‹ L'Amphisbène; roman moderneChapitre 4 sur 5 · LAURE DE LÉRINS · texte numérisé non relu

LAURE DE LÉRINS

Lorsque j'ai eu achevé cette lecture, j'ai senti un grand froid me pénétrer tout entier. Quelque chose venait de mourir en moi. J'ai compris que je n'aurais plus jamais ni désir, ni volonté, que je n'essaierais plus jamais de vaincre mon indécision naturelle, que c'en était fini à jamais, que je n'étais plus que l'ombre d'un homme. J'entrais désormais définitivement dans la catégorie des inutiles, des i^ens vagues, misérables et ridicules, dont la vie n'a pas trouvé son aboutissement. Je n'avais ni colère, ni regrets, mais j'éprouvais une profonde lassitude. J'ai voulu me lever, je n'ai pas pu. Sur leurs fauteuils, M. et M^'^Subay-ny continuaient leur longue sieste. La tête de M. Subagny dodelinait sur sa poitrine. M""^ Subagny ne ronflait plus et reposait d'un sommeil profond. Il faisait chaud. Comme eu.\, j'aurais voulu m'endormir pour ne plus me réveiller.

■jj juillet. En mer. — Je vais, je viens, je mange, je me promène sur le pont. J'entends parer autour de moi. Je réponds, môme, quand on me

parle. Hier même, Gernoii m'a fait lire en manuscrit son article sur les fouilles de Cnossos. Depuis l'alg-arade d'Antoine, il a renoncé à faire la cour à ]\Ime Bruvannes. Nous avons long-uement parlé de Feller. Feller, comme je l'avais oublié; il existe donc ! Feller, nusmismate, rue de Condé. Il y a donc une rue de Condé, un quartier de l'Odéon, une ville que l'on nomme Paris! Soudain, j'ai repensé à mon appartement de la rue de la Baume, à mon ami Jacques de Bergy. Je l'ai revu dans son atelier, entouré de ses fines statuettes. De ces statuettes, une se détachait et se mettait subitement à grandir. Elle était voilée, mais, sous le voile qui la couvrait, je reconnaissais sa forme. Tout à coup la draperie s'écartait et j'apercevais Laure. Elle était nue. Je la parcourais tout entière du regard. Je voyais ses jambes longues et souples, son ventre harmonieux, son buste jeune, ses seins, et j'étais saisi, à cette vue, d'un violent, d'un douloureux désir sensuel. Oui, ce que je regrettais avec fureur de Laure, ce n'était plus son amour, c'était son corps et tous les secrets de ce corps. J'aurais voulu toucher sa peau, respirer son odeur. Que m'eût importé qu'elle m'aimât ou non ! Le long, le timide, le grand amour que j'avais éprouvé pour elle s'était dissipé. Ce qui m'en restait était un désir violent, brutal, passionné, animal, un désir, qui m'eût jeté sur elle, les mains avides et les lèvres goulues.

Mais bientôt, je suis retombé dans ma prostration. Alors, je me suis senti une peine afïreuse,

indistincte, profonde, une peine dont il me semblail avoir oublié la cause. J'aurais eu besoin d'être plaint, consolé. Une figure m'est apparue dans ma détresse, le doux et gentil visage de Germaine Tuilier. J'ai revu la soirée des danses espagnoles; j'ai revu Madeleine de Jersainville applaudissant les sombres ballerines.

J'ai pensé à vous, ma mère. C'est vers vous que j'irai me réfugier, quand i' A mp/i isbê/ie m'aura ramené en France. Mais quelle peine je vous causerai! Je sentirai votre doux regard interroger avec anxiété ma tristesse taciturne et je ne vous dirai rien de mes tourments muets. A quoi bon troubler cette paix stoùjue ? Vous qui vous êtes sacrifiée à ma liberté, vous qui avez à demi renoncé à moi pour que j'appartinsse mieux à la vie et à l'amour, à quoi bon que vous sachiez que votre sacrifice, que votre renoncement ont été inutiles? Pourquoi vous avouer que j'ai manqué la grande aventure de ma destinée? Et pourtant, j'ai bien cru, un moment, qu'elle allait s'accomplii",ce soir où, dans ma chambre devotre vieille maison de Clessy, j'ai senti que j'aimais Laure de Lérins.

:>() juillet. En mer. — Nous avons passé une journée à Oran. A présent, F Amphisbène fait route vers Malaga. Dans une semaine ce sera fini. D'Oran, j'ai écrit à ma mère pour lui annoncer ma visite à Clessy. J'ai été sur le point d'écrire

aussi à M"^® de Lérins, mais que lui aurais-je dit ?

