MONDAINE
ve, Eve du paradis, était, à ce qu'on affirme, aussi curieuse que belle, et moi, l'une de ses filles, moi, Marie Ombeline, je conçois à merveille que Ton hérite ses péchés comme ses vertus, l'héritière fût-elle, ainsi que toi, charmante Olympe, misanthrope d'hier et marquise de naissance. Ah! vraiment on vous a dit ceci, chère Madame de Mioze, on vous a dit cela, vous avez appris à mon sujet des choses... des choses à n'y pas croire et bien d'autres encore, et vous ne voulez tenir que
de moi, de moi seule, la vérité, rien que la vérité, comme on dit devant MM. les robins qui sont si graves, mais si laids. Oui, j'entends, il te faut, curieuse, non pas « une lettre qui taise tout ce que Ton voudrait savoir et qui n'avoue que ce que l'on sait bien, » mais une confession telle que tu puisses, après l'avoir reçue, « aller et venir en mon âme, ainsi que tu fais aux beaux jours en ton parc, alors empli de verdure et du chant des oiseaux. » A vrai dire, ma mie, il me paraît que ta façon de parler est un peu bien... marquise ! Y songes-tu ? me comparer au parc où tu choies tes mélancolies et souhaiter que mon âme leur tienne lieu de promenoir. Une semblable impertinence, en vérité, vaudrait un châtiment aussi gros que la faute, et si j'en voulais punir l'auteur, je sais on ne peut mieux comment je m'y prendrais. Heureusement pour toi, maligne, je suis clémente à ceux que j'aime et de qui je crois être aimée; je te pardonne, et les choses que tu brûles de savoir, je te les vais conter, à une condition cependant : tu n'approuveras ni blâmeras en rien ce que j'ai dit et fait, depuis que nous ne nous sommes vues ; tu ne m'écriras point qu'à ma place tu eusses agi tout autrement que moi, je ne veux entendre ni tes oh ! ni tes ah ! Soit que mon sort
te paraisse à plaindre ou qu'il te semble enviable, tu retiendras à toi ta pensée et surtout, je t'en supplie, tu auras bien garde de ne me prédire heur ni malheur; enfin, tes impressions quelconques, après, comme à la lecture de mon récit, tune me les analyseras que le jour (il ne viendra peut-être jamais), où moi-môme, en personne, je te prierai de le faire.
A présent, écoute ou plutôt lis attentivement, chère Olympe :
Il y aura bientôt trois ans — trois ans ! — qu'au sortir de Saint-Thomas d'Aquin où l'on venait de nous marier, M. de Montricoux et moi, nous partîmes pour la Suisse ; un peu moins de vingtquatre heures après notre départ de Paris, nous étions à Genève.
— Ombeline, me dit le comte, le soir même de notre arrivée en cette ville : je vous présenterai demain à M. de Roc-d'Ambarre, je désire que vous lui fassiez bon accueil, car il est mon meilleur ami.
Je répondis à mon mari que je serais heureuse de connaître ce monsieur et que s'il ne m'était pas permis de resserrer l'amitié qui les unissait, je m'efforcerais du moins à n'être point une cause de son relâchement.
— Oh ! c'est que ce monsieur n est point du tout fait comme tout le monde, fit le comte en souriant, il est à ce point extraordinaire... vous le verrez ! Il est aux Marniers depuis une quinzaine et doit y rester huit jours encore. Afin de lui en laisser toute la surprise, je ne l'ai pas averti de notre arrivée; il me croit certainement en France. A l'aube, demain, je monte à cheval et vers trois heures de l'après-midi, lui et moi, nous serons ici.
Selon qu'il avait projeté, M. de Montricoux sortait de Genève, le lendemain, à la première heure. Il était de retour de son excursion avant midi; son visage soucieux m'étonna.
— Qu'avez-vous? lui demandais-je en remarquant son inquiétude.
— Aujourd'hui même, Mallus est parti pour l'Allemagne.
— Aujourd'hui même?
— Oui, Madame. On dirait vraiment que c'est à dessein... je vais écrire à Pesth; si, comme je le souhaite, il me répond de cette ville où Ton m'assure qu'il doit s'arrêter, nous irons le rejoindre, et, de là, nous reviendrons ensemble, tous les trois à Paris.
— Y a-t-il donc si longtemps que vous n'avez vu
M. d'Ambarre, que vous éprouviez un si grand désir de le revoir ?
— Trois mois, répondit laconiquement mon mari.
— Vous aime-t-il ! . . .
— Oui, oui.
— ... Comme vous l'aimez?
— Mallus!... Vous m'adressez, comtesse, une question à laquelle il vous paraît peut-être facile que je réponde.
— Sans doute.
— Facile ! . . . si vous saviez !
— Dites.
— Il a trente ans; orphelin dès son bas âge, élevé par des mains mercenaires, il n'a pas eu, comme la plupart des hommes de sa caste, une enfance entourée des sollicitudes et des tendresses maternelles. Il se peut que delà vienne, en partie du moins, le caractère qui le distingue entre tous ses pareils.
— Ensuite ?
— ■ Voici le mot que vous attendez. S'il aime quelqu'un en ce monde, c'est moi, rien que moi, moi seul.
— En vérité !
— Vous avez souri, vous souriez, comtesse, et je vous entends.
— Hé bien!
— Son nom, une grande fortune, l'étrangeté même de sa personne lui ont valu certains empressements ; mais il est toujours resté maître de lui-même, hormis peut-être une fois, acheva lentement le comte, et comme s'il répondait à ses propres pensées.
— Votre ami, repris-je, après un assez long silence, M. de Roc-d'Ambarre apprit-il de vousmême notre mariage ?
— Oui, de moi-même.
— Il est très surprenant, en effet, que vous ne m'ayez jamais parlé d'un homme qui vous est si cher.
— Oh ! j'ai dû prononcer son nom devant vous et souvent.
— Pas que je sache.
— Ombeline, ne vous ai-je point dit, à Paris, qu'un soir Mallus vous avait rencontrée ?... il vous connaît !
— Lui!
— Bien qu'il sorte rarement de sa retraite, il va de loin en loin dans le monde.
— Où m'a-t-il vue ?
— Attendez!... chez Mme la duchesse de Négrepelisse.
— A Nogent ?
— A Paris, rue Belle Châsse, à la fin de l'automne.
— Cette année ?
— Oui; quelques jours avant que je lui fisse part de notre union.
— A cet égard, que vous dit-il ?
— Mlle Ombeline de Lauzerte vaut, je crois, qu'on la remarque : telles furent ses propres expressions.
— Elles me touchent et j'en suis on ne peut mieux flattée...
— Au revoir, ajouta-t-il comme nous nous séparions, au revoir; ton mariage, Jean, me détermine à quitter la France.
— Hein ?
— Ainsi.
— M. de Roc-d'Ambarre a dit cela !
— Cela.
— Voyons !
— Je vous assure.
— A mon avis, semblable langage n'a pu sortir que de la bouche d'un sot ou d'un fou, m'écriaije en riant de bon cœur au nez de mon mari; c'est trop comique... oui !
M. de Montricoux s'éloigna du canapé sur le-
quel il était assis à mes côtés, puis d'une voix sérieuse, presque dure :
— Vous m'offensez, Madame la comtesse, dit-il.
A ces paroles, les larmes me vinrent aux yeux et je ne sais trop pourquoi, ma chère, à plusieurs reprises, je balbutiai :
— Qu'avez-vous, Monsieur, et que vous ai-je fait pour que vous ayez cru devoir me [traiter de la sorte ?
Pour toute réponse, le comte me serra contre sa poitrine, et quoique longtemps muette, son étreinte eut une éloquence que je sus bien vite comprendre. Avec la chaleur de voix qui lui était naturelle, il ne tarda pas en effet à me demander pardon du mal qu'il croyait m'avoir causé par sa brusquerie, et. me fit entendre des paroles très douces et vraiment passionnées, où, non sans étonnement pour moi, le nom de son ami se mêlait sans cesse au mien.
— Ombeline, fit-il entre deux caresses, abandonnons Genève, il me serait désormais trop cruel de rester en ce lieu, témoin de ma première injustice envers vous...
Il avait l'air suppliant ; je l'assurai que je n'avais et ne voulais point avoir d'autre volonté que la
sienne, et, le jour môme, nous volions ensemble vers la Hongrie. M. de Roc-d'Ambarre n'était plus à Pesth lorsque nous y arrivâmes. On le croyait en Bohême, à Prague. Nous y courûmes, il venait d'en partir.
Olympe, il m'est impossible de te rendre l'impression de tristesse que M. de Montricoux reçut de ce voyage encore infructueux ; elle fut si vive que je ne sus m 'empêcher de lui en marquer ma surprise. Il ne dut qu'à un effort sur soi-même de me répliquer avec un calme plus apparent que réel :
— N'exigez pas que je vous exprime un sentiment que je peux à peine analyser. Il faudrait que vous connussiez Mallus, comme je le connais moi-même, pour apprécier en ce qu'elle a de tyrannique l'affection que je lui ai vouée depuis longtemps et que je lui garderai, quoi qu'il advienne : il est si malheureux !
— Malheureux ?
— Oui... non ; que sais-je ! Etre impénétrable! On affirme, on certifie qu'il n'a pas toujours été tel qu'il est. Autrefois, il ne m'en a jamais parlé lui-même, une inhumaine l'aurait soumis à je ne sais quelles tortures morales, m'aimait. On prétend qu'elle n'est plus. Elle a peut-être emporté le bonheur de son amant.
— Ne Tavez-vous donc point interrogé, lui, votre ami ?
— L'interroger ! à quoi bon ? il ne m'entendrait pas ou ne voudrait pas m'entendre. Ainsi qu'un corps sans âme, il erre à travers la vie. On dirait d'un somnambule: il paraît absent de luimême. Rien ne l'émeut, rien ne le touche. On jurerait qu'il parle, marche, respire, et vit à son insu.
— Quel homme !
— Etrange, indéchiffrable et morne le plus souvent, il a parfois cependant des puissances de regard , de geste , d'accent , soudaines comme l'éclair. On suppose, on présume qu'il va s'éveiller. Hélas î déjà la lueur s'est éteinte, évanouie; seul, l'automate reste devant vous. Ombeline, je l'aime, moi, cet être douloureux, et je souhaite que vous l'aimiez aussi...
Mon mari se tut; il marchait de long en large, agité. Ses yeux ayant rencontré les miens, il s'arrêta tout d'une pièce et se prit à me considérer en silence.
Il me gênait par la fixité de ses regards, et bientôt, tant ils m'étaient lourds, je me levai pour m'y soustraire et allai m'asseoir de l'autre côté de la chambre.
— Il lui faudrait peut-être une femme comme elle ! murmura-t-il.
Un frisson me parcourut à ces mots si singuliers et je me sentais pâlir en croyant pénétrer la pensée qui les avait dictés.
— Hé bien ! reprit le comte, vous disiez, Ombeline ?...
— Je ne parle pas... je songe.
— A quoi ?
— Monsieur, ne m'avez-vous pas affirmé, que si Mallus aime quelqu'un au monde, c'est vous ?
— En vous affirmant cela, répondit M. de Montricoux, je me rappelai de quelles paroles il accueillit la nouvelle de notre mariage et qui sont encore dans mon oreille; elles me paraissent excusables, ainsi que le mouvement qui peut-être les inspira; soyez généreuse, Ombeline! Un ami, de même qu'un amant, peut se montrer accessible à la jalousie et celui-là, comme celui-ci, souffre, s'il est menacé de ne plus se trouver seul dans un cœur qu'il a longtemps occupé sans partage. Admirable égoïsme après tout, et que je serais heureux, très heureux de reconnaître en Mallus !
—.Enfin, m'écriai-je, en regardant en face mon
mari, que pensez-vous donc de M. de Roc-d'Ambarre ?
— Je voudrais le voir vivre.
En vérité, je t'avoue, ma chère Olympe, que tout ce que je recueillais de la bouche de mon mari sur Mallus développait en moi je ne sais quelle curiosité si ardente quelle en devint bientôt douloureuse et chaque jour plus difficile à contenir; aussi, fût-ce avec joie que je consentis à retourner en France, lorsque M. de Montricoux m'en fit la proposition d'une voix qui renfermait un ordre au moins autant qu'une prière. En dépit d'un rhume très opiniâtre, qu'il avait contracté dans ces régions si froides du Nord, il voulut quitter Prague aussitôt.
— Attendons encore quelques jours, votre santé l'exige.
— Un rhume! me répondit-il; qu'est-cela?
— Mais vous toussez horriblement, insistai-je avec force.
— Un autre climat me sera plus favorable que celui-ci; partons, Ombeline, retournons vers le pays du soleil !
