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LA REVOLUTION ET LE PAYSAN

Le paysan et l'abolition do la propriété. — Abolition de la monnaie. — Les révolutions passées et la campagne. — Changement de surface. — Revanche des paysans. — Infiltration des idées. — Notre ignorance sur l'avenir. — Ce que pôut devenir une révolte de paysans. — Difficultés de la répression. — Un gouvernement sur les dents. — Façon d'intéresser le paysan à la révolution. — D'une pierre deux coups. — Les divers aspects de la révolution. — L'harmonie se dégage du chaos.

tlne des plus solides objections qui aient été faites contre l'idée de l'abolilioa de la propriété individuelle, c'est l'attachement, bien .connu, du paysan pour son morceau de terrain, sa rapacité à vouloir l'agrandir sans cesse, au prix des plus pénibles efforts, des privations les plus dures.

L'objection n'est pas sans valeur, l'obstacle n'est pas sans donner à réfléchir, maisnon insurmontable pourtant.

Si, comme les parlementaires nous n'espérions, pour arriver à notre but, qu'en des décrets portant que, de par leur promulgation, la terre appartien-

dra à tous — sans appartenir à personne — cela serait fort difficile à faire comprendre aux gens, et impossible à faire pénétrer dans la façon de procéder.

Mais la façon dont les gens envisagent la propriété nous importe peu au fond. Ce que nous voulons, avant tout, c'est que tous puissent employer leurs efforts, comme bon leur semblera, travailler à la satisfaction de leurs besoins, sans être forcés de se plier à l'exploitation de leurs semblables.

Or, quand la valeur représentative d'échanges sera abolie, quand les gens ne pourront détenir de l'outillage ou de la terre, que ce qu'ils pourront mettre eux-mêmes en œuvre, force leur sera bien de laisser à la disposition des autres, ce qu'ils ne pourront pas travailler ni faire travailler par d'autres à leur profit.

C'est le fait lui-même qui forcera les gens à se modeler sur le nouvel état de choses. Le paysan qui aura la terre en louage commencera par la travailler pour son compte, recevant à coups de fourche celui qui viendra lui en réclamer le loyer.

Le gros fermier qui occupe des garçons de ferme et des laboureurs, sera bien forcé de'composer avec eux, lorsque, l'argent ayant perdu sa valeur, ceuxlà refuseront de travailler plus longtemps à gages.

Mais, bien entendu , cet état d'esprit aura du être préparé par une propagande active , une large diffusion de l'idée, de façon à ce que, la révolution arrivant, elle ne trouve pas, en le paysan, un ennemi qui la combatte.

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Dans les révolutions politiques passées, les campagnes n'ont jamais compté pour quoi que ce soit dans le mouvement qui s'opérait, quittes, il est vrai, à prendre, par la suite, leur revanche.

On renversait le gouvernement à Paris, quelques grandes villes prenaient part à la lutte en chassant les fonctionnaires en place, en brisant les insignes du pouvoir déchu ; les plus hardis se substituant au lieu et place des fonctionnaires chassés, administrant comme avaient administré leurs prédécesseurs, quittes à faire ratifier, plus tard, par le pouvoir central sorti de la nouvelle révolution, leur prise de possession des fonctions.

Et les choses reprenaient leur cours habituel.

Les fonctionnaires de village n'étant que le menu fretin des déplacements, ce n'est qu'à la longue que le leur s'opérait.

C'est par ouï dire que les habitants des campagnes apprenaient qu'un changement politique s'était opéré quelque part. Le nouveau gouvernement installé, une proclamation venait apprendre à ses administrés que de nouveaux protecteurs s'étaient chargés d'assurer leur bonheur. L'en-tùte des papiers officiels persistant parfois, de longues années encore, à porter la suscription et les armes du gouvernement abattu.

C'est ensuite qu'elle prenait terriblement sa revanche. Les nouveaux dirigeants éprouvant le besoin de légitimer leur situation faisaient appel au suffrage universel, et les bons campagnards envoyaient au parlement tous les partisans des systèmes rétrogrades, faire obstacle aux réformes que les nouveaux dirigeants auraient pu avoir la velléité d'essayer.

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Mais nous savons que robjectif de tout gouvernement est d'assurer sa stabilité, et non d'opérer les change inents que n'ont pas su faire eux-mêmes les intéressés, aussi, devant l'obstacle rural, les nouveaux installi'S s'empressaienl-ils de retourner aux pratiques de leurs prédécesseurs.

Dans la révolution à laquelle les anarchistes essaient de préparer les esprits, il doit en être, il en sera dilleremment; car ce n'est plus seule mrnt un changement des hommes au pouvoir qu'elle opérera.

