‹ L'ancien clergé de France (volume 3)Chapitre 101 sur 130 · Lettres à Casteran · texte numérisé non relu

Lettres à Casteran

2. Lettre par laquelle l'évêque de Luçon commente la loi du 28 septembre 1793.

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gleterre, ne prenant aucune part aux aflaircs temporelles, respectant l'autorité qui domine et ne nous occupant qu'à établir le règne de Jésus-Christ qui n'est pas de ce monde. » Ce ne sont point là de vaines règles qu'on trace, avec la pensée qu'elles ne seront jamais suivies. Elles étaient dans la nécessité des circonstances, et aussi dans le cœur, dans les vœux du clergé. Un observateur attentif et peu suspect de bienveillance, l'ambassadeur de la République française en Suisse, atteste que les prêtres rentrent en France comme en un pays de mission, avec « un plan réfléchi d'abnégation et de prudence, décidés à respecter les lois établies, et à ne prêter leur ministère et leur influence à aucune intrigue politique ' ».

Mais le missionnaire avait beau commencer son apostolat avec la volonté d'écarter tout sujet de division dans l'exercice de son ministère, des difficultés de tout genre devaient mettre à une grande épreuve les intentions les plus pacifiques. Le voilà d'ordinaire face à face avec les prêtres intrus qui peuvent l'embarrasser singulièrement s'ils persistent dans le schisme et peut-être davantage encore s'ils viennent à résipiscence, tant il risque de leur demander trop ou trop peu en réparation de leur faute. Et les fidèles qui se sont adressés à ces assermentés ? Faut-il tenir pour valides les absolutions, les sacrements qu'ils en ont reçus, ou bien doit-on faire recommencer les confessions qu'ils ont faites? Et parmi les pénitents que le repentir, les troubles de conscience peuvent amener à son tribunal, chez combien il va trouver de ces situations morales complexes, inextricables, créées par les excès ou

I. Correspondance de l'ambassadeur français en Suisse (Archwes). — CosTE, op, cit., p. 25.

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les crimes d'une Révolution dans lesquels l'entraînement, l'intéi'ôt ou la malice ont précipité tant de Français ? Que d'apostasies, que d'injustices ont été commises dans un temps qui semblait avoir pris à tâche de jeter bas toutes les lois divines et humaines ! Comment liquider ces dettes conti'actées envers Dieu, envers la société ? Comment traiter, en particulier, ceux qui s'accusent d'avoir acquis les biens nationaux, le patrimoine de l'Eglise ? Plus g^*ave encore était la question des mariages. Beaucoup avaient été célébrés en l'absence du curé légitime, jiar- Ibis sans dispense des empêchements. En outre, que l'aire des divorcés que la loi avait autorisés à rompre les liens de la famille ? Il n'est pas jusqu'au lieu du culte qui ne devienne un cas de conscience. Les prêtres catholiques devaient-ils accepter le mélange qu'on voulait leur inqioser dans le même temple avec les assermentés, avec les officiers civils du décadi, avec les théophilanthropes?

Une situation si difficile, si étrange, avait attiré lattention soit des évoques au dedans et au dehors, soit des sages moralistes à qui était échu le redoutable honneur de parler en leur nom et de conseiller le clergé. Presque partout nous voyons circuler dans les missions des directoires écrits pour guider la marche des confesseurs. Les décisions y sont données d'une façon précise, tantôt avec une certaine sévérité quand c'est M. Asseline, évèque de Boulogne, ou autre prélat rigoriste qui tient la plume, tantôt plus larges, quand les évêques réunis à Constance obéissent à l'esprit de tolérance de M. de La Luzerne '.

