La Société future, chez Stock
Les idées ne progressent que lentement, et la vie humaine est courte. Quand je dis l'individu, j'en fais une abstraction. J'ignore si ce sera notre génération qui entrera en la terre promise, ou seulement la suivante, ou une plus éloignée encore. Cela dépendra de la somme d'énergie dépensée.
Seulement je tiens pour acquis, que. lorsqu'on est convaincu d'une idée, on cherche à la réaliser, et qu'elle est déjà à moitié réalisée pour l'individu qui emploie sa force et son intelligence à la faire triompher. S'il ne la réalise en sou intégralité, son action peut en faire triompher des parties. Et ce seront ces parties acquises qui aideront à en acquérir d'autres.
Mais avant de passer à la discussion de mes préférences sur la tactique à employer pour le triomphe de l'idée, il faut d'abord débarrasser le terrain d'une foule d'erreurs qui en obscurcissent la conception que s'en font une foule d'individus qui ne veulent y voir qu'un chaos d'idées mal équilibrées, ne reposant sur aucune base réelle.
Cela est d'autant plus nécessaire que la bourgeoisie qui se sent menacée dans sa puissance par un mouvement devenu assez fort pour mettre son autorité en péril, ne craint pas de pousser certains individus à porter, sous le couvert anarchiste, la théorie à l'absurde afin de la discréditer. Sans compter ceux de bonne foi qui, par manque d'équilibre, s'imaginent être })lus logiques parce qu'ils prennent le contre-pied du bon sens.
Puis, aussi, ceux qui veulent se donner l'appa-
rence d'avoir iaventé des théories nouvelles, et qui n'ont pas besoin d'attendre aucune autre ini[)ulsion pour déraisonner sous prétexte de logique. On comprend, qu'avec tous ces éléments, la presse bourgeoise a eu beau jeu pour présenter l'idée anarchiste sous un jour très défavorable.
Aussi, même aujourd'hui où existe toute une littérature anarchiste, où abondent journaux, brochures, volumes ayant pour tâche d'expliquer ce que l'on entend par anarchie, la plus grande partie des gens cependant, comme je le disais dans le chapitre précédent, ignorent ce qu'est l'anarchie.
Trop paresseux d'esprit pour se donner la peine d'étudier une idée qu'ils abominent, ils préfèrent s'en rapporter à l'aflirmation que, tous les matins, leur apporte leur journal favori. Pour eux, une société anarchiste signifie : désordre, contlit permanent, lutte continuelle entre les individus.
D'après leur conception, l'idéal anarchiste ne peut être qu'un retour vers la horde primitive ; les individus n'étant plus maintenus par la discipline, par le frein de l'autorité, ne pourront, dans leur société, trouver d'occupation plus agréable que de se manger les nez ; les forts ne sauront autrement employer leur force qu'à opprimer et exploiter les faibles.
Pensez donc, monsieur : « Plus de société I plus d'autorité ! plus d'organisation ! plus de famille ! plus rien, monsieur! Les anarchistes veulent tout supprimer! S'ils ne sont pas des criminels, ces gens-là sont des fous, dont la société doit se débarrasser ».
Et comme une imbécillité est plus vite acceptée qu'une vérité, voilà une opinion toute faite qui
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se propage, court les foules, et dont on ne se débarrassera que très lentement et très difficilement.
Si vous dites à ces gens-là que l'anarchie n'est pas ce qu'ils pensent. Que c'est une théorie — discutable comme toutes les théories, mais — ayant ses faits, ses arguments, sa philosophie, et que, à l'heure présente, il existe une littérature richement fournie, destinée à expliquer ce que veulent les anarchistes, ils vous répondront que, n'ayant pas de temps à perdre, ils n'ont pas besoin de lire ces élucubralions de fous pour savoir, mieux que vous, que l'anarchie ne tient pas debout, et n'est pas une théorie à l'usage des gens sensés.
Si, sans vous rebuter, vous vous mettez alors à développer certains aperçus de la théorie, ils vous répondront alors :
« L'initiative de l'individu! son self-développement! son autonomie ! ça, de l'anarchie ? vous voulez rire? mais ça n'a rien de neuf. 11 y a longtemps que ça existe en Amérique. Vous vous trompez, mon cher monsieur, ça n'est pas de l'anarchie ».
Et voilà des gens qui n'ayant jamais lu sur l'anarchie que ce qui émane de ses adversaires, prétendent connaître l'anarchie, la combattre et la terrasser. — Par des lois, il est vrai, et non par des arguments. Mais comme les lois peuvent bien emprisonner les corps, mais non la pensée, elles restent inefficaces, et l'anarchie continue à faire fermenter les cerveaux.
