PARIS MASSON ET C''% ÉDITEURS
LIBRAIRES DE l'aCADÉMIE DE MÉDECINE
120, boulevard saint-germain
INTRODUCTION
Cet ouvrage donne à mes volumes déjà publiés, sur Y Embryologie générale et sur Y Embryologie comparée, une suite nécessaire. Comme il traite de TAnatomic comparée des animaux, en s'aidant avec constance des données acquises sur le développement embryonnaire, il complète d'une façon naturelle ceux qui l'ont précédé.
Il peut paraître aventureux, pour le moins, décrire, à notre époque, un livre de ce genre : les documents sont si nombreux, si complexes, qu'il est presque impossible à un seul homme de les tous embrasser. D'ordinaire, un pareil travail est l'œuvre d'un savant parvenu à la maturité d'une carrière des mieux remplies, ou bien résulte de la collaboration de plusieurs spécialistes. Cependant, une telle réserve ne m'est pas applicable, car le but po^irsuivi ne consiste pas à exposer en son entier la structure détaillée des animaux, ni à énumérer les phénomènes observés sur un sujet semblable. Le désir de signaler tous les faits, qui concernent tous les groupes d'êtres, ne m'a pas guidé ; mais bien celui d'exprimer les plus importants parmi eux, et de les utiliser pour se représenter, comme pour apprécier, les ressemblances ou les dissemblances ménagées entre les subdivisions du monde animal.
Ma pensée directrice, en préparant et rédigeant cette série d'ouvrages, a été la suivante : montrer la liaison continue des formes dans la nature, et imposer ainsi, comme une conséquence immédiate, forcée, la notion de l'évolution. Il ne s'agit point en cela d'un concept, d'une hypothèse commode, et propre à expliquer ce que nous savons du monde organisé qui nous entoure ; mais d'un fait général, auquel aboutissent fatalement tous les faits particuliers, étudiés au complet et mis en leur place. — Les formes des animaux ne sont pas des entités isolées, ni distinctes les unes des autres ; elles se rattachent mutuellement par des transitions ménagées, dont beaucoup se révèlent à nous. La règle logique, pour comprendre la structure d'un objet ou d'un assemblage d'objets, pour la concevoir
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avec exactitude, est de la posséder toute, depuis son commencement jusqu'à sa terminaison. Aussi importe-t-il de cliercher ces liaisons, non seulement dans les organismes achevés et parvenus à l'état adulte, mais encore dans les embryons, dont le corps se façonne et se complète peu à peu. Il est indispensable de considérer l'individu, dans le temps et dans l'espace, depuis son extrême début jusqu'à sa fin dernière, et de ne point se borner à l'une des périodes de sa vie. En outre, la nécessité s'impose d'avoir recours à l'histologie et à la paléontologie, d'employer ainsi, dans beaucoup de cas, les données fournies sur la composition intime des organes comme sur la conformation des êtres disparus.
En somme, il faut se rendre compte, si l'on veut les bien apprécier, non seulement des qualités de la structure, mais encore des relations mutuelles de ces dernières, de leur similitude ou de leur dissemblance. On arrive à ce résultat en comparant ces qualités entre elles, les pesant l'une par l'autre, et allant, en cela, comme la nature ellemême, du simple au complexe, de l'état élémentaire et uniforme à la disposition multiple et variée. La condition nécessaire, en cette occurrence, est la connaissance préalable des formes les moins élevées, c'est-à-dire des embryons. Aussi, l'embryologie doit-elle être invoquée sans cesse pour aider à comprendre l'anatomie comparée ; elle s'établit, en ce cas, comme une base dont on ne peut se passer.
Par suite, ce livre est, à la fois, un traité élémentaire d'anatomie appuyée sur l'embryologie, et un exposé succinct de philosophie zoologique. La manière dont les faits, mis en leur lieu naturel, se groupent et se complètent, donne par elle seule, avec une évidence toujours plus nette, le sentiment d'une lente évolution, subie incessamment par la matière vivante, et des voies qu'elle a suivies. La méthode scientifique part des faits pour arriver à concevoir les causes. Aussi, à une époque où l'on se préoccupe des forces évolutives, où l'on tente des investigations destinées à faire trouver les procédés employés par la nature pour arriver à la genèse des différents êtres, est-il indispensable d'examiner, tout d'abord, les résultats de cette modification continuelle, et de les saisir tels qu'ils sont. Cette étude préliminaire a une importance des plus grandes pour la saine appréciation des phénomènes observés. En ces temps d'hypothèses trop faciles, de conclusions et de généralisations souvent
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trop hâtives, il est satisfaisant pour l'esprit de revenir fréquemment aux choses vraies, tangibles, accessibles à nos sens, de se réfugier à la source même des connaissances, dont toutes découlent, mais à la condition de prendre les faits en entier, et de ne point se borner à eux seuls, caria science ne serait alors qu'un catalogue ; il convient, par surcroît, de les comparer entre eux, pour suivre leur enchaînement et s'élever à la conception des causes les plus immédiates.