En mer, même date. — L'Amphisbène file rapidement sur une mer calme. Après le déjeuner, je suis descendu dans ma cabine. J'ai besoin de solitude, de silence. Du couloir, en passant, j'ai jeté un coup d'oeil dans la cabine qu'occupait Laure. La porte était ouverte. La femme de chambre de ^jme Bruvannes était en train de fermer les armoires, de mettre en ordre les objets. Mes yeux se sont remplis de larmes.

Même date. — Nous serons ce soir à Malaga. Déjà quatre jours! Le souvenir m'estrevenu de ma dernière journée et de ma dernière soirée d'Alger. J'ai erré à travers la ville, comme une âme en peine. Ah ! je comprends maintenant le vrai sens de cette expression ! Je n'aurais pu supporter la compag-nie d'Antoine, pas plus que celle de M"^ Bruvannes, des Subagny ou de Gernon. Comme il faisait une chaleur accablante, personne heureusement ne m'a proposé de descendre à terre avec moi. Alger brûlait littéralement, ce jour-là. Le dôme de la mosquée de la Pêcherie semblait fondre dans l'air ardent. J'ai pris une voiture et je me suis fait conduire au Jardin d'Essai. Il était désert. J'ai marché sur une terre dure et craquelée et je me suis promené longtemps dans une allée d'arbres étran-

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ges, des baobabs, je crois. Longtemps, je suis resté arrêté devant un plan de Bougainvilléas, à considérer stupidementleur floraison empourprée, Ensuite, je suis rentré en ville. A un certain moment, j'ai congédié la voiture. Chez un marchand arabe, j'ai fait une long^ue station. Le marchand était un vieillard à barbe blanche. Il m'a montré des tapis sans intérêt, dés étoffes, des bourses de cuir. J'ai fini, je ne sais pourquoi, par acheter un petit flacon de verre rempli d'essence de roses. Puis, je suis monté ^ à la Kasbah ; j'ai grimpé et descendu des escaliers, parcouru des rues étroites. J'ai frôlé des hommes en burnous et des femmes voilées. L'air était plein d'une odeur de pierre chaude, de suint, de fritures, à laquelle se mêlaient de vagues senteurs de jas-j min. Il m'a semblé reconnaître dans un passant uni des énergumènes qui étaient venus à bord du yacht, celui qui frappait sur un tambour, tandis que ses compagnons mangeaient des scorpions et se faisaient enfoncer dans le crâne, à coups de marteau, un long clou. Ah! ce clou, il me semblait en sentir la pointe dans ma tête lourde ! Une atroce migraine me serrait les tempos.

Après avoir acheté chez un pharmacien un cachet d'aspirine, je me suis retrouvé attablé dans un restaurant, au fond d'une salle presque vide. J'avais devant moi une bouteille de Champagne frappé et une assiette pleine. J'ai vidé cette bouteille, puis une autre. Ma migraine avait disparu. J'éprouvais, même, une sorte de bien être. La seule chose qui m'incommodât était que je ruisselasse de sueur,

à cause de l'extrême chaleur. Sauf cette impression pénible, je ne soufFrais pas. Une fois dehors, j'ai marché au hasard. Bientôt, je me suis retrouvé rue Bab-Azoum. La nuit était venue, la foule circulait le long- des boutiques éclairées. Je marchais sans penser à rien et j'aurais continué cette promenade indéfiniment si une voix ne m'eût interpellé en même temps qu'une main se posait sur mon, épaule. Je reconnus Yves de Kérambel.

Il était venu, dans l'après-midi, à bord de l'Amphisbène, pour me dire adieu et faire une visite à ]yjme Bruvannes. M™^ Bruvannes lui avait dit que j'étais à terre. Quelle chance de me rencontrer ! Tout en parlant, Yves m'entraînait vers un café. Nous nous assîmes. On nous apporta des consommations. Je remarquai alors qu'Yves était suivi par un personnage bizarre, coiffé d'une chéchia, vêtu d'un complet crasseux, le col orné d'une éclatante cravate, Yves me présenta son étrang-e acolyte. C'était le chaouch Hassan, un gaillard précieux dont il m'avait déjà parlé et qui lui avait découvert sa petite Kabyle. Décidément je ne pouvais quitter A!ger sans avoir vu cette gentille sauvagesse. 11 fallait au moins que j'eusse un aperçu des femmes du pays, que diable! Pendant qu'Yves parlait, Hassan, en signe d'assentiment, secouait sa chéchia et riait de ses dents blanches dans son visage basané.