Si, à raisonner de cette façon, il n'y avait que l'imbécile lecteur du Petit Journal — ou de ses simi-
laires, — ne sachant se faire d'autre opinion que celle qu'il trouve toute faite dans la feuille qu'il a l'habitude de lire, cela n'aurait rien de surprenant et, malgré qu'ils soient la majorité, cela serait même de peu d'importance, étant donné que l'opinion de ces gens-là ne compte pas aux jours de révolution ou de simple agitation, toujours entraînés, qu'ils sont, par les plus actifs. Mais, ce qui est plus désolant, c'est qu'il s'en trouve, comme cela, une foule qui passent pour avoir de l'intelligence, et qui parlent et écrivent sur l'anarchie et la sociologie, dans les mêmes conditions qu'en raisonne le lecteur du Petit Journal.
C'est qu'il est plus facile d'adopter une opinion courante, de parler à tort et à travers, que d'étudier l'objet de la question que l'on veut discuter, de l'analyser, et la retourner sous toutes ses faces afin de pouvoir en parler en connaissance de cause.
Il y a si peu de gens voulant se donner la peine d'apprendre sérieusement, qu'il ne faut jamais s'étonner de voir accepter comme choses acquises et circuler dans 1p. public un tas d'idioties que cinq minutes de raisonnement suffiraient à faire rejeter.
Et, pourtant, s'ils veulent se débarrasser de leurs maîtres politiques et économiques, il faudra que les individus sachent, au préalable, se débarrasser le cerveau de toute la crasse d'ignorance, d'opinions reçues, et de préjugés absurdes qu'y ont accumulé les siècles d'oppression et d'obscurantisme. Ce n'est que lorsqu'ils auront su briser les entraves factices que leur mettent les préjugés, que lorsqu'ils au-
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ront su s'affranchir intellectuellement, que les individus sauront briser les entraves matérielles que leur opposent ceux qui les tiennent sous la férule.
Tel est le premier travail que Tanarchie impose à ceux dont elle a réussi à pénétrer les cerveaux. Fa il ne se fait pas eu un jour. Ce n'est que graduellement et bien lentement que l'on se débarrasse de ses erreurs. Cliaque erreur étouffée, chaque préjugé détruit, nous enseignant les moyens d'en détruire d'autres.
En commençant j'ai dit que je n'ai pas la prétention d'avoir réuni ici tous les moyens qui s'offrent à l'activité anarchiste, de même je n'ai pas la prétention de faire ici un évangile de l'anarchie. En anarchie, chaque individu pense et agit comme il l'entend.
Seulement, ce que je crois, c'est qu'il y a des moyens d'action qui sont en contradiction avec l'idée anarchiste.
Chacun pense et agit comme il l'entend, cela est certain, mais il ne suffit pourtant pas de coller une étiquette anarchiste à un acte bourgeois, pour que cet acte soit, subitement, un acte anarchiste.
C'est pourquoi, à côté de l'exposé des moyens d'action que suscite l'idée anarchiste, je ferai la critique des moyens que nous proposent d'aucuns qui se disent anarchistes, aussi bien que ceux présentés par les vendeurs d'orviétan politique, sous prétexte qu'ils doivent nous aider à réaliser d'une façon plus pratique l'idéal que nous poursuivons.
Quoique les progrès des idées anarchistes aient
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été énormes, étant donné le peu de moyens dont elles disposent, et leur relative jeunesse, elles n'ont pas pris encore un très grand développement.
Et si elles n'ont pas encore trouvé ce fort courant de sympathie qui entraîne parfois les masses vers les idées nouvelles; si le cerveau des travailleurs, — eux qui sont les premiers intéressés à désirer une transformation sociale — est, jusqu'à présent, resté réfractaire à leur acceptation, la cause principale en est certainement, aux lois naturelles qui font que les cerveaux ne se pénètrent que lentement de toute idée qui rompt avec les préjugés reçus, avec tout ce que nous tenons de notre éducation faussée. Cependant, il faut avouer que la propagande anarchiste a manqué de tactique, d'esprit de suite, et de coordination, est faite à la diable.
Cela, du reste, était inévitable. Ce n'est que peu à peu que les individus apprennent à mettre d'accord leurs actes avec leur façon de penser; ce n'est qu'en constatant les fautes commises que l'on s'aperçoit de tout ce que l'on n'avait pas envisagé.
Si la confusion a été dans les idées, c'est qu'une idée d'autant d'ampleur ne peut sortir, spontanément, toute créée d'un cerveau. D'abord simple aspiration, vague et mal défmie, il lui faut passer par la critique et différents cerveaux pour qu'elle acquière tout son développement.
Peu d'individus, à l'aurore d'une idée, peuvent la comprendre dans tout son ensemble, ou sont capables d'en tirer toutes les déductions qui en découlent.
Dans le domaine social, par exemple, les uns commencent par discuter l'appropriation indivi-
duelle, d'aulres à saper l'autorité, non dans son ensemble, mais en certaines parties de ses détails, ceux qui se sont montrés à eux les plus arbitraires, les plus répulsifs.
