NOTICE
Pour reporter sur autrui une part de la responsabilité de ses descriptions naturalistes, Zola se réclamait d'un nom bien sonnant : Honoré de Balzac. Il eût fait preuve de plus de courage, sans, il est vrai, obtenir le succès désiré, en rappelant le nom du prédécesseur de l'auteur de 1.7 Comédie humaine, Nicolas Restif [Rétif ] de la Bretonne, qui est plus voisin de lui par les sujets traités et suivit les traces d'un homme encore plus considérable que Balzac, Jean-Jacques Rousseau.
Zola et Baljac furent déterminés à entrer dans la voie oii ils s'engagèrent comme écrivains par leurs impressions de jeunesse et leur culture de jeunesse. Ce sont elles qui leur inspirètent les idées
auxquelles il demeurèrent plus tard fidèles et qu'ils ne purent s'empêcher de professer dans leurs œuvres. De même aussi Rétif: il doit au milieu inférieur oii il grandit la culture et l'horijon qui lui fournirent la matière à laquelle se trouva limite' son choix.
Fils de paysan, il avait commencé par conduire aux champs le troupeau paternel ; il acquit quelques inaigres connaissances en latin, devint apprenti imprimeur, séduisit la femme de son patron, puis fut placé à Paris à l'Imprimerie royale comme typographe, prote et correcteur, et partagea son temps entre le travail nécessaire pour assurer ses besoins, la fréquentation des maisons de filles et le métier de séducteur. Au moment oit, en /y 08, à Vâge de 34 ans — // vécut de ij34 à i8o6 — inspiré par la lecture de J. J. Rousseau, il saisit la plume, il ne pouvait, certes, produire de ces œuvres qui ne sont possibles qu'à l'homme qui possède une haute culture. Il ne pouvait présenter au public que les idées, les sentiments, les motifs, les figures, les événements que lui avait enseignés la vie et qui ne dépassaient point sa sphère de pensée. Il pouvait en les représentant, en repro-
duisant fidèlement ce qu'il avait vécu, vu, et pensé, égaler nu surpasser Vautres écrivains, mais étant donné la nature vulgaire de sa matière, il ne pouvait satisfaire ceux qui estiment que la tâche humaine est de développer en soi la grandeur et la noblesse de l'âme. Ses idées gravitent autour de l'amour, du mariage, de la satisfaction sexuelle. L'idéalisme auquel il s'éleva sous l'influence de Rousseau ne réside guère que dans les enseignements qu'il mêle à la description des fautes inconscientes, tragiques, frivoles, ou criminelles, dans l'amour ou le mariage, lesquelles constituent la matière de plus de rSoo récits, nouvelles, ou romans qui se jouent dans les hautes ou les basses classes de la société. Mais pareil pédagogue ne saurait trouver crédit auprès du lecteur parvenu à la grandeur morale et habitué à des œuvres qui méritent le nom de produits d'un art vraiment littéraire. Il ne saurait être que funeste à celui qui a besoin d'être instruit, et est l'esclave de l'instinct sexuel. Car ses récits lui enseignent les moyens de le satisfaire et l'enseignement simplement théorique manque de force de persuasion. Que Rétif ne fut point un éducateur du peuple
comme Rousseau, ainsi qu'il le prétendait au moment oii il était parvenu à la pleine maîtrise de ses ressources d'écrivain, c'est ce que lui prouva clairement la critique contemporaine, la CorreS' pondance littéraire philosophique et critique de Grimm et de Diderot, par exemple; elle reprochait au maître des naturalistes modernes l'ampleur fatigante et démesurée de ses descriptions et de ses explications, la peinture séduisante du vice, l'extravagance de la composition. Il est vrai qu'elle vanta plus tard dans le Paysan pervertil/jj5] un roman inspiré par le Paysan parvenu de Marivaux et répandu en d'innombrables éditions, ainsi que dans le Nouvel Abélar d [jjjô], qui rappelle l'Héloise de Rousseau, la grande vérité des personnages, la peinture heureuse d'êtres naïfs, la grande richesse de la matière, et le don de l'invention, bien plus, y découvrit une morale élevée à laquelle l'auteur aurait réussi finalement à se hausser.
