L'anarchisme
t PUBLIE PAR LA BIBLIOTHEQUE SOCIALISTE DE LA FEDERATION [ S DU CENTRE DU PARTI OUVRIER
h Dépôt Général : Librairie du Parti Ouvrier
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v/ BIBLIOTHÈQUE SOCIALISTE
Le Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un Aperçu sur le socialisme scientifique, par Gabriel Deville (2® mille), 1 volume 3 50
Cours d'économie sociale, UEvolution du capital y cinq brochures : 1» Genèse du capital ; 2® Formation du prolétariat!
• 3» Coopération et manufacture ; 4° Machinisme et grande industrie ; 5» Fin du capi- . tal, par Gabriel Deville (2^ mille) ." . . . » 60
Philosophie du socialisme, par Gabriel Deville (2e mille) » 25
Le Programme du parti ouvrier, son histoire, ses considérants, ses articles, par Jules Guesde et Paul Lafargue 1 »
La Loi des salaires et ses conséquences, par Jules Guesde (2e mille) » 30
Le Collectivisme au Collège de France, (Réponse à M. P. Leroy-Beauliey), par Jules Guesde (2e mille) » 75
Services publics et socialisme, par Jules Guesde (2e mille) , . »♦ 30
Le Droit a la paresse, par Paul Lafargue. » 35
Cours d'économie sociale, Le Matérialisme économique de KarV Marx, trois brochures : ridéalisme et le Matérialisme dans l'histoire ; 2" le Milieu naturel : théorie darwinienne ; 3^ le Milieu artificiel : théorie de la lutte des classes, par Paul Lafargue » 30
La Religion du capital, par Paul Lafargue » 25.
Rapports et résolutions des congrès OUVRIERS DE 1876 A 1883, par J. Dormoy. » 4X)
Compte-rendu officiel du congrès de 1884 » 10
Les frasques de ses compagnons ayant rappelé Tattentign sur Tanarchisme, penUêtre ne sera-t-il pas mauvais de montrer le caractère rétrograde de cette conception. Les anarchistes, réactionnaires de la révolution, affirment si bruyamment être l'avant-garde révolutionnaire, qu'ils l'ont persuadé à des naïfs dont le tempérament les entraîne vers ceux qu'ils jugent les plus avancés, mais dont le jugement ne vaut pas le tempérament : en gueulant fort, messieurs les compagnons empêchent d'apercevoir qu'ils gueulent faux.
Quelle est l'idée-raère de l'anarchisme? « Les anarchistes, a dit Elisée Reclus, attendent tout des libres affinités • entre les personnahtés libres ». D'autres ont exprimé cette idée par « lé libre concours des convenances de chacun », ou ce l'abolition
de toute entrave à l'autonoiriie individuelle ». La forme est différente, le tond est le niême; et ce fond, qui est l'expansion sans limites des volontés individuelles étant à elles-mêmes leur unique loi, aboutit, comme du reste les anarchistes ne manquent pas une occasion de le proclamer, à la négation de toute organisation.
Or, il est une vérité générale : qu'on envisage n'importe quel ordre de faits, par exemple dans des genres bien différents, soit la théorie cosmogonique tirant, au moyen d'une condensation progressive, de parties de la matière éparse et sillonnée par des courants à mouvements tourbillonnaires, les mondes sidéraux , dont les masses subissent dans une liaison mutuelle l'action des unes sur les autres, — sôit le perfectionnement du système nerveux et, par conséquent, ,de l'intelligence, croissant avec la concentration de cellules qui se subdivisent en circonscriptions diverses d'un organe central, — soit, le développement linguistique allant de la succession de mots invariables et indépendants, à l'union des mots avec les éléments constitutifs de leurs relations actives ou passives, et à la modification des mots eux-mêmes, suivant les rapports qu'ils affectent entre eux, — à tous les points de vue, révolution s'opère toujours par le passage d'une forme incohérente à une forme de plus en plus consolidée, d'un état diffus à un état concentré ; et, à mesure que devient plus grande la concentration des parties, leur dépendance réciproque augmente, c'est-à-dire que, de plus en plus, elles ne peuvent
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étendre leur activité propre sans le secours des autres.
Telle est la loi, l'expression constante des rapports d'évolution, que les anarchistes ignorent ou oublient; et voilà pourquoi, avec leur autonomie illimitée, leur diffusion des individus et leur rejet de toute organisation, de toute cohésion, ils regardent non en avant mais en arrière, non où nous allons, mais d'où nous venons.
Leur « société idéale » est d'autant plus chimérique que nos moyens de satisfaire les besoins humains, que les conditions matérielles de production, ne permettent pas à la liberté individuelle de ne connaître d'autre règle qu'elle-même. Avec la vapeur et le machinisme, avec la division du travail et la concentration des instruments qui en est inséparable, il n'est possible à personne d'agir de son seul gré : le travail réclame, pour s'exercer utilement, la collaboration, méthodiquement combinée et ponctuellement fournie, d'une collectivité de travailleurs abdiquant toute prétention à l'essor spontané de leur volonté. Est-ce que, dans les chemins de fer; l'aiguilleun peut ne pas être astreint à manœuvrer les aiguilles de la façon à lui fixée ?