Il avait hâte, et moi non moins que lui, j'en conviens, de rencontrer celui qui semblait prendre à tâche de déjouer nos poursuites, en se retirant
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sans cesse, et comme de parti pris, du lieu qu'il occupait au moment môme que nous nous mettions en route pour l'y joindre. Espérant enfin de l'atteindre en Italie, où l'on nous avait appris qu'il devait passer quelques jours avant sa rentrée à Paris, à peine prîmes- nous le temps de nous arrêter une demi journée en Istrie, chez une personne de ma famille.
Une sorte de fièvre nous poussait, M. de Montricouxetmoi,depays enpays, de ville en ville, de province en province; et l'on eût dit, tant était grande notre précipitation, que nous avions peur de ne pas arriver assez tôt en un point où quelque devoir, on ne peut plus impérieux, avait l'air d'exiger notre présence. Il me serait très difficile, même aujourd'hui, de t'expliquer, Olympe, l'émotion à laquelle j'étais alors continuellement en butte et que les moindres circonstances venaient encore accroître...
En mer, sur le paquebot qui nous transportait de Trieste à Venise, je m'étais laissée aller à je ne sais quelle rêverie en contemplant les eaux et les ciels de l'Adriatique. Une brise à peine sensible arrivait des rivages et mettait comme des sourires à la bouche des flots ; au sein du couchant encore glorieux et parmi de magnifiques nuages d'argent
et d'or oscillaient et se succédaient sans cesse de changeantes images que mes yeux interrogeaient avec piété. Ce n'était déjà plus le jour et ce n'était pas encore la nuit : un crépuscule avec des lueurs d'aube. Il me semblait que des larmes arrosaient une à une mon cœur imprégné de toutes les mélancolies de l'extase; instinctivement, je portai les mains à mon visage ; il était tout baigné de pleurs.
— Ils sont bien à plaindre, Ombeline, ceux qu'un pareil spectacle trouve et laisse à jamais insensibles !
Je détournai la tête en poussant un cri; ces paroles avaient sonné ma pensée. Debout auprès de moi, mon mari tenait ses bras levés au firmament. Avec regret, eût-on dit, les ténèbres commençaient à descendre et les premiers regards des étoiles combinés avec l'éclat agonisant du soleil, emplissaient la mer d'une pâleur profonde ; à l'arrière et dans le sillage du navire, un long panache d'écume apparaissait pompeux et tout en flammes à la surface des eaux...
— Oui, ceux-là de qui vous parlez sont dignes de pitié, répétai-je en appuyant ma tête à la poitrine de mon mari.
— Plaignez Mallus, Ombeline ; il mérite votre commisération !
CONFESSION DUNE MONDAINE l5
Et comme ayant murmuré de nouveau le nom de son mari, s'éloigna de moi d'un air plein de tristesse. Pourquoi, mais pourquoi ce nom revenait-il sans cesse à sa bouche, et pourquoi, moi-même à présent, nepouvais-je plus le chasser demapensée?
A Milan, à Mantoue, à Vérone, à Palerme, à Naples, et partout et toujours, il entr'ouvrit mes lèvres obligées à le prononcer, et malheureuse ! à force de le dire, j'en étais arrivée, Olympe, à composer le geste, lavoix, les traits, la physionomie de celui qui le portait; et le confesserai-je, amie, j'aimais le fantôme que je m'étais créé et qui me possédait tout entière. Ah ! ce n'était plus à mon mari que j'appartenais. « Le visionnaire crée la réalité, » ai-je lu quelque part. Elle a certainement vécu dans les bras d'un spectre, l'âme à qui ce cri poignant est échappé !
En Italie, de même qu'en Allemagne, nos recherches avaient été constamment stériles, et nous dûmes nous résoudre, mon mari et moi, l'un et l'autre attristés, à regagner la France. En arrivant à Paris, M. de Montricoux s'alita. Son rhume s'était accru durant nos dernières pérégrinations. Il se plaignait d'un point de côté. Je fis appeler aussitôt son camarade d'enfance, le savant docteur Haspert.
i6 l'amour romantique
— Hé bien ? lui dis-je après sa visite, le comte sera bientôt rétabli, sans doute.
Ému, très ému, le médecin branla la tête en silence.
— Quoi! m'écriai-je, serait-il gravement malade ?
— Une fluxion de poitrine ! et je crains fort, en effet...
— Que dites-vous ?
— Il est de mon devoir, Madame, de ne point vous taire la vérité.
Ces paroles du docteur me firent frissonner dans tout mon être, et ce que j'y vis au même instant fut si terrible, que je cachai de honte mon visage entre mes mains ; une pensée indicible m'avait visitée, et je ne sais... oh ! je ne sais trop quelle espérance s'était immédiatement mêlée à ma douleur...
Olympe, dis-moi, dis-moi vite que je n'étais pas coupable ; oh ! mon Dieu ! dis-moi que nous ne sommes pas responsables de notre pensée, que l'origine en est inconnue à tous, aux autres comme à moi ; qu'il n'est pas en notre pouvoir, quelque odieuse qu'elle soit, ni de la prévenir ni de l'écarter à notre gré ; que si nous ne l'appelons pas à nous, il n'y a point crime à la recevoir
contre soi-même; enfin, dis-moi que si l'on en est violée, il n'y a pas lieu de se considérer comme complice de l'outrage dont on est victime, ni comme déshonorée par une flétrissure qu'on a subie avec des pleurs de colère et de dégoût. La pensée ! inexplicable phénomène ! A certaines heures on regarde le ciel, on voudrait avoir des ailes pour y planer, on s'élance légère et voici que tout à coup on retombe lourdement à terre et que Ton s'engloutit en quelque bourbier. Olympe, Olympe, il est en nous toutes de bien misérables choses ! '
Assise depuis trois jours auprès de mon cher condamné, je ne pouvais retenir à moi mon âme qui m'échappait constamment et vagabondait je ne sais où.
Hélas! il était là, sous mes yeux, expirant, celui qui m'avait tant aimée et qui m'aimait tant encore, et ce n'était pas de lui, non ! pas de lui que j'étais occupée !
Mes mains serraient les siennes, et j'étais loin, bien loin de lui.
C'était à l'autre que je pensais, Olympe, à l'autre! et malgré moi, j'étais adultère au chevet de mon mari mourant.
— Ombeline, dit-il d'une voix pénible etcepen-
dant pleine de tendresse, qui vibre encore en mes oreilles, Ombeline, notre bonheur aura été bien court; mon heure approche, rappelez-vous quand je ne serai plus...
Il ne put achever et me désigna son portrait peint par Ingres et placé en face du lit, au-dessus d'un divan.
— Jean ! m'écriai-je tout à coup en me retrouvant tout entière.
— Ne pleure point, fit-il en pleurant lui-même, s'il faut que je te quitte, hélas! épargne-moi du moins tes larmes.
Je mis ma bouche sur ses lèvres déjà décolorées et nous échangeâmes un long baiser d'adieu.
— Oui , je m'en vais avec un grand regret, reprit-il, après un instant de silence ; Ombeline...?
— Ami?
^ — Qu'a-t-on répondu, rue Saint-Dominique Saint-Germain ?
— M. de Roc-d'Ambarre arrive ce soir à Paris.
— O Dieu! fit-il en prière, accordez-moi de le voir une dernière fois !
Il pleuvait. La nuit était venue. Immobile,
j'écoutais cliqueter la pluie contre les vitres des fenêtres.
— Ombeline, de l'air !
Et Jean qui suffoquait, me fit signe d'ouvrir les croisées. Il était rouge comme le feu,, tout son corps tremblait la fièvre, et je crus bien qu'il allait passer.
Haspert, que j'avais envoyé chercher, accourut et se retira bientôt, après m'avoir pressé la main d'une façon significative.
Immédiatement, je fis donner à mon mari la potion prescrite. Il s'assoupit dès qu'il l'eut prise et son assoupissement dura jusqu'à minuit. Alors il ouvrit les yeux, me regarda tristement et murmura :
— Mourir sans le revoir !
Au même instant s'avançait sur la pointe des pieds le fidèle Vincent, un valet de chambre, qui s'étant approché de moi, me dit quelques mots à voix basse.
— Vite! vite! qu'il vienne! m'écriai- je en me sentant pâlir.
— Où est-il. Lui? fit mon mari, qui s'agitait avec angoisse sur sa couche.
— Là ! répondis-je en entendant un pas et sans détourner la tête.
— Mallus ! Mallus !
Et le comte essayait vainement d'entr'ouvrir ses bras.
Aussitôt j'aperçus M. de Roc-d'Ambarre et ne sus réprimer un cri ; j'avais reconnu mon fantôme d'Allemagne et d'Italie !
En réalité, il était tel que mes rêves l'avaient imaginé : ces yeux sans caresses, ces lèvres sans sourire , cette pâleur inquiétante , ces longs cheveux tombant sur ses épaules, ainsi que les branches mortes du saule autour du tronc, ce visage funèbre et beau, cette physionomie aussi froide que terne, cet homme illisible et de haute taille, Olympe, je le reconnaissais, va. Sans me regarder et peut-être aussi sans me voir, il arriva lentement et silencieusement, tel qu'un somnambule, auprès de mon mari retombé blême et roide sur sa couche.
— Jean ! appela-t-il deux fois d'une voix sourde et qui m'était familière, quoique je ne l'eusse jamais ouïe ; Jean !
M. de Montricoux ne bougeait point et respirait à peine.
— Ami ! fit encore M. de Roc-d'Ambarre ; ami, c'est moi !
Le comte souleva difficilement ses paupières,
qui s'abaissèrent presque aussitôt : mais si rapides, si furtifs qu'eussent été ses regards, il avait eu le temps de distinguer celui qu'il venait d'entendre.
— Toi ! enfin, soupira-t-il !
Puis des larmes de joie s'étant frayé passage à travers ses cils, baignèrent sa face, empreinte des lividités de la mort.
— Parlez-lui donc ! ordonnai-je au visiteur, qui ne faisait pas un seul mouvement et tenait ses lèvres closes.
— Adieu ! dit, et cette fois avec une ineffable expression d'amour, mon pauvre époux, entrant en agonie.
Un solennel silence régnait dans l'appartement. A tout instant, je croyais entendre le dernier soupir, le dernier souffle de mon mari. Deux heures durant, l'autre, l'œil hagard, terne, inanimé, la bouche rigide et les traits sans expression, resta debout, tenant entre les siennes les mains déjà glacées de M. de Montricoux. A deux ou trois reprises, il me sembla que les lèvres du moribond remuaient, et qu'il s'efforçait de parler ; je me penchai vers lui, j'écoutai, très anxieuse, une de mes tempesadhérenteà sa bouche; rien : nivoix, nihaleine.
— Il est mort, dit enfin le revenant.
A ces mots, le comte se mit sur son séant,
M. de Roc-d'Ambarre, à gauche, moi, à droite, nous le soutînmes.
— Approchez... tous les deux... dit-il presque expiré.
Nous nous inclinâmes jusqu'à ses lèvres, nos fronts touchaient à son front.
— Ombeline-Mallus, fit— il en essayant d'unir aussi mes mains à celles de son intime, venez; avancez et demeurez là... toujours... il le faut ; je le veux !
Un frisson le parcourut et l'empêcha d'achever; en ses yeux la vie s'éteignit et comme il s'affaissait, hélas ! nous entendîmes encore ces mots:
— Heureux.. . peut-être !
Et ce fut fini : Jean de Montricoux avait cessé de vivre entre les bras de sa femme et ceux de son ami.
Non, non, bien que j'en sois tentée, je ne te dépeindrai pas, en y pesant davantage, l'affliction que me causa le décès de mon infortuné Jean. Insister irriterait en moi, je le sens, une plaie qui, quoique aujourd'hui tout à fait cicatrisée, est et restera sensible.
Ah ! c'est que je garde à la mémoire de mon mari, chère Olympe, une religion que rien
n'altérera jamais, ni le monde, ni le temps. Une âme si généreuse ! A M. de Lauzerte, mon père qui n'avait point voulu lui laisser ignorer une faute par moi commise, et que je n'ai jamais cessé de déplorer et de haïr, mes étourderies avec M. Arundel de Saint- Amans, il répliqua noblement par ces simples paroles : «Les enfants sont irresponsables... Daignez-vous m 'accorder la main de Mlle Ombeline et m'admettre en votre famille, Monsieur le Duc ? » Olympe, estce beau, est-ce grand, cela ! Peu d'hommes eussent été aussi généreux que Jean de Montricoux...
Quelle âme était la sienne et quels souvenirs il m'a laissés ! Oh ! je te le jure, je n'eusse pas mieux souhaité que de lui rendre au double tout l'amour qu'il me prodiguait avec tant de délicatesse et rien, non rien, ne m'eût été meilleur que de répondre selon ses vœux aux emportements de son cœur.
Il m'aimait, il savait si bien me le 'dire, il eût été si heureux de me sentir vibrer comme il vibrait lui-même ! Hélas ! en sa présence et jusque dans l'intimité, je subissais sans cesse, et quoi que je fisse pour y résister, ce respect un peu paralysant qu'explique peut-être une assez grande diffé-
rence d'âge et que, même avant notre mariage, j'éprouvais déjà pour sa personne. L'avouerai-je ? il m'imposait, et sa barbe grise me paraissait trop paternelle !
En vain, m'appliquai-je à me montrer à lui telle que ses transports et les miens me le conseillaient, j'avais peur'et n'osais pas ; ou bien encore, au point de m' abandonner à lui tout entière, il me revenait soudain à l'esprit combien je lui devais, et ma reconnaissance m'empêchait aussitôt de m'ouvrir à lui sans réserve et faisait que je ne me livrais qu'à demi. Peut-être aussi demandai-je trop 'à moi-même.
Ah ! c'est que les désastres d'un premier amour apportent et laissent, entre la femme qui les a subis et l'homme qui voudrait en effacer les traces, une glace que toutes les ardeurs de celui-ci sont impuissantes à fondre : inutilement, il s'évertue à lui communiquer la douleur qu'il ressent, elle songe aux déceptions qui- l'ont déjà frappée et reste sans cesse fermée, craignant de se laisser aller à de nouveaux mirages.
Pauvre Jean ! s'il ne m'a pas été permis de l'aimer autant que je Feusse voulu, du moins ai-je été fidèle aux promesses que je me fis en l'épousant : une ombre du passé ne s'interposa
jamais entre ses lèvres et les miennes, et je restai constamment sourde aux voix qui murmuraient à mon oreille.
Morte au souvenir, et me voulant ainsi, jamais une image étrangère, jamais celle d'Arundel ne fut accueillie par moi dans la chambre nuptiale; et si plus tard une figure qui m'était inconnue, après en avoir franchi le seuil, y séjourna pour n'en plus partir, était-ce moi qui l'y avais appelée, et mon mari lui-même ne s'en était-il pas fait l'introducteur ?
Oh ! la connaissais-]* e moi? L'avais-je vue j amais ? En soupçonnais-je seulement l'existence ? Et lorsqu'// m'apparut enfin tel qu'on me l'avait trop complaisamment décrit et que je me le représentais, était-il en mon pouvoir de me défendre de l'aimer, moi qui l'aimais déjà?
Mallus ! Le vois-tu bien, et l'ai- je dessiné comme il faut ? Imagine, Olympe, un homme du meilleur monde et paraissant d'un certain âge en dépit de la jeunesse de ses traits et de la pureté de son front ; avec cela, de grands airs, un visage de marbre empreint de je ne sais quelle tristesse et vraiment beau, quoique trop régulier, peut-être ; une bouche qui ne se détend que pour laisser tomber, et comme à regret, quelques monosyl-
labes ; des yeux le plus souvent obscurs, où le regard semble couver comme le feu sous la cendre; ajoute enfin à ce portrait la parole si brève, le geste si sobre et si digne de l'original, et tu verras M. de Roc-d'Ambarre à peu près tel qu'il s'est montré à moi chaque jour depuis la mort de mon mari.
Le matin, le soir, à toute heure, il entrait à l'hôtel de Montricoux, en sortait, y rentrait ainsi qu'il eût fait chez lui ; mais nos rapports, le croirais-tu, se bornaient à de mutuels échanges de politesse exigés par la bienséance. En vain usai-je, afin de rendre nos relations plus familières, de mille petits moyens très délicats, et qui l'eussent dû toucher ou du moins l'attendrir un peu, il nxeut garde de se découvrir et continua de me marquer, sinon de la froideur, du moins une très grande réserve.
Ah ! le comte avait raison, cet homme n'avait pas l'air de vivre. Il ne vivait point. Egal à luimême aujourd'hui comme hier, il me quittait et me revenait toujours de même qu'il m' avait quittée: taciturne.
Olympe, la chose va te paraître surprenante : il me fallut le prier longtemps, longtemps, avec instance, pour qu'il me restât à dîner, une fois la
semaine ; et lorsqu'il y consentit enfin, il sembla céder aux convenances plutôt qu'à la vivacité de ma prière. U ne vit pas ou ne voulut point voir ce qu'elle contenait. Et c'est à cet être que je me sentais attirée invinciblement, à cet être, ô mon Dieu!
Quel supplice de tous les jours et de tous les instants !...
Ecouter et peut-être sans entendre, répondre et le plus souvent par signes, sourire et du bout des lèvres, et comme à son insu ; sortir, entrer; aller d'un point à un autre, et n'y eût-il qu'un pas à faire, avancer la main, ouvrir les yeux, ou les fermer, hausser la tête ou remuer un doigt; bouger, marcher, respirer, tout semble lui coûter un effort, et la lassitude de son geste, quel qu'il fût, avait je ne sais quoi de si blessant, qu'il ne m'était pas toujours facile de me contraindre à ne pas en paraître offensée. Il fallait, pour me taire, regarder en moi-même et croire qu'il daignerait lui-même y voir. Espérer, ô ma chère Olympe, est quelquefois une souffrance, et cette souffrance m'est aujourd'hui connue. Oui, quelle qu'elle soit, la femme est à plaindre, qui, durant des années se dit chaque jour : « A demain. » Encore si, lasse d'attendre, elle y pouvait renoncer ; mais non !
l'espérance s'aiguise dans l'attente et devient comme un aiguillon qu'avec un plaisir de plus en plus douloureux on enfonce toujours davantage en soi. Olympe, je souffrais. Invariable dans son calme, il me marchandait, eût-on dit, ses paroles, tant il s'en montrait avare; et c'est à peine si je parvenais, après des heures d'application, à rencontrer ses regards qu'il me dérobait sans cesse, et peutêtre à dessein. Une fois, une seule en huit mois, il me fut permis de vérifier cette parole sur ce sphinx que mon mari m'avait dite à Prague : g A certains moments, il palpite, il s'anime, on s'étonne et l'on pense qu'il va s'éveiller. » Une fois en huit mois, une seule, il me fut permis de croire qu'il s'éveillerait enfin î
Oui, ma belle ; je le crus ; un soir, on venait de nous servir le thé, je lisais dans Y Union ou dans la Galette, et à haute voix, un récit sur l'amitié vraiment touchante de deux soldats qui, frappés mortellement tous les deux sur le même champ de bataille, expirèrent en demandant qu'on les inhumât côte à côte.
— Oui, je sais, interrompit Mallus en regardant les armes de Montricoux sculptées sur les boiseries du salon, je sais que l'amitié n'est pas toujours un mensonge, elle!
Il avait changé dévisage et sa voix avait tremblé: je l'examinais attentive. Allait-il se transfigurer et m'apparaître vivant ? O douleur ! Déjà sa tête était retombée éteinte sur sa poitrine et tout son corps avait repris une impassibilité de pierre. A partir de ce jour, il ne se démentit pas un seul instant et je le vis comme par le passé, venir à moi toujours fermé, toujours glacial.
A quels artifices, à quels manèges aurais-tu recouru pour le retirer de sa torpeur, Olympe, toi, la savante, toi l'inventive, toi si fertile en expédients ? Il se peut que tes yeux n'eussent point vu comme les miens et que ta tête eût réussi par des moyens ignorés de mon cœur. On dit que l'amour est maladroit et je suis presque induite à le croire en me rappelant combien j'aimais et combien il m'était inutile de le montrer et de le dire à qui se refusait sans doute à l'entendre comme à le voir. Olympe, Olympe, je souffrais!
L'hiver se passa sans que j'eusse rien obtenu, rien. Une sorte de deuil emplissait mon âme et je ne savais pas sourire aux soleils d'avril. Il me semblait que je ne vivais point, et la nature, avec la vertu de ses floraisons et de ses parfums nouveaux, augmentait ma tristesse au lieu de l'apaiser. O prodiges de l'amour f... Il ne fallut
3o l'amour romantique
qu'un mot de celui qui tenait endormis mes sens afin que tout se transformât à mes yeux, et le ciel et la terre, et moi-même. Aussitôt tout me fut bon et tout me fut ivresse, et je trouvai soudain à tout un charme que je goûtai avec un transport. Heureuse ! oh ! je l'étais. Un mot, mais de Mallus, avait suffi pour me rendre telle.
Ecoute :
Il était presque nuit, nous revenions du bois ; il chevauchait, hautain et sombre comme un centaure, à l'une des portières de ma voiture ; indolente, je le regardais.
— On respire mal entre les murs des villes, dit-il tout à coup en se courbant vers moi. Voici les beaux jours ; vous serait-il agréable de revoir les campagnes de la Suisse romande, Madame la comtesse ?
Un an, il y avait un an que je le voyais chaque jour, et c'était la première fois que je l'entendais exprimer un désir. Il n'était donc pas mort à la vie et quelque chose pouvait donc lui plaire et son cœur en être touché ! Ne me demande pas, chère, de traduire ce que j'éprouvais au récit qu'il me fit, sans en être prié, de ses excursions à travers les montagnes et les lacs du Genevois. Une seule impression de ce moment me reste, et
CONFESSION D'UNE MONDAINE 3l
la voici : ma statue avait subitement marché, je l'avais vue agir, entendue parler; elle avait donc une âme et pouvait être à moi.
Bien qu'il s'exprimât sans chaleur, il ressortait clairement de ses paroles qu'il entreprendrait avec plaisir le voyage auquel il me conviait. Ah! juge si je m'empressai de le prendre au mot. En un tour de main, j'eus achevé tous mes préparatifs, troussé tous mes bagages ; il ne me fit pas trop attendre, et nous partîmes, avec quelle joie, Olympe, de mon côté !
J'avais moi-même tracé mon itinéraire; nous allions directement à Nice, et là, nous devions nous embarquer à bord d'un petit cutter et gagner Gênes ensuite, errer en tous sens en Italie ; après l'avoir traversée, au gré de nos mille caprices, atteindre Venise, y séjourner, et puis rétrograder vers la Lombardie, entrer en Suisse par le Tyrol et la Valteline, et revenir enfin en France par les Alpes et la Savoie.
Il en fut à peu près ainsi, ma foi, que je l'avais combiné.
Quelle terre que le Latium ! Ces mers, ces montagnes, ce ciel, quelles merveilles, et si diverses ! Et comme on ne se lasse pas de les admirer ! On s'en abreuve, on s'en nourrit, on les voudrait siennes.
Italie ! Italie !... on se sent mieux vivre là que partout ailleurs et parfois il semble que l'âme se tire de votre corps pour s'épandre sur toutes ces choses si belles et en prendre à jamais possession. Il est si charmant, si doux, si grand, ce sol, et l'on s'y attache si bien que lorsqu'on s'en éloigne, on s'étonne de n'y avoir pas pris racine. On le quitte, il est vrai, maison y laisse une partie de soi-même, la meilleure ! et votre pensée y retourne sans cesse et s'y complaît ainsi que chez un vieil ami. Que je vive un siècle et plus, il n'est pas en moi d'oublier jamais ce pays de lumières, de musique et de fleurs, j'adorerai toujours le pays des Lucrèce et des Cornélie.
En visitant avec Mallus ces contrées que j'avais déjàparcourues,accompagnéedeM.deMontricoux, une volupté singulière me possédait, que vous comprendrez mieux que personne, vous, Madame la marquise de Mioze, vous, toi la raffinée par excellence. Aux Alpes, aux Abruzzes, dans les Calabres, en Toscane comme en Tyrol, aux rives de la Méditerranée ainsi qu'aux bords de la mer Adriatique, en tous les lieux où le comte m'avait autrefois conduite, un souvenir se dressait sur la route, à chacun de mes pas, et mêlait aux sensations que je goûtais ici, là, partout, oh ! je ne sais
quelles saveurs du temps qui n'était plus : ici, mon mari m'avait prise entre ses bras et pressée contre sa poitrine; là, j'avais étanché ma soif à ce clair ruisseau ; plus loin, nous nous étions assis, lui et moi, au revers de ce mamelon, et nous avions reçu, couchés parmi la verdure, les rosées si douces et si rafraîchissantes de l'aurore ; il m'avait parlé de Mallus dans ce village juché sur cette cime, il m'en avait parlé tout au fond de cette ombreuse gorge; il m'en avait parlé non loin de ce lac, au milieu de cette tour en ruines, il m'en avait parlé dans tous les champs de cette terre suave, en barque au milieu des eaux, sur les montagnes et près du ciel; il m'en avait parlé partout et de telle sorte que, devenue curieuse du fantôme, je n'avais su me défendre d'en rêver... Ah ! depuis lors, tout était bien changé : Jean avait cessé de vivre, et moi je me retrouvais en Italie avec Mallus ! Son fantôme était chair, et mon rêve une réalité. L'ombre avait pris corps, et je le tenais, ce corps... Hélas ! un corps de granit.
Olympe, je m'étais trompée, absolument trompée. Il n'avait pas d'âme, ce monstre, il n'en voulait pas avoir. Et moi qui m'évertuais à lui en susciter une!... Ah! si j'avais pu lui donner seulement la moitié de la mienne.
Un mois, deux mois, trois mois s'étaient écoulés depuis notre départ de la France. H avait repris pour ne plus la quitter son allure de cadavre ambulant. Je le traînais, atone, après moi. Que te dirai-je! il n'avait pas plus d'yeux pour admirer les beautés de la nature et de l'art qu'il n'en avait pour surprendre en moi tout l'amour que peut contenir un cœur de femme. Oh ! je le vois encore. Il restait sous les ciels brûlants de l'Italie éteint, glacé, tel que je l'avais connu en France, à Paris, dans les brumes du Nord. En vain je le plaçais brusquement en face des merveilles, chues ou sorties des mains de Dieu, devant les grandes œuvres dues au génie de l'homme, rien ne faisait sourdre en lui l'étincelle que je voulais y porter, il restait aveugle, il restait sourd, il restait muet, il ne vivait pas, il ne voulait point vivre, l'infortuné, le méchant!
Et son inertie irritait mon amour. Il fallait, je voulais qu'il me vît, et ne savais à quoi m'ingénier encore afin de lui dessiller enfin les yeux. A chaque minute, de nouvelles résolutions se combinaient dans ma tête. Espérant parfois et parfois désespérée, j'avais, durant mesnuits sans sommeil, des accès de fièvre qui faisaient affluer mon sang aux tempes et vers le cœur. Oh ! s'il avait su lire
ma pensée au fond de mes prunelles, il m'eût aimée, il lui eût été impossible de ne me point aimer; une lave eût bouillonné soudaine aux entrailles de ce glacier humain. Mon Dieu ! j'ai failli nier la toute puissance féminine ! Et cependant je suis belle ! je me connais... Aux séductions de la forme, aux attraits delà jeunesse, aux artifices de l'esprit, je joins ce charme savant du langage, ce charme qui subjugue les hommes et les retient au joug.
On m'a adorée, encensée, on s'est prosterné humblement à mes pieds, on m'a tendu des mains pleines de prières, on m'a montré des yeux noyés de larmes, on m'a parlé comme on parle à une idole, et je restais indifférente au culte, ignorant, incapable de croire qu'un jour, je serais telle que j'avais vu les autres, agenouillée et suppliante, implorant un Dieu qui ne m'entendrait point, ne voudrait point m' entendre et refuserait môme l'aumône à mon amour. A quels secrets avait donc eu recours pour se l'attirer cette femme qu'il avait connue autrefois et qu'il avait tant aimée, au dire de mon mari? Qu'elle devait être belle, entraînante, irrésistible ! Ou peut-être n'avait-elle eu qu'à se montrer et Mallus était allé vers elle. Il était confiant, il était jeune, tout jeune alors ; pour lui, la
vie s'ouvrait, il était facile aux enthousiasmes, il croyait. Elle en fut aimée aussitôt, elle; elle qui ne l'aimait peut-être pas ! Sans doute elle a dû le faire bien souffrir pour le rendre tel qu'elle me l'a laissé. Je le devine, je le sens, Olympe, il doit en être ainsi que je pense : elle le prit neuf, ardent et bon, et le rejeta loin d'elle usé, tout aigri, peutêtre éteint.
Eteint ? Et moi je ne voulais point me persuader qu'il le fût ! Hé ! l' était-il à ce point que tous mes efforts à le raviver dussent rester stériles ? Il m'avait parfois semblé qu'il y avait en son impassibilité quelque chose de voulu. Non, une amante ne peut se tromper absolument au sujet de l'aimé. Je pense que nous sommes du même avis à cet égard, et que tu jugeras ce qui suit comme je le fis moi-même.
A Venise, j'avais voulu faire une promenade en mer, — sur l'Adriatique avec Lui, tu comprends, Olympe ! — La nuit était calme et le ciel rayonnait par toutes ses étoiles, quand nous quittâmes les lagunes, assis côte à côte, lui et moi, bercés par le flot. Une tempête s'éleva, les vagues moutonnèrent et notre gondole se mit à tournoyer comme un fétu de paille au sein de l'abîme. La colère de la mer était si belle que j'oubliais d'avoir peur.
Immobile sur le tillac et les yeux au ciel, Mallus semblait poursuivre du regard les météores qui fuyaient sous les nues. En silence, je m'approchai de lui. Paisible, il paraissait étranger au tumulte des éléments comme au péril vraiment affreux que nous courions. Un mugissement horrible nous enveloppait. Tantôt attirée au fond du gouffre et tantôt projetée à la crête des lames, notre barque tressaillait et Ton eût dit qu'elle rendait des plaintes humaines.
Alors, je me cramponnai de toutes mes forces à l'une des rampes du pont, et j'écoutai malgré moi le verbe sublime de la mer. Effrayante et grande voix qui remplissait l'étendue ! il me semble que je l'entends encore. Une main froissa la mienne et je distinguai mon compagnon dans l'obscurité. Je ne sais qui, du démon, de Dieu ou de l'âme de Jean de Montricoux me souffla tout à coup ces paroles :
« Ils sont bien à plaindre ceux qu'un pareil spectacle trouve et laisse insensibles, n'est-ce pas, Mallus ? »
Il ne me répondit point, mais ses regards furent éloquents et j'entendis des mots qui ne sortirent point de sa bouche. Je vous assure, Madame, je te jure, Olympe, que j'entendis son âme. Ah! si
dans ce moment il avait formulé ce qu'elle éprouvait sans doute, irrésistiblement je me fusse écriée: « Aime-moi, car tu peux aimer, je le sais à présent! »
Au lieu de parler, le sournois, le cruel, il détourna la tête, — avec effort, j'en suis sûre, — et ses yeux, qui tout à l'heure vagabondaient à travers les planètes au firmament, s'épuisèrent à laisser tomber sur la mer en furie un long et morne regard d'indifférence.
Un mois plus tard, nous nous trouvions dans les montagnes du Valais. Après une pénible et dangereuse ascension, nous avions atteint une des cimes les plus élevées de la chaîne : à nos pieds la terre ; sur nos fronts, tout le ciel et Dieu. Visible dans les nuages qui l'entouraient, il s'était assis sur un saillant de rocher. Non loin de lui je regardais au-dessous, au-dessus de moi la nature immense ; mes mains se joignaient et mes genoux ployaient à mon insu : j'aurais voulu prier. Un instant, un instant, j'oubliai Mallus...
Encore en extase, je crus entendre un soupir, presque un sanglot ; d'où pouvait-il sortir cet accent humain ! Un peu troublée, j'allai droit à mon idole qui, debout alors, et sous le soleil vertical dont les rayons avaient troué les nuages, semblait avoir une auréole au front.
CONFESSION D'UNE MONDAINE 3o,
— Qu'avez-vous ? lui demandai-je, je vous ai entendu.
Cinq minutes s'écoulèrent avant qu'il tournât vers moi son visage ; enfin, ses bras se détendirent, et, de sa voix inexpressive et lente, il répliqua :
— Le temps se gâte, un orage se prépare, Madame la comtesse ; vous plairait-il de descendre la montagne !
Hé bien ! qu'en penses-tu, marquise ; qu'en distu ? parle.
En mer comme sur la montagne, n'avait-il pas bu ses larmes, avalé son émotion, et s'il s'était tu sur l'Adriatique, pendant la tempête, et s'il avait prononcé au faîte du piton que nous avions gravi, ces paroles évasives : « Un orage se prépare, Madame la comtesse? » ne fût-ce point qu'il avait eu peur de s'écrier :
« Ombeline, je t'aime ! »
Hélas ! ... Il fallut pourtant me résigner à regagner la France, sans avoir obtenu de lui rien d'autre que ces marques équivoques de sensibilité. Sans doute elles avaient du prix à mes yeux et valaient que je m'en réjouisse ; mais j'avais tant attendu de notre voyage qu'elles ne suffisaient vraiment pas à compenser la ruine de tous mes châteaux... en Italie.
Un moment même je fus si découragée que la pensée me vint de m'ensevelir au fond d'une thébaïde, en un cloître que nous visitâmes, où se fussent peut-être éteintes mes fièvres, et mon amour avec ma vie.
Indécises et faibles femmes que nous sommes!...
Un regard de mon « Ours de Berne » ainsi que je l'avais baptisé, dans mon dépit, m'avait déjà ranimée, et je redevins vaillante en croyant m' apercevoir que ses yeux s'étaient posés sur moi avec une expression toute nouvelle, je ne sais quel mélange de tendresse et d'amertume. Admettons que j'eusse encore mal vu, que rien ne m'eût révélé l'homme sous le sphinx, avais-je le droit de faillir à la tâche pieuse qu'un mourant m'avait léguée ?
Epargne-moi, sceptique, et surtout ne va pas me prendre en pitié ; rappelle-toi bien et pèse les dernières paroles de mon mari expirant : « Je le veux... Ombeline-Mallus ! » Ne fut-ce point à dessein qu'à son heure suprême il avait uni ces deux noms, et qu'avait-il voulu dire, si ce n'est ceci : « Je meurs avant que d'avoir achevé cette œuvre pie de rendre apte à vivre une âme que la vie a brisée ; c'est toi, ma compagne, que je charge
de continuer la tâche que je m'étais imposée et de la remplir. »
Oui, Jean de Montricoux avait pensé que peutêtre l'amour triompherait là même où l'amitié s'était vainement exercée !
Il avait voulu dire, il avait dit, lui qui, en m'épousant, avait épuré le blason terni des Lauzerte et m'avait rendu la considération qu'une faute, mes folles escapades avec M. de Saint- Amans, m'avait ravie : « Ombeline, si tu me gardes quelque reconnaissance du bien que je t'ai fait, aime pour moi celui que nul n'aimerait ; s'il t'aime, aime-le, et, sinon, aime-le davantage encore. »
Quelle mansuétude ! quelle grandeur d'âme ! quelle abnégation! Car, il prévoyait, le comte, il sentait bien, mon mari, que si je parvenais à me faire aimer de Mallus, j'appartiendrais à Mallus.
L'aimer ! Dieu sait si j'y étais parvenue ! Mais en être aimée, en être possédée et l'avoir à moi, lui, corps et âme : « Oh ! cela ne sera jamais, » me disais-je en abandonnant cette Italie, où je m'étais promis de cueillir à pleines mains tant de fleurs, tant de fruits, et d'où je rapportais à peine quelques glanes, et si pauvres ! Olympe, que nulle
femme, à ma place, n'eût osé leur sourire et les
ramasser.
Après tant de peines, après le si mince résultat que j'avais obtenu, comment conserver encore quelque espérance ! A quoi pouvais-je encore prétendre ? Etait-il décent, ma toute belle, que tout mon être s'obstinât à faire vivre un cadavre, à galvaniser un mort vivant? Eussé-je dû y réussir à la longue, qu'en pouvait-il résulter enfin ? Une grimace d'automate, n'est-ce pas? un geste de spectre ayant les apparences de la vie, un soubresaut de machine qui s'ignore, un mouvement, un mot, un geste, rien, rien de plus! et je le sentais si bien, que la conscience de mon infirmité me terrassait et souvent aussi m'exaltait au-delà de toute imagination.
Oui, parfois, il me semblait que je détestais, que j'abhorrais mon idole. « Eh! quoi ! m'écriais-je en moi-même en comprimant mes sanglots au fond de ma poitrine ; eh ! quoi ! chaque jour, à toute heure, à toute minute, pendant toute une année, oui, pendant une année ! je me suis abandonnée, offerte, donnée, livrée et l'on ne m'a pas entendue, on ne m'a pas vue, on n'a pas voulu me voir, on n'a peut-être point voulu me prendre !
Alors, il me revenait, ma chère, des idées
qu'aucuns mots ne sauraient traduire, et que la pensée se refuse à concevoir : j'avais à la bouche des injures contre ce dédaigneux et dans l'âme des amertumes que j'eusse voulu lui cracher au visage en même temps que mes yeux et mes lèvres l'eussent pieusement mouillé de larmes et de caresses. Enfin... enfin, j'aurais à la fois voulu me dérober à jamais à sa vue et me montrer tout à coup brutalement devant lui, telle que Dieu m'a faite, sans voiles aucuns, sans pudeur avec le trésor secret et mis à nu de toutes mes beautés... ah ! tu vois bien que je devenais folle et que je délirais !