Les mêmes qualités se retrouvent aussi dans une œuvre qui révèle un Rétif nouveau, un poète dramatique ignoré de l'histoire littéraire, encore qu'il ait écrit pendant les années de la Révolution
toute une série de volumes remplis de poèmes dramatiques, fantastiques, qui, il est vrai, ne semblent point avoir paru sur la scène publique. Le drame en question a un intérêt particulier: il montre que l'on cherchait à se représenter l'avenir, V avenir en Van 2000, bien avant E. Bellaniy, fauteur de Looking BackH>ard [iHS-j], et ce, même sur la scène, alors que la Révolution deiySg semblait devoir réaliser un nouvel état de choses social et moral. Cette fois. Rétif apparaît comme un idéaliste qui, représentant la réforme de nos mœurs telle qu'il prétendait l'accomplir, est choqué par l'impureté quelle qu'elle soit, ce qui ne lui était jamais arrivé dans ses romans; mais, même dans ce petit ouvrage au reste dépourvu de toute qualité littéraire, qui parut en t'jyo, — il n'est point sans avoir été inspiré par le livre de Sébastien Mercier, un ami de Rétif, 'L'an 2440» [1770], vaste tableau politique, moral, n cultu rel» de l'humanité future, — l'on voit que ce qui intéresse Vauteur dans l'avenir de l'humanité, c'est seulement l'amour ei le mariage. L'an deux-mille, comédie héro'ique, mêlée d' ariettes, en trois actes — c'est le titre de la pièce, conçue
encore dans le genre rococo — nous transporte en Van 2000 au milieu de la fête du nouvel an qui a lieii à l'un des jours de la constitution des Étatsgénéraux, le 2 I juin — après la Révolution, le début de Vannée avait été, en effet, reporté à cette date. - On fête la nouvelle année en proclamant les mariages qui seront contractés ce jour-là entre jeunes filles de i8 à 23 ans et jeunes gens de 21 a 26 ans. Les jeunes gens autorisés à se marier ont le droit de choisir leurs futures femmes qui paraissent voilées à la fête, en présence des représentants de la nation, vieillards, rois etc. La jeune fille choisie a le droit de refuser celui qui Va élue, au cas où celui-ci n'a point été proclamé Héros par les vieillards, en récompense de ses services à la chose publique. Deux amis, tous deux Héros, aiment la tnéme beauté; c'est ainsi que Rétif désigne les jeunes filles idéales qui sont venues se présenter au choix des jeunes gens. Une querelle s'engage à son propos : les deux amis sont sur le point de se battre en duel. Mais la magnanimité de l'un des deux amis Unitanville coupe court à la querelle. Il «reporte» généreusement les mérites qu'il s'est acquis par son dévouement à Vhumanité sur son ami Hardion,
qui dès lors >7 la préséance et pourrait choisir la beauté qu'ils aiment tous deux. Or, s'il en était ainsi, Unitanville et la dernière des beautés à choisir devraient renoncer au mariage, car elle est précisément la sœur d' Unitanville. Pour ne point le céder en générosité et en héroïsme à son ami, Hardion après un dur conflit intérieur choisit, aux applaudissements de tous, la sœur d" Unitanville pour épouse. Les fêtes nuptiales peuvent commencer.
Dans l'Etat futur de Rétif règne l'égalité et la fraternité ; travail et plaisir y remplissent la vie de l'homme du nouveau siècle et chacun y a un droit égal. Tous ne pensent et ne produisent que pour la collectivité. Les vieillards et le roi qui subsiste encore, prononcent dans toutes les questions en litige. Dans ces débats il ne saurait plus s'agir que d'une émulation généreuse : car les passions ne réclament plus leurs droits. L'homme voit incarnée en la femme la haute perfection à laquelle lui-même peut s'élever. Les femmes sont d'une nature extraordinairement tendre. Quelle grande différence sépare hier d'aujourd'hui et combien l'homme était avili par ses passions au.v en-
virons de ijSg, le vieillard centenaire de la pièce nous Vapprend pour lavoir entendu d'un vieillard centenaire du /^-2o«"*« siècle, qui le tenait d'un vieillard du 18-1 y'«^« siècle.
Les idiotismes si abondants dans les écrits en prose de Rétif, qui ne possédait quune connaissance défectueuse de la langue, et les noms symboliques qu'il a coutume de donner à ses personnages de romans, se retrouvent dans L' an deux-m ille (ainsi : Plum-ard, nom qui désigne un jeune homme dont l'ancêtre avait ^été avocat avant la Révolution ,• Scr ib ain, descendant d'un juriste de cette époque, etc.). L'on a renoncé dans la présente édition à l'orthographe arbitraire que Rétif aimait a employer, convaincu qu'il écrivait conformément à la phonétique. Elle s'appuie sur l'édition de Neufchatel de i7(jo: Théâtre de N. E. Restif- de-la-Breton ne [Tome II] contenant La Sage Jour né e . . , Le Pé re Valet . ., Le Congé . ., La Mère l'aloita . ., l ' Ép o use -corn é di enne ... , L' a n d e u x mille ou la Dégénération. L'on n'a pas davantage conservé la ponctuation insolite employée dans l'original et calculée, semble-t-il, en vue du
débit oral : elle n'a été maintenue qu'aux endroits caractéristiques oii sa raison d'être apparaît manifestement.
Sous renvoyons le lecteur à la «Bibliographie et iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne» de Paul Lacroix, Paris r8j5, précédée d'une vie de Rétif de Cubéres-Palme- ^eaux, et à la »Vie de Restif» d' A sséj at, Paris i8j5.