Telle a été ma tâche: tirer une synthèse d'une analyse suffisante. D'une façon systématique, les détails trop secondaires ont été éliminés, pour retenir les données principales et essentielles. Peut-être plusieurs assimilations paraîtront-elles douteuses, ou fausses, ou forcées. Bien que je me sois astreint à rejeter toute hypothèse, à me borner aux conséquences directes, déduites de la comparaison des objets mis en leur place, peut-être ai-je commis des erreurs parfois, ou des omissions. Non seulement le savoir de chacun a ses limites, mais encore tout esprit a sa manière de saisir et de comprendre les choses. Cependant, pour pallier à ces défauts, j'ai évité, le plus possible, de me mettre en évidence, et j'ai cherché, avant tout, à ne signaler que les faits prépondérants, comme à les sérier suivant une méthode logique. J'ai vérifié toutes les fois où cela m'a été permis, ou bien je n'ai conclu, en l'absence de vérification, qu'après avoir mûrement pesé les observations et les opinions des auteurs.
Ce livre, ainsi préparé et présenté, est une démonstration de la vérité, sans cesse plus nette et plus frappante, du principe de Milne- Edwards : La nature va du simple au complexe, grâce à une différenciation des formes toujours plus accentuée, liée à une division toujours plus grande du travail vital. Ce principe est vraiment la loi directrice, dans les sciences biologiques comme dans celles qui s'y rattachent; il est le guide constant, sans lequel on ne trouve que fausseté et erreur. Tous les naturalistes, tous les philosophes, dans la recherche de la vérité, doivent l'avoir présent à la mémoire, et ne s'en point départir. — Les organismes, en leur évolution, pour se prêter aux différentes actions qui agissent sur eux, répondent par des réactions connexes, de plus en plus distinctes et précises ; ils se modifient en retour, se différencient à mesure, et se compliquent incessamment. Aucune qualité, par suite, pour être bien conçue, ne doit être prise en elle-même, ni considérée isolément; il faut la lier
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à ce qui l'entoure, la rattacher aux faits plus élémentaires ou plus compliqués, compai-er entre eux les objets clans le temps comme dans l'espace, et se représenter, d'après tous ces moyens, la marche suivie par la nature pour en arriver à ses fins.
L'homme parviendra-t-il à tout savoir, grâce à cette méthode, de ce monde où il est jeté et dont son corps fait partie? Non, sans doute, car ses aptitudes en cela sont limitées par ses sens et par sa conscience. Les uns lui donnent la faculté de percevoir les effets, et l'autre lui permet de s'élever à la conception des causes les plus immédiates. Et si la science ne lui procure jamais la connaissance des causes premières, si, pour rester elle-même, pour demeurer exacte et précise, elle doit clore son domaine où commence celui de la métaphysique, du moins ouvre-t-elle des voies d'une ampleur suffisante. Même impuissante à tout expliquer dans les phénomènes qui nous entourent, elle en fait apprécier cependant, et parfois mesurer d'assez près, la souveraine grandeur.
Dans sa réalisation matérielle, cet ouvrage a été préparé, et rédigé, conformément à ces idées préliminaires. Les faits en constituent la part essentielle, la substance même. L'anatomie y occupe la plus grande place. L'embryologie, et dans certains cas la paléontologie, chacune en ce qui la concerne, complètent l'exposition, afin de rendre les liaisons plus nettes et les transitions mieux suivies. La comparaison intervient d'une façon permanente: mais la rédaction est dirigée de telle sorte, que le lecteur la fait souvent de lui-même, d'après l'ordre des notions. Les conclusions générales sont exposées avec la plus grande sobriété ; réduites à leurs traits principaux, rendues les plus claires et les plus succinctes possibles, elles découlent de l'analyse anatomique, serrée d'assez près pour qu'elles deviennent aisément accessibles et acceptables. Souvent, du reste, ces considérations d'ensemble s'imposent d'après la suite des faits, sériés du simple au complexe comme la nature dans sa marche évolutive, et sans qu'il importe de longuement insister à leur égard. — Par de tels moyens, s'évite la difficulté inhérente à la compréhension de ce mélange de concret et d'abstrait, de cette pénétration intime d'un exposé de qualités objectives et de leur comparaison. L'analyse, par la façon dont elle est
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menée, prépare à la synthèse, et y conduit, toutes les fois où les documents suffisent. Ailleurs, les données douteuses, ou peu acceptables dans l'état présent de la science, ou incomplètes, sont soigneusement signalées. En tout cas, un souci constant a été d'isoler le subjectif du réel, de séparer, partout où il convenait, les faits accessibles à nos sens des conséquences évolutives qui en sont déduites.