Pourquoi ai-jesuivi Yves de Kérambel et Hassan? Je ne sais trop. Je crois que je préférais tout à me retrouver dans macabinesolitairesur /'Am/j/ti'^ôe/ie.

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Et puis Yves de Kérambel m'avait pris par le bras et m'entraînait. Il parlait haut et fort et gesticulaii. Je n'écoutais guère ce qu'il disait, mais je le suivais docilement. Nous avions traversé la place du Gouvernement, longé la mosquée de la Pêcherie et nous nous sommes eng-agés dans un lacis de ruelles étroites. Ce quartier du vieil Alger était presque désert à cette heure. Parfois, à travers un rideau de toile grossière, on apercevait les lumières d'un cabaret, de quelque bouge à matelots. La proximité du port imprégnait l'air de senteurs marines. Yves se mit à chanter le refrain d'une chanson bretonne. Je l'avais entendue jadis, répétée par les pêcheurs du Croisic et du Pouliguen... Je l'avais chantée moimême, lorsque je courais sur les dunes de la côte ou que je marchais bien en écjuilibre dans les petits sentiers qui séparent les carrés d'eau rose ou grise des marais salants ; je l'avais fredonnée dans le vieux jardin abandonné de notre propriété de la Ldinharde, dans son bois de chênes-verts ; j'en avais fait retentir le vaste escalier, les longs couloirs et les chambres solitaires de ranli(jue maison aux volets clos. Un soir, je l'avais dite à M"'MeLérins,dans le canot qui, du quai de Naplos, nous ramenait vers l'Ampliisbène. Kardorel, le nuUelot, qui est natif de Piriac, avait souri en me l'entendant murmurer. Laure en avait aimé la gaîté mélancolique. Ah ! comme tout cela était loin, comme tout était loin, ce soif.

Hassan s'était arrêté devant une porte et heurtait le vantail à grands coups de talon. C'était une

porte garnie de gros clous et de lourdes ferrures. La maison se trouvait au fond d'une impasse sordide. Nous attendions, les pieds dans un ruisseau. Au bout d'un certain temps, la porte s'entrebâilla et laissa filtrer un rai de lumière. Hassan prononça quelques mots en arabe et la porte s'ouvrit tout à fait. Une vieille femme s'effaça contre le mur pour nous laisser passer. Hassan lui avait pris des mains la lampe de cuivre qu'elle tenait et nous précédait pour nous éclairer. Nous montâmes ainsi, à la file, les marches d'un mauvais escalier. Au haut de l'escalier, une draperie écartée, nous pénétrâmes dans une salle assez spacieuse. Desdivans recouverts de tapis et garnis de coussins en faisaient le tour. Je m'y laissai tomber, accablé de lassitude. La vieille femme parlementait de nouveau en arabe avec Hassan. Au plafond se balançait une lanterne.

Cependant la vieille avait disparu. Hassan, avec un empressement de valet de comédie, empilait des coussins derrière mon dos et derrière celui d'Yves. Quand il eut fini de nous installer confortablement, il alla s'accroupir dans un coin, ramassa une sorte de tambourin qui gisait là et se mit à en tirer une rumeur barbare, basse, sourde et rauque qu'il accompagnait d'un chant guttural si abrutissant que j'en fermais les yeux de fatigue. Je n'avais pas la force de parler et je serais resté indéfiniment ainsi à écouter cette lourde mélodie, quand la vieille reparut avec un plateau supportant quatre petites tasses de café, en même temps que sa maîtresse faisait son entrée.

Elle était jolie et bizarre, cette petite Kabyle ! Elle était vêtue d'une chemisette en gaze pailletée, à travers laquelle on disting-uait sa peau obscure et lisse, et que recouvrait une courte veste brodée. Un large pantalon de mousseline bouffait autour de ses chevilles. Elle s'approcha du divan en faisant claquer à ses talons ses])abouches de cuir jaune, puis, sans façon, elle s'assit entre Yves et moi. Je voyais ainsi de tout près soil visage sombre et fardé, ses yeux éclatants, son nez aux narines larges, son sourire humide et charnu où luisait la blancheur des dents. Contre le mien, je sentais son corps souple et chaud. Elle riait, en balançant les grandes boucles qui pendaient à ses oreilles et en faisant tinter les bracelets quicerclaient ses poignets, tandisqu'Yves, la main passée sous la chemisette de gaze, palpait sournoisement la gorge de la petite drôlesse et qu'Hassan faisait gronder de plus belle son tambourin.