Il était temps, aimée, que notre voyage touchât à son terme: en wagon, en chaise de poste, on éprouve au départ comme au retour un bien-être qui se change vite en malaise, si l'on ne peut librement s'adonner aux impressions qui nous viennent de l'air que l'on respire, des choses qui nous surprennent, des êtres qui nous apparaissent, en un mot des mille accidents de la route. Il fallait me taire, moi, que de tels spectacles rendent expansive et font souvent éloquente; il fallait avaler ma langue, comme disent les sauvages, et conformer ma physionomie à celle toujours illisible ou morte de Mallus.
A l'heure où j'eusse voulu parler et dire haut
tout ce qui se passait dans mon âme, il regardait, avec fatigue eût-on dit, le ciel, la terre, la nature toujours diverse et dont les sites, inopinément entrevus au vol de la locomotive, me remplissaient les yeux et me remuaient le cœur, ou bien il sommeillait, alors que j'eusse été si heureuse d'entendre sa voix, comme un écho de la mienne, répéter: « Quels ciels, quels arbres! quelles eaux ! a
En s' éveillant, il paraissait parfois étonné de l'agitation de mon être, mais ne restait pas moins taciturne. Un jour cependant, comme nous franchissions un viaduc assis sur des rochers à pic, entre ciel et terre, il poussa l'obligeance jusqu'à remarquer mon émotion et m'en demanda même la cause ; en silence, je lui montrai le paysage pittoresque dont j'étais toute imprégnée ; il sourit presque, je crois, et tout aussitôt il referma ses yeux alourdis qu'il avait à peine daigné entr'ouvrir à mon appel. -
Oh î cet homme, ce roc où s'aiguisait sans cesse mon amour exaspéré, il n'avait donc pas la moindre fissure pour y laisser passer et pénétrer en soi quelques rayons des splendeurs éternelles ? Au contact de cette nature de pierre, je te lé jure, j'eusse fini par ne plus me sentir vivre moi-même.
Enfin, nous arrivâmes à Paris; les premiers froids allaient bientôt nous y suivre et avec eux revenir en foule les personnes de notre monde que les soleils d'automne avaient attirées et retenues plus longtemps que de coutume aux chaudes plages du midi.
L'hiver, Olympe, est lourd et dur à ceux qui portent au cœur une blessure que rien ne peut guérir, et je ne voyais pas sans quelque mélancolie s'ouvrir une saison qui jadis ne venait point assez vite et passait trop tôt au gré de mes désirs. A présent, irais-je encore demander au monde ces adulations qu'il me prodiguait naguère, et dont j'étais si jalouse...?
Oh ! si Malius m'avait aimée, c'eût été avec joie, avec transport que je me fusse faite belle et que j'eusse voulu réapparaître au milieu de fêtes où chacun m'eût aussitôt distinguée : je l'eusse obligé d'être témoin, lui, des soins que j'aurais su me faire rendre, de l'empressement de tous, de l'admiration du plus grand nombre et du goût très affiché de quelques-uns pour moi; j'eusse été fière d'être universellement désirée et par cela même plus désireuse encore de me donner àlui. Mais que m'importaient les applaudissements et les suffrages de la foule s'il devait y rester indifférent, que m'im-
portaient mes succès, mes triomphes, s'il ne devait
pas les voir, s'en féliciter et m'en aimer d'autant
plus!
Ainsi pensais-je souvent et de même un jour qu'on me priait inutilement de sortir de ma retraite et pour n'y pas rentrer ; à ma très grande surprise, et comme je restais fermée à toutes sortes d'instances et de prières intervint Mallus qui, d'un mot, m'y fit immédiatement céder.
Il avait émis un désir, il avait parlé, lui, j'étais soumise. Un mot! Il n'avait dit qu'un seul mot, fait qu'un seul signe ! En fallait-il davantage pour me remuer l'âme et mettre de nouveau ma tête en mouvement !
Une idée me vint, et j'en fus aussitôt sollicitée à tel point que, quelque insensée qu'elle me parut d'abord, il me fut bientôt très doux de ne m'y point soustraire... A vrai dire, en conjecturant que le monde et ses maigres prestiges obtiendraient de mon insensible une palpitation qui me serait profitable, et que la nature avec la souveraineté de ses magies, avait été toutefois inhabile à produire en lui, je me leurrais peut-être encore ; mais, pour l'émouvoir et m'en faire aimer, était-il un moyen, un seul que je n'eusse point mis en usage ? Avais-je une ressource, pire ou meilleure, que celle de recher-
cher les hommages et de forcer chacun à dire, sur tous les tons autour de lui, qui peut-être ouvrirait enfin l'oreille et les yeux : « Elle est vraiment aimable et digne d'être aimée, heureux celui qu'elle distinguera ! »
Je te vois à merveille, Madame, tu te moques, etc'està tort. Attends, et tu conviendras sans doute après m'avoir entendue, que s'il m'était très facile d'entreprendre une nouvelle lutte, il me l'était moins d'y réussir.
Sourire à tous avec indifférence et jamais sans grâce, être à la fois ou tour à tour mélancolique et spirituelle sans prétention, avoir aux yeux des flammes et de la glace aux entrailles, entendre tout et rien à demi-mot, répondre en faisant griffe de velours aux impertinences comme aux sottises, enlever Tépiderme, mais avec courtoisie; aller au fond des pensées d'autrui sans jamais lui permettre de regarder aux vôtres, exprimer tout ce qu'on ne ressent pas et nier tout ce que l'on éprouve, être comédienne enfin, c'est-à-dire mondaine, je savais on ne peut mieux mon personnage, Olympe, mais le remplir, le bonheur aux lèvres et la mort dans le cœur, j'ignorais que je le pusse et ne devais apprendre que je le pouvais que quelques jours plus tard, chez la marquise de
Villemade, Armande, où j'avais résolu de faire ma rentrée ou plutôt de nouveaux débuts dans le monde.
Elle arriva vite, cette soirée que je redoutais, et peu s'en fallut que le cœur ne me faillit à l'épreuve.
Il était minuit, heure à laquelle il devait me prendre. On me plaçait les dernières épingles, et pendant que mes caméristes s'extasiaient à l'envi sur la richesse de ma mise et l'éclat de ma beauté, je souriais avec tristesse à mon image réfléchie dans les glaces, et cherchais à me défendre d'un de ces pressentiments dont celles qui ont longuement aimé sans espoir connaissent seuls la tyrannie.
« Aujourd'hui comme demain et toujours, pensais-je, il me sera permis de l'aimer et rien de plus ! »
Ma toilette terminée, je voulus rester seule un instant avec moi-même. On m'y laissa. J'avais le cœur gros et comme des envies de pleurer. Un groupe de stalactites que Mallus avait ramassées en Tyrol, dans une grotte du Brenner, et que j'avais fait enchâsser au ciel de mon boudoir, éveilla tout au fond de moi des souvenirs aussi doux que cruels, et des larmes qui jusqu'à ce moment s'é-
taient refusées à sortir de mes yeux, en coulèrent avec abondance.
Elles me faisaient du bien, ces larmes; je les pleurais avec ivresse, et longtemps ainsi. J'avais oublié cependant pourquoi je les versais, lorsqu'une de mes femmes, me surprenant en pleurs, m'annonça :
— M. de Roc-d'Ambarre !
A ma vue, bien que j'eusse les yeux tout rouges et le visage entièrement humide, il ne sourcilla point et m'offrit en silence son bras pour gagner son coupé stationnant attelé dans la cour de mon hôtel.
Inconsciente de mes actes, je montai machinalement en voiture ; et Lui s'assit tranquillement à mes côtés. . .
Au bruit des roues sur le pavé des rues, je revins à moi tout à coup, et pendant que toujours absent de lui-même, ainsi quede coutume, ilavaitla pensée et les yeux je ne sais où, je m'empressai d'effacer, autant qu'il me fut possible, les traces de mon émotion, et me composai la physionomie que j'avais à garder chez la dame de Villemade et de Montescault.
On nous attendait!
Armande, tu la connais, n'est-ce pas? tu la sais
par cœur, la plus bavarde de toutes les marquises et la plus franche ennemie de ses amis, Armande avait parlé.
— Les voici donc !
Et ce fut, à notre entrée, un regard de mille prunelles qui pesait sur nous, hostile à la fois et curieux; on chuchota bientôt et l'on échangea de toutes parts des signes d'intelligence. A tout instant, autour de nous, on s'adressait du coin des yeux des questions et des réponses telles que celle-ci :
« Que vous en semble ?
« Oh ! c'est certain !
(( Avait-on bien dit ?
« Très bien.
« Ils s'adorent, hein ?
« Oui, cela parle...
«. ... et saute aux yeux ! »
Il fallait être illisible comme Mallus, je sus l'être, et je sus aussi me montrer en même temps si gracieuse, avenante à tous, qu'un retour général se fit en ma faveur. Aux réserves de l'accueil eurent succédé bientôt mille empressements, et des plus délicats.
On me trouvait toujours belle et digne d'intérêt: je m'en apercevais au sourire hautain et pincé des femmes abandonnées une à une de leurs courti-
CONFESSION D'UNE MONDAINE 5l
sans les plus assidus. Un compliment m'arrêtait à chaque pas ; une galanterie à mon endroit se cachait à tous les coins, et l'engouement que je suscitais se propageant sans cesse, il vint un moment où l'on ne vit que moi, rien que moi, moi seule entre toutes.
Oh ! que de dépitées je fis, Olympe, si tu savais !
Armande, je t'assure, avait fort à faire que de me présenter tous ceux qui i n'avaient pas l'honneur de connaître Mmc la comtesse », et moi, j'avais tout autant de peine à répondre un mot aimable à ceux qui" « s'estimaient heureux, trop heureux de n'avoir pas été pendant tant de temps oubliés d'elle. »
En vérité, je ne savais pas où fuir la louange et comment calmer l'admiration, auquel entendre et que réserver à chacun. Et puis, j'avais sans cesse et sans qu'il y parût un œil — le plus agile des deux — à la poursuite de Monsieur « Roc » le bien nommé vraiment.
Autant et môme plus que moi par le grand sexe, il était circonvenu par l'autre, le petit, qui ma foi, (j'en riais) eût été bien aise de se venger de mon empire sur tous en me volant quelque chose de lui, regard ou sourire, geste ou pensée, un mot, un rien.
On le harcelait des yeux, on le frôlait du coude, on semait, pour ainsi dire, des caresses sur son passage, on mendiait son attention, on se mettait sur la pointe des pieds pour être mieux vue de lui, l'on se risquait à parler plus haut que de raison pour mieux s'en faire entendre, on tâchait à qui mieux mieux, et comme en un assaut, à faire brèche au granit, — et lui, (si tu avais été là, tu l'eusses aimé, désiré, voulu, toi aussi, la déesse, l'olympienne), lui tranquille autant que beau, marchait, indifférent, et n'avait pas d'yeux pour voir et n'avait pas d'oreilles pour entendre ce troupeau de folles qui l'assiégeait de toutes parts à qui mieux mieux et bêlait d'amour le plus innocemment du monde...
Elles pouvaient se réunir toutes contre moi, toutes; je n'avais pas peur qu'on me prît, va ; parmi tant de rivales, il n'en était pas une, une seule, qui m'effrayât.
Oh! la maréchale de Douveterre avait beau mettre en relief ses formes impériales, et la princesse Alexandrowim briller du feu de tous ses diamants, et Mme de Fonbourg soupirer ses phrases comme on fait les stances de M. de Lamartine ; et Mmes de Sonneville et d'Esgugnhac, et Mlle de Négreplisse, et la baronne de Soq-en-Rouergue, et la
captale de Béarn-Navarre, pouvaient bien, à leur aise, s'escrimer à minauder, rougir, pâlir et se pâmer à volonté, Mallus ne distinguait, ce distinguerait ni celle-ci ni celle-là, ni toute autre, quelle qu'elle fût, brune ou blonde, châtaine ou rousse, blanche ou grise, vaporeuse ou balourde, effrontée ou câline, cavalière ou sentimentale, il ne verrait et ne voyait personne, pas même moi, hélas ! moi, la reine aux pieds de qui se prosternaient à Penvi tant d'esclaves, et qui me mourrais de ne pouvoir arracher un mot, un geste, un coup d'ceil à mon dieu ! . . .
— Cypris, reine de Paphos et de Cythère, aussi noble et moins belle que vous, eût donné, je gage, son ceste où voltigent les jeux et les ris, en échange de votre adorable et divine mélancolie, Madame.
A cette galanterie arrangée selon le goût de l'autre siècle et murmurée tout bas à mon oreille, je détournai la tête et vis à mes côtés le vieux chevalier de Valzombes, qui venait de me prendre en délit. En vain, essayai-je de lui donner le change, il avait trop d'expérience et l'œil trop exercé pour tomber7 dans le piège ; il avait remarqué d'ailleurs mes regards attirés à Mallus comme le fer à l'aimant.