Chacun porte ses coups sur la partie de l'organisme social qui lui semble la plus oppressive. Les remèdes qu'il propose ne font, le plus souvent, que déplacer le mal sans le guérir ; d'autres viennent ensuite qui profitent de l'œuvre faite pour asseoir leurs critiques et élargir le débat, voyant les choses sur un plus large champ.
Ce n'est qu'après un long travail d'évolution que que l'on peut arriver à coordonner toutes ces critiques, à les comparer les unes aux autres, à en faire la synthèse, et, plus tard, à en dégager une vision de l'avenir. Ce n'est que plus tard encore que, voyant les choses plus en leur ensemble, que l'on cherche à adapter, d'une façon plus étroite aux idées que l'on se fait sur le futur, la ligne de conduite présente qui devra les réaliser.
Alors, c'est lalutte de tous les jours, qui s'engage contre l'ordre de choses existant, le futur cherche à se dégager du présent ; c'est la lutte de ce qui veut naître contre les institutions décrépites qui veulent se perpétuer. C'est le commencement de la révolution.
Sans avoir l'outrecuidance de formuler un code de l'anarchie, je crois cependant à la nécessité de passer en revue les divers moyens d'action, j'y crois d'autant plus, que l'idée ayant pris quelque extension, elle semble avoir perdu en profondeur
et en intensité ce qu'elle a gagné en nombre. Beaucoup venus à l'idée par sentiment, par dilettantisme, par entraînement, ne se rendent pas compte de la somme d'efforts et d'abnégation que demande une idée qui a à lutter contre tout l'état social.
Venus avec toutes leurs idées fausses en politique, toute leur ignorance des causes réelles, des maux dont nous souffrons, ils ont apporté, avec eux, toute la pharmacopée politique, et s'imaginent avoir changé d'idées parce qu'ils y ont mis une étiquette nouvelle. Cela fait que, par certains côtés, l'anarchie semble vouloir dévoyer du chemin poursuivi jusqu'à présent.
Je sais bien que ceux qui agissent ainsi prétendent que c'est par largeur de vue, déclarant que, pour eux, tout moyen est bon, pourvu qu'il nous mène au but, et que c'est faire .œuvre de sectarismCj montre d'étroitesse de vue, en repoussant tel ou tel moyen.
Seulement, à ce compte-là, il serait très facile de s'accorder un brevet de tolérance et de penseur universel, en acceptant d'incorporer dans sa philosophie, n'importe quelle idée, n'importe quelle action. Le mal est que lorsqu'on accepte tant de choses, c'est que l'on ne croit à rien; cette philosophie peut bien vous faire tout accepter, tout excuser, mais mais elle ne vous mène pas à l'action contre ce qui est mauvais.
La largeur d'esprit, pour moi, consiste à savoir embrasser une question sous tous ses aspects, — ceux du moins que l'état actuel de nos faibles connaissances nous permet de distinguer — dans tous ses rapports avec les autres questions, et d'y mo-
deler ensuite notre action en connaissance de causes.
Et lorsque, sous prétexte d'avancer l'idée anarchiste, quelques-uns emploient des moyens qui sont le contraire de l'anarchie, pourquoi ceux qui désapprouvent ces moyens n'auraienl-ils pas le droit de le dire? Sectaires! c'est bien tôt dit. Il faut l'être parfois pour ne pas se laisser détourner de son chemin.
Malgré que l'anarchie ne forme pas un parti comme les autres, avec des règles étroites, imposées par une majorité ou par des meneurs, on n'en a pas moins l'habitude d'attribuer à tous les anarchistes ce que peut dire ou faire un seul individu qui se dit anarchiste. Suffit-il que l'on ait mis à cet acte, à cet écrit, à ce discours, une épithète anarchiste, pour que, anarchiste, je n'aie plus le droit de le critiquer? Ce serait l'autoritarisme le plus intoléi-able, puisqu'il ne tendrait rien moins qu'à me solidariser malgré moi, avec ce que ma façon de penser repousse de toutes ses forces.
La meilleure critique, je le sais, consiste à faire mieux que ce que l'on désapprouve. C'est à quoi doivent tendre tous nos efforts, mais, parfois, il est urgent de donner notre avis sur tel fait accompli, et nulle étiquette ne peut le soustraire à notre jugement.
Ce jugement, il est évident, ne comporte d'autre sanction ou obligation que pour celui qui l'émet d'agir dans le sens de la critique qu'il a formulée. Celui qui est critiqué reste toujours libre de continuer d'agir et de penser comme il l'entend, et, de son côté, de ne se solidariser qu'avec ce qui
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lui semble cadrer avec ses propres conceptions. Chacun pense et agit comme il l'entend; mais chacun reste libre d'accepter ou de repousser ce qui lui semble sortir des règles de sa propre logique. Et c'est de cette critique mutuelle des idées émises, des actes accomplis, que s'élabore peu à peu la synthèse générale de l'idée.