L'ouvrage est divisé en chapitres, dont chacun se consacre à un embranchement déterminé. La classification adoptée, au sujet de la distribution des animaux par embranchements, est celle que j'ai établie dans mon Embryologie générale (pages 363 à 386). Je prie le lecteur de s'y rapporter, au sujet de ces notions préalables, qu'il était inutile d'exprimer une seconde fois. — Tous les chapitres sont traités de même. Chacun d'eux comporte plusieurs paragraphes, destinés à l'étude des systèmes organiques pris isolément. En surplus, la première de ces subdivisions contient, sur l'embranchement même, des considérations relatives à sa nature, à son importance, à son organisation d'ensemble; elle prépare à la lecture des autres. Le cas échéant, lorsque la structure est trop compliquée, un deuxième paragraphe renferme l'exposé de la conformation essentielle des êtres mis en cause, suivie de l'embryon à l'adulte. Enfin, le chapitre se termine par un résumé de la classification, réduite à ses principes, c'est-à-dire par une revision rapide des groupes secondaires de l'embranchement, et de leurs caractères fondamentaux.
Chaque paragraphe, à son tour, se scinde en plusieurs parties, dont la première fournit les notions prédominantes sur le système organique étudié. Les données essentielles de la composition structurale, tant chez l'embryon que chez l'adulte, s'y trouvent mentionnées, avec l'indication des subdivisions du sujet traité. Cette part initiale constitue au paragraphe une courte introduction, nécessaire pour bien apprécier la valeur et la comparaison des faits. Parfois, lorsque le grand nombre de ceux-ci nécessite un rapprochement dernier, succinct, destiné à les placer tous en leur lieu par leur opp osition mutuelle, un résumé termine le texte, et permet à l'esprit de se les mieux représenter. Dans beaucoup de cas, ces résumés ont été dressés en tableaux synoptiques, afin de les rendre plus nets, plus aisés à comprendre, et de guider dans l'extrême variété des notions objectives. A cause même de leur utilité, ces tableaux ont
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été multipliés le plus possible. — Les classifications, en un but identique, sont exprimées par des tableaux de deux sortes : les uns analytiques, et dichotomiques; les autres {pour les grands embranchements des Invertébrés) synthétiques, et à plusieurs branches, destinés à faire ressortir les liaisons mutuelles des divers types d'animaux, du moins telles qu'on se les représente d'après l'état actuel de la science. Il est loisible, par surcroît, de prendre l'évolution généalogique comme s'étant accomplie dans un ordre semblable à celui de ces derniers tableaux ; mais ce concept intervient ici d'une façon complémentaire, car l'appréciation des ressemblances, ou des différences, se trouve seule essentielle, et immédiatement acquise d'après les faits.
Je me suis efforcé d'imprimer à ce livre l'allure qui convient à un traité d'anatomie comparée. Sous le bénéfice des réserves précédentes, j'ai exposé — en choisissant comme base des chapitres les embranchements, cest-à-dire les plus vastes des subdivisions du monde animal — les principales des observations accomplies, et les conclusions que leur comparaison autorise à formuler. J'ai tâché en outre, autant qu'il est en moi, de lui donner une forme didactique, et de permettre au lecteur, non seulement d'apprendre la science pour en tirer la philosophie, mais aussi de chercher par lui-même, de se guider dans les dissections, s'il veut revoir ce qui est connu. — A cet effet, l'illustration a été des plus soignées ; rien n'a été négligé pour lui faire rendre la plus grande somme de puissance enseignante. Les dessins, nombreux, s'assemblent d'ordinaire en planches consacrées aux divers aspects d'un même appareil, ou d'un même système d'organes. La plupart sont originaux : soit qu'ils n'aient point paru encore, soit qu'on les ait remaniés pour en éliminer les détails secondaires et faire mieux ressortir les importants. Dans ce dernier cas, les auteurs, dont les travaux ont servi à établir ces figures, sont désignés dans l'explication qui accompagne chaque planche. Les dessins possèdent des légendes particulières, disposées autour d'eux, munies de lignes de rappel, frappant ainsi le regard, évitant toute confusion et toute perte de temps. Les divers procédés artistiques, les rehauts, les fonds, les teintes variables du gris, ont servi pour arriver aux résultats désirés. Cette illustration, ainsi destinée à mettre en lumière les particularités
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principales, s'impose de suite à l'attention, et complète le texte dans son rôle d'exposition des faits.
