SCENE IX NOR, HEDWIGE, LUPUS
NOR, s' inclinant profondément devant Lupus.
Sire.
{Long silence.)
Nul ne se peut flatter d'échapper à l'empire Des lois que Dieu grava sur les tables d'airain. Tel qui les méconnut longtemps d'un cœur serein Doit convenir un jour que leur vertu suprême Dispose malgré lui du meilleur de lui-même, Et l'ordre et le devoir, le droit et l'équité. Reprennent à ses yeux leur immortalité.
J'ai péché contre vous, mais je pleure mon crime. Vaincu par le Très-Haut dans un combat sublime Où la grâce en mon cœur descendit par l'amour, Je vous rends aujourd'hui Thanesheim et sa tour ; Trop heureux si, déchu d'une gloire usurpée, Je puis quitter le burg en gardant mon épée. Certes, un pareil sort est pour moi trop clément; La félonie appelle un autre châtiment ; Et s'il faut jusqu'au bout que justice soit faite. Je vous dois remplacer au fond de l'oubliette. Mais j'aime, sire! Un cœur subjugué par l'amour A trop de peine, hélas ! à renoncer au jour. Et puisqu'il faut enfin faire l'aveu suprême. C'est votre fille, c'est votre Odile que j'aime !... Oh! j'exprime, sans doute, un désir insensé; Mais le destin, les nœuds tragiques du passé, Mon amour même enfin ont rendu nécessaire Qu'elle ignore à jamais que vous êtes son père, Et que cet hyménée, où son cœur voit le ciel, La doit lier, hélas ! au bourreau paternel. Je veux tout immoler à la sainte justice, Pourvu que mon amour échappe au sacrifice. Et que, du fond du cœur, vous sachiez consentir A taire le secret dont il pourrait mourir. Sire, régnez ! A vous le burg et le domaine ! Mais souffrez qu'exilé dans une île lointaine, J'aille mettre à l'abri d'un secret odieux Cet amour rédempteur qui descendit des cieux. Aidez un criminel à s'évader du crime.
Sire, je n'attends plus qu'un pardon magnanime Pour achever ce que le ciel a commencé. ;
LUPUS, qui est demeuré impassible pendant tout le discours de Nor, lentement.
Il me semble qu'on vient de parler du passé.
Loin, dans mes souvenirs, je le revois encore :
Des chevaux écumants hennissent dans Taurore...
En selle!... Le soleil dore mon palefroi...
Puis, tout s'éteint... Autour de moi, la nuit, le froid...
Et j'ai pour compagnons, dans une étroite cave.
Le rat qui ronge, avec la limace qui bave...
Une main quelquefois laisse choir, par un trou,
Une croûte de pain, dure comme un caillou...
Je serais mort, si je n'avais, dans ma géhenne,
Mangé un autre pain...
NOR
Quel pain, sire?
LUPUS, d'une voix terrible.
La haine I {Nor baisse la tête.)
Te voilà donc blasé sur la chair et le sang. On est rêveur. On veut autre chose. On se sent Las enfin de la fange épaisse où l'on se vautre. Tu voudrais revenir à Dieu, mon bon apôtre? Oh ! vraiment, je verrais avec moins de plaisir La foudre sur ton front qu'en ton cœur ce désir ! Le voleur est contrit et l'assassin est tendre ;
Sur mon âme, je suis enchanté de l'apprendre ! Ah! tu veux t'évader du mal, tuer le ver Diabolique des vieux péchés, te mettre au vert Dans l'amour, comme dans une herbe parfumée, Boire une âme nouvelle aux lèvres de l'aimée. Et doucement glisser, dans l'encens et le miel. Du bonheur de la terre aux délices du ciel !... Le beau rêve!... Tes yeux en sont voilés d'ivresse. Mon Odile consent; Dieu lui-même acquiesce; Mais moi, je suis le justicier au bras de fer, Je suis Satan, et jeté refoule en enfer! (// agite ses chaînes.)
NOR, tirant son épée.
Tu vas mourir, vieillard !
LUPUS
Je reviendrai fantôme!
NOR Les morts ne sortent pas du ténébreux royaume.
LUPUS, marchant sur Nor.
Les morts rôdent dans l'ombre et hurlent dans le vent I
{Nor recule et rengaine son épée.) Etre spectre!... O maudit, j'en ai rêvé souvent. Pour te prendre à la gorge avec mes doigts de flamme, Et pour hanter les nuits de la catin infâme, De celle qui...
HEDWIGE, se montrant brusquement et tombant aux genoux de Lupus.
Pitié ! Grâce, au nom de Jésus !
LUPUS, stupéfait, Hedwige ! . . .
HEDWIGE
Hedwige, hélas ! qui pleure et ne sait plus Que pleurer. Ah ! seigneur, si quinze ans de supplice. Si le cloître, le fouet, la haire et le cilice N'ont pu venir à bout des hontes du passé, Si je conserve au front l'opprobre inefFacé, Pardonnez! Soyez bon comme Dieu, qui m'accorde Sa grâce généreuse et sa miséricorde !
La mort vient à grands pas... O seigneur, soyez bon. Et grandissez devant la mort par le pardon !
{Elle sanglote.)
LUPUS
Madame, il ne faut pas pleurer. C'est mal. Les larmes Déparent celles qui trafiquent de leurs charmes. Allons I parfume-toi de cinname et de nard. Et va-t-en minauder, face rouge de fard, En tunique de gaze et brodequins de soie. Parmi les souteneurs et les filles de joie ! Va-t-en! Va-t-en! et, pour ta consolation, Emporte au lupanar ma malédiction !
HEDWIGE, se relevant, l'œil égaré.
Gai gai, les flûtes, gai! Nous marions Odile! Des noces, — ho ho ho! — des noces en l'an mille ! Des noces en l'an mille!...
NOR
Elle est folle, vieillard !
LUPUS
Oui, damné ! La vengeance est venue un peu tard. Mais qu'elle est belle ! . . . Tout mon vieux cœur en jubile !
NOR, hagard.
Quel cauchemar !
HEDWIGE
Pourquoi?... Des noces en l'an mille 1 {A Nor, tendrement,) Viens, viens, mon bien-aimé!
(Bas,)
Ce vieux à l'œil ardent Peut te donner à l'improviste un coup de dent. Prends garde ! . . .
(Chantonnant.)
Tra la la.
LUPUS , Tu chantes bien, la belle 1
NOR C'est à croire vraiment que le monde chancelle...
HEDWIGE Gai gai, les flûtes, gai !
NOR, d'une voix tonnante.
Tête et sang, il suffit!
Ah ! le héros ensorcelé se ressaisit.
Le sort en est jeté : je sacrifie Odile 1
LUPUS, ricanant.
Ha ha ha!
HEDWIGE, hurlant.
Ho ho ho ! des noces en l'an mille !
NOR, avec frénésie.
Puisque tu l'as voulu, retourne, vieux magot. Pourrir et ricaner à l'aise en ton cachot. Quant à moi, dût Satan dévorer ma cervelle. Je redeviens le grand viking libre et rebelle, Et je vais de ce pas prescrire un tel festin Que les verres choqués sonneront un tocsin Et que tu entendras la rumeur de la fête Rouler comme un tonnerre au-dessus de ta tête!..,
{Lupus riposte par un long éclat de rire, auquel se mêlent les hurlements de la folle.)
RIDEAU