— Oh ! dit-il d'un ton aimable, ne craignez pas que je dévoile le mystère, on le devine, on le pénètre, on le voit.
Et, avec un de ces gestes surannés mais magnifiques, dont encore enfant et page de S. M. la reine Marie-Antoinette d'Autriche et de France, il avait appris le secret à l'ancienne cour, — il m'offrit son bras, que j'acceptai sans résistance, et me conduisit, en coupant la foule quinous entourait, vers un fastueux divan de cèdre et de satin comme on n'en fait plus, et si bien imaginé pour le tête à tête.
A peine le délicieux galantin, se disposant de son mieux au madrigal, y eut-il pris place à mes côtés, que Mallus passa près de nous rapide et sans nous apercevoir, affairé comme s'il eût cherché quelqu'un.
— Il est incompréhensible, absolument incompréhensible, pensais-je à haute voix et très étonnée de son allure.
— En tout point comme sorf aïeul, répondit M. de Valzombes.
— Plaît-il, chevalier ! demandai-je en perdant un peu contenance.
— Il ressemble, disais-je, caractère et visage, trait pour trait, à son aïeul Louis-Charles d'Ambarre.
— Son aïeul ?
— Oui, Madame la comtesse, son aïeul Louis- Charles d'Ambarre-Embârol , le meilleur de mes amis d'enfance, tué près de moi d'un boulet jacobin à l'armée de son Altesse Royale Monseigneur le prince de Condé.
Tu comprendras bien vite, Olympe, que le vieux beau en avait trop ou pas assez dit pour que je n'en voulusse point savoir davantage : « Il ressemble trait pour trait à son aïeul, » avait-il fait en parlant de celui dont j'étais éprise. Il me fallait tout de suite le mot de la charade, et je le laissai si bien voir que M. de Valzombes, heureux, eût-on dit, de me forcer à me découvrir et comme pour me piquer au jeu, rompait, fuyait sans cesse et s'évanouissait alors que je croyais le tenir. Un tel manège lui paraissait amusant sans doute, car il n'est rien qu'il ne fît pour le prolonger. Enfin il se ravisa, le malicieux ! Après avoir bien chiquenaude son jabot, éventé son visage, ajusté sa perruque exactement pareille, y compris la poudre et la queue ornée d'un ruban noir, à la coiffure de feu Sa Majesté le roi Louis XVIII, étiré lentement et mis en relief sa jambe de nonagénaire encore élégante, il médit de sa voix la plus flûtée et d'un accent qu'eût, certes, applaudi, le galant maréchal ;
— Avez-vous jamais entendu parler, comtesse, d'une fée très puissante et très bonne, qui vivait autrefois ?
— En quel pays ?
— Oh ! Madame, en un pays merveilleux et tout peuplé de paladins et de châtelaines, l'île d'Amour.
— On la nommait?
— Urbigine.
— Oui, repris-je en imitant le ton si badin du chevalier, il me semble qu'elle ne m'est pas inconnue, cette fée.
— Elle fut un jour appelée auprès du berceau d'un prince que vous devez connaître aussi, sans doute ?
— Peut-être.
— Dites?
— Je cherche...
— Cherchez, comtesse, et je gage que vous trouverez à merveille.
— En vérité?...
— Vous y êtes, Madame la comtesse, et je m'aperçois on ne .peut pas mieux que vous savez le conte dont j'allais vous faire tout au long l'ennuyeux récit.
— Oh ! votre conte , Monsieur le chevalier ,
CONFESSION D'UNE MONDAINE 5j
songez-y, ne ressemble peut-être en rien à celui que j'ai lu.
— Ce doit être pourtant le même, j'en suis persuadé.
— Marchez, je vous en prie..,
— Oyez donc : « La fée accepta d'être la marraine du prince et promit au roi, son père, de le toujours protéger... » Est-ce cela ?
— Poursuivez.
— Elle tint parole, l'aimable magicienne, et le prince Charmant, son filleul, grandit aimé de tous comme de toutes. Un jour, il sentit et comprit qu'il avait un cœur fait pour aimer : il le donna tout en tremblant à la plus belle créature du royaume. Il se croyait aimé d'elle ainsi qu'il l'aimait lui-même, lorsque, un beau matin, il s'aperçut avec quelle douleur, hélas ! que celle qu'il avait choisie entre toutes appréciait en lui les charmes de la personne et point les qualités du cœur ni celles de l'esprit...
— Hé bien, chevalier ?...
— A cette découverte, le prince accourut en pleurs chez sa marraine, la fée Urbigine : « O marraine, lui dit-il en joignant les mains, faites-moi laid, bien laid ; et si je suis un jour aimé, tel que je souhaite que vous me rendiez, alors, alors seule-
ment, il me sera permis de croire à l'amour. » A la place de la fée Urbigine, qu'auriez-vous fait, comtesse ?
— Eh ! mon Dieu, ce discours m'eût d'abord égayée, et puis...
— Parbleu ! vous savez le conte, et très bien ! Donc, je me tais.
— Oh! méchant...
— Allons, soit, je continue. « Or, Urbigine, l'excellente Urbigine, se prit à rire de bon cœur à ce souhait étrange, et mit au bout du nez de son bizarre filleul une verrue aussi grosse, ma foi ! qu'un œuf de colombe : à présent, lui dit-elle, que ta figure est arrangée à ton gré, je t'avertis, mignon, que la verrue est et restera toujours invisible à toutes les femmes du monde, hormis celle (si toutefois elle existe) qui sera capable de t'aimer ainsi que te voilà ; qu'elle t'aime par aventure et tu le verras bien vite à la verrue qui s'en ira d'où je l'ai posée : es-tu content? » « Oui, marraine. » Et le prince, ayant embrassé la bonne fée Urbigine, revint aussitôt à la cour. » Ame,syeux comtesse, le prince de qui je parle est un parfait original ; ne seriez-vous pas de mon avis, Madame ? et pensezvous qu'il soit possible d'en rencontrer un autre qui le vaille ?
CONFESSION D'UNE MONDAINE 5û.
— Il est unique, essayai-je de répondre à M. de Valzombes qui me parcourait d'un regard en vérité très inquisiteur et même fort gênant ; unique dans son genre.
— Unique, oh, non! reprit-il en secouant son jabot orné de dentelles ; extraordinaire, oui, je l'avoue, et cependant en y regardant d'assez près, on arriverait peut-être à s'expliquer une telle bizarrerie.
— Ah ! vous croyez ?
— Oui, je le crois fermement, et, foi de gentilhomme, je gage... mais écoutez la fin de l'histoire, si toutefois elle vous intéresse ? où diable en étions-nous ?
— A la rentrée du prince... Charmant en ses états.
— Oui, c'est cela même. Eh bien donc, il revint à la cour, ce singulier prince, et comme par le passé, l'on continua de tous côtés à le combler de prévenances ;on le trouvait toujours aussi beau, délicat, aimable en tout point, accompli de sa personne et digne du rang héréditaire qu'il devait un jour occuper ; on ne tarissait pas d'éloges sur son compte, et lorsqu'elles le voyaient assis sur le trône, à la droite du roi, son père, toutes les dames du palais n'avaient qu'une seule voix pour
6o l'amour romantique
dire : « il est divin ! » — Et tenez, comtesse, il avait auprès d'elles autant de succès qu'en a ce soir, ici même, un seigneur aussi très joli, M. de Roc-d'Ambarre.
Et le chevalier, ayant interrompu de nouveau son récit, me désigna du doigt Mallus que la maréchale de Douveterre, et la présidente de Cos, et la princesse Alexandrowna, et toutes les autres, toutes ! enveloppaient de leurs plus invitants sourires.
— Assurément, ajouta M. de Valzombes, de qui l'observation imprévue m'avait rendue toute confuse, assurément, il distinguait très bien ce qui se passait autour de lui, le prince, mais il paraissait ne le remarquer point, et l'on ne devait pas tarder à s'apercevoir que son humeur avait bien changé : ce qu'il recherchait avec tant d'assiduité jadis, le luxe, l'apparat, le bruit, toute pompe, lui devint bientôt insupportable ; il évitait la foule et se tenait sous clef. « Qu'a donc le prince Charmant, disait-on à la ronde, il est triste, toujours triste et maigrit à vue d'œil ? » En effet, on voyait juste, à la cour, le prince était chagrin, et son visage accusait chaque jour davantage une inquiétude mortelle. Inutilement, afin de le distraire, on donna de magnifiques fêtes, un tournoi... de singes, on ne parvint
CONFESSION D'UNE MONDAINE 6l
pas à le dérider. A la surprise de tous et comme chacun se désespérait de le voir dépérir de la sorte, il retrouva tout à coup et comme par enchansement la verve, la gaieté qu'il avait perdues ; une veuve...
— Une veuve ?
— Oui, Madame, une princesse très jeune et très belle, quoique veuve, avait accompli ce miracle.
— Oh ! chevalier, m'écriai-je, éprouvant je ne sais quel besoin de parler et me sentant rougir jusqu'aux yeux, votre conte est ravissant et je ne le connaissais pas.
— Attendez une seconde, comtesse, il n'est point fini.
— Je suis tout yeux et tout oreilles, chevalier, ajoutai-je en rougissant, maladroite ! encore davantage.
— Eh bien ! voici comme le prodige s'explique : Un jour qu'on lui avait demandé ce qu'elle pensait du fils du roi, elle avait répondu, la belle veuve, sans savoir que le prince Charmant, caché derrière une tapisserie, était aux écoutes, elle avait répondu ceci : « Quel dommage qu'il soit si vilain, il est si bon, il est si généreux, il est si magnanime.)) A ces paroles ingénues, qui venaient de susciter
parmi les courtisans un scandale inimaginable, le prince, transporté de joie, eut envie de sortir de sa cachette et de se précipiter aux pieds de celle qui les avait soupires... Il se contint cependant à l'idée qu'il faut toujours se défier d'un premier mouvement.
— Oh ! l'affreuse pensée qu'il eut là, chevalier!
— Affreuse, non point.
— Que dites-vous ?
— Hé ! ce que je pense; aussi, si vous daignez me le permettre, chère Madame, je persiste à croire qu'il était dans le vrai.
— Quelle horreur !
— Oh ! que non pas !
— Certes, si?
— Mais on ne doit pas oublier, comtesse, que le prince avait eu beaucoup à souffrir autrefois d'avoir étourdiment donné son cœur; il craignait de se fourvoyer à nouveau.
— Les paroles de sa marraine, l'excellente fée Urbigine, auraient dû le rassurer pleinement à cet égard. Est-ce qu'elle ne lui avait pas annoncé qu'il serait vraiment aimé de celle qui le verrait tel qu'il avait souhaité d'être, c'est-à-dire horriblement enlaidis?
— Sans doute ; mais abondance de sagesse ne nuit pas, et de toute éternité la prudence la plus élémentaire...
— Est quelquefois inutile, comme dansleifarbicr de Sèvillc.
— A merveille ! chère comtesse, M. de Beaumarchais, cet homme de plume, n'eût pas mieux dit.
— Et s'il vivait encore, M. le maréchal-duc serait certainement jaloux du tour que vous savez donner à vos galanteries... mais oserais-je vous demander ce qu'il advint ensuite au prince Charmant ?...
— Que vous n'avez garde, à coup sûr, d'oublier?
— Oui vraiment, je le confesse, M. le chevalier.
— Un tel aveu serait sensible au filleul de la fée... Or donc, le prince Prudent, si vous m'autorisez à le désigner ainsi, sut se contraindre ; il ^posa silence à son cœur et voulut se convaincre qu'on l'aimait sincèrement, profondément et sans retour.
— Y réussit-il enfin ?
— Avec de la patience, on va loin, et l'on arrive à tout, comtesse.
— Oh ! pas toujours hélas ! quelquefois cependant !
— Toujours.
— Ah ! chevalier !
— Oui, comtesse, toujours ; et le prince serait, je crois, de mon avis.
— Il ne faut jurer de rien.
— Au contraire, il faut jurer de tout, voilà ma devise.
— Et le prince, enfin ?
— Impatiente!
— A force de cruauté, vous me rendez vraiment telle.
— Eh! je suis un peu cruel, un peu trop, je l'avoue.
— Or donc, enfin, un soir, Son Altesse arriva non loin d'une fontaine au bord de laquelle la belle veuve était assise et pleurait. A la vue du prince, elle se troubla beaucoup et voulut prendre en vain un air enjoué. « Princesse, lui dit-il, pourquoi vous lamentez-vous ? » Elle voulut et ne sut que répondre. 0 Ah! c'est que, reprit-il, je suis moimême très affligé : le roi, mon père, veut que j 'aille à la guerre, et moi, je dois lui obéir. » A ces mots, la tendre demoiselle, oubliant l'étiquette et n'écoutant que son cœur, sauta tout éplorée au cou
de celui qu'elle aimait plus que tout au monde, et l'embrassa; sur-le-champ la verrue que la fée Urbigine avait jadis mise au bout du nez de son filleul, disparut, et le prince... charmant comme autrefois et certain d'être enfin aimé selon ses vœux... Un jour et bientôt sans doute, comtesse, fit M . de Valzombes, en s'interrompant, vous me raconterez vous-même avec joie, je l'espère, la fin de cette histoire, histoire qui est à peu près celle de mon pauvre ami feu Charles d'Ambarre-Embârol, grand oncle de M. de Roc-d'Ambarre ici présent, lequel, en vérité, me paraît fort original, et cependant très compréhensible, chère et divine Madame !
Et sans attendre que je lui répondisse, le chevalier se leva, me baisa la main ainsi que cela se pratiquait au temps de ses pères de la Régence, les Talons-Rouges, et pirouettant, sautillant et le plus coquettement, le plus agilement, le plus gracieusement du monde sur la pointe des pieds, il me laissa là toute interdite.
Il m'avait, Olympe, comme étourdie et remplie de sa parole, ce magicien si perfide, et m'avait aussi fait oublier entièrement et chez qui j'étais et ce qui se passait autour de moi. La foule ondulait et bruissait sous les feux des lustres lorsque je me
retrouvai seule assise sur le divan, en butte aux regards de tous. Oh ! le méchant,, l'inexorable chevalier, quel crime à lui de m'avoir quittée de la sorte !
Anxieuse au-delà de tout ce que je saurais te dire, et comme je délibérais sur ce que j'allais faire, il me sembla distinguer Mallus, mon Mallus, affairé comme il était tout à l'heure, au début de mon entretien avec M. de Valzombes, et s'efforçant à couper le flot de monde qui nous séparait l'un de l'autre.
Instinctivement, je me levai pour aller à lui ; j'y allais lorsque... (ô très chère, il-me parut que je recevais un grand coup en pleine poitrine) je me rencontrai tout à coup face à face avec Arundel de Saint-Amans .
Arundel ! . . .
Le fait est qu'à la vue de cet homme, le premier que j'avais aimé, bien avant Jean de Montricoux, mon mari, bien avantMallus, dont alors je ne soupçonnai pas, hélas ! l'existence, l'aspect de ce déloyal, de cet ingrat, de ce perfide, qui jadis avait eu la lâcheté de laisser dire à tous et dire luimême que la fille du duc de Lauzerte avait été... — je n'écrirai pas le mot infâme — il ne me fut pas possible, Olympe, il ne me fut pas
possible de me contenir ; malgré mon empire sur moi-même, je me sentais pâlir et chanceler. On m'observait de tous côtés à la fois ; Armande, la bonne Armande me désignait du coin de l'œil à ceux qui l'entouraient, et bien des gens qui se souvenaient encore de ma liaison avec M. de Saint-Amans, et du scandale auquel elle avait donné lieu m'épiaient, curieux de savoir comment j'affronterais l'aventure et de quelle manière elle se terminerait.
Il fallait être digne et brave pour Mallus et pour moi!
Je sus condamner mes lèvres à sourire et sus répondre avec indifférence à la princesse Alexandrowna qui m'avait assassinée en me demandant de sa voix la plus caressante si ma famille n'était pas quelque peu alliée à celle de Saint-Amans. A ma gauche, Arundel causait et d'un ton assez haut avec deux de ses amis, MM. Honoré de Lunel et Lucien de Caussade.
Ils riaient, tous les trois, indécemment. En vérité, la fréquentation des chevaux de race et des filles de rien a singulièrement gâté les hommes de notre monde, qui parlent et se conduisent aujourd'hui comme la valetaille, et le malheur est que les femmes se modèlent à leur image et feront
bientôt comme eux : on pourra dès lors agir au salon comme on agit au cabaret et mettre de la crotte aux blasons ; et vraiment, il menaçait d'en être ainsi déjà chez Mme la marquise de Villemade. A mes oreilles, arrivaient à tout instant des mois assez équivoques et la physionomie des discoureurs ne me laissait pas le moindre doute sur le tour delà conversation.
En quelle basse compagnie me trouvais-je donc engagée ? Etais-je aux halles ou dans le monde ? Il allait bientôt ne plus m'être permis de paraître ne pas entendre l'injure, car, à plusieurs reprises, Arundel avait prononcé très distinctement le nom de mon père, le mien, celui de tmon mari. Tout le monde m'étudiait attendant de moi quelque défaillance, un éclat peut-être ; Olympe, les regards de la foule m'étaient lourds et je souffrais horriblement.
Arundel fit un pas ; allait-il donc avoir l'audace de m'adresser la parole et de m'offrir ses outrageants hommages ? Oui; déjà je le sentais et le voyais venir à moi, bien que je l'eusse derrière mes épaules. Un froid mortel me parcourait des pieds à la tête et mon cœur était glacé. Tout à coup, Mallus, émergeant de la foule, silencieux et tremblant comme un fantôme, marcha droit à l'effronté et l'arrêta net.
Au loin, vis-à-vis de moi, je voyais assez distinctement leurs images se réfléchir dans une glace vénitienne.
Ils se parlaient.
Un dédain écrasant emplissait les yeux de mon ami, qui frémissait, tout pâle.
Après un très court colloque à voix basse, auquel avaient pris part MM. de Caussade et de Lunel, il s'approcha de moi, s'inclina sans raideur avec une extrême distinction et non moins de respect, et me dit ces paroles d'un accent si concentré, que seule je dus les entendre :
— « Un peu de calme, Ombeline ; je suis là ! ne craignez point. »
Ombeline ! Il m'avait appelée Ombeline, lui, comme jadis à l'improviste et malgré moi je l'avais appelé Mallus.il m'avait appelée Ombeline, lui qui, pendant deux ans, s'était obstiné sans cesse à me nommer, et peut-être avec trop d'affectation : « Madame la comtesse ! » A quoi tenait donc ce revirement subit et que signifiait-il ? lime semblait et je crus, Olympe, que Mallus allait enfin s'ouvrir. Hélas ! il n'en fut rien. Une heure plus tard, à l'aube, nous avions quitté l'hôtel de Villemade, et l'on m'avait laissée à ma porte, sans desserrer les dents.
7<d l'amour romantique
Après une telle nuit et de telles agitations, il m'eût été doux de trouver un peu de repos, un instant de sommeil et d'oubli ; mais si grande que fut ma fatigue, la fièvre me tint éveillée, et je passai, délirant et rêvant, une journée vraiment affreuse. En vain, m'appliquai-je à me représenter les divers incidents qui s'étaient produits à la soirée d'Armande et les personnes que j'y avais vues, une suite d'images et de tableaux on ne peut plus extraordinaires occupaient mon esprit à ce point confus que je ne savais nullement démêler et rétablir en mon trouble ni la part du réel ni celle de mes visions.
Ainsi, par exemple, il me semblait et j'aurais juré que je voyais la fée Urbigine et son filleul apparaître à mes yeux en chair et en os, tandis que celui qui m'avait raconté leur curieuse histoire échappait sans cesse à mes sens et restait vain, indécis à mes yeux comme une ombre lointaine. Ensuite, à d'autres moments, si j'entrevoyais la réalité telle quelle, elle ne tardait pas à m'effrayer en se transformant au gré de mes songes, et quels songes! Alourdie et toutefois ne donnant pas, j'apercevais celui que j'aime autant et plus que moi-même et l'autre que je hais de tout mon cœur unis ensemble et me narguant à l'unisson ;
ou bien, ivres et blêmes décolère, ils se dressaient l'un contre l'autre tous les deux et menaçaient de s'entre-déchirer.
Oh ! quelles angoisses !
Hors de moi, tout à coup, je poussai de grands cris qui me tirèrent en sursaut d'une hallucination aussi folle que terrible. Olympe, imagine-toi que j'avais cru voir au milieu d'une campagne aride et peuplée de tombeaux, un cadavre entièrement inondé de sang et tout défiguré, hélas ! un cadavre que je n'osais et ne voulais point reconnaître. En proie à je ne sais quelles terreurs, demi-morte, je m'agenouillai sur mon lit et sonnai mes femmes. Elles accoururent. Une fenêtre fut ouverte. Il était jour; l'air entra vif dans ma chambre et rafraîchit mon visage... ah! j'avais failli devenir folle !
« A quoi songe-t-il en ce moment, et le verraije aujourd'hui? »
Ces deux pensées ensemble me saisirent en me levant et j'en fus à l'instant même toute remplie et tout émue... O mon Dieu! de quelle manière tromper les heures et comment vivre en paix jusqu'à celle où je devais le revoir ! où me prendre, où rester attachée et que faire jusque-là? Sais-tu bien, toi, joviale, ce que c'estque
l'ennui, l'ennui que seuls connaissent, eux, les amants désespérés? A ceux qu'il habite, une heure est un siècle, un jour, une heure, l'éternité. La mort doit être douce qui les en délivre et pour toujours ! . . Oui, mais moi, je ne voulais pas, je ne pouvais pas partir encore. Il m'eût fallu l'abandonner en mourant et le perdre à tout jamais, lui, lui, mon amour, et toute mon ambition et ma vie. Ah! m'en aller seule sans lui... Non! non! plutôt vivre et vivre encore comme je vivais, sans l'espérance d'en être aimée un jour et sans autre joie que celle de l'avoir là sous ma main, sous mes yeux, de l'avoir bien peu, c'est vrai, mais enfin de l'avoir !
Ainsi, me disais-je en attendant sa venue, et les heures, hélas ! ne marchaient pas bien vite. Oh! que de choses on peut penser en une minute, une seconde, et que de mondes on peut parcourir en moins de temps encore. Le temps ! il est parfois bien difficile à tuer, et, le plus souvent, c'est lui qui nous tue ! Il me tuait à petit feu ! Rien ne pouvait me distraire, et pour y parvenir j'avais eu cependant recours à tout : à mes écrins, à ma toilette, âmes albums, que sais-je, à tout. Et rien, te dis-je, ne savait m'occuper, rien, non, absolument rien. Un livre de luxe et célèbre, posé sur
mon guéridon, un livre dont lui, l'aimé, m'avait parlé plusieurs fois avec complaisance : Obermann, de M. de Sénancourt, attirâmes yeux, enfin, je ne, sais comme, et les retint : je l'ouvris machinalement.
En vain essayai-je d'en lire quelques pages : la lecture d'un morceau de ce long poëme en prose mélancolique et maladif eût exigé toute l'application de mon esprit, et mon esprit s'exerçait ailleurs, où ? point n'est besoin de te le dire, Olympe : en lui !
Lui ! lui ! toujours et toujours lui ! Mon âme m'avait quittée, et mes regards seuls erraient à travers ce livre, et je lisais, je lisais sans comprendre... Oui, mais voici que tout à coup je rencontre une annotation manuscrite à la marge d'une page. «Elle est de Mallus, m'écriai-je. » En effet, elle était bien de lui. C'étaient bien là les pattes de mouche de son écriture indéchiffrable autant ou presque autant que sa personne. Il ne pouvait être question que de l'amour en ces lignes tracées au crayon rouge; il ne pouvait y être question que de l'amour, car elles s'allongeaient en regard de divers passages imprimés où- ce sentiment merveilleux, le plus beau, le plus grand, le plus riche de tous, était minutieusement analysé. « Voyons!
voyons la pensée écrite de Mallus ! » Et mes yeux entraient dans le papier et voulaient voir. A force de considérer les caractères graphiques effacés à demi, je réussis à deviner plutôt qu'à lire ces lambeaux de phrases disséminées au long de nombreux feuillets.
Et d'abord :
« Aimez qui vous aime, ou n'aimez jamais, jamais î »
Ensuite :
« Un cœur trahi devient ou de boue ou de pierre. »
Et plus loin :
« On guérit parfois du premier amour, mais le dernier est sans remède. »
Et plus loin encore :
« Un homme est excusable de se tromper et d'être trompé une fois en sa vie, — mais non pas deux. »
Et puis :
« Y a-t-il donc une loi qui veut que les âmes pures aillent d'abord se prendre aux âmes corrompues? »
Enfin ceci :
« Après une erreur de cœur grossière et qui faillit le conduire au mépris de soi-même, un homme
ouvert et confiant à l'excès, que j'ai beaucoup connu, prit cette grave résolution de vivre à jamais impénétrable aux yeux de tous et surtout aux yeux de toute femme, n'importe laquelle, en fût-il aimé, l'aimât-il ! »
Olympe, que venais-je de lire ? Olympe, qu'avais-je lu? Mon Dieu, quelles choses ! Oh ! j'étais contente... contente. Où donc était-il enfin, et pourquoi tardait-il tant à venir ? Il me semblait que lorsqu'il serait là, je le verrais et pour la première fois, et qu'à mon tour je me montrerais à lui de telle sorte... Ah! le croirais-tu, je ne tenais pas en place et je sautais 'de joie, oui, de joie ! et c'était pour qu'il me vît ainsi toute radieuse et folle que je souhaitais surtout qu'il arrivât. Une de mes caméristes entra sans que je l'entendisse, dans ma chambre, et me surprit délirant encore...