Yves semblait fort excité ctje compris qu'il était temps de me retirer. Au moment où j'allais me lever du divan, je sentis un bras nu m'entourer le cou. Brusquement, la fille m'attirait à elle. Je n'étais nullement en humeur de plaisanter et je la repoussai non sans brusquerie, mais elle s'amusait au jeu et j'avais peine à éviter les grosses et belles lèvres rouges qui cherchaient vigoureusement les miennes. La petite moricaude était plus forte que moi. Elle était alerte comuK» une jeune bête. Son rire rauquc retentissait dans la pièce sonore où le tambourin de Hassan s'était tu. Yves, ravi, excitait

l'enfant à la lutte. Peu à peu je m'énervais à fuir ridiculement l'approche de cet ardent petit visag-e cynique et fardé et l'étreinte de ce vif corps souple dont émanait une chaude odeur de chair, d'épices, d'encens et de roses. A chaque effort pour m'en défaire, je le respirais tout entier. Un mauvais vertige me saisissait, et je ne sais trop comment tout cela eiU fini si Hassan n'eût jugé bon d'intervenir. Un dialogue g'uttural s'établit entre lui et la Kabyle.

Cependant, je m'étais levé du divan et je prenais :ongé d'Yves de Kérambel. Hassan allait descendre ivec. moi et me remettre dans le bon chemin. Yves n'a souhaité bon voyage et, en me serrant la main, 1 m'a dit, en me montrant laKabyle qui, pelotonlée bcudeusement au milieu des coussins, me fai- >ait des grimaces de mépris dans un petit miroir de 30clie : « Elle est gentille, hein! cette petite moujuaire ! Mais tu as eu bien tort de te gêner, si ça 'avait fait plaisir, mon vieux... Tu sais, je ne suis )as jaloux, » En quittant Hassan, je l'ai charg-é de émettre qiielques pièces d'or à la Kabyle Aïssa.

Et je repense à ses bras bruns, à son corps sou- )le, à son visag^e cynique et fardé, et j'y repense )eut-être avec regret. Ah! que ne suis-je comme fves de Kcrambel! Laure, l'amour est cruel et lécevant et pourtant je ne puis me repentir de ous avoir aimée, de vous avoir aimée comme je ous aimais, d'avoir voulu ne vous devoir qu'à ous-même, de vous avoir préférée aux faciles baiers de Madeleine de Jersainville, de n'avoir pu hercher l'oubli, même passag"er, de ma tristesse.

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dans les bras vulgaires d'une fille d'Afrique. Aussi, je veux que votre nom soit le dernier mol que j'écrirai sur le gros cahier de Xéroli, Laure de Lérins, Laure...

A M. Jérôme Cartier, Durlingame. .

(San Francisco. Etats Unis).

20 Juillet. En mer. — A bord du jjaquebot : Vlsly.

ISFon cher Jérôme, C'est en mer que je vous écris, et cette mer est comme je l'aime, c'est-à-dire parfaitement calme. Notre croisière, d'ailleurs, a été excellente à ce point de vue et on n'aurait pu souhaiter un plus beau temps que celui qr. nous a favorisés depuis notre départ de Marseille. Nou< avons cependant essuyé une espèce de tempôte qui nous a surpris comme nous allions de 1 île de Malte à l'île de Crète et qui nous a obligés à changer de route. U Amphisbène qui nous portait a donc bien mérité son nom de serpent fabuleux, lequel marche aussi bien à reculons qu'en avant. Notre yacht a donc quelque raison de s'appeler ainsi, puisque, parti pour nous conduire à Candie, il nous a menés à Tunis, Ce petit événement nautique, dû au caprice des flots et à la volondde M. Antoine Hurtin qui en a décidé ainsi, a eu pour conséquence une modification de l'itinéraire de notre voyage. Nous devions visiter les îles de l'Archipel et nous avons tout bonnement, au lieu de cela, longé les côtes de Tunisie et d'Algérie. Quoi qu'il en ait été, ces deux mois de navigation m'ont fait beaucoup de bien et vous me trouveriez, si vous pouviez la voir, une

mine excellente. J'ai passé mon temps des plus acceptablement. Nous avons fort mal vu de très belles choses, comme il arrive le plus souvent en ces sortes d'excursions. 11 en fut ainsi de la nôtre; malgré cela, j'en garde un souvenir fort ag"réable.

Ce n'est pas que la compag-nie, à ne vous rien celer, n'eût pu l'être davantag-e, mais elle était supportable, et même mieux. D'ailleurs, en eùt-il été différemment^ je n'irais pas, maintenant que je les ai quittés, dénigrer mes compag-nons de route. Je trouve ces dépréciations de mauvais g"oût. d'autant plus que je n'ai eu qu'à me louer des attentions de toutes sortes que m'a prodiguées la digne M"^- Bruvannes. Elle a eu pour moi mille prévenances dont je lui suis extrêmement reconnaissante. Elle m'avait fait donner la plus belle des cabines du bord et je n'ai eu, en toute occasion, qu'à me louer d'elle et de ses procédés. Ce n'est pas sa faute si son caractère loyal et son aspect viril imposent plus d'estime que de tendresse. M'^e Bruvannes mérite d'inspirer de l'amitié. De plus, elle est très intelligente et très instruite, mais sans aucun pédantisme. Elle a, plutôt que d'être portée à faire parade de ce qu'elle sait, honte à le savoir. Son cher latin et son cher grec lui paraissent un double péché contre l'ignorance ordinairement propre aux femmes.

Par contre, son neveu Antoine Hurtin est d'un manque de culture absolu. 11 n'en discute pas moins de toutes choses avec une magnifique assurance. Du reste, à quoi lui servirait de savoir quoi que ce fût? Le genre de vie qu'il a adopté l'en dispense. Le brave Antoine n'a guère eu d'autre occupation que de faire la noce. Gela ne lui a pas extrêmement bien réussi, et il a dû s'assagir. Il s'est embarqué assez malade, mais la croisière a eu de fort bons effets sur sa santé. 11 en revient à peu près guéri de

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sa neurasthénie. Quant à M. Gernon, c'est, à tout prendre, un assez plaisant bonhomme. Il s'est révélé, entre Je ciel et l'eau, g-rand diseur de madrig-aux. Il faisait à M™* Bruvannes une cour de comique de vaudeville qui nous a assez divertis. J'étais en très bon termes avec ce vieux pantin, de même qu'avec M. et M'"* Subag-ny, vraies figures de cabinet de cire. En somme, tout ce monde m'était assez indilï'éi'ent et vous n'ignorez pas, mon cher Jérôme, que, pour moi, l'intérôt principal de ce voyage était concentré en la personne de M. Julien Delbrav.

C'est de lui que j'ai maintenant à vous entretenir et je vais tâcher de le faire avec la plus entière franchise. Vous savez que j'avais accepté de me joindre à cetto croisière parce que j'y voyais une occasion favorable d'étudier les sentiments de M. Delbray à mon ég-ard el de me rendre compte définitivement des miens à son endroit. Eu m'embarquaut, j'étais, je vous l'ai dit, sans grands doutes sur les premiers, mais je conservais quelque incertitude sur les seconds. Julien Delbray m'aimait, mais, moi aimais-je Julien Delbray ? J'avais deux mois pour éclaircir ce petit problème. Je n'ai pas eu besoin d'autant.

Je vous dirai donc, mon cher Jérôme, qu'en assez peu de temps les indices déjà sérieux que j'avais de l'amour de M. Delbray se chang-èrent en certitude. M. Delbray n'était pas seulement très amoureux de moi, il m'aimait, au grand sens du mot; il m'aimait passionnément, profondément. Ses moindres paroles, .ses regards, ses silences même en faisaient foi. J'étais aimée.

Il est délicieux d'être aimée, Jérôme, et c'est un spectacle bien agréable pour une femme que celui de l'amour qu'elle inspire, surtout, peut-être, quand cet amour est plein de respects, d(; timidités, de tendresse, de secret,

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de transes et de joies cachées. Toutes, nous désirons être témoins et parties en ce jeu délicat et attrayant. Nous nous prêtons volontiers à toutes ses péripéties de cœur et je me préparais à jouir de toutes ses subtilités. Mais bientôt, je commençai à être inquiète et troublée. Oui, M. Delbray dépassait mon attente. Certes, je n'ig-norais pas que Julien m'aimait, mais je découvrais soudain quelle violence, quelle intensité ce sentiment atteig-nait en lui. Vous en jug-erez, quand vous saurez que j'ai été réellement son premier g'rand amour. Jusqu'alors 5l. Delbray avait été libertin ou sentimental, amoureux même, mais il n'avait jamais aimé. J'assistais en lui à la nouveauté de la passion. Et c'est une siag"ulière chose, vovezvous, qu'un homme passionné... Gomme cela donne à ses plus simples paroles une valeur particulière, un accent spécial !

M. Delbray m'aimait éperdument. C'était pour moi uri fait certain. Mais moi, l'aimais-je également ? A quoi une femme peut-elle disting-uer qu'elle aime véritablement? Cette question me préoccupait extrêmement. Après y avoir sérieusement réfléchi, il me semble bien que le premier, le plus vrai sig-ne d'amour est l'hésitation que l'on éprouve à s'avouer à soi-même cet amour. Et je me trouvais justement dans cet état. A cette preuve s'en ajoutaient d'autres. A quoi bon vous les exposer en détail ? Ce serait trop Ions;- et je ressens à vous en faire part une sorte de pudeur intime que vous ne sauriez blâmer. Enfin, pour vous résumer la situation, après un mûr examen de mes sentiments, j'acquis assez vite la conviction que j'aimais M. Delbray.

Cette constatation faite, vous supposez, mon cher Jérôme, que je n'ai plus maintenant à vous rapporter que des choses extrêmement simples. La log-ique, en effet, le voudrait ainsi. Quand un homme et une femme s'aiment.

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qu'ils sont libres tous les deux, qu'aucune considération mondaine ou morale ne les sépare, ou ne les entrave, il en résulte d'ordinaire un fait bien connu et sur lequel yous n'avez pas besoin de grands éclaircissements. Je vous vois me prier de ne vous en point donner et vous sauterez assez volontiers cette partie de ma lettre. Cette petite mauvaise humeur serait, d'ailleurs, très masculine. Les hommes éprouvent souvent, même les plus libres d'esprit et de cœur, certaines obscures et mystérieuses jalousies. Cela rentre dans votre inexplicable, car un homme est aussi énig-matique qu'une femme, bien que différemment. Mais, rassurez-vous, mon bon ami, il ne nous est rien arrivé, à M. Delbrav et à moi, de ce que vous supposez probablement, et vous n'aurez k lire, sous ma plume, le récit d'aucune scène passionnée ou voluptueuse. Je n'ai pas du tout à vous annoncer, comme vous pourriez vous y attendre, que M. Delbrav est mon amant et que je suis sa maîtresse. et que nous allons nous retirer en quelque endroit écarté pour y filer le parfait amour.

Et cependant, Jérôme, plus je m'examine, plus je réfléchis au sentiment que j'éprouve, plus je suis certaine d'aimer M. Delbrav. Je crois bien même que je l'aimerai toujours. Oui, je l'aime et voici, pourtant, ce que j'ai fait.

Hier matin, INI.Delbrayest parti, avecun de ses amis, pour une courte absence. 11 s'ag-issait d'aller visiter une propri été que cet ami possède à quelques heures de chemin de fer d'Alg-er.

M. Delbray devait être de retour dans l'après-midi. Or, à peine eut-il quitté le yacht que je prétextai auprès de mes hôtes d'une dépêche qui me rappelait subitement en France. Cette dépêche, d'ailleurs, n'était pas feinte. La supérieure du couvent de Sainte-Dorothée me

télégraphiait que ma tante la reJig-ieuse s'affaiblissait sensiblement.

Comment la bonne supérieure savait-elle où se trouvait lAmphisbène, n'est-ce pas là un bel exemple des perspicacités monastiques ? J'aurais certes pu ajourner mon départ et attendre que VAmphisbène, dont la croisière touchait à sa fin, me ramenât à Marseille, mais soudain ma résolution était prise. Uhly, de la Compagnie Transatlantique, levait Tancre, le lendemain, à midi. J'envoyai retenir une cabine. Sans retard, je me mis à faire mes malles et mes paquets, et, à l'heure dite, j'étais à bord de Ihly, d'où je vous écris. Vous pensez quelle aura été, à son retour, la surprise de mon pauvre ami Delbray, qui ne pouvait vraiment s'attendre à rien de tel!

N'allez pas croire, pour rien au monde, mon cher Jérôme, qu'il s'agisse là d'un caprice de femme ou d'un manège de coquette qui veut se faire regretter. Non, le sentiment que j'éprouve pour Julien n'admet pas de pareilles fantaisies et de pareilles manœuvres. La résolution que j'ai prise est une résolution grave et qui, pour soudaine qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins réfléchie. Cependant rien, dans mes paroles ni dans mes façons, ne pouvait faire prévoir à M. Delbray un événement semblable. Décamper ainsi, à l'improviste, constitue à son égard un procédé affreux et dont il a dû ressentir vivement l'offense. Il a dû y avoir là pour lui quelque chose de douloureusement inexplicable. Notez, de plus, que les dernières heures que nous passâmes ensemble furent particulièrement tendres. Nous étions restés seuls sur le pont. La nuit était belle, chaude, parfumée. Il me parlait éloquemment de son amour. J'étais émue en l'écoulant, et d'autant plus que j'étais déjà décidée à saisir la première occasion de lui montrer qu'il

