié à vou3, moitié à tante Belle. J'irai un jour ici, et puis un jour chez vous...

— Plus tard... quand tu seras grand, répondit la marraine avec une voix toute changée, comme si elle allait pleurer...

... Dès ce jour, Robert fut conquis. Il avait senti la chaleur du sein de la femme, le prestige physique de l'être caressant, gracieux et doux... Tante Belle, qui avait cinquante ans, des robes noires, une figure de vieille demoiselle mariée trop tard, ne fut pas moins aimée qu'auparavant. Mais son amour était le pain quotidien et nécessaire... L'amour de la marraine, c'était un fruit parfumé...

Gomme M. Gheverny, malgré sa bonté, restait plus loin du cœur de Robert ! L'enfant le trouvait vieux, parce qu'il avait quelques mèches grises sur les tempes, quelques fils argentés dans sa fine moustache militaire. Vraiment, on eût dit un officier en civil... Le notaire racontait que son ami Gheverny était un artiste, un architecte célèbre ; qu'il avait habité Rome dans sa jeunesse, et qu'il avait construit beaucoup

de maisons, de gares, de casernes, de palais. Parce qu'il portait une rosette rouge à la boutonnière de son veston, Robert le croyait très puissant et riche...

Robert ne souffrait pas d'être orphelin. Il ne pensait jamais à son père et à sa mère.

Cependant, vers la douzième année, sa curiosité s'éveilla. Il interrogea, tour à tour, les quatre personnes qui composaient sa famille artificielle, et toutes quatre lui répondirent à peu près dans les mêmes termes :

« Tes parents sont morts. Prie pour eux, ce qui est la meilleure foçon de penser à eux, et suis leur volonté, en aimant ceux qui les remplacent auprès de toi. Quand tu seras majeur, l'oncle Bon t'expliquera ce qu'ils ont fait pour toi, et te remettra la petite fortune qu'ils t'ont laissée. Tu sauras toute leur histoire, qui est très triste... Mais ne t'en préoccupe pas maintenant. S'ils le savaient, dans l'autre monde, ils en auraient de la peine... »

« Ne t'en préoccupe pas ! » C'était si \4te

dit... Robert n'était pas d'un caractère à se résigner facilement. Il fît encore des tentatives infructueuses. Son tuteur le gronda. Madame Cheverny lui fit des reproches... Alors il feignit l'indiiïérence.

Mais, dès ce moment, sa vie intérieure fut changée.

Cet enfant qui paraissait docile avait une imagination effrénée, une énergie sourde, et la faculté, si rare à cet âge, du silence et du secret. Les mystères qu'on lui faisait de son origine l'étonnèrent d'abord, puis l'irritèrent comme une offense à son droit. Triste ou pas triste, l'histoire de son père et de sa mère lui appartenait, et les Lebon, et les Cheverny, en se taisant, lui volaient quelque chose. L'idée de la peine qu'éprouveraient ses parents « dans l'autre monde » ne l'arrêta pas une minute. Son éducation n'avait pas été assez religieuse pour qu'il prît cette idée au sérieux... Autant le menacer de Croquemitaine !...

Il commença d'écouter, d'observer, de comparer tels faits, telles réflexions auxquels son tuteur n'attachait pas d'importance. Et voici qu'une inquiétude l'effleura :

« Je ne suis donc pas comme les autres ?... ■

« Les autres », c'étaient les orphelins qu'il rencontrait à l'école, ou chez les amis de madame Lebon. Ceux-là connaissaient l'histoire de leur père et de leur mère ; ils en conservaient des reliques ; ils priaient, le soir, devant des portraits... Tous avaient des tuteurs, mais ils avaient un débris de famille, — aïeule , tante, cousins, — des êtres de leur race et de leur nom...

Qu'étaient monsieur et madame Marie ?... Et la famille Marie était-elle détruite, ou dispersée ?... Pas même un pauvre arrière-cousin. Et l'oncle Bon n'était pas un oncle «pour de vrai »... Cela devait être rare d'être orphelin à ce point-là !

Pourquoi les Cheverny, les Lebon, n'avaientils gardé aucun bibelot, aucun portrait des défunts ?... Pourquoi n'en parlaient-ils jamais ? Seule, la marraine avait dit, une fois : « Ta mère me ressemblait... » Étaient-elles sœurs, ou parentes ?

Peut-être les vivants, qui aimaient Robert, étaient-ils jaloux des morts que Robert eût aimés ?... Ou bien ces morts étaient-ils de ceux qu'on rougit d'avouer pour siens, qu'on renie ?...

L'enfant orgueilleux se cabrait : « Non ! » Il ne pouvait être fils de voleurs ou de forçats... Il repoussait en tremblant le soupçon sacrilège, il demandait pardon aux morts inconnus...

Et peu à peu, à force d'y songer, le Père, la Mère, qui étaient des mots, hier, — pas même des noms, — devenaient des êtres ranimés et recréés par l'imagination de leur fils... Robert leur prêtait des visages, des vêtements, un son de voix, des affections même et des désirs... Ces spectres rôdaient autour de sa vie, et jalousement il les gardait pour lui tout seul... La nuit, il les appelait, et, qu'il jouât ou étudiât, il les sentait proches...

Il eut treize ans, quatorze ans. Il fut le gamin dégingandé, aux bras trop longs, aux gestes gauches, qui se passionne pour la bicyclette et le foot-ball, lit les journaux de sport, et rêve de posséder une automobile. L'effervescence physique apaisa l'inquiétude de l'esprit. Robert crût en force et en beauté, comme ces jeunes peupliers des rives de Loire qui ont leurs racines dans le sol fécond et leurs têtes dans la lumière.

Vers cette époque, il entra au lycée de Blois. Madame Lebon obtint du proviseur l'autorisa-

tion de le recevoir à Beaugency tous les dimanches. L'internat, ainsi mitigé, ne distendrait pas trop les liens de famille. Mais Robert ressentit un peu de chagrin et de rancune, parce que sa marraine négligea toujours de Taller voir au lycée. Il l'aimait avec la même faveur inavouée, la même admiration câline ; elle était, à ses yeux, la plus jolie, la plus élégante, la plus délicate des femmes... Cependant le prestige de M. Cheverny augmentait. Robert touchait à l'âge où l'on rêve de conquérir le monde, et le savoir, la force, l'influence, les nobles vertus viriles qu'il attribuait à son parrain lui semblaient un très bel exemple... Madame Lebon, témoin de cet enthousiasme, ne le décourageait pas.

Aux secondes grandes vacances, Robert avait seize ans. L'été torride rendait les sports plus pénibles. Il prit le goût de la lecture, et dévora, en deux mois, toute la bibliothèque de son tuteur, Chateaubriand, Sand, Balzac, Musset, et quelques volumes dépareillés de Maupassant et de France.

Les livres enflammèrent son imagination, émurent sa sensibilité, et les notions déformées

et incomplètes qu'il avait reçues, au hasard de conversations entre camarades, se précisèrent. Il apprit, ou devina, la plus haute poésie de l'amour et ses plus basses réalités. Ce fut un trouble profond, violent, et qui n'était pas toujours sans douceur... Mais ces lumières diverses et douteuses jetèrent un reflet sur la vie même. Robert comprit les histoires que racontent à demi-mot les grandes personnes, les scandales qui éclatent, de temps à autre, dans les petites villes bavardes et hypocrites. Il sut que la bonne des voisins était enceinte par le fait du « patron » sexagénaire, que la pharmacienne s'était fait avorter, que la femme du premier clerc avait suivi un amant...

Ces révélations ne salissaient pas l'idée romantique et naïve qu'il s'était composée de l'amour, — l'amour sublime et fatal, qui fait pleurer la Muse de Musset, qui joint les mains de madame de Mortsauf et du jeune Vandenesse... Mais Robert devinait que ni la pharmacienne, ni la servante, ni la femme du premier clerc n'avaient connu cet amour-là.

Et une crainte nouvelle pénétra l'âme ombrageuse de l'adolescent. Ses parents !... se« parents

dont il ne devait pas parler 1... Si les histoires qu'on lit dans les romans sont imaginées à plaisir, celles qu'on lit dans les journaux sont véritables... L'adultère, le viol, l'inceste, sont des crimes quotidiens et féconds 1

L'obsession reparut, terrible... Robert lutta contre elle, près d'un an. Parfois, il faisait le sceptique et le bravache ; il se disait : « Après tout, je m'en fiche ! Je n'ai rien fait de mal, moi... » Puis, il se sentait cruellement solidaire de cet homme et de cette femme qui l'avaient créé, dont le sang brûlait ses veines, dont les passions fermentaient peut-être en son âme.