Ce ne sera plus un changement de surface qui se fera sentir, mais une transformation complète de toutes les relations sociales, s'opérant aux bases mômes de son organisation, un balayage complet, d'autant plus assuré que, si la propagande anar^ chiste a été bien menée, la conflagration brusque de la révolution, aura été amenée par des changements partiels opérés par les individus dans leurs façons d'agir.

A ce point de vue, du reste, la conception anarchiste sera des plus salutaires. En développant chez les individus l'esprit d'initiative, le besoin de secouer les entraves, elle les fait davantage participer à la vie sociale, que lorsqu'ils attendaient tout de leurs dirigeants.

La bourgeoisie en forçant les gens à lire, malgré son désir de les fournir d'idées toutes faites, les a mis en état de réfléchir un peu plus; tout au moins, rendus accessibles à la projjagande qui se propose de leur ouvrir l'entendement, et le paysan, aujour-

d'hui, entend dire son mot dans l'organisation sociale où il doit évoluer.

Peu à peu les idées nouvelles s'infdtrent jusque dans le plus petit hameau. Les déplacements sont plus fréquents, li^s relations postales plus suivies, plus nombreuses. Le journal va partout, et le plus réactionnaire, en ridiculisant ou calomniant l'idée nouvelle, aide par cela quand même à la colporter, car il force les gens à la discuter, et il se trouve toujours (juelque esprit plus indépendant qui veut se rendre comj)te. C'est la brèche ouverte à l'invasion.

Mais en traitant cette question « comment se fera la révolution? Que sera-t-il possible d'y accomplir? » il est de toute évidence que c'est un peu du roman que l'on fait, et que nos prévisions n'ont qu'un but ; nous habituer à réfléchir sur la situation afin de ne pas être pris à l'improviste lorsqu'elle se présentera, et que nous sachions nous inspirer des circonstances.

Nous ignorons ce qui pourra se produire demain, à plus forte raison ce qui est indéfini comme temps et circonstances.

Nous savons que l'organisation antagonisticjue de la société nous mène à la conflagration, que ses injustices, ses abus, travaillent à Téclosion du cataclysme; mais c'est tout.

Tout ce que nous prévoyons, tout ce que nous méditons pourra être changé par les événements; mais ce sera des idées émises, des théories échafaudées que s'inspireront ceux (pii agiront dans les événements ftilurs. Xous ne perdons donc pas notre temps, en élaborant des projets (jui, s'ils ne se

réalisent pas intégralement, influeront cependant sur l'évolution future.

Et la meilleure preuve, c'est que, déjà, des individus se remuent pour orienter leur vie et leurs actes vers le but entrevu.

De quelque façon que se produise la révolution, les insurgents ne devront pas oublier que la victoire ne leur sera possible qu'autant qu'ils auront une partie des ouvriers agricoles avec eux, et que, si les idées nouvelles ne les ont pas, lors de la révolution, déjà mis en mouvement, ils ne devront rien négliger pour que le paysan s'y intéresse, et que, de son côté, il entame la lutte contre la propriété.

Par l'histoire on connaît le désarroi que peuvent jeter, dans la machine gouvernementale, des révoltes de paysans éclatant de divers cotés. Une diff'usion continue de l'idée peut les amener à entrer aussi en lutte avec l'autorité ; c'est à cela qu'il faudrait travailler.

L'armée et la police gouvernementales, si fortes soient-elles, ne sont puissantes que parce que la révolution se concentrant dans quelques villes seulement, leur permet également d'agir en grandes masses, mais si elles étaient forcées de s'émielter pour aller opérer jusque dans la moindre des communes, elles ne pourraient y suffire.

Les révoltés des campagnes peuvent, généralement, opérer avec toutes chances de succès ; car les forces gouvernementales sont concentrées dans les villes.

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En temps ordinaire, la brigade de gendarmerie peut bien arriver à assurer la police du territoire qu'elle est chargée de surveiller, mais en temps de réA-olle, elles ne pèseraient pas lourds les cinq pauvres hirondelles de potence , même aidées des gardes-champêtres, qui voudraient lutter contre une partie do la population d'un canton.

D'autant plus qu'il peut arriver, comme en certains endroits que je connais, que les conseillers municipaux, le maire, soient plus ou moins imprégnés de l'idée nouvelle, et pourraient, par leur intervention, conlril)uer à entraver les agents gouvernementaux.

Les paysans révolti's auraient grandement le temps de détruire les murailles, clôtures, bornes cadastrales, pendant qu'aux mairies, chez le percepteur, chez le notaire, on forait un feu de joie des paperasses sur lesquelles repose toute l'organisation propriétaire, avant que le gouvernement en soit averti. Une fois la besogne faite, elle serait bien faite.

Les paysans qui, de 1789 à 1793, brûlèrent les charliers féodaux, n'ont fait que montrer à ceux de l'avenir ce qu'il y avait à faire.