Plusieurs des planches, surtout nombreuses au sujet des Vertébrés, renferment des ligures qui, mises en regard, facilitent la comparaison en montrant les divers aspects d'un même appareil dans l'embranchement entier, ou dans ses divisions principales. Ailleurs, où l'organisation, plus simple, rend ce travail moins nécessaire, beaucoup des dessins sont assemblés d'autre façon. Tout chapitre s'appliquant à un embranchement déterminé, la plupart des planches chargées de l'illustration se groupent par classes, de manière à constituer une monographie pour chacune de ces dernières ; le but cherché est d'aider aux études de dissection, d'éviter des recherches longues et fastidieuses. De fréquents renvois de pagination, dans le texte comme dans les planches, suppriment l'inconvénient d'une telle séparation de l'un et des autres, car ils permettent de trouver aisément le dessin relatif à chaque fait, ou la description détaillée de chacune des figures.
Toujours dans le souci de rendre les études et les vérifications plus commodes, et bien que la publication des revues spécialement destinées à la bibliographie zoologique fasse ce complément presque inutile, une notice, contenant l'indication des principales recherches anatomiques et embryologiques sur l'embranchement mis en cause, termine tous les chapitres (1). Les Vertébrés forment pourtant une exception ; les mémoires qui les concernent, non seulement sont mieux connus, mais encore se trouvent mentionnés dans plusieurs traités récents, particulièrement consacrés à ces êtres, et il était au moins superflu de les citer à nouveau.
En dernier lieu, quatre tables accompagnent l'ouvrage : deux alphabétiques, et deux méthodiques. L'une des premières contient la liste des noms zoologiques ; chacun de ceux-ci est suivi de nombres, indiquant les numéros des pages où il est cité ; en outre, à l'égard des classes, chacun des systèmes organiques est pris à part, muni de ses chiffres de renvoi, afin de permettre au lecteur de trouver facilement les données qui le concernent spécialement. L'autre renferme l'énumération des termes techniques pourvus
(i) Ces notices, comme le (cxtc, ont été arrêtées en iSyo.
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d'une signification propre et précise, avec la mention des pages correspondantes. Des deux tables méthodiques, la première est celles des figures, mises dans leur ordre, la seconde celle des matières, suivant leur groupement.
J'arrête ici cette introduction, déjà longue. Elle était nécessaire. Je tenais à signaler les idées maîtresses, dans la conception et la préparation d'un tel ouvrage. Je voulais aussi me préserver du reproche d'avoir écrit une œuvre d'érudition seule, privée de toute expression personnelle, et bornée à un assemblage méthodique de faits compilés. Joint à mes deux volumes déjà publiés, \ Embryologie générale et Y Embryologie comparée, ce livre compose une sorte d'histoire élémentaire des animaux, dans laquelle le développement embryonnaire constitue, comme il convient, une base principale, indispensable si l'on désire comprendre la succession des formes, leur début, leur achèvement, et leurs relations mutuelles. Que l'on veuille me pardonner, en raison de cette tentative, l'insuffisance que j'ai pu montrer.
Je n'aurais jamais eu le loisir d'achever, livré à mes seules forces, un pareil travail, si je n'avais trouvé, autour de moi, des collaborateurs dévoués, qui n'ont rien négligé pour préparer une illustration et des tables faites telles que je le désirais. Plusieurs de mes élèves, MM. Audigé, Balencie, Falques, Laforgue, Mandoul, Uteza, m'ont fourni, à plusieurs reprises, une aide dont je leur suis des plus reconnaissants. Je cite en première ligne M. L. Jammes, qui, pendant plusieurs années, m'a donné l'appui constant de ses talents de naturaliste et de dessinateur; les planchesde cet ouvrage, pour la plupart exécutées par lui, offrent, de ses qualités d'observateur et d'artiste, la meilleure des preuves. Enfin, mes remerciements les plus cordiaux vont également à la personne de mes éditeurs. Il ne m'appartient pas d'écrire un éloge, déjà fait par des auteurs de beaucoup plus autorisés que moi. Je suis cependant heureux d'exprimer, en ce qui me concerne, ma sincère reconnaissance pour l'aimable accueil de MM. Masson, comme pour le dévouement complet qu'ils n'ont cessé démontrer, au sujet de l'exécution matérielle d'un ouvrage d'une telle étendue et d'une aussi grande difficulté de composition.
Louis Roule.
Février 1898.