I. L'écrit rédigé poui- les missionnaires par les évêques de Constance avait pour titre : Instruction pour la pratique du saint ministère durant la persécution. — Quoique modéré, ce document fut dénoncé violemment par l'ambassade française en Suisse. (Bkl-cuot, op. cit., p. 83-84.) L'écrit rédigé par M. Asseline avait pour titre : Avis concernant l'exercice du saint ministère dans les circonstances présentes, 1^95, 36 pages in-i2. Cet avis traitait : 1° de l'enseignement ; 2° du baptême ; 3° de l'instruction des enfants ; 4° de la célébration des saints mystères; 5° de la pénitence; G" du mariage; 7 de l!extrême-onction; 8» des prières après le décès; 9» des dimanches et fêtes; 10* des décadis; ii» de l'abstinence; ia° des assermentés, intrus; iS- des

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On ne s'en tient pas à de courtes indications. Trois ouvrages S composés en Italie, en Espagne, en Allemagne, sous les yeux et le contrôle des évêques exiles, traitent dans tous les détails des devoirs, de la vie du prêtre, du missionnaire, et leur tracent des règles de conduite dans ces difficiles conjonctures.

La question si gi*ave des mariages est tranchée d'une façon précise et d'après un principe accepté par tous. La présence du curé exigée par le concile de Trente n'est point

rôjfulier«; 14° des séculiers; i;V des biens appelés nationaux; 16° des réparations des dommagres; 17° des assignats; 18° des successions. Cet avis fut adopté par un grand nombre d'évéques. — On trouvera dans les Œuvres complètes de La Luzerne, éd. AfioE, t. VI, p. 76^782, le texte des Instructions données en 1^94, dans les temps les plus terribles de la Résolution J rançaise, aux prêtres Jidéles restés en France. Ces instructions, rédigées par î'évêque de Langres, furent adoptées par les évêques réfugiés à Constance, sous le titre ci-dessus.

I Le Manuel des missionnaires, rédigé en Italie par Tabbé Coste, prêtre du diocèse de Tulle, circula longtemps de main en main en manuscrit. Bien que l'auteur fftt mort en 1796, son livre fut imprimé à Rome en 1801. Il porte en tête un bref élogieux de Pie VI et une lettre non moins approbative de M. d'Aviau, archevêque de Vienne. Nous avons eu occasion de citer cet écrit, ainsi que Touvragc que l'abbé Saussol, né à Dourgne, diocèse de Lavaur, futur évèquc de Séez, composa à Montserrat en présence de l'archevêque d'Auch, des évêques de Lavaur et de Tarbes, sous ce titre : Traité de la conduite à tenir après la persécution. Cet ouvrage ne fut publié qu'en 1801 à Florence. En outre, il se tint à Hildesheim, en Allemagne, de 1706 à 1802, sous la présidence de M. Asseline, évéque de Boulogne, des conférences dont le résumé fut publié en i83o, en 5 volumes in-12, par M. Delahaye, sous le titre de Science du confesseur. Ce travail renferme l'exposé des principes qui réglèrent la conduite des confesseurs dans les principaux diocèses du nord de la France, particulièrement dans le diocèse de Boulogne au moment de la Révolution. L'évèque de Luçon, dans une lettre du 12 août 1801, fait le plus grand éloge de l'ouvrage de l'abbé Saussol, lequel porte en tête un bref de Pie VI, en date du 3o octobre 1800. Le pape avait fait dire à l'auteur de ne pas trop répandre son ouvrage par prudence, en raison des circonstances; mais c'était au 3 octobre 1800, et l'ouvrage n'en a pas été moins imprimé. « L'auteur m'en a envoyé, dit M. de Mercy, un exemplaire qu'il a eu bien de la peine à me faire parvenir. Je l'ai attendu pendant plus de six mois. Un autre ouvrage a été imprimé à Londres, intitulé : Extrait d'une réponse d'un docteur à un grand vicaire, résidant en Angleterre, en date du 25 avril 1801. Il a l'air d'avoir été fait exprès contre l'intolérance de certains prélats qui sont à Londres. »

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requise quand les circonstances la rendent impossible ou même trop difficile. « Les fidèles, écrit l'archevêque d'Auch, peuvent se marier sans prêtre, en présence de deux témoins catholiques, après quoi ils se présenteront devant la municipalité. » C'est d'après cette solution, donnée d'ailleurs par le pape à l'évoque de Luçon, qu'on jugera de la validité des mariages. La décision relative aux décadis, aux temples communs avec les schismatiques, est ici exclusive, ailleurs tolérante, selon les dispositions des esprits qui ont à se prononcer '. Quant aux acquéreurs, aux détenteurs des biens ecclésiastiques, une extrême prudence est recommandée au confesseur, au missionnaire. Prêtres et fidèles devront être dans la disposition de s'en rapporter au jugement qui sera porté par l'Église.

