CONCLUSION
J'ai passé en revue presque toutes les sectes qui se disputent le pas sur l'asphalte littéraire. Elles sont à peu près exclusivement composées de jeunes 9 c'est-à-dire d'hommes qui remplaceront demain les puissances intellectuelles d'aujourd'hui. C'est la nouvelle génération qui monte et qui veut prendre sa place. Je dois dire que le plus grand nombre de ces écrivains ont du talent et un souci de l'Art que ne connurent point leurs aînés. Les littérateurs de l'époque précédente avaient tué la littérature et en étaient arrivés à ne qualifier littéraires que les œuvres de phraséologie pure caractérisées par l'abus de la rhétorique et un style où l'idée se tortille en tire-bouchons — précisément celles qui le sont le moins. Les Jeunes, en général, semblent au contraire viser la grande simplicité antique, celle de Lafontaine, de Racine et du « Faits divers » contemporain.
Mais si nombreuses que soient leurs écoles, elles peuvent facilement se ramener à deux : l'une qui cherche son idéal dans le passé, l'autre dans l'avenir.
A la première se rattachent les Symbolistes, les Ro mans, les Anarchistes, les Magiques, les Magnifiques; la seconde appartiennent les Décadents et les Socialistes. Ceux-ci sont les seuls qui aient apporté des théories nouvelles en esthétique, en morale comme en philosophie, les seuls qui s'appuient sur une base invariable et éternelle : la Science. Les autres, malgré l'apparente divergence de leurs idées, ont un principe commun: le Dogme; ils ne représentent que le passé, sous quelque forme que ce soit.
Quelle est donc celle de ces écoles qui est appelée à prédominer, ou plutôt en quelle direction la littérature va -t— elle évoluer? Plusieurs critiques se sont posé la question et chacun Ta résolue dans le sens de ses préférences personnelles. Pour moi, cela ne fait pas l'ombre d'un doute; comme je l'ai déjà dit : « la littérature de demain ne sera ni naturaliste, ni psychologique, ni symboliste, ni romane, elle sera sociale. Le Symbolisme est un anachronisme, quelque chose comme le bouddhisme que des esprits malins et aigris contre le siècle jettent à leurs contemporains en manière de raillerie et de dérision. Le Progrès n'a pas à tenir compte de cette régression de !a pensée, qui n'est pas même à la marche ascensionnelle de la civilisation ce que le moindre escarpement est à la pente des montagnes. Les Cornes du Faim^d'Ernest Raynaud^e Pèlerin passionné, de Moréas, ne sont pas de ces œu\res qui font dévier l'humanité et lui impriment une direction nouvelle. Malgré le concert de réclames que Symbolistes et Romanistes ont su organiser autour d'eux, ils ne sont rien, ils n'exerceront aucune influence iur leur époque. L'avenir est à la science, à l'expérimentation, au chiffre. L'Art social est donc la dernière formule vers laquelle tendent toutes les littératures. De nombreux écrivains
l'ont déjà compris et toute une légion de poètes latents est prête à affirmer avec eux l'existence de l'école socialiste ».
Mais si le succès du socialisme semble assuré pour l'avenir, on ne peut pas dire que cela soit vrai pour l'heure présente. Cette école littéraire n'a pas toute l'homogénéité désirable ; elle en est encore à la période de formation.
Le Décadisme est mort et enterré : Le Décadent est un homme tellement parfait qu'il n'y en a plus. Presque personne aujourd'hui ne se réclame de cette école que le ridicule paraît avoir tuée. Il n'y a guère que Verlaine qui ne l'abandonne pas. Il est vrai qu'il est aussi le seul qui ait retiré quelque profit du mouvement décadent, non point en numéraire, mais en considération et en prestige. Il peut maintenant entrer à l'hôpital presque toutes les fois qu'il en a besoin. Il lui est même arrivé d'y faire admettre Gholin et Cazals sur sa recommandation. Autrefois des pleurnichards comme Malfilâtre, Gilbert, Hégésippe Moreau, se croyaient déshonorés, perdus en entrant dans un établissement de l'Assistance publique; ils y rimaient des jérémiades que les journaux communiquaient pieusement au public. Aujourd'hui l'hôpital est devenu l'idéal de la vie des poètes. C'est une sorte de paradis où l'on n'est admis qu'à la faveur de certaine notoriété, et où l'on se garde bien de gémir sur son sort dans la crainte d'être renvoyé. Verlaine, qui est parvenu à avoir ses entrées dans la plupart de ceux de Paris, n'a jamais eu de plus fortes explosions de lyrisme que dans ses vers datés de Broussais, Saint-Antoine ou Lariboisière.
Les autres écoles n'ont pas une situation beaucoup plus florissante: le Symbolisme agonise, le Magnificisme
végète, le Magisme divague, et le Romanisme s'agite désespérément. En résumé, aucune d'elles n'est prospère et ne l'emporte sur les autres. Aucun courant ne se dessine assez nettement pour qu'on puisse dire, actuellement, que c'est telle forme qui triomphe. C'est le chaos, c'est la fermentation des idées, c'est l'anarchie littéraire.
Mars 1 892: