‹ L'an mille; drame en cinq actes, en versChapitre 56 sur 58 · CHŒUR · texte numérisé non relu

CHŒUR

Arbor décora et fulgida, Ornata Régis purpura, Electa digno stipite, Tarn sancta membra tangere.

VOIX DIVERSES

Kyrie eleison. — Seigneur, épargnez-nous!

WALAT f

Comptez-vous désarmer le céleste courroux ? ;

Le monde est dur, le monde est mauvais, — qu'il périsse!

WALAFRED jj

O jour d'eflroi ! il

CARIBOLD Jour de malheur!

WALAT

Jour de justice!

GODEBOLD

Heureux ceux qui sont nus et qui ont faim! {Éclairs.)

L'AN MILLE 2o5

WALAFRED, montrant un point du ciel.

Le ciel Qui s'embrase ! . . .

VOIX DIVERSES Malheur !

CARIBOLD

Le feu torrentiel !

VOIX DIVERSES Hélas! — Grâce! — Pitié!

WALAT

C'est en vain que l'on pleure, L'irrévocable arrêt sera lu tout à l'heure.

GODEBOLD L'arrêt sera plus doux pour ceux qui ont souffert.

WALAT, le poing- tendu vers le donjon de Thanesheim. Rendez compte, vautours au plumage de fer!

FREGUS, à Walat.

Je suis de cette gent qui tue et qui rançonne. Frère, pardonne-moi, pour que Dieu me pardonne. (// se met à genoux devant Walat.)

2o6 L'AN MILLE

GODEBOLD Quiconque espère en Christ vivra.

WALAT, à Fregus.

Relève- toi, Frère.

{Fregiis se relève.)

LE SIRE DE REMIGH

Si mes péchés furent nombreux, ma foi, Je les ai compensés par plus de patenôtres. Sauvez-moi, Seigneur Christ, et périssent les autres !

GODEBOLD, au sire de Remich.

Qu'ai-je entendu? Malheur à toi, Pharisien ! En vérité, mieux vaut jurer comme un païen Que d'adresser au ciel une telle supplique.

LE SIRE DE REMIGH, à Godebold, la main à la garde de l'épée.

Mon glaive pourrait bien te donner la réplique, Si cet orage passe...

{Un éclair.)

CARIBOLD

Il ne passera pas !

WALAFRED, montrant un point du ciel.

Un aigle foudroyé dans les nuées, là-bas!...

VOIX DIVERSES

;iel!

FREGUS Prions, frères.

FULGENCE

Oui, prions pour que la terre "Salue après la nuit une aube salutaire, Et vive, sous la loi du Paraclet béni, Des siècles plus heureux que celui qui finit.

{On entend des cris aigus, à droite, dans le bois.)

UNE FEMME, montrant un point du bois, à droite. Là!...

VOIX DIVERSES Oh!...

CARIBOLD, regardant.

Une couleuvre étrangle la sorcière!...

(Les cris expirent, étouffés.)

WALAFRED, sombre.

Les ossements des morts germent au cimetière !

UNE VOIX, au fond, à gauche.

Un cadavre!...

FREGUS, regardant.

Winfrid, tué par un éclair!

VOIX DIVERSES Malheur !

LE SIRE DE REMICH, à Fulgence,

Moine, à combien le rachat de l'enfer?

J'y veux mettre le prix, quelle que soit la somme!

WALAT, au sire de Remich.

Essayez de corrompre un archange, bonhomme.

VOIX DIVERSES

C'est la fin ! — Plus d'espoir! — Les temps sont révolus.

CARIBOLD Les morts et les vivants ne se distinguent plus.

WALAFRED Les enfants ont gémi dans le ventre des mères.

VOIX DIVERSES

Jour de deuil ! — Jour d'effroi ! — Jour de larmes amères !

RADBOD

O frères, à quoi bon ces larmes et ces cris? A cette heure sacrée où mourut Jésus-Christ, Il reviendra juger le monde par la flamme. Attendons notre Juge avec sa croix dans l'âme !

{La Joule, subjuguée, s'apaise. Au milieu d'un profond silence, Radbod commence son discours sur la passion du Sauveur.) Or, la Mère, les deux Marie et Salomé, Ayant au Golgotha suivi le Bien-aimé, Virent un tas mouvant de dos et d'omoplates, D'où montait un bruit creux de marteaux sur des lattes. . .

(Un éclair.) Et, dix bras musculeux s'étant raidis, d'un choc, La croix du Fils de Dieu s'érigea sur le roc.

{Roulement de tonnerre.) Alors, leurs yeux levés adorèrent, sur l'encre Des nuages rongés d'une rougeur de chancre, Jésus, dont le corps blanc éblouissait, pareil A la neige d'un lis qui cache le soleil, Et dont le chef, ensanglanté d'une auréole D'épines, inclinait doucement sur l'épaule.

{Lointain grondement de tonnerre.) Or, la pâque appelait à Sion les tribus. Pêle-mêle pasteurs, scribes, prêtres barbus, Passaient, gesticulant et traînant leurs sandales. Mais les soldats, assis en cercle sur les dalles

D'un sépulcre, s'étant partagé les habits, Jouaient la robe au sort, comme il était écrit. Dans la foule on voyait des rhéteurs, des sophistes Athéniens au geste aisé, des cabalistes Portant sur leur manteau l'étoile Aldébaran, Des danseuses de Chypre au péplum transparent. Des mages d'Ecbatane aux barbes parfumées, Des enchanteurs venus du fond de l'Idumée, Des chasseurs de lion descendus du Liban, Des Mauritaniens à mine de forban.

