REFORMES ET REVOLUTION
L'ignorance des individus sur l'anarchie. — Raisonnements d'ignorants. — Espérance n'ost pas réalité. — Constater une situation n'est pas la créer. — Impuissance des réformes. — La forme sociale ne peut produire que les résultats pour laquelle elle est créée. — Raisonnement généreux, mais faux. — Intervention néfaste. — Réapparition de l'organisation sociale. — Déplacer le mal n'est pas le guérir. — Malfaisance de l'organisation sociale. — L'état social engendre la révolte. — Les victimes de la société. — L'autorité transforme à son avantage les améliorations qu'on lui apporte. — Elle doit se détruire et non s'améliorer.
En dehors de ceux qui sont ignorants de partipris, et de ceux qu'aveugle le préjugé autoritaire, il y en a une foule d'autres que l'on pourrait croire plus instruits de l'idée anarchiste; parce que, plus intelligents, on suppose qu'ils doivent avoir étudié ce dont ils parlent ; mais qui, faute de savoir s'assimiler l'idée complète, retombent, lorsqu'on en revient à discuter les moyens de tactique, à rai-
sonner comme s'ils n'avaient jamais rien connu de l'anarchie.
Que les bourgeois conservateurs, ou les socialistes autoritaires, parlent de l'anarchie sans en connaître un mot, cela n'a rien qui nous étonne. Ce que ceuxlà savent pertinemment, c'est que l'idée anarchiste dérange leur système, qui doit prévaloir avant tout, alors ils combattent à tort et à travers ce qui vient déranger leurs spéculations.
Plus ils prêteront de bêtises à leurs adversaires, plus belle posture ils se donneront devant la galerie. Le principal n'étant pas d'avoir raison, mais de paraître l'avoir.
Mais s'il y a une classe de gens qui devraient échapper à ce travers, ce sont ceux qui, sans accepter complètement nos idées, prétendent les accepter comme beauti' d'idéal, avouent pour elles de la sympathie; sympathie mitigée de n'serve, mais, en tout cas, les ayant côtoyées d'assez près pour qu'ils en connaissent la substance, tout au moins.
Eh bien, non ; même parmi ceux-là, il s'en trouve qui, la plupart du temps, n'ont rien compris aux mobiles qui dirigent les anarchistes ; et qui, lorsqu'ils discutent anarchie, se trouvent être tout aussi ignorants que ceux qui n'en ont jamais entendu parler.
Et cela, principalement, sur la question des réformes. Car, il faut bien le- constater, pour beaucoup, encore, l'anarchie n'est qu'un idéal qui viendra on ne sait quartd, dont on aime à rêver, parce qu'il est bon de se détendre les nerfs en se reposant l'esprit dans des rêves de bonheur sans
l'anarchie, son 13UT, SES MOYENS 105
mélange; mais qui doit s'effacer lorsqu'il s'agit de discuter les moyens « pratiques » d'améliorer l'ordre social actuel.
Ces discussions se renouvellent chaque fois qu'il est question du parlementarisme, de l'armée, du syndicalisme, de la coopération, ou de toute autre panacée qui doit rogner les griffes du capitalisme, apporter un bien-être quelconque aux travailleurs.
Et lorsque un anarchiste fort des critiques tant de fois formulées contre l'ordre de choses actuel, fort surtout de l'expérience acquise, vient, avec des arguments logiques, battre en brèche les réformes proposées, ils croient que nous ne repoussons leurs remèdes que parce que nous avons crainte, si on améliorait le système actuel, de voir s'évanouir les chances de révolution.
Ils affirment que les réformes que nous voulons ne sont que pour un avenir très éloigné, et que ce qu'ils veulent, eux, c'est réaliser, de suite, une portion de bien-être.
Et nous voilà forcés de recommencer toute notre critique, tout l'exposé de nos idt'es, pour démontrer que, dans la société actuelle, tout se tient, et que la situation du travailleur ne sera changée que lorsque l'organisation économique de la société sera elle-même changée.