Puis, à mesure qu'il découvrait les traditions et les harmonies sociales, quelle sensation bizarre d'être seul, sans attaches dans le passé, à côté des groupes familiaux. Une vague malédiction pesait sur lui, comme sur le sauvage qui a perdu les ossements de ses ancêtres et ne peut plus les honorer...

Il songeait :

« Il n'y a pas de famille Marie... Robert Marie, ce n'est pas un vrai nom, c'est le nom que mes parrain et marraine m'ont fabriqué, en accolant leurs prénoms, quand ils déclarèrent

ma naissance, parce que tout enfant nouveauné doit avoir un état civil... Ce mystère-là, du moins, est facile à pénétrer... Je sais que des enfants trouvés, ou non reconnus, portent des noms plus bizarres, que la fantaisie d'un commissaire de police ou d'un employé de mairie leur impose... « Robert Marie », cela n'est point déplaisant : ce nom est le symbole de la parenté volontaire qu'acceptèrent les Cheverny en m'acceptant... Leur bonté, leur sollicitude ne sont pas allées jusqu'à l'adoption... Ils m'aimaient bien, à cause des... des autres... mes vrais parents, mais ils étaient jeunes ; ils avaient perdu un fils ; ils pouvaient en avoir un second... Ma chétive personne ne devait pas encombrer leur vie...

« Je suis donc un enfant illégitime, un bâtard. Ce n'est plus une honte, aujom'd'hui... Les livres le disent... Chaque homme vaut par lui-même, et non par ses ancêtres... Je suis bâtard, soit, et m'en consolerais fort bien, puisque les secours et les affections ne m'ont pas manqué et qu'à tout prendre je n'ai pas été malheureux. Mes parents ont assuré mon éducation, et, même ils m'ont laissé une petite fortune... Mais pour-

quoi me cacherait-on la vérité, avec tant de soin, s'il n'y avait pas, dans toute cette aventure, quelque abominable complication, quelque histoire de viol... de crime?... »

Et il pensait en frémissant à sa mère dont madame Gheverny avait dit un jour : « Elle me ressemblait un peu... »

« Et moi, se disait-il, est-ce que je lui ressemble ? Mes camarades prétendent que j'ai des yeux de femme... à cause des cils... Ces yeux bleu vert, ombragés, très féminins, ce sont peutêtre les yeux de ma mère... »

Et il pensait encore :

« M'a-t-elle connu, m'a-t-elle aimé?... Elle est morte tout de suite après ma naissance. Était-elle heureuse ou malheureuse, quand elle m'attendait?... Malheureuse, sans doute... Oui, trompée, abandonnée... Il y a des femmes qui meurent de l'abandon...»

Une colère généreuse gonflait son cœur. Il invoquait la morte :

«Oh!... si c'était vrai!... Si c'était là le grand secret, la « triste histoire » qu'on me cache!... Il fallait vivre, malgré tout! Je t'aurais chérie, moi, je t'aurais vengée! Nous

nous serions bien aimés tous deux, ma pauvre maman...»

Son imagination, lancée sur cette piste, ne s'arrêtait plus. Il voyait, il vivait mille drames... et il pleurait d'horreur et de pitié.

Un soir de septembre, il était avec son parrain et sa marraine, sur le pont de Beaugency. Tous trois revenaient d'une promenade, et les Cheverny allaient repartir.

L'eau d'argent sous le ciel d'argent reflétait les îles sablonneuses avec leurs peupliers blanchâtres et la ville aux toits étages que dominent le petit clocheton de la cathédrale et le carré massif de la tour romaine.

L'automne était si précoce que des triangles d'oiseaux migrateurs filaient déjà vers le sud. Leurs cris, tombant de si haut, accroissaient la grise mélancolie du paysage et de l'heure. Madame Cheverny, appuyée au parapet, suivait 1 e vol inégal des bergeronnettes qui nichent dans les roseaux et les saules, contre les arches du port. M. Cheverny s'était éloigné de quelques pas, avec Robert.

Et, brusquement, comme un soldat fonce sur l'ennemi, le jeune homme avait parlé :

— Mon parrain, je suis très malheureux. J'ai un poids sur le cœur, une idée fixe dans la cervelle. Je ne dors plus. Je ne pourrai plus travailler... Il faut que ce supplice prenne fin... car il dure depuis des années et des années... Oh ! j'ai bien caché mon angoisse, allez ! Personne n'a rien su... Mais je suis à bout....

— Que veux-tu dire?

— Je veux... je veux savoir qui je suis, d'où je viens, et ce qu'étaient mes parents... Je le veux, vous entendez, et je suis capable de tout faire, pour le savoir... d'espionner... de fracturer un secrétaire... de rompre un cachet... de commettre une action déshonorante dont j'aurai honte, après, toute ma vie... J'en suis là...

Le beau visage de M. Cheverny s'était durci — de souffrance et de colère, sans doute :

— Tu es trop jeune..

— Je ne suis pas trop jeune. J'aurai dix-huit ans dans quelques jours. Regardez-moi donc... Vous ne sentez pas que j'ai une volonté d'homme? Je peux tout entendre, allez... Quoi

qu'ils aient fait, ça ne sera pas plus atroce que ce que j'ai imaginé parfois...

— Robert 1...

— Et puis, quoi?... Je n'ai pas envie de juger et de condamner mes parents... mais j'ai le droit de les connaître... Mon tuteur m'a dit qu'il ne devait pas parler... Alors, c'est à vous... vous qui les remplacez... vous qui m'aimez... Ah 1 comme vous m'aimeriez mal, si vous refusiez encore !...

M. Gheverny, bouleversé, prit le bras de Robert :

— Tu as raison... Tu sauras... Mais pas ici... pas maintenant... Il faut ménager ta marraine... Je préfère te parler seul à seul...

— Où?... quand?

M. Gheverny réfléchissait. D'un geste coutumier, il roulait sa moustache entre ses doigts, et Robert voyait trembler sa main.

— Écoute, dit-il enfin, d'un ton résolu, je me rendrai libre pour les vacances de la Toussaint, et j'irai te chercher au lycée. Nous ferons ensemble un court voyage, et, tête à tête, tu verras comme il nous sera plus facile de nous comprendre... Nous avons... par la force des

choses... vécu trop séparés, et, pour que je te fasse certaines... confidences... pour que je te donne certaines... explications... il faut que j'aie ta confiance entière, que je te sente cœur à cœur avec moi, mon petit Robert.

Le jeune homme eut un élan de reconnaissance.

— Oh I parrain, n'en doutez pas I

— Tu me connais si peu !... dit tristement M. Cheverny...

— Vous êtes mon plus ancien souvenir, répliqua Robert doucement. Quand je me rappelle ma nourrice, la maison près de la forêt, je vous revois, vous et votre femme, et je comprends bien que vous avez veillé sur moi, de loin, avec une bonté sage, infatigable. J'aime tendrement mon oncle et ma tante, je les ai aimés plus que vous, et c'était tout naturel, autrefois, — mais qui me les a donnés, qui m'a donné à eux?... Vous... Quel est le lien unique, entre les morts et moi?... Vous... Et tout à l'heure, quand j'ai dû ouvrir mon cœur, crier mon angoisse et ma peine, vers qui suis-je allé?... Vers vous... N'est-ce pas une preuve de confiance?... J'aurais pu m'adresser à mon

tuteur 1... Et mon instinct, ma raison m'ont dit que vous seul étiez maître de me satisfaire, que le secret de mon passé et de mon avenir était entre vos mains..

Il parlait bas, sans gestes, très pâle, avec une véhémence persuasive.

— Marchons ! fit M. Gheverny. Ta marraine pourrait s'inquiéter.

— Vous êtes surpris? dit Robert. Vous me trouviez distant, fermé... Je n'étais que très fier et très timide. Je souffrais en dedans...

— Hélas ! je l'ai senti, mon pauvre enfant... j'ai deviné ce reploiement de ton âme, et combien de fois j'aurais voulu t'interroger I... Mais nous étions si loin l'un de l'autre 1... Mes visites étaient si rares !... Et je n'étais pas d'accord avec tamarraine surl'opportunité d'une explication...