Dans l'œuvre de production, les procédés techniques sjcquis enlèvent à la fantaisie individuelle tout espoir d'avoir ses coudées franches. On ne pourra pas allonger ou raccourcir, pour plaire à un individu, la période d'action d'un métier dont la marche est subordonnée au fonctionnement,
réglé d'avance, d'un moteur central. Réduite à s'adapter aux mouvements automatiques d'un ensemble organisé, l'individualité est et sera annihilée pendant le travail productif.
La convenance de chacun pourrait librement se déployer avec les modes arriérés et bornés de production où chacun fabrique le produit entier,, prenant et quittant son petit outil quand bon lui semble. Elle ne le peut pas là où la tâche incombant à chacun exige le concours de tous et est la condition rigoureuse de l'exécution de ]a tâche collective; elle ne le peut pas, en définitive, avec la forme de production qu'impose tous les jours davantage l'état moderne des moyens de produire, avec l'extension de l'industrie mécanique. Donc, on le voit, la transfiguration sociale rêvée par les anarchistes n'est que le cauchemar du passé qui obscurcit leur cerveau.
Penser, c'est percevoir les mouvements extérieurs ; le mouvement de la pensée est la réfleîtion dans le cerveau des rapports de l'homme avec ce qui l'entoure. Ce sont les conditions de la vie qui dominent l'homme et déterminent, avec la manière de vivre, la manière de penser. La source des idées anarchistes doit donc se trouver dans certains faits avant d'être dans certains cerveaux.
La forme individuelle de leur petit instrument de travail et leur mode de production qui les isole, donnent naissance, chez les ouvriers de la petite industrie, aux idées individualistes, autonomistes ou anarchistes ; tandis que là où la grande indus-
trie a déjà arraché son outil à l'ouvrier pour le transformer en un appareil mécanique effaçant l'individualité du travail, là où elle a aggloméré les ouvriers et discipliné leurs masses^ régulièrement agencées, les instincts anarchistes des producteurs de la petite industrie font place à l'esprit de solidarité qui, avec le progrès industriel, surgit des nécessités matérielles et pousse de plus en plus la classe ouvrière vers les idées d'siction et d'organisation communistes et Qentralistes. L'anarchisme est ainsi engendré par des conditions économiques qui ont fait leur temps.
A côté des anarchistes se recrutant presque exclusivement, tout le monde peut l'observer, parmi les travailleurs de la petite industrie, on rencontre quelques rares penseurs et un sava,nt aussi éminent qu'Elisée Reclus ; la cause .en est encore aux conditions de vie, aux habitudes cérébrales imposées par le milieu où ils ont vécu. Longtemps plié sous le joug d'une éducation métaphysique, Elisée Reclus a bien pu échapper à la formule religieuse ou seulement spiritualiste : mais cet état a été trop consciencieusement prolongé, pour jamais cesser ïinfluer sur son élaboration intellectuelle. Le pli a été irrémédiablement pris. Elisée Reclus a repoussé certaines spéculations traditionnelles trop grossières pour un esprit supérieur, il n'en a pas moins été porté à édiûBr à son tour des spéculations plus ou moins logiques sur des abstractions séparées de la réalité; et entre ces spéculations repoussées ou édifiées il n'y a, pour si grande, qu'elle soit, qa'ane
différence de degré; le germe est le même. Lorsqu'il s'occupe des phénomènes terrestres, il a à décrire des faits existant ou ayant existé, et il est scientifique ; son idéalisme, sensible dans toutes ses œuvres, se donne pleine carrière quand il envisage les relations humaines, non plus dans- leur situation présente ou dans les traces de leur passé, mais dans leurs transformations à venir.
Au lieu de coriclure d'après les tendance^ économiques élucidées par unie scrupuleuse analyse de la réalité des choses, les anarchistes, dédaigneux de la réalité, se basant sur leurs conceptions de liberté et de justice, prétendent réaliser les spéculations nées de leur idéal particulier ; en un mot, ce sont des métaphysiciens.
Quand on éprouve le besoin de se fabriquer un idéal, on devrait tout au moins avoir soin de ne le tirer que de l'observation et de la comparaison des faits ; sinon on divague, et c'est ce que les anarchistes font avec une aptitude incontestable. La notion de liberté imaginée par eux conformément à leur goût personnel, indépendamment des données matérielles, est aussi vraisemblable que sa représentation versifiée en « vierge fougueuse qui prête son large flanc », genre d'exercice assez risqué de la part des vierges en chair et en os. Encore, chez Auguste Barbier, il y a un peu de rime ; chez les anarchistes, il n'y a ni rime ni raison. Qu'il s'agisse de liberté ou de toute autre conception, l'idéal sort des faits, il ne les détermine pas. Aussi doit-OH chercher à s'adapter le mieux possible aux
fatalités organiques ou extérieures, et non caresser la chimère de les accommoder à sa fantaisie. . Si quelques anarchistes raisonnent mal, la plupart ne raisonnent pas du tout. Avec son idée fondamentale d'autonomie et de liberté, Tanarchisme est le réceptacle naturel de tous les hurluberlus, de tous ceux dont la doctrine est de n'en avoir aucune, de tous ceux qui, faute d'idées, s'acharnent après des mots. Tous ces compagnons, sous peine de mentir à leur qualification d'anarchistes, ne peuvent être anarchistes de la même façon ; aussi avons- nous les amorphistes, les rationnels, les conir munistes, les libertaires, etc., sans compter ceux qui d'eux-mêmes ont choisi des noms de bêtes. A cela il n'est aucun inconvénient : en anarchie, dès qu'on ne s'entend plus, on est d'accord.
Passant de l'examen de la théorie à l'examen de la pratique, il faut constater que les anarchistes usent surtout de la langue. Ils en usent pour prôner à tout propos et hors de propos, ce qu'ils appellent la propagande par le fait, qui n'est autre chose que l'acte individuel de violence et l'émeute partielle. Ici encore les anarchistes prouvent leur profond mépris de la réahté. Toujours idéalistes, ils se figurent qu'une révolution se fait sur commande et qu'il n'y a qu'à la provoquer. Or ce sont les événements qui créent les situations révolutionnaires, et ce sont les antagonismes sociaux, aggravés par une transformation des forces productives, qui déchaînent les événements. Jusque-là il n'est qu'une tactique efficace, c'est de préparer par tous les
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moyens dont on dispose à cet égard, le recrutement, l'instruction et l'organisation des éléments révolutionnaires, de la classe opprimée, du prolétariat conscient, afin que, le moment venu, celui-ci soit à même de profiter des circonstances.
La tactique anarchiste est tout autre. Les anarchistes préconisent Faction individuelle, toujours immédiate, qui ne peut aboutir qu'à l'écrasement stérile de ses tentatives locales et, par suite, à TafTaiblissement continu des forces de la révolution. Alors même qu'elle n'échouerait pas piteusement, l'action anarchiste pourrait amener une ouverture de succession ou un déblaiement de matériaux, mais voilà tout ; elle ferait les affaires des héritiers et des entrepreneurs de bâtisses dans les conditions privilégiées de l'ordre social existant, sans entamer le moins du monde cet ordre. Le renversement de celui-ci est subordonné à la conquête du pouvoir politique, de la force, autrement dit, qui le maintient debout, qui le conserve intact ; or il est évident que la prise de possession du pouvoir politique n'est pas œuvre individuelle. Ce qu'il y a à démolir c'est une domination de classe, et, cette démolition, l'action collective d'une autre classe organisée à cet effet pourra seule l'effectuer.
Si donc, dans la théorie des anarchistes, la juste perception du réel est le fonds qui manque le plus, leur détraquage idéaliste est conséquent, et leur tactique est au niveau de leur théorie. Il est vrai que cette tactique, en bonne tactique anarchiste, est à rebours de ce que doit normalement être toute
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tactique : elle s'expose et, ce dont du reste je ne saurais me plaindre, elle ne s'applique pas. De deux choses Tune cependant :
Ou les anarchistes sont convaincus de l'efficacité de leur tactique à coups de bombes et d'attentats variés. Gomment alors en sont-ils aux paroles et non aux actes; comment ne s'en rencontre-t-il guère parmi eux d'assez dévoués pour accomplir ce qu'ils 'considèrent comme l'œuvre de délivrance ?
Ou ils doutent de son efficacité. Pourquoi alors la recommandent-ils, et risquent-ils de pousser des malheureux à courir inutilement les dangers que prudemment ils s'abstiennent d'affronter?
L'anarchisme salive énormément. Outre que leur langue est seule à marcher, et marche beaucoup, les anarchistes ont également recours à la salive lorsque, par hasard, ils s'aventurent 'hors du domaine de la phrase : leur plus sérieuse manifestation contre le gouvernement a été, à un meeting de la salle Gh^ynes, de cracher à la queue leu leu sur une pancarte portant le nom des ministres ; mais le succès répondit m'ai à leurs efforts, le ministère n'en fut pas dégommé et nul capitaliste n'eut même besoin de s'abriter sous un parapluie.
En tout cas, au lieu de se battre à leur manière contre la classe possédante et dirigeante, en laissant, eux qui parlent tant de liberté, les partis socialistes mener de leur côté librement leur campagne, les anarchisants ne ratent pas une occasion de faire le jeu de la bourgeoisie ; ils se sont attelés à la jolie besogne d'attaquer sans cesse les autres
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révolutièmiaiïes,- leurs.» çhnemis naturels », déclarent-ils^ dôiQit ils" tiennent '"à »<c' se séparer carrément ». L'intention, d'ailleurs," n'a rien d'attristant pour les révolutionnaires qui se trouvent ainsi avoir joué à qui perd gagne.
Seulement, de toutes façons, les. compagnons semblent décidément avoir pris pour modèle un individu légendaire, de leur famille puisque c'était un raseur, car, à son exempje, la boutique anarchiste peut inscrire à demeure sur son enseigne. :
Ici Qn rasera la société bourgeoise demain
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