Or, ceux qui accusent les anarchistes d'être des fanatiques de la révolution, leur reprochant de repousser les améliorations partielles par crainte de voir reculer les possibilités de la révolution; ceux-
là parlent de l'anarchie^, comme des aveugles pourraient parler de couleurs.
Sans s'en apercevoir, sans doute, ils se tiennent le petit raisonnement suivant :
« Les anarchistes trouvent rétrograde mon projet de loi ayant pour but de limiter les droits du patron; ils repoussent les plus belles réformes qu'on leur présente, ce ne peut être qu'un partipris de leur part; c'est certainement parce qu'ils ne croient qu'à la révolution. Ils ne connaissent qu'elle, et voilà pourquoi ils repoussent toute réforme qui, appliquée, aurait pour effet d'éviter la lutte qu'ils veulent à tout prix ».
Et ce raisonnement leur paraissant très logique, ils s'emballent dessus, s'imaginant très sincèrement combattre la théorie anarchiste, tandis qu'ils ne combattent que les moulins à vent de leur imagination.
Si au lieu de se demander pourquoi ils repoussent telle et telle réforme, on se demandait « pourquoi les anarchistes sont révolutionnaires? » cela, peut-être, amènerait ceux qui prétendent nous réfuter, à fouiller un tout autre ordre d'idées qui les ferait, sans doute, raisonner différemment.
On verrait que les raisons que nous donnons, pour ne pas nous embrigader à la suite des politiciens qui font miroiter, aux yeux des travailleurs, les bienfaits de lois réformatrices, sont tout autres que celles que l'on suppose.
On verrait que les anarchistes ne sont pas les partisans de « l'art pour l'art » que l'on s'imagine; que leur conception va plus loin que l'admiration du « beau geste », qu'ils ne sont nullement des
fanatiques rêvant d'égorger les trois quarts de l'humanité pour assurer le bonheur de l'autre quart.
Oh ! ils n'ont pas de sensiblerie inutile. Ils ne s'effraient pas de la disparition des parasites qui, dans leur égoïsme, voulant assurer l'ordre de choses existant, se mettant eu travers de la poussée révolutionnaire, se trouveront emportés par le flot.
Les privilégiés de l'heure actuelle peuvent être très satisfaits de ce qui existe. Il se comprend très bien qu'ils s'attachent à défendre les institutions qui leur assurent luxe et oisiveté. Mais, de leur côté, ils ne doivent pas s'étonner si, au jour des règlements de comptes, il y a des représailles.
Mais si ceux qui jouissent de l'état présent tiennent à perpétuer cet état de choses, de son côté, la grande masse qui peine et souffre, a bien plus de raisons encore de vouloir modifier sa situation. Et, s'il y a conflit, tant pis pour ceux qui veulent assurer la perpétuité de leur satisfaction personnelle sur la perpétui-té de l'exploitation des autres.
A constater cela, il n'y a nul dilettantisme révolutionnaire. Il ne dépend pas plus de nous d'éviter la catastrophe que de l'amener. Nous subissons des fatalités économiques; nous les constatons; rien de plus.
Les anarchistes, et bien d'autres avant eux, ont démontré que les classes possédantes n'abandonnaient jamais, de leur plein gré, les prérogatives qui font leur situation. L'expérience nous enseigne que lorsqu'elles étaient forcées de faire une concession, l'exercice de leur autorité, tant qu'elles
possédaient une parcelle de pouvoir, n'avait pour but que d'annuler les concessions faites, de les rendre illusoires, et de faire rendre aux institutions nouvelles, le contraire de ce qu'en espéraient ceux qui les avaient obtenues.
J'ai, dans quelques chapitres de la Société Mourante, essayé de démontrer que quelques-unes des réformes, parmi les plus prônées, ne réformaient rien du tout.
Mais on peut les prendre toutes, les passer en revue l'une après l'autre, on s'apercevra vite qu'elles ne touchent en rien aux rouages essentiels de l'organisation capitaliste, ne sont que des ornements ajoutés à la carcasse existante, changeant la forme en apparence, mais la laissant intacte sous les transformations artificielles ajoutées.
Si elles s'attaquent effectivement au système d'exploitation, elles sont éternellement repoussées, il faudra un coup de force pour les imposer. Alors, pourquoi s'arrêter en chemin? Pourquoi ne pas reconnaître que c'est l'ordre social tout entier qui doit disparaître?
Au surplus, le régime que nous subissons, n'est-il pas le produit de réformes qui, jadis, en leur temps, nous furent proposées comme les plus aptes à opérer notre émancipation, assurer le bien-être à tous? N'a-t-il pas fallu nombre de révolutions pour obtenir celles qui assuraient un changement réel?
— et môme celles qui n'étaient qu'un trompe-l'œil.
— Et, par la suite, l'œuvre des législatures, n'at-elle pas été d'en atténuer les effets au profit des privilégiés?
Si nous avions des siècles d'existence devant
l'a narchie, son but, ses moyens 109
nous, nous pourrions consacrer quelques années de notre vie à exp(^rimenter les panacées que l'on nous présente; mais, hc'las ! ce ne sont que des années que nous avons à vivre, et l'expérience du passé nous démontre que voilà des milliers d'années que riiumanité perd son temps en des essais semblables.
C'est pourquoi, au lieu de réformer des détails insignifiants de Tordre social, nous voulons détruire ce qui existe pour qu'il fasse place à la nouvelle organisation qu'élabore l'évolution bumaine.
Lorsqu'on vient inviter les travailleurs à tourner leurs forces vers la rc'alisation d'une réforme, on est coupable de tromperie lorsque, lors de son application, elle ne rend pas tout ce qu'elle avait promis.
Vous êtes convaincus de son excellence, cela se peut. Mais combien d'autres étaient reconnues excellentes avant leur mise en pratique, et sont devenues, par la suite, entre les mains des politiciens, de nouveaux moyens d'exploitation?
C'est qu'il ne suffit pas d'être animé des meilleures intentions du monde pour faire que le mécanisme social produise un travail autre que celui pour lequel il est construit.
L'argumentation des partisans des réformes partielles est celle-ci : « La révolution? cela est très bien; mais elle est si éloignée! qui sait si jamais elle viendra? et, accomplie, nous ignorons ce qu'elle aura pu produire.
» Nous voulons réaliser telle ou telle réforme,
parce que nous cherchons à économiser des existences, aujourd'hui, demain, tout de suite; nous voulons diminuer la somme éparse de malheurs et d'injustices, opérer graduellement, ce que vous voulez opérer d'un bloc ^' »
C'est un raisonnement très généreux cela, je n'en disconviens pas. « Vouloir » éviter les elfusions de sang : « Vouloir » diminuer la misère, l'injustice et le nombre des victimes; cela sûrement, part d'un cœur excellent; mais tout cela ne sont que des phrases sentimentales qui peuvent bien prouver la bonté de cœur de celui qui les exprime, mais sont nulles au point de vue de la logique.
Lorsqu'il s'agit de lutter contre l'état social, vouloir n'est pas toujours pouvoir, et, faudrait-il éviter d'aider à l'écrasement des victimes, sous prétexte de travailler à une suppression hypothétique de la misère?
L'empressement de ces braves gens me fait l'effet de l'intervention de celui qui, voyant son ami aux prises avec l'adversaire qui l'aurait giflé, sous prétexte de lui épargner une lutte inégale, tenterait de les séparer, en tenant les deux bras de celui qu'il veut protéger, le laissant ainsi sans défense contre les coups de son adversaire.
Une réforme ne s'applique pas sur un système social, comme un emplâtre sur le ventre d'un malade avec la consolation philosophique de ce paysan qui, ne sachant quel remède économique administrer à sa vache malade, lui crachait au cul, disant : « Tiens! pauvre bête, si ça ne te fait pas de bien, ça ne te fera toujours pas de mal ! »