— Pourquoi?... Elle m'aime...

— Eh oui I... elle t'aime... Et elle a peur de te troubler...

— C'est le doute qui trouble, parrain. Je crois que la vérité est toujours saine, pour une âme saine... J'étoufîe dans l'équivoque où l'on m'a fait vivre... J'en ai horreur...

M. Gheverny soupira :

— Oui... tu as une âme saine... la vie ne t'a pas forcé aux compromissions... Et tu seras un juge sévère pour ceux qui craignirent la vérité... avec les désastres qui la suivent...

— Je vous répète que je ne jugerai pas mes parents, dit Robert.

Madame Gheverny se rapprochait. Tous deux la regardèrent venir, frêle et petite. Le vent froid qui souffle, dès le soleil couché, agitait son voile, son boa de fourrure fauve, sa jupe de drap. Elle avait peine à marcher.

Le ciel d'argent devenait un ciel d'étain, et le fleuve obscurci miroitait encore entre ses îles. La cité, la tour, les charmilles du Mail, formaient avec le coteau une seule masse grise, compacte, aux crénelures sombres sur l'horizon. Pas un feu aux fenêtres. Pas un bruit. En bas, sur la berge caillouteuse, un vieil homme, barbu comme le Temps, jetait du sable dans un crible, avec un geste de fossoyeur...

« Il y a cinq semaines !... gémit Robert en lui-même. Je me rappelle les moindres détails de cette scène, les moindres mots de

mon parrain... Je le revois, un peu las tout à coup, et vieilli, la main posée sur mon épaule... Pourquoi me suis-je senti plus seul et plus triste après ?... Il me semblait que les choses avaient un air méchant... Ah ! mon Dieu ! ce retour au lycée, cette attente !... Quelles heures j'ai vécues là-bas ! Et maintenant, c'est fini : mon parrain est mort, sans m'avoir revu, sans m'avoir parlé... »

Un flot de larmes monte à ses yeux. Mais, malgré lui, l'inquiétude personnelle, l'égoïste regret dominent son deuil.

Il se demande :

« Comment saurai-je, maintenant ?»

Le secret de sa vie appartient à trois personnes : l'oncle Bon, la tante Belle et madame Cheverny. Les deux premières ont le devoir de se taire, mais l'autre a le devoir de parler. La veuve hérite des droits, des charges, des responsabilités qu'assumait le couple. Ne serait-elle pas obligée, en conscience, de payer une dette consentie par le mari mort ?... De même, elle doit accomplir la promesse qu'il a faite.

Mais Robert pressent qu'elle aura de la repu, gnance à dévoiler, devant lui, presque enfant

la faute maternelle... Bien plus que M. Cheverny elle redoutait toute allusion, tout éclaircissement involontaire, et, si elle avait parlé, un jour, d'une ressemblance, c'avait été par surprise, et, depuis, elle en avait du regret.

Elle allait venir, douloureuse et brisée, réclamant des consolations, de tendres paroles- des larmes mêlées à ses larmes. Elle allait venir pour parler de lui, et de lui seul, pour mesurer, avec un plaisir amer, le vide qu'i7 laissait dans le cœur des autres.. Ces fleurs funèbres des regrets qu'elle voulait cueillir autour d'elle, elle en ferait hommage au mort.

Elle se dirait :

« Comme on l'aimait !... Et moi, je l'aimais mille fois davantage...»

Alors, au moment même de la détente et du soulagement, quand, appuyée sur l'épaule de Robert, elle sentirait que l'enfant, devenu homme, l'entourait de tendresse protectrice, il profiterait de cette faiblesse pour imposer son angoisse, à lui, sa douleur, à lui, sa plainte et sa requête importune ?

Ne serait-ce pas bien cruel ? M. Cheverny eût redouté cette épreuve; il l'eût blâmée... Sa

femme était si nerveuse et si frêle ! Il l'aimait si passionnément ! Qu'elle eût mal, qu'elle pleurât, c'était, pour lui, le pire chagrin.

Il craignait le vent frais du soir pour sa gorge délicate, les cailloux des chemins pour ses jolis pieds, les menues contrariétés pour son caractère instable de femme, toujours indignée ou ravie, et qui passait du rire aux pleurs.

Elle aussi chérissait ce compagnon de son existence, ce grand ami, cet époux-amant. Jamais Robert ne les avait vus l'un sans l'autre. Dès que M. Cheverny s'écartait, sa femme le cherchait des yeux. Si elle parlait de lui, sa voix avait des nuances singulières, douces, et un peu hésitantes, qui révélaient l'émotion amoureuse, comme chez les récentes mariées.

Certes l'oncle Bon et tante Belle, les ménages bourgeois qu'ils recevaient, pratiquaient les vertus conjugales et domestiques. Ils s'aimaient bien... Mais Robert sentait que leur affection réciproque et fidèle n'était pas l'amour. Et lorsqu'il rêvait au mystérieux et magnifique amour qui élit un homme et une femme dans la foule humaine, et les attire invinciblement l'un vers l'autre, malgré tout, à

travers tout, au-dessus du bien et du mal, Robert évoquait M. Gheverny et la femme toujours appuyée à son bras, toujours aimée, toujours amoureuse, et qu'il ne voyait pas vieillir.

Sept heures.

Robert se leva. L'eau glacée de la douche fouetta son sang et calma sa fièvre. A peine vêtu, il descendit, but un bol de lait et s'en alla au jardin.

Le matin, humide et bleu, naissait de la nuit pluvieuse. Entre la maison de brique à coins de pierre, à long toit d'ardoise, et la grille basse ornée de panonceaux, le jardin automnal disposait ses rectangles de fleurs pourpres. Au bout, c'étaient les charmilles roussies et trouées du Mail. Les allées, sablées en sable de Loire, étaient molles, imprégnées d'eau. L'odeur de la Toussaint montait des buis et des chrysanthèmes.

Entre les volets d'une fenêtre au premier étage, parut tout à coup la tête franche et fine, au crâne rose, aux blancs favoris, de M. Lebon.

— Robert !... Déjà levé !... Moi, je n'ai guère dormi, et tante Belle non plus... Veux-tu que nous sortions ensemble ?

— Oui, mon oncle.

Le notaire descendit.

— Voilà, fit-il, en boutonnant son pardessus, nous avons passé une triste soirée, mon pauvre enfant, et la journée qui commence nous réserve d'autres émotions... Alors, il faut marcher, respirer, calmer nos nerfs. Viens, mon petit !

Comme il ouvrait la grille, le facteur parut. M. Lebon prit le courrier, le regarda et le mit dans sa poche.

— Il n'y a rien pour moi ?... demanda Robert.

— Pour toi?... Non... Tu attendais une lettre ?

— Pas précisément. Mais... ma marraine aurait pu m'écrire...

— Puisqu'elle vient !...

Robert hocha la tête.

— Tout de même...

— Quoi ?

— C'est singulier...

— Qu'est-ce qui est singulier ?

— Tout... On aurait pu m'aviser directement... Je serais allé à Paris, pour les obsèques... J'y

serais allé avec vous... et même tout seul... Je ne suis pas un gosse.

M. Lebon ne répondit pas.

— Et puis... on aurait pu vous donner des détails sur cette mort si rapide... Vous ne savez rien, ou presque rien !... J'admets que ma pauvre marraine ait perdu la tête.... mais n'avait-elle personne auprès d'elle ?... pas une parente?... pas une amie ?...

— Ne t'excite pas ! dit le notaire d'un ton ferme et doux. L'attitude de madame Cheverny ne m'a point surpris ni blessé... Abstiens-toi de commentaires, et ne sois pas plus susceptible que moi. Ta marraine est très malheureuse. Au lieu de tant penser à toi, pense à elle.

Robert accepta le reproche et la leçon.

— Dites, oncle Bon, fit-il, après un silence, qu'est-ce qu'elle va devenir ?

— Madame Cheverny ?

— Oui... Je ne connais rien de ses affaires, de sa situation matérielle... Mon parrain était riche, je crois ?... Elle pourra vivre sans embarras d'argent ?...

— Oh ! ce n'est pas sa situation matérielle qui sera changée, répondit M. Lebon.

Ils marchaient côte à côte, sous les charmilles du Mail. Le soleil, doux et dédoré, filtra les déchirures des nuages, et toucha les rameaux crucifiés des tilleuls dans l'épaisseur des frondaisons. La lumière et l'ombre jouèrent sur les troncs rugueux, sur le sol verdi où persistaient des flaques brillantes.

Déserte à cette heure matinale, la noble avenue allongeait ses quatre murs de feuillage fauve dont la perspective se rétrécissait jusqu'à l'ogive azurée et vaporeuse qui était un lointain paysage de plaine, de fleuve et de ciel.

Il y avait, sur la droite, une échappée entre les maisons, puis le grand mur du cimetière de Beaugency. Robert apercevait le haut des chapelles, les croix de pierre, les fuseaux sombres des cyprès. Une vieill-î femme en deuil, serrée dans sou châle, son crêpe fripé découvrant un visage de momie, tourna l'angle de la ruelle qui conduit à la grande porte. M. Lebon et Robert la saluèrent...

Le notaire expliqua :

— C'est la veuve Ricot, tu sais bien... Son mari est mort l'hiver dernier, et, depuis, chaque matin, après la messe, elle va faire le ménage

de son mort, laver la tombe, soigner les fleurs, astiquer la grille... Ça la distrait... et ça la console...

— Je ne vois pas ma pauvre marraine se distrayant et se consolant ainsi !... Quand j'irai à Paris, je l'accompagnerai au cimetière... Mais, à propos, mon oncle, j'aurais voulu porter le deuil... Qu'en pensez-vous ?... Par égard pour madame Gheverny...

— Va ! la couleur des habits n'a pas d'importance, répondit M. Lebon. Madame Gheverny ne remarquera même pas ton costume...

— C'est que... cela m'attriste tant de paraître ce que je suis... un étranger !... Elle est en deuil, elle... ne serait-elle pas touchée de me voir en deuil, moi aussi ?...

— Madame Gheverny sera plus touchée par tes sentiments que par les marques extérieures du deuil... A ce propos, Robert, je te supplie de mesurer tes paroles, de ne faire aucune allusion à... aux autres chagrins qu'elle a eus... G'est un devoir de conscience...

— Je vous comprends.

Ils descendaient les rampes du Mail vers le

fleuve, puis ils suivirent un chemin de halage qui doublait la berge. Le ciel s'éclairait au loin, sur l'immense Sologne plate, d'un vert vif et marécageux.

Robert songeait...

Maintenant, Robert est seul dans le salon. Il attend, la gorge serrée, les mains tremblantes, les jambes molles... Ses yeux ne quittent pas la pendule de marbre où un Socrate en bronze boit la ciguë. Un rayon frileux touche les franges des rideaux compliqués, les rosaces rougeâtres du tapis. Le jeune homme va de la fenêtre à la cheminée, de la cheminée au canapé de velours grenat. Il s'assied, se lève, marche, et, par moments, s'arrête, debout, le regard perdu, l'âme absente.

Madame Gheverny est arrivée.

Entre l'oncle Bon et la tante Belle qui ont voulu l'accueillir, seuls, à la gare, et la ramener, elle refait le chemin qu'elle faisait avec son mari naguère. Robert la voit, en esprit, telle qu'elle sera, tout à l'heure, dans le cadre de la porte

ouverte : une ombre noire, rétrécie, rapetissée, disparue dans le grand châle et sous le grand voile des veuves... Elle approche... Dans cinq minutes, elle sera là... dans trois minutes... Oh !... la grille a grincé... Des pas dans le jardin... des voix...

C'est tante Belle qui entre d'abord :

— Venez, Marie... Il vous attend...

Elle, c'est elle !... si différente de l'image qu'il s'était faite !... Pas de châle, pas de crêpes noirs... La robe du dernier voyage, la toque de taffetas plissé... Mais elle relève sa longue voilette aux dessins brouillés, — et Robert voit le deuil sur son visage...

Elle est méconnaissable, vieillie de vingt ans, les joues cireuses tirées vers le menton, les yeux cernés de violet, deux rides verticales aux coins de la bouche. Elle ressemble à ces malades dont on dit : « Ils ont vu la mort de près... », qui restent figés de stupeur, comme en attente...

Elle s'est arrêtée, la bouche entr'ouverte, les mains tendues... Robert s'avance. Alors elle tombe sur sa poitrine, l'étreint farouchement, sans un mot, et il sent le frisson affreux de ce

pauvre corps, la joue humide et fiévreuse contre sa joue.

Parler ?... Il ne peut pas... Pleurer... Il ne peut pas... Une plainte sourde monte, une espèce de râle, plus déchirant que les sanglots, et l'adolescent s'émeut de compassion, de respect, d'horreur sacrée... Il voit, face à face, la douleur des douleurs, celle qu'on ne décrit pas, celle qu'on n'imagine pas, celle qui dépasse toutes les consolations, celle qui crie, éternellement, à travers les temps, à travers le monde, par les millions de voix de l'humanité...

Et voici qu'à soutenir le corps épuisé de la veuve, à baiser sa joue moite et ses cheveux gris, Robert tressaille de tendresse désespérée... Sa marraine, sa bonne fée, son cher idéal enfantin, il la tient donc, toute à lui, et c'est elle qui a besoin de lui, c'est elle qui réclame de lui l'affection consolante et protectrice !... Les « autres » — s'il en est — ne lui suffisent donc pas, puisqu'elle est venue souffrir et pleurer loin d'eux ? On ne pleure bien qu'auprès des êtres qu'on aime... Cette douleur qu'elle apporte, qu'elle étale, sans retenue et sans honte, aucune joie ne serait plus précieuse à partager.

ROBERT iMARIE 235

Tante Belle s'est retirée. La pendule bat, dans le silence. Robert entraîne madame Gheverny sur le canapé de velours grenat. Et pendant qu'elle pleure, doucement, il parle d'une voix qui tremble :

— Marraine! marraine chérie!... pleurez!, pleurez !... Je souffre avec vous... Je l'aimais bien... Vous ne savez pas combien je l'aimais, et à lui non plus, je n'osais pas le dire... Quel affreux malheur pour nous, marraine I... Hier, quand j'ai appris... cette chose... d'abord, je suis resté stupide, assommé... Maintenant encore, je ne peux pas croire... Oh ! marraine, ne sentez- vous pas que je suis digne de vous comprendre, que mon cœur est tout près, tout pré? de votre cœur ?... J'ai tant de reconnaissance, d'affection pour vous !... Je voudrais vous rendre tout le bien que vous m'avez fait, être votre ami, votre grand fds... Oh ! ne sanglotezpas ainsi, ma pauvre marraine ! ça me déchire le cœur... je vous en supplie...

— Robert ! mon cher petit !...

— Dites... sa fin a été douce?... Il n'a pas su qu'il mourait, n'est-ce pas?... Il n'a rien dit?... Vous étiez près de lui, seule?

Elle cache sa figure entre ses mains.

— Tais-toi!... tu ne'sais pas... Oh !... comment ne suis-je pas morte?

— Pourquoi ne m'avez-vous pas averti, tout de suite? Est-ce que je n'aurais pas dû vous aider, vous réconforter, dans ces horribles moments?... Et puis... je l'aurais revu...

— Non.

— Pourquoi, marraine?

— Non, tu ne l'aurais pas vu... Et moi... moi... je ne l'ai pas vu... moi !...

Elle pousse un cri où il y a plus que de la douleur, une rage haineuse, féroce, presque animale... Robert pense qu'on a dû l'éloigner du lit funèbre, pour ménager sa raison et ses forces, et il ne s'étonne plus qu'elle l'ait oublié, lui, et les Lebon.

Soudain, elle le regarde avec des yeux secs et brillants, des yeux avides dont il sent le regard, comme un contact matériel, sur son visage.

— C'est vrai, Robert, tu l'aimais? Tu le regrettes?... Ce n'est pas mon immense douleur qui t'attendrit?... Tu ne l'oublieras pas?... Je pourrai te parler de lui, toujours, toujours, sans que ça t'importune?... Ohl que tu le pleures, toi,

que tu l'aies aimé, toi... toi, si jeune!... qui l'as si mal connu !... oh ! cela me console un peu, dans ma misère... Je n'aurais pas cru que ce fût possible !... Et pourtant, toi... toi... tu ne savais pas... tu n'avais que l'instinct du cœur... et les autres... là-bas... ils se consoleront vite...

— Les autres ?...'Les gens de votre famille?...

La veuve hausse les épaules... Une onde nerveuse passe sur son visage meurtri... Quel sentiment de rancune, de mépris, d'inimitié inavouable, se mêle, âcrement, à sa douleur?... Le jeune homme n'ose l'interroger.

Gomment, sans expérience, sans autorité, par le seul droit de la tendresse, toucher aux plaies de ce cœur féminin, de ce cœur mûr et meurtri ?... Il pressent un désastre intime que des circonstances ignorées, des influences étrangères, compliquent en l'aggravant — et la vie lui apparaît tout à coup si sombre et si dure à tous qu'il s'effraie... Sa jeune volonté fléchit... Tout est trop triste, trop laid, trop bête, trop injuste !... Le dégoût de vivre lui monte à l'âme.

— Robert, tu pleures?... Je t'ai fait de la peine, mon petit, mon petit Robert?... Oh ! mon Dieu !...

Madame Cheverny s'oublie elle-même, devant ces larmes. Elle devine le trouble de son filleul. Qu'a-t-il?... Au nom du ciel, qu'il parle, mais qu'il ne pleure pas !...

— Dis, mon enfant, qu'as-tu?... Je te supplie, à mon tour... vois... vois... je redeviens calme... je t'écoute... moi... ta marraine... Regarde-moi, mon cher enfant... Je veux, tu entends... je veux !...

Il cède... Son âme est trop pesante pour sa jeunesse, trop gonflée et chargée de secrets, d'angoisses, de soupçons. Il se laisse glisser sur le tapis, comme autrefois ; il met, comme autrefois, ses bras, son front sur les genoux de sa marraine. Et, comme autrefois, — quand elle était jeune et aimée, quand il était petit et confiant, — elle se penche, caressant la tête brune...

... Et quand il a tout dit, elle reste muette, figée, ne respirant plus. Sa main, sur la tempe de Robert, devient toute froide.

— Marraine... (Il se redresse ^ demi, enlaçant la taille de la femme, cherchant ses yeux), Marraine, je ne vous demande rien... mais... puisqu'il m'avait promis... vous accomplirez sa

volonté... et moi, je vous aimerais mille fois davantage... Je sais que je ravive quelque grand chagrin... Vous fûtes mêlés à... cette histoire... ma mère... vous tenait de près... Oh ! je devine...

— Qu'est-ce que tu devines?

Elle pâlit... Comment peut-elle pâlir encore?... On dirait qu'elle n'a plus de sang.

— Je ne veux pas juger mes parents !

s'écrie Robert, je veux les connaître... Ah ! je n'ai pas peur de la vérité, marraine ! j'ai trop souffert du doute !... Allez, ne me ménagez pas !... Je suis calme. Je suis fort. Je suis prêt à tout... Je n'aurai pas une parole amère, contre eux, pas même une pensée... Non ! ne secouez pas la tête !... Ne cherchez pas des phrases prudentes !... Nous avons pleuré ensemble, marraine chérie : notre deuil nous a rapprochés... Et c'est un moment unique, où vous pouvez tout dire, où je peux tout écouter... Et tenez... je sais... oui... des choses... parce que j'ai réfléchi, tout seul... je sais... que mes parents...

— Tes parents?...

Elle lui serre le poignet, à lui faire mal...

— Ils... ils n'étaient pas mariés... n'est-ce pas?... Et alors... ma mère...

— Ta...

— On l'a abandonnée... quand j'ai dû naître. .. et elle en est morte... C'est cela !... c'est bien cela !... Pourquoi?... comment?... Les détails, les circonstances, le drame, je l'ignore... mais je sais que ma mère a été la victime...

Madame Gheverny proteste violemment.

— Non !

— Mais...

— Non !... ne dis pas ça !... ce n'est pas vrai !... Ton père...

Il s'est redressé sur un genou ; il regarde la veuve, comme elle le regardait tout à l'heure, jusqu'au fond des yeux, jusqu'à l'âme.

— Ton père...

Elle répète ce mot, comme pour elle-même, et elle en garde, sur sa bouche flétrie, une sorte de tendre douceur, presque un sourire... le sourire pâle et fugitif d'une femme qui va pleurer... Mais elle ne pleure pas...

Robert contemple sur cette bouche la forme évanouie du mot sacré... Il lui semble qu'il s'est enveloppé de voiles innombrables qui se défont et qui tombent, un à un... qui tombent...

— Ton père... il n'était pas libre... et elle non

plus... c'est-à-dire... elle était veuve, mais elle avait deux enfants... et lui était marié. Sa femme vit encore. Deux familles... des devoirs contraires... Ah ! tu sauras, plus tard, quel bagne peut être le mariage !... On voudrait s'évader... on ne peut pas... les chaînes sont rivées... si lourdes !... Le divorce même ne les romprait pas... Alors on est faible... on accepte des compromis... C'est la faute, cela, vois-tu, la vraie faute !... Mais la faute n'est pas dans l'amour... Je ne peux pas... je devrais peut-être !... mais je ne peux pas te dire que la faute est dans l'amour... Quand une femme rencontre un homme tel que ton père, et qu'elle en est aimée, eh bien ! elle a beau raisonner, lu tter, se rattacher à se enfants, elle ne peut pas s'empêcher d'aimer.. Et quand un fils naît, de cet amour, elle ne peut pas regretter sa naissance... Souffrir... soit !... elle accepte... C'est la rançon... Elle paie cet immense bonheur d'aimer, que le monde déteste, condamne, insulte... parce qu'il l'envie... Elle est torturée dans ses autres tendresses, torturée dans son enfant qu'elle cache, comme une honte... Ah ! quel martyre !... Vivre pendant des mois, avec mille angoisses, sans soins... sans confi-

dents... loin de ce qu'on aime... sous les yeux hostiles d'une famille qu'on a dû épouser en épousant l'autre... le mari... sous les yeux inquiets des enfants qui, d'instinct, sont jaloux... Etre veuve, pourtant ! libre devant la loi!... et demeurer prisonnière, parce que l'homme qu'on adore est prisonnier, parce qu'il ne peut pas se libérer !... Et puis... quand le temps est venu, s'en aller, sous des prétextes vagues, à la recherche d'un asile, compter les jours... et, toute déchirée encore, partir, en laissant un malheureux être qu'on adore et qu'on doit renier...

— C'était moi! dit Robert, c'était moi ! Oh ! je n'aurais^ pas dû naître ! J'ai été cause de trop de mal et de douleur !...

— Non ! reprend madame Cheverny, ta mère t'aimait... Elle n'a jamais pleuré ta naissance. Elle n'a pleuré que ton absence et ce demi-abandon... Et pourtant, elle... et lui... ils te chérissaient, Robert... ils ont essayé d'arranger ta vie... pour que tu sois aimé... par d'autres... Et ce ne fut pas leur moindre supplice !... S'ils ont été coupables envers toi... tu peux leur pardonner, va ! ils ont souffert..

Elle eut un sanglot :

— Ne pas t'élever, ne pas te caresser, ne pas t'instruire, ne pas jouir de ta gentillesse, de ta gaieté, de ton affection!... Ne pas être aimé de toi!... ne pas t'entendre dire : « Père... mère... ». Etre loin... penser: « Que fait-il? comment vat-il?... » Et, ensemble, dans les heures courtes et disputées de la solitude à deux, verser des larmes inutiles et dire : « Il saura, plus tard... Il nous jugera... »

Robert cria :

— Non!... non!... puisqu'ils m'ont aimé, puisqu'ils ont été malheureux!... Je les plains! je les aime...

— Et puis les années s'en vont... avec la jeunesse... L'amour demeure ; l'obstacle aussi demeure... Et l'enfant grandit, là-bas... loin... Il s'étonne... il interroge... Que lui dire?... La mère, surtout, s'effraie... Elle a peur de n'avoir pas mérité assez la tendresse du pauvre petit... Elle se rejette vers le compagnon de sa vie secrète, son unique ami, son unique amour... Elle le dispute à la famille, aux besognes professionnelles, aux corvées mondaines ; elle se dispute ellemême au fils, à la fille, qui sont mariés, aux

petits-enfants qui naissent... Sa tâche, auprès d'eux, est finie... Elle leur a fait assez de sacrifices, vraiment !... Et elle voit venir l'âge sans crainte, parce que la grande flamme qui a éclairé sa vie brûle encore, plus haute, plus pure. Elle rêve... elle ose rêver à des temps presque heureux, dans une liberté enfin conquise; elle voit l'enfant de son amour, près d'elle, près du père, dans une maison qui est leur maison... Et, un jour...