Et l'on voit, d'ici, l'autorité forcée de scinder ses forces pour envoyer les colonnes expéditionnaires pour réprimer les tentatives de révolte éclatant de tous les côtés à la fois, dont la plupart seraient irnpossibles à réprimer par suite de la complicité tacite de toute la population locale, où les agents chargés de la répression se trouveraient devant l'acte accompli et l'impossibilité d'en découvrir les auteurs.

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Sans compter que la situation topographique de certaines localités peut mettre les habitants à même de résister indéfiniment à des forces supérieures.

Que l'on s'imagine ces révoltes locales éclatant aujourd'hui en Bretagne, demain en Auvergne, entre temps dans la Beauce, après demain dans le Morvan, un jour en Normandie, pour se réveiller à nouveau, en quelque coin perdu du Morvan ou de la Bretagne!

Le gouvernement qui aurait à lutter dans de semblables conditions — ou devrait faire des concessions, dont se contenteraient ceux dont l'idéal socialiste assez peu développé ne les aurait pas mis à même de savoir qu'il faut user de tous ses avantages lorsqu'on les a en mains, mais qui n'en seraient pas moins un pas de fait vers le progrès — ou bien devrait finir par succomber, laissant aux divers degrés d'évolution, le champ libre pour se développer à leur aise.

Or, pour bien marquer leur solidarité avec le paysan, ce n'est pas seulement des discours, des manifestes et des exhortations que devront lui prodiguer les ouvriers révoltés.

A la théorie, il faudrait joindre la pratique. Partout où l'on serait en possession de l'outillage mécanique agricole, il faudrait l'expédier dans les campagnes où l'on aurait su se créer des intelligences. Tant l'outillage nécessaire, que le personnel qui leur en enseignerait le maniement.

A cela, il y aurait un double intérêt : leur faire accepter la révolution par les avantages qu'ils y

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Irouvei'aient, ensuite, la nécessité qu'il y aurait, pour eux, de se j^rouper. pour manœuvrer avec économie l'outillage mis à leur disposition; de leur faire comprendre ainsi, en unissant leurs eU'orts,, tout l'avantage du travail en commuu.

Sans compter que la mise en œuvre de l'outillage mécani(pie nécessitant de grandes étendues de terres, ils comprendraient la gêne des clôtures, haies ou bornes, l'impraticabilité des petites parcelles, la simplification du travail s'opérant sur de larges espaces; ils seraient amenés à réunir tous leurs petits lopins. ■

Le travail fait ainsi en commun, ne tarderait pas, lui aussi, à habituer, ceux qui le pratiqueraient, à la mise en commun des [)roduils, et se perdrait ainsi, graduellement, la notion de tien et de mien ([ui divise les hommes.

Les villes contribueraient à élargir ce communisme en leur continuant l'envoi des produits de leur industrie, vidant, à leur profit, les magasins qui regorgent : meubles, linges, vêtements, bijoux, vaisselle, batterie de cuisine, etc. Tout ce dont on n'aurait pas immédiatement besoin, pourrait être ainsi utilisé à habituer l'habitant des campagnes à recevoir et à donner sans trop compter.

Peut être, pour certains objets, y aurait-il nécessité, pour commencer de les leur proposer à titre d'échanges, en leur faisant la part large. Mais il est à croire (jue s'accoutuinant à recevoir ce dont ils auraient besoin, sans emploi d'aucune monnaie, devenue inutile, ils ne tarderaient pas ;\ s'habituer à cette façon d'opérer.

Une fois assurés de toujours avoir, à leur dispo-

sition, les objets nécessaires à leurs besoins et fantaisies, ils finiraient par s'accoutumer d'envoyer à la ville, ce qui, de leurs récoltes, serait en excédant sur leurs besoins.

Mais lorsque les choses en seront à ce point, ce sera le commencement de la fin. La machine gouvernementale disloquée, ne sera guère d'un grand secours aux bourgeois.

Il se créera, sans doute, des gouvernements un peu partout. Selon l'ordre d'idées qui prédominera dans les localités, dans les régions, on verra s'établir des organisations politiques, économiques, différentes.

Certaines villes voudront essayer l'organisation municipale et fédérative; certaines autres mitigeront cela avec un vague socialisme qui essaiera de donner satisfaction aux déshérités, tout en voulant respecter les privilèges acquis — choses absolument inconciliables.

Ce sera le désordre, le gâchis fort probablement; car il arrivera que plus d'un groupe voudra imposer sa façon de voir aux autres. Mais de ce désordre, de ce gâchis, s'élaborera et se dégagera la solution future qui sera la marche progressive vers l'harmonie , s'il se trouve un noyau assez fort d'indivi Jus pour savoir faire respecter leur autonomie, et apprendre à chacun, par leur exemple, à respecter celle des autres.

En tous cas, ce serait l'aube d'un monde futur qui s'ouvrirait enfin sur les volontés décidées à le conquérir.

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