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devait perdre tout espoir que sa flamme tïit jamais « couronnée », comme on dit dans les livres. Néanmoins, je me rends compte que j'ai soufflé un peu rudement sur ses illusions. Enfin, pour achever de les détruire, j'ai confié à M""' Bruvannes le soin de lui remettre une petite lettre de ma main, qu'il doit relire on ce moment et sur laquelle je compte pour fixer les sentiments que je souhaite qu'il conserve de moi.

Oui, mon cher Jérôme, mon plus cher désir est que M. Delbray garde de moi un aussi mauvais souvenir que possible et que ma conduite lui laisse au cœur une saine rancune. Je consens volontiers à ce qu'il me reproche amèrement mes contradictions et ce qu'il pourrait presque appeler mes perfidies. Puisse-l-il oublier rapidement la décevante aventure que j'aurai été dans sa vie! Ah! surtout qu'il ne souflre pas de m'avoii perdue, et qu'il ne sache jamais que je l'ai aimé, que je l'aime!

Car j'aime Julien, je l'aime profoudémeuLct passionnément, et c'est parce que je l'aime que je l'ai quitté. C'est par amour que je ne serai jamais à lui.

Jesens, mon cher Jérôme, qu'à cet aveu vous me jugez tout à fait folle. Eh bien, non, il n'en est rien. Tout au contraire, je suis terriblement raisonnable. En agissant comme je le fais, j'agis selon la sag'esse la plus l'igoureuse. Oui, j'aime Julien cl Jidien m'aime, mais c'est justement son amour qui m'elliaie, ou plus exactement le caractère de son amour. (Jue voulez-vous, il m'a l)ien fallu en arriver à cette constatation : M. Delbray doit être rang"é dans la catégorie des hommes d'imagination. Or rien n'est plus dangereux que celte sorte d'amants pour une femme qui aime. Julien Delbray est un imaginatif. Lamour (ju'ila pourmoiestun amour aveugle, un amour nourri de toutes les illusions d'un cœur

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ardent et romantique. Il s'est fait de moi une idée qui n'a g-uère de rapport avec ce que je suis réellement. Il m'a douée de toutes les perfections, il m'a attribué tous les mérites. Je suis devenue l'idole de son esprit, aussi n'ai-je pas voulu déchoir à ses yeux. J'ai mieux aimé briser l'image que Julien s'est faite de moi que de lui en laisser discerner peu à peu les fissures et les défauts.

Me comprenez-vous, maintenant, mon cher Jérôme? Ces belles illusions que j'ai inspirées à Julien, je n'ai pu me résoudre à la pensée qu'elles se dissiperaient peu à peu au contact quotidien de ma réalité. Je ne veux pas risquer d'assister, jour par jour, à la lamentable métamorphose qui ne manquerait pas de se produire tôt ou tard, lorsque Julien reconnaîtrait son erreur. Je nepourrais pas supporterce trop cruel supplice. C'est pour cela que je lui ai laissé croire que je ne l'aimais pas. C'est poui'quoi j'ai fui sans tourner la tète. Ah ! si nos regards s'étaient dit adieu, il aurait bien vu dans les miens ce qu'il doit ig'norer àjaniais!

Mais encore une fois, ne pensez pas que j'aie ag-i à la légère, que j'aie cédé à une simple défiance de moimême, à un de ces mouvements de crainte qui nous font reculer devant le bonheur. La résolution que j'ai prise, je l'ai mûrement délibérée. J'ai compris très tôt ce qui se passait entre Julien et moi, l'équivoque périlleuse dans laquelle nous nous eng-agions. Le hasard m'en a donné un avertissement saisissant. Laissez-moi vous raconter cet épisode de notre voyag'e. Il a été pour moi une révélation.

C'était sur les rôles de Sicile. L'Aniphisbèiie avait jeté l'ancre devant Porto-Enipedocle. Delà, nous devions gag-ner Girg-enti, qui fut l'antique Agrig-ente, et visiter ses temples fameux. A cet effet, nous fîmes marché avec un loueur de voitures et avec un g-uide. Durant la jour-

née, tout alla bien, mais, pendant que nous admirion»^ les nobles ruines de l'acropole ao-rlt^-entine, les deux g"aillai-ds qui nous menaient, et pour qui notre venue était déjà une rare aubaine, avaient sans doute, en bons Siciliens, employé leur temps à prévoir et à imag'iner notre probable générosité, à en anticiper les bienfaits proches et à lui supposer une étendue qui n'avait pour limite que leur fantaisie.