Elle ne peut achever... Un spasme secoue sa poitrine...

— Mort !... Il est mort !... Je ne l'ai pas revu ! On l'a emporté sans que je l'aie revu !... Sa femme, ses filles m'ont volé son dernier regard, son dernier soupir... M'a-t-il appelée pour que je meure avec lui?... A-t-il eu un mot pour toi, un éclair de souvenir? Je ne sais rien; je ne saurai rien, jamais : la maison m'est fermée, à présent... Les autres triomphent... Elles ont ses vêtements, ses meubles, ses papiers... mon portrait, le tien, qu'il gardait toujours sur son cœur... Elles ont pris la bague que je lui avais donnée... Elles ont coupé ses cheveux... Et moi, moi, qu'il aima plus qu'elles, moi, son amie, sa compagne de

vingt ans, sa vraie femme, je ne sais même pas ce que la mort a fait de lui, et quel était son A-isage dans le cercueil... Tout m'est odieux maintenant, Paris, ma maison..., mes enfants mêmes qui ne l'aimaient pas, qui ne peuvent pas le regretter, qui se réjouissent de sa mort... Je me suis sauvée : je me suis traînée ici... Je ferai n'importe quoi ! il arrivera n'importe quoi ! mais je ne m'en irai plus... Je ne te quitterai plus, ô mon petit ! parce que, parce que...

Elle a jeté l'aveu, dans un demi-délire... Le son de sa voix l'éveille tout à coup... Mais Robert l'a saisie. Il la tient. Il la gardera. Elle est à lui. Elle est tout son héritage.

Il veut parler. Il sanglote :

— Maman...

Paris 1907.

M. de Cormières déclara :

— J'ai vu, de mes yeux, un fantôme...

Au bord de l'eau, sous les lampes, après le dîner en plein air, on parlait de spiritisme et de médiumnité, de télépathie et de magie noire.

Les gens sérieux citaient les noms de Crookes, de Rochas et de Flammarion. Les gens spirituels blaguaient... Les uns disaient :

— C'est très simple...

Et ils expliquaient tout par le magnétisme, le truquage ou l'hallucination collective. Leurs h3T)othèses brillaient un instant, comme une

allumette enflammée raye la paroi d'un abîme, et, quand ils se taisaient, le mystère demeurait tel qu'auparavant. Les autres recommençaient leurs pauvres plaisanteries... Et, seul, M. de Gormières n'avait rien dit encore, quand le silence imprévu se fit tout à coup, sans raison, ou par la raison d'un vague malaise qui montait et s'insinuait dans la pensée de ces fantoches, assez vains pour expliquer tout ou nier tout.

Alors, M. de Gormières parla. Et ce furent des rires :

— Un fantôme?... Vraiment?... Vous êtes sûr?... Gelui de la ville d'Alger, le bonhomme au diadème de cuivre qui avait un rideau pour suaire et pour colonne vertébrale un manche à balai?... Vous l'avez vu, touché?... Que disait-il?... Avait-il un sexe, ce fantôme?... Oui, le Succube... le Vampire femelle... L'a-t-on exorcisé?...

M. de Gormières, renversé dans un fauteuil de jonc, faisait des gestes de négation et de mépris, qu'on devinait au point de feu mouvant de sa cigarette.

— Non... non... G'est très sérieux... Vous avez

tort de parler ainsi de ces choses, légèrement, imprudemment... Affirmer, nier, quel courage !... Je n'ose... je n'ose défier l'inconnu... Sait-on la puissance d'un mot, la répercussion d'une pensée?... Tout n'est pas vain dans les formules et les gestes du prêtre, du sorcier, du magnétiseur. Il y a peut-être, entre le monde visible et le monde invisible, des correspondances, des espèces .d'ondes radiantes, comme entre les deux postes du télégraphe sans fil... Mais ceci est une image, et non pas une explication... Dieu me garde d'expliquer... Je dirai seulement comme H ami et : « Il y a plus de choses entre la terre et le ciel, Horatio, que n'en connaît votre philosophie. »

Les femmes s'écrièrent :

— Parlez 1... Vite, parlez I...

Blanches, dans le crépuscule verdissant, leurs coudes écrasaient les roses pâlies de la nappe. Et toutes ensemble frissonnaient déjà, croyant sentir, entre leurs épaules remontées, sur leur dos gras et demi-nu, la froide main de la Peur voluptueuse.

Et M. de Cormières parla pour elles, pour elles seules. Car les femmes n'ont pas d'ironie devant

le mystère. Elles sont crédules et respectueuses, parce qu'elles sont des êtres intuitifs, qui sentent au lieu de comprendre. Leurs sens, affinés peut-être par les misères physiologiques et les tares mêmes du sexe, perçoivent, comme les sens des bêtes, certains avertissements, certains contacts de l'Inconnu ; chacune détient en elle un peu de la puissance sibylline, et leurs corps, leurs âmes passives, sont des logis hantés où régnent des forces ennemies.

Des grenouilles coassaient au loin. L'odeur de la rivière affadissait la nuit trop douce, et la lune, tapie au ras des berges, entre les roseaux, était toute ronde et dorée comme un gros œil de rainette... , Parfois, un long météore verdâtre filait au ciel, et tombait derrière l'horizon, en silence...

— J'avais un ami, dit M. de Gormières. Il se nommait Gérard Franckel... En prononçant son nom, je le revois : Un jeune homme blond, tout en nerfs, avec une jolie pâleui*, une bouche fine et sérieuse, et des yeux qui n'avaient pas de nuance précise, qui paraissaient vides à force d'être clairs. Son âme était, comme ses yeux, transparente et sans fond, ne reflétant

rien de la vie extérieure, ne révélant rien de la vie intérieure...

» Nous étions nés la même année, et dans la même région du Morvan. Mes parents habitaient la ville. Gérard et sa mère logeaient dans une vieille gentilhommière campagnarde, lézardée, moisie, pleine de chouettes et d'échos, compliquée de couloirs inutiles, d'escaliers qui ne menaient nulle part, de portes scellées dans le mur et qu'on n'avait pas ouvertes depuis quatre siècles. Il semblait qu'un seul coup de vent dût jeter bas cette bicoque. Elle durait pourtant, prise aux griffes velues d'un lierre noir, et portant de travers les deux chapeaux pointus de ses tourelles.

» Aux alentours, quelques prairies basses, une ferme et des forêts — des forêts compactes, bleuissantes, dont les remous nuancés couvraient les ondulations du sol, jusqu'à la plus haute vague montagneuse. Il y avait, dans ces forêts, une sorte de menhir, un rocher conique, debout sur sa pointe par miracle, masse énorme qui pouvait osciller un peu, sous un geste précis, et qu'on appelait ,1a Pierre-qui-vire,

B Le nom du rocher était devenu, par extension, le nom du domaine et du petit castei de mon ami. Et c'était fort bien dit, car toutes les pierres viraient, dans cette triste bicoque.

» Ses classes terminées, fini le service militaire, Gérard ne quitta plus la maison. Il y mena la studieuse existence d'un moine bénédictin, et la rude existence d'un propriétaire campagnard, chassant, chevauchant, lisant beaucoup, ne fréquentant jamais personne et jouant du violon, le soir, pour se désennuyer. Il m'avoua, un jour, que les sciences occultes l'eussent attiré, s'il avait eu plus de loisirs, plus de fortune et plus de génie. Sur le moment, je ne pris point garde à cette confidence... Gérard était un original, misanthrope et sans doute égoïste ; mais ce n'était pas un exalté, encore moins un détraqué. La vie simple et réglée assurait en apparence le bon équilibre de son esprit et de ses nerfs. Il aimait la solitude, mais sa solitude était laborieuse. D'ailleurs, il n'était pas tout à fait seul. Sa mère, excellente et bornée, vieillissait près de lui, amusée de pratiques dévotes, entourée de chiens valétudinaires, de chats moribonds et de serviteurs cacochymes.

Franckel la soignait sans fatigue et supportait sans dégoût la ménagerie vénérable et puante qui remplissait les corridors et le salon.

» Je quittai le pays ; je voyageai ; Franckel m'écrivit quelquefois; puis ce fut le silence, l'oubli provisoire... Notre amitié d'enfance n'était pas morte; mais, privée de cette nécessaire chaleur qu'est la présence réelle, elle s'était endormie, comme une marmotte, et elle hibernait...