Des Romains indolents, levant leur menton glabre. Des marchands de Sidon en robes de cinabre, Des Ethiopiens aux longs bras musculeux, Et des manchots hagards, et des nains pustuleux, Des mimes, des jeteurs de sorts, des courtisanes, Fleuve humain, charriant des chameaux et des ânes. Or, les passants, branlant le chef, enflant la voix, S'arrêtaient pour crier : (i Descendez de la croix. Messie! » Et, sous la nuit livide des nuées, Les J uifs et les gentils confondaient leurs huées. Afin que s'accomplît le Livre, et qu'en Sion Christ fût l'opprobre et le rebut des nations.

{Roulement de tonnerre.)

Gomme une odeur de soufre emplissait l'atmosphère, \ Il murmura, tremblant pour ses bourreaux : « Mon Père, Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

{Entrent, à gauche, Nor et Hedwige. A la pue de rassemblée., Nor fronce les sou?xils, et s'avanct]

de deux pas; mais il s'arrête, considérant Radbod d'un œil courroucé. Nul ne parait s'apercevoir de sa présence. Quant à Odile, elle oublie tout

pour sa mère, qui est immobile et a le regard

fixe des statues.)

ODILE, embrassant Hedwige.

Mère!...

RADBOD

On crucifia, pour consommer l'affront.

Un voleur à sa gauche, un voleur à sa droite. Ce dernier, inclinant vers Jésus son front moite, Sentit sourdre en son âme une sainte douleur Et des mots inconnus lui coulèrent du cœur, Comme du cèdre sort, goutte à goutte, le baume : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans le royaume Des cieux. » Et Christ : c En vérité, je vous le dis, Aujourd'hui vous serez mon hôte en paradis ».

{Sn^eno, arrivant du château, se fraie un passage à travers la foule et vient rejoindre Nor,)

SWENO, à Nov.

Comte, c'est fait.

l>iOR, froidement, lui serrant la main.

Merci.

212 L'AN xMILLE

(Son visage prend une expression de glaciale énergie. Odile le regai'de avec épouvante et s'en éloigne encoj^e d'un pas, avec Hedwige, toujours blottie contî^e elle.)

RADBOD

Mais le larron de gauche, Homme au visage ardent rongé par la débauche, Repoussa le pardon par des cris gutturaux Et, d'un farouche effort gonflant ses pectoraux, Se tordit sur la croix en éclatant d'un rire Convulsif, qui bientôt, — chose effrayante à dire ! — Se changea dans sa bouche en un râle écumant; Et cet homme de fer mourut en blasphémant.

(Eclair et coup de tonnerre, — Nor porte la main à la garde de Vépée.) Marie était debout sous la croix, et près d'elle, Jean, le disciple chaste et demeuré fidèle. Et Christ dit à sa Mère en pleurs : « Femme, voici Ton fils »; ensuite à Jean : « Voici ta mère ». — Ainsi Parla Jésus mourant, et tous ceux qui L'aimèrent Furent, depuis ce jour, enfants de cette Mère.

(Roulement de tonnerre.) Alors, Christ se sentit orphelin dans le froid. Saisi d'un grand frisson qui fit trembler la croix, Voici qu'il vit venir à lui, du fond de l'ombre. Tous les péchés de l'Univers : monstres sans nombre. Chimères, basilics, salamandres, ibis.

Dragons ailés au front étoile de rubis.

Pieuvres, ichneumons, licornes, hippogriffes ;

Formidable buisson de gueules et de griffes,

Qui grandit, rugissant, sifflant, crachant la mort ;

Hallier dont chaque branche est un serpent qui mord,

Chaque feuille un crapaud qui bave, chaque baie

Une prunelle ardente atrocement bombée;

Fouillis d'ailes, de becs, de nageoires, de mains ;

Faune ignoble aux confus linéaments humains ;

Masse grouillant de ruts et de métamorphoses ;

Flux de poings, de couteaux brandis, de cuisses roses,

Qui, parmi des hoquets, des cris de pâmoison,

Des blasphèmes, déferle et houle à l'horizon.

Or, Christ, sentant monter vers son cœur, proie unique,

La marée innombrable, obscène et satanique,

Cria d'angoisse en se tordant vers l'Infini :

« Elohi ! Elohi ! lamma sabacthani ! »

(Coup de tonnerre.) Ayant le cœur brûlé comme par le tonnerre, Il s'écria : « J'ai soif». Or, un légionnaire. Imbibant de vinaigre une éponge, tendit A Christ, au bout d'un jonc, le breuvage prédit. Pour que tout s'accomplît. Christ y mouilla ses lèvres, Puis murmura : « Tout est consommé ».

{Roulement de tonnerre,)

Les ténèbres S'épaissirent encor ; sous le rocher mouvant. On entendit des heurts de squelettes : le vent Se leva, rugissant et rauque comme un râle. Alors, Jésus, baigné d'une lumière pâle,

Leva les yeux au ciel en jetant un grand cri :

« Mon Père, entre vos mains je remets mon esprit. »

Et, la tête inclinée, il expira.

{Long silence. Tous s'agenouillent, sauf Noi- et Sweno. — V orage se décharné. Radbod, debout, les deux bras étendus sur la foule prosternée, C7'ie d'une voix qui domine les éclats de la foudre.)

O terre, Après mille ans, voici le jour de la colère ! Sur les nuées du ciel, le Juge va venir. Et l'heure a commencé qui ne doit plus finir!...

{Le vent se lève. — La foule, en proie à la frénésie de la peur, grouille et s'agite, puis, tout à coup, entonne le chant du a Dies irœ ».)

Page 1