— Lui, n'est-ce pas? m'écriai-je, oubliant toute retenue...
— Oui, répondit-elle, Monsieur attend Madame au salon.
A peine pris-je le soin de me rajuster à la hâte avant que d'y courir, et ma passion me souleva : j'avais des ailes !
En dépit de mes mauvais rêves, et très heureu-
sèment, grand Dieu ! il se portait à merveille, mon aimé, mon adoré. Même sa physionomie avait je ne sais de quoi de bon et de hardi qui le transfigurait presque. Il s'invita lui-même à ma table, et, chose qui lui était peu ou point arrivée en ma présence, il montra de l'allégresse, et sourit à certaines épigrammes que j'eus le courage de me permettre à l'égard de quelques-unes des dépitées de la veille.
— On vous rendra vos méchancetés, Madame la comtesse : prenez garde à vos amies, prenez-y bien garde; elles vous abhorrent, et surtout, entre elles toutes, Mme la marquise de Villemade, Armande, qui vous aime tant, me dit-il en soulignant ces paroles.
En vérité, je n'en revenais pas, il essayait d'être aimable et l'était. Que te dirai-je encore ? Il fut presque aussi charmant que le prince du chevalier de Valzombes, et j'étais si heureuse de le retrouver si dispos après les songes si noirs qui m'avaient tant effrayée durant le jour, qu'il me vint je ne sais quelles envies de récréation et quels appétits de joies.
Un timbre de cristaL que je heurtais à mon insu m'émut aux larmes, et me donna subitement une telle soif d'entendre de la musique (explique,
Olympe, le retour imprévu de ce besoin chez moi, jadis impérieux, et que je n'éprouvais plus depuis que toutes mes passions s'étaient fondues en une seule ?) que j'osai prier Mallus de me conduire aux Italiens.
Il y consentit de bonne grâce, et nous nous y rendîmes presque aussitôt, un tour de main ayant suffi très bien à me mettre en toilette ainsi qu'il convenait.
On donnait ce soir-là // Barbiere ai Siviglia^ au théâtre Ventadour, et lorsque nous y arrivâmes, la Baldi chantait de sa voix de rossignol les variations de Rhode.
Et maintenant, ô ma très chère, lis et relis trois fois ce qui suit :
A peine eûmes-nous mis le pied dans notre loge, il se fit une volte-face générale de lorgnettes, à laquelle la merveilleuse diva, si religieusement écoutée d'ordinaire en dépit de toutes sortes d'accidents, était bien loin de s'attendre, et qui me parut à moi-même on ne peut plus singulière. Ici, là, de tous côtés, à droite, à gauche, en tous les sens, on s'agitait à qui mieux mieux et l'on murmurait nous désignant de gestes en vérité par trop ostensibles et qui ne laissaient pas d'être fort incongrus.
On n'écoutait ni le chant ni l'orchestre, et la salle n'avait d'yeux que pour nous. Au lieu d'aller en s'apaisant, ainsi que cela se passe en toute occasion, le va et vient augmentait sans cesse, et n'eût été mon cavalier assis à ma gauche et dont le calme me réconfortait, il m'eût été très difficile d'affronter plus longtemps la curiosité si lourde et presque injurieuse de la foule.
Enfin l'on baissa le rideau ; mais le tumulte grandit encore.
A coup sûr, il s'agissait bien, très bien de nous.
On se visitait de loge en loge, on s'abordait en nous regardant, on avait l'air de se dire : « Eh bien ! savez- vous la nouvelle ? » et tout le monde s'interpellait à la fois.
— Ils sont fous, m'écriai-je, que signifie tout cela?
— Que sais-je, répondit Mallus avec indifférence.
— On nous suit, on nous boit des yeux, voyez !
Il s'était penché vers la salle et la parcourait lentement du regard, lorsqu'on vint gratter à la porte de notre loge ; il ouvrit et sortit sans mot dire en reconnaissant le comte de Cazes-Monde-
Dard, un homme d'apparence sévère et dont il m'avait un jour dépeint les qualités avec quelque chaleur. A son aspect, Roc-d'Ambarre avait réprimé, me sembla-t-il, un mouvement de contrariété. Pourquoi ? J'y songeais encore quand, dans une loge contiguë à la mienne, j'entendis la voix aigrelette de Geneviève d'Albas qui disait au vicomte son mari :
— C'est ainsi, je vous l'assure; le duel a eu lieu ce matin au pistolet. Ils étaient placés à vingt pas l'un de l'autre. M. de Saint-Amans a tiré le premier et sa balle...
Au même instant Mallus rentrait et je perdis le reste du propos.
Un duel !
Arundel s'était battu en duel, mais avec qui s'était-il rencontré ? Cette curiosité constante à laquelle nous étions en butte, Mallus et moi?... non! n'est-ce pas, ce n'était pas possible, et j'extravaguais ! Si ma supposition eût été fondée, il y aurait eu quelque trace, un vestige d'émotion sur les traits de Mallus. Il était près de moi, paisible. Et pourquoi, d'ailleurs, cette querelle et pourquoi cette rencontre ? On ne se bat pas sans avoir contre son adversaire un motif de haine, et quelle haine Mallus pouvait-il avoir contre... Oh! Un
vSo l'amour romantique
monde de joie à la pensée qui m'était venue et que je n'osais admettre ni repousser avait palpité tout au fond de mes entrailles ! Olympe, Olympe, je ne songeais plus à la foule. Elle avait beau darder sur moi ses mille prunelles et me cribler de tant de feux, que m'importait cela; je ne voyais que lui, lui seul. Il était calme, il était fort, il était beau.
Le spectacle s'acheva. Je frissonnais, j'étouffais; j'étais tout à fait hors de moi-même. Nous quittâmes le théâtre, enfin, enfin ! Arrivés chez moi, rue de Lille, et comme il s'apprêtait, lui, l'impassible, l'éternel impassible, à remonter en voiture, en étant descendu pour m'aider à mettre pied à terre :
— Attendez, Mallus, lui dis-je, il faut que je vous parle ; venez.
Il me suivit jusqu'à ma chambre à coucher et là s'assit, simulant une tranquillité qu'il ne ressentait pas, j'en suis sûre. Et moi, quelle agitation était la mienne ! . . .
Un trouble que, même aujourd'hui, je m'efforcerais inutilement de te dépeindre et qui me faisait alors trembler comme la feuille au vent, m'avait envahie, et tout entière je me sentais irrésistiblement attirée à lui.
CONFESSION D'UNE MONDAINE 8l
Parler et lui mettre sous les yeux mon âme et la lui laisser voir dans toute sa nudité, voilà ce que j'eusse voulu faire et je ne savais, hélas ! ni comment m'y prendre ni comment y réussir, quel qu'en fût mon désir ardent et quelle qu'en fût ma volonté. Des paroles ! oh ! j'en avais mille à la bouche et plein mes veines, et je n'osais cependant pas en risquer une avec la crainte que j'éprouvais de ne point trouver celle par qui mon amour eût été traduit. Et je me taisais. Et mes bras, je n'osais pas non plus les bouger ; ils se seraient malgré moi grand'ou verts... Et s'il n'avait pas voulu, 'lui, s'y laisser tomber. Ah! que j'étais heureuse et malheureuse à la fois ! Olympe, me comprends-tu?...
Muette au moment même où mille voix en tumulte murmuraient ou grondaient en mon âme, je ne savais que le regarder.
Et quel regard ! Sans doute il ne put en subir l'éclat éloquent, car il détourna ses yeux qu'avaient rencontrés les miens. Etais-je donc effrayante à voir ? Avait-il donc peur de me considérer face à face ? On dit : Est-ce vrai ?que les passions même les plus douces, altèrent à certaines heures la physionomie humaine et lui prêtent une expression de terrible férocité. S'il en est ainsi, je m'explique
alors son effroi ; j'avais faim et j'avais soif; et
cependant, ce n'est pas du mal que j'eusse voulu
lui faire; ah! non. Avec timidité, ce peureux,
il releva le front enfin, et ses yeux encore effrayés
m'interrogèrent.
Oh ! je le vois encore.
Assis à portée de mes mains impatientes, il était éclairé des rayons de la lampe, adoucis par les molles tentures de la chambre ; et ses cheveux d'un noir de jais encadraient son beau visage au teint d'albâtre, et régulier et sévère comme un marbre antique. Il se tenait immobile et ses grandes prunelles sombres, semblables à deux diamants noirs, s'étaient à la fin avivées et me visitaient jusques au fond du cœur, ah ! non plus avec lassitude à présent, maïs avec bonté. Je voyais, je voyais bien cette fois. Il n'y avait rien, non, plus rien de rigide en sa pose, et la vie allait animer la statue, enfin, il allait agir, il allait vivre, oui, oui, je l'entendais soupirer... et ses soupirs, inégaux et profonds comme ceux que je refoulais sans cesse en moi-même, arrivaient en mourant jusqu'à moi... J'étais mouillée et brûlée de 'son haleine.
Oh ! mon Dieu ! qu'eût-il dit, qu'eût-il fait si je m'étais élancée sur sa poitrine et que tout moi
lui eût crié : « Puisque je t'appelle et que je te cherche, aimé, reçois-moi, je te veux! » Amer bonheur, souffrance délicieuse, amie, si tu savais !... Se peut-il qu'on y survive ? Il fallait parler, il le fallait, mon âme ordonnait à mes lèvres et je ne pouvais plus les empêcher de s'ouvrir, elles me trahissaient, elles dénonçaient... Olympe, ils étaient passés, à jamais passés les jours de silence et mon cœur révolté ne pouvait et ne voulait plus se taire.
— Mallus ! Mallus! m'écriai-je; et soudainement effrayée et non moins humiliée de ma propre audace, à peine eus-je la force de me corriger ainsi : me répondrez-vous enfin avec sincérité si je vous interroge ?
— Avec sincérité, répliqua-t-il, n'en doutez point.
— Eh bien ! avoue-le donc, repris-je haletante, vous vous êtes battu en duel, ce matin ! ne niez point... oh ! je le sais.
Il ne changea pas de visage et soutint l'examen de mes yeux.
— Oui, répondit-il.
— Avec...?
— Oui, Madame.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'il avait insulté à la mémoire d'un homme qui me fat cher,mon meilleur, mon seul ami .
— Et moi, que devenais-je s'il vous avait blessé, tué, malheureux ?
— Arundel de Saint-Amans a expié ses félonies ; il est mort.
« Mort ! » En prononçant ce mot, sa voix d'ordinaire un peu sourde résonna comme résonne le métal sous un marteau.
— Demain, ajouta-t-il en s'efforçant, je quitte la France.
— Avec moi, m'écriai-je éperdue, avec moi !... je te suivrai, Mallus!
Il devint très pâle, il eut un beau regard, et je fus comme enveloppée de son grand geste. Enfin, enfin, il avouait son amour, et son masque était tombé... Tout à coup... ah! que j'eus peur alors, il retrouva son air glacial et leva la main droite. Il me fallut obéir à l'ordre muet que me donnèrent ses yeux, suivre la direction de son index et regarder en arrière. O ciel ! il me désignait la toile d'Ingres, le portrait en pied de Jean de Montricoux, mon mari. Brisée, anéantie, épouvantée à la seule idée de ce qu'il allait dire et faire encore, je tombai sans souffle ni voix sur mes genoux, etmes mains se joignirent d'elles-mêmes.
Une minute s'écoula qui me parut plus longue qu'un jour, et durant laquelle je me sentais mourir. Enfin, il me releva doucement, et, m'ayant conduite devant l'image du comte, son ami défunt, il prononça d'une voix haute et ferme ces paroles solennelles :
— En présence de feu votre mari, Madame la comtesse de Montricoux, j'ai l'honneur de vous demander votre main.
Olympe, il m'aime, il m'adore, oh 1 je le sais, à présent. Il est à moi, Mallus, il est mien et je suis sienne. Oh ! quelles nuits au lido ! nous ne voulons plus quitter Venise... Au revoir, et peutêtre adieu ! Sois heureuse de mon bonheur comme je le serai du tien, si jamais tu parviens à conquérir celui que tu aimeras, comme a su le faire ta fidèle amie qui depuis hier est Marie-Ombeline de Roc d'Ambarre.