» Je me rappelais pourtant, de loin en loin, la Pierre-qui-vire, le salon meublé d'acajou et tendu de soie verte à couronnes, les vieux chiens et les vieux chats sur le tapis, madame Franckel dans son fauteuil à têtes de sphinx, et mon ami Gérea-d, si blond, si pâle, si paisible, un livre à la main, un livre dans sa poche, un pupitre à musique près de lui. Un jour, ma tante Lépreux, d'Avallon, m'annonça le mariage de Gérard. Il épousait une jeune fille allemande, institutrice au château de Belleroche.

» Il l'avait connue, par hasard, comme elle herborisait dans les bois avec ses petits élèves. C'était une fille bien élevée, catholique pratiquante, et musicienne accomplie. Ma tante

louait sa fraîcheur, ses yeux bleus, ses nattes cendrées, sa réserve craintive, son amour de la solitude et de la vie simple. Après les noces, le couple devait faire un voyage au pays de mademoiselle Hilda, et séjourner quelques semaines dans la Forêt-Noire. La mère Franckel ne serait pas un obstacle à ce beau projet, car elle s'était laissée mourir, l'hiver précédent, la pauvre bonne femme 1

» J'écrivis à Gérard une lettre de félicitations ; il oublia de me répondre. Je pensai : « Il est heureux » et j'excusai sa négligence. Mais, dorénavant, par curiosité, je ne manquai plus de réclamer des nouvelles à ma tante d'Avallon. Je connus, par elle, fort peu de choses : le retour des mariés, leur volonté de solitude, puis, moins d'un an après le mariage, la mort de la jeune madame Franckel.

» J'écrivis à Gérard une lettre de condoléances qui resta, comme la première, sans réponse. Et le temps passa...

» Trois ans plus tard, j'étais secrétaire d'ambassade à Berne, et, regagnant mon poste, après un congé, la fantaisie me vint de flâner quelques jours dans la Forêt-Noire.

» C'était la transition de l'hiver au printemps, ia saison bizarre, inégale, aux cent caprices^ quotidiens , l'enfantine saison qui commence dès le premier perce-neige de février et s'achève dès la première violette de mars. Les touristes n'offensaient pas encore le beau pays de neige éclatante et de sombres sapinières, où le peuple souterrain des gnomes garde le secret des sources et des trésors. C'était la vieille Allemagne légendaire, l'Allemagne des frères Grimm... Et je croyais y rencontrer^ partout, le bûcheron présomptueux, le hardi petit tailleur, le juif crochu et barbu des contes...

» J'avais l'âme disposée à la rêverie, et tendre comme .un Lied de Schumann, le soir où j'entrai dans cette petite ville délicieuse qu'on appelle Fribourg-en-Brisgau... Le soleil déclinant empourprait la cathédrale de grès rouge qui se dessinait, puissante et légère, sur le fond boisé du Schlossberg. Le ciel riait entre les rosaces ajourées de l'énorme flèche, et les toits verts des très anciennes maisons luisaient comme des joujoux en faïence. Des frises peintes — ornements et fleurs — déco-

raient les fenêtres, sous l'auvent de ces jolis toits, et ressemblaient à des bandes découpées dans une vieille toile de Perse.

» Flânant, songeant, j'errais par les rues proprettes où les « friseurs » alternent avec des confiseurs et des charcutiers. J'admirai la petite place du Tilleul, les fontaines charmantes, le Rathaus peint à fresques et orné de sirènes symboliques. Cependant l'éclat du ciel s'était assombri, et j'allais regagner mon hôtel, quand je passai, une seconde ou troisième fois, devant le porche de la cathédrale.

» Un autre voyageur s'était arrêté là. Il prenait congé du gros sacristain glabre qui lui avait fait visiter l'église, et je reconnus à son accent qu'il était Français. Lentement, il faisait le tour du porche, examinant les figures sculptées et les vierges sages et les vierges folles, l'Eve nue, les Vertus aux tempes larges, au sourire retroussé, dont les yeux expriment une malice équivoque ou une naïveté joyeuse. Parmi ces statuettes, sœurs des statues de Bâle ou de Strasbourg, le « Prince du monde » paraissait dans sa gloire, jeune, beau, voluptueux. IndifYérent aux vipères secrètes qui lui

rongeaient les reins sous son manteau, il offrait aux vierges tentées, à TÈve séduite, la pomme de la science et de la volupté. Le voyageur français demeurait immobile devant cette image. Il se détourna, et mon nom : « Cormières 1 » murmuré plutôt que prononcé, me fit tressaillir...

» Il me fallut quelques secondes pour reconnaître l'homme qui me pressait les mains et me parlait d'une voix brisée... Franckel I C'était Franckel... Je le voyais mal, dans la pénombre, mais qu'il me parut changé, ravagé, vieilli par le deuil 1...

» — Je ne suis pas surpris, me dit-il, comme je m'exclamais en bénissant le hasard.

J'avais eu l'avertissement de ta présence... Oui... tout à l'heure... en regardant ces figures de pierre, je m'étais rappelé notre visite à Vézelay, et ton souvenir s'était imposé à moi avec une force extraordinaire... En me retournant, je t'ai vu...

» — C'est de la télépathie, dis-je en riant.

)) Il répéta sans rire :

» — C'est de la télépathie.

» Enfin il s'excusa de son long silence.

» — J'ai été trop heureux d'abord... puis trop malheureux... Maintenant, je refais le voyage que je fis naguère avec Elisabeth... Il me semble que je poursuis sa chère ombre^ dans ce pays qui fut le sien et que j'aimai,

» Il me parla d'Elle, sans déclamation, sans violence du geste et de la voix, avec une douleur sourde et contenue.

Elle n'avait pas souffert. Elle était morte d'un subit arrêt du cœur, par un doux soir de lune et de brise. Assise au piano, elle jouait une sonate de Mozart, tandis que Franckel, à la fenêtre, respirait l'odeur de la fenaison récente... Sa jeune vie s'était éteinte dans la vibration d'un arpège mineur. Ses doigts de morte avaient tenu la dernière note, longtemps, trop longtemps... au delà de la mesure écrite... Puis, le silence éternel...

» — Pourtant, dit Franckel, j'ai pu lui survivre... Un espoir m'a soutenu... une quasi-certitude... Mais non 1... tu rirais... tu me démontrerais, logiquement, scientifiquement, l'inanité de ma chimère... tu penserais : « Il est fou... »

» — Prends garde, dis-je, en montrant la

statue peinte, au sourire insolent. Gelxii-là aussi était un grand savant... C'est lui qui t'offre le fruit mortel de la science et qui te dit tout bas : « Vous serez semblable à Dieu... » Ne trouble pas la paix des morts, Franckel, ne regarde pas au delà de la vie... Grains le vertige...

» — Je te remercie de ton sermon, répli(juat-il d'un ton railleur... Tu me prends pour un bon petit provincial, bien dévot, dont le chagrin a un peu tourné la tête... Sache que j'ai causé avec Glaymore, ce matin...

» — Le médecin écossais ? l'émule de Grookes ? Il est ici?

» — Nous logeons dans le même hôtel. Je l'ai vu, j'ai vu son médium , mademoiselle Sylvia, qu'il emmène au Gongrès des Spirites de Rome. Tu hoches la tête, tu ris?... G'est facile... Mais si tu voyais, de tes yeux...

» — Quoi ?

» — Ges phénomènes que tu nies parce que tu ne peux les expliquer?

» — Glaymore accepterait-il la présence d'un témoin sceptique ?

» — Il l'acceptera. G'est un honnête homme, incapable de supercherie...

»— Oh!

» — Viens I je veux que tu viennes...

» Il m'entraîna. Je le suivis, avec pitié, avec répugnance, avec une dévorante curiosité, La nuit froide couvrait la ville, et la lune rouge et fumeuse s'écornait aux pignons dentelés.

» Le docteur Claymore était descendu à l'hôtel *♦♦.

» — Attendons-le dans la salle à manger, dit Franckel. Il n'y a personne, ce soir, et, moyennant finances, j'ai obtenu la promesse d'une solitude parfaite... Regarde... C'est un décor imprévu....