Je ne sais jusqu'où ils allèrent dans cette voie. Ce qui est certain, c'est qu'au moment où nous rég-lùmes leur compte, eu y ajoutant pourtant un surplus fort honorable, leur déception fut immense. Je les revois encore, ces pauvres diables, sur le petit môle ovi nous nous rembarquions, considérer, avec un navrement touchant et comique à la fois, dans le creux de leurs mains, la dérisoire pièce d'or où s'était réduite misérablement leur chimérique espérance. Et ce fut au milieu de leurs gesticulations furieuses et dépitées que nous quittâmes honteusement la terre de Sicile, où montait, ce soir-là, au-dessus des oliviers d'argent et des fauves collines. une ronde lune sulfureuse qui devait sembler aux pauvres hères qui nous accompagnaient de loin de leui^ mHlé<lictions injustifiées la merveilleuse et illusoire monnaie dont nous les avions, hélas ! bien involontairement frustrés !

Hélas! ce pauvre guide sicilien, n'est-ce pas l'image de ce que sont les hommes d'imagination? Son aventure n'cst-elle |)as exactement la leui? Comme lui, ils se désespèrent cl se lamentent devant le rapetissement de leur rêve réalisé. Comme lui, ils ont cru à de merveilleuses aubaines et ils restent stupéfaits devant la médiocrité de l'obole. Le déboire misérable de ce Sicilien chimérique n'était-ce pas un instructif exemple de ce qui attend.i Julien? Un jour je l'eusse vu considérer, au creux de

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sa main convulsive, l'effig-ie diminuée et avilie de son amour. C'est cette pensée que je n'ai pu supporter. Avouez, mon cher Jérôme qu'il valait mieux faire ce que j'ai fait. Dites-moi que j'ai eu raison.

N'allez pas en conclure, cependant, qu'en renonçant à Julien j'aie renoncé à l'amour. Pensez-vous, maintenant que j'ai connu la douceur d'être aimée, que j'aille me contenter de l'amitié de la bonne M"'e Bruvannes ou des excellents Subaçny et passer le reste de mon existence en compagnie de la Duchesse de Lurvoix, de Mme Grinderel ou de M'"" de Glockenstein ? Non, mon ami, je suis décidée à vivre et non à vég-éter, sans quoi il eût été bien inutile de vous quitter et d'abanner notre cher Burling-ame. Si je souffre de la résolution que j'ai prise, j'ai bien l'intention de ne pas demeurer inconsolable. J'aurai des amants, Jérôme; cela est tout à fait probable. Ils ne vaudront pas sûrement celui qu'eût été M. Delbray, mais, au moins, ce qu'ils aimeront en moi, ce ne sera pas l'imag'e de leurs illusions, ce sera la vraie femme que je suis, avec ses petitesses, ses imperfections, ses défauts, celle que Julien aurait bien fini, tout de même, par découvrir en moi et qu'aurait risqué de lui rendre intolérable la déconvenue de son idéal. Pauvre Julien, quel dommage qu'il n'ait pas su me voir telle que j'étais!

Que fait-il à cette heure? Sans doute il s'est réfugié dans sa cabine et relit ma lettre. Il se lamente de n'avoir pas su se faire aimer de moi. Il s'accuse de maladresses qu'il n'a pas commises ; il me reproche ma conduite. Peut-être pleure-t-il tout simplement. Il me semble le voir. Il est assis devant le petit bureau où, dui'ant le voyage, il aimait à écrire ses impressions sur un gros livre relié en parchemin. Peut-être me compare-t-il au serpent à deux têtes qui est gravé sur

L A.MPHISBENE

les plats du volume, à ce myslérieux Amphisbène dont le yacht de M°* Bruvannes porte le nom, et qui, avec sa double marche en avant et en arrière, est bien l'emblème des contradictions humaines et des incertitudes qu'il y a dans les sentiments des femmes et en toutes les choses de la vie et de l'amour ?

Telles sont les raisons pour lesquelles, mon cher Jérôme, je vous écris à bord de /'/s/y, brave paquebot de la Compag-nie Transatlantique qui me débarquera demain sur le quai de Marseille. Votre sa^e ou folle amie :

Laure oe Lérins.

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