» Je clignais les yeux, ébloui par la lumière vive et les grâces du rococo après l'ombre et l'austérité gothique... La grande salle à boiseries blanches, à colonnettes, ornée de bois dorés, de perles et de rais de cœur, brillait sous les cent bougies d'un lustre de cristal à pendeloques. Entre les tables, de petits orangers ronds, dans des caisses, rappelaient le goût de Versailles. Un clavecin marqueté, dans un angle, montrait de délicates peintures... « — Ce n'est pas un décor pour les rêve-

nants^ dis-je à Franckel... Quel fantôme se hasarderait parmi ces vestiges du siècle philosophe?... Peut-être le don Juan d'Hoffmann... ou la belle Antonia, ou la poupée de Coppélius...

» — Hé I monsieur, ne vous hâtez pas de rire l fit une voix tranquille, tout près de mois J'ai vu, hier soir, à cette place où vous êtes, la dauphine Marie-Antoinette, blonde et poudrée, et maigrelette dans sa robe à grand panier en drap d'argent. Je vous la ferai voir, cette nuit encore, si elle daigne venir... Elle était une petite fille de quatorze ans, déjà fiancée et mariée par procuration, quand elle s'arrêta une journée à Fribourg, sur le chemin de France... Cette salle lui plaît... à cause du joli souvenir puéril... Mais quoi, monsieur Franckel, vous êtes jaloux?... Je n'appellerai pas la dauphine cette nuit, je vous assure... Et puis, il faut compter avec l'humeur de Sylvia...

» — Docteur, dit Gérard, je vous présente monsieur de Cormières, un ami d'enfance... Le docteur Claymore, qui veut bien être mon hôte... Et mademoiselle Sylvia ?

» — Elle repose. Elle a besoin de forces...

» Nous nous assîmes. Je me demandais ce

que je faisais à cette table, entre ces deux hommes dont un, au moins, était fou... Le docteur Claymore était un homme mûr, roux et gris, aux yeux perçants, à la voix douce. Son léger accent n'était pas désagréable. Il n'avait point la mine d'un « fumiste » ou d'un toqué... Et cependant !...

» La présence du docteur avait ranimé Franckel. Malgré les yeux pâles trop brillants, et les rides précoces des tempes, et la cendre argentée des cheveux, je reconnaissais le jeune homme d'autrefois, le singulier châtelain de la Pierre-qui-vire.

» Tout en buvant ce vin sec et pailleté qu'on appelle Liebfraumilch,no\i5 causions... Claymore répétait ces histoires de télépathie et de matérialisation que Crookes et Flammarion ont répandues et que nous avons écoutées tout à l'heure... Sa conviction réelle ou simulée gagnait Franckel, et moi-même, un peu troublé par le cadre, le vin du Rhin, les propos bizarres de ces deux hallucinés, je subissais une secrète contagion mentale...

» Les bougies des lustres avaient diminué de moitié, la table était desservie, et, sur l'ordre

du docteur, les gens s'étaient retirés, quand une femme parut. C'était mademoiselle Sylvia, médium professionnel, et spécialement attachée au docteur Glaymore. Elle n'était plus très jeune, mais jolie, avec de grands yeux d'esclave, un sourire fatigué et les plus belles mains du monde. Sa robe noire, souple, molle, traînait comme la sombre écume d'un fleuve plutonien. Elle portait un bouquet d'asphodèles à sa ceinture.

» Ce costume symbolique me déplut; mais la voix de la femme, son regard, le charme triste émané d'elle, m'enivrèrent tout à coup plus que le vin.

» — Ëtes-vous prête, Sylvia? dit Glaymore.

» — Oui... Je suis prête. J'ai dormi un peu... répondit-elle en passant ses belles mains sur son front.

» Et elle ajouta :

» — La nuit dernière, l'Esprit me brisait...

» Franckel, blême, balbutiant, essaya de l'interroger, mais le docteur lui imposa silence.

» Il nous avertit que l'état médiumnique est terrible, parfois mortel et toujours plein de

mystérieux dangers ; que le médium prête ses forces et sa substance même à l'âme errante qui peut alors accomplir le phénomène de la matérialisation.

» — Sylvia est presque épuisée, conclut-il» Nous devons la ménager...

» Elle souriait, en l'écoutant, telle une victime volontaire...

» Franckel avait ouvert le clavecin. Ses doigts effleuraient les touches jaunies. Un frisson de musique passa sur mes nerfs tendus, les fit crier comme des cordes de violon. Et le docteur, debout sur une table, éteignit l'une après l'autre toutes les bougies des lustres...

» Franckel était revenu s'asseoir près de moi.

» La salle était presque sombre. Par les stores mal clos, un faible rayon de lune glissait, touchait le clavecin, et traçait sur le parquet une route de vaporeuse lumière. L'atmosphère de ce lieu devenait plus lourde, presque orageuse, chargée de fluides inconnus, et, la sensation du surnaturel s'emparant peu à peu de ma conscience, de ma volonté, dominait tous les rappels de la raison, et me donnait cette horri-

pilation physique que les enfants nerveux ressentent dans les ténèbres. J'avais envie de crier, de me lever, de fuir... Je me taisais, je ne bougeais pas...

» Au milieu de la salle, à dix pas de nous, mademoiselle Sylvia était assise. Sa robe se confondait avec la nuit. Nous la distinguions seulement à sa pâleur et à la pâleur des asphodèles et, presque sans la voir, nous la sentions secouée d'un tremblement imperceptible qui augmentait, qui s'exaspérait jusqu'au grelottement.Claymore adjurait l'Esprit de se manifester.

» — 0 ma sœur, disait-il, ô ma sœur affranchie du poids matériel, revêts pour un instant ta forme terrestre. Évoquée par la foi, appelée par l'amour, viens, Elisabeth, vers celui qui t'aime...

» Un souffle froid, léger, qui n'était pas le vent du dehors, qui n'était pas le filet d'air glissant aux joints des portes, un souffle indéfinissable fit dresser nos cheveux... Le médium fut saisi d'une espèce de convulsion, et Gérard Franckel gémit :

» — Oh !... le clavecin I... la sonate de Mozart I...

» — Elle vient I dit Glaymore en étendant la main vers le médium qui ne bougea plus, comme frappé de catalepsie.

» Je raconte sincèrement ce que j'ai vu... ou cru voir... Dans le reflet sidéral, une blancheur longue, molle, diluée se précisait en forme de femme...

w Gela ne dura qu'un instant... J'avai* reculé, mais Franckel s'élança :

» — Elisabeth ! Tu m'appelles 1... Donne ta main... Je te suis...

» Il étendit les bras, heurta le clavecin, et le bruit de sa chute me réveilla... Je repris conscience... La musique avait cessé ; l'ombre amoureuse de la morte s'était fondue dans le rayon.. Je courus aux bougies que j'allumai...

» Glaymore quitta le médium évanoui pour m'aider à relever Franckel... Gelui-ci ne respirait plus. Je heurtai aux portes, réclamant des secours. Le maître de l'hôtel, les domestiques arrivèrent, portant du vinaigre, des sels... Tout fut inutile, Franckel était mort, les yeux ouverts, gardant une expression d'extase et de surhumaine félicité.

» — Il n'avait pas le cœur solide, dit Glay-

more... Il est mort, comme son Elisabeth... Le plaignez-vous?

» Je convins que Franckel n'était plus à plaindre... Il était mort de joie, ce qui est une façon exquise et rare de mourir. Néanmoins cette aventure causa de sérieux ennuis au médecin écossais et à moi-même...

» Voilà rhistoire, dit Cormières... Elle est authentique, sinon vraisemblable...

— Et vous n'êtes pas devenu spirite, après cela? demanda la plus jeune des femmes en robe blanche, la plus crédule, la plus contente, celle qui avait le mieux joui d'avoir peur...

— Non, madame... J'étais trop surexcité par la conversation, le cadre poétique de la scène, le Liebfraumilch, et la beauté de mademoiselle Sylvia, pour attacher une importance réelle au témoignage de mes sens. Claymore était un grand magnétiseur; il a pu nous suggérer d'entendre la sonate et de voir l'ombre d'Elisabeth Franckel... Mais, cela, c'est encore une hypothèse... Je raconte ; je n'explique pas : je ne veux rien prouver...

Un silence suivit. Les grenouilles coassaient

au loin. La lune, plus haute, faisait une grimace ironique. L'eau sournoise clapotait...

— Votre absurde roman m'a porté sur les nerfs, Gormières I dit la maîtresse du logis en se drapant dans une écharpe floconneuse... Je rêverai de fantômes, cette nuit... Parlons d'autre chose, messieurs...

Et ils parlèrent d'autre chose.

Paris, 1907.

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