En attendant, les prêtres .devront faire preuve d'un désintéressement absolu pour eux-mêmes. Dès 1793, un

I. M. ICmery, dans une lettre à. M" Spina, expose au délégué du pape la conduite ten»ie par les (grands vicaires de Paris au sujet du serment de haine à la royauté et des autres serments, à l'éfrard des prêtres constitutionnels dont ils facilitent le retour. M. Kmery dit qu'on n'a point interdit les éfflises ouvertes par le gouvernement aux théophilanthropes, parce que c'eût été les fermer aux catlioliques, qui ne peuvent se réunir que dans les églises. On a continué également à célébrer le culte dans les temples qui servent aux décadis, parce qu'on n'a pas d'autres édilices où les fidèles puissent accomplir leurs devoirs religieux, recevoir les sacrements, tels que baptême, première communion, mariage. On n'a pas jnême défendu aux lidéles les déclarations de mariage qu'on les oblige de faire les décadis, car on n'a vu que du « civil dans l'espèce de fête que célèbre ce jour-là la république ». On ne s'est pas inquiété des inscriptions profanes à la Victoire, à la Paix, que la police a fait mettre sur le frontispice des églises. On voit d'après cette lettre {Vie de M. Einery, I, 43<)-44'i) avec quelle largeur les grands vicaires gouvernaient l'Eglise de Paris. Beaucoup d'évêques de l'exil donnaient des solutions moins larges. L'évêquc de Castres préférait, en 1792, voir ses diocésains faire leurs ofllces dans les temples protestants que dans les églises tenues par les constitutionnels. Il leur défendait de « fermer leurs boutiques les jours de décades » et de « se mettre plus proprement ce jour-là ». M" d'Aviau (Lyonxet, I, 68r, 662) défendait l'exercice du culte catholique dans « les églises des constitutionnels ou tous autres tant scliismatiques qu'hérétiques, ou même qui seraient destinées à des assemblées civiles ou profanes ». 11 ne permettait l'acte de soumission qu'à la dernière extrémité, et en exceptant tout ce qui était contraire aux lois de Dieu et de l'Eglise. — Du fond de son exil, le cardinal de I.a Rochefoucauld, archevêque de Pouen, cédant à l'influence d'un conseiller assez fanatique, envoyait à son diocèse des décisions rigoristes (Basto.n, II, 389).

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prélat qui allait plus tard, dans la question des serments et dans l'aflairc du Concordat, montrer une singulière intransigeance, M. de Goucy, évéque de La Rochelle, prêche le renoncement, l'abandon à la Providence avec une véritable éloquence K La suite des événements ne fait que confirmer le clergé dans ces dispositions. Comment, au milieu du désastre universel, parmi les deuils et les ruines accumulées par la Révolution, pourrait-il être préoccupé d'intérêts temporels? Dans les privations de l'exil, il a depuis longtemps désappris son bien-être d'ancien régime. Il n'exigera et ne demandera aucun salaire ^, se contentant pour sa subsistance des oll'randes

1. « Nous sommes dans la iiécessiti', écrit M. de Coiicy, d'être ou des apôtres ou des serviteurs lâches et inutiles, par conséquent de préférer Jésus-Christ à tout et de quitter tout pour lui. Soyons donc moins empressés de savoir si nous trouverons nos ressources temporelles et comment nous les recouvreront, que de savoir comment nous travaillerons au salut des âmes. Ne nous in(|uiétons pas des moyens de subsistance qui nous attendent. F>a l'rovidcnce ne noiis a |»as abandonnés dans notre exil, et elle nous suivra partout. Cherchons le royaume de Dieu pour nous et pour les autres, le reste ne nous manquera jamais, et mettons-nous dans la disposition de tout sacritier, s'il est nécessaire, pour conserver la relig:ion plutôt que de penser peut-être à réparer nos i>erles passées aux dépens de la religion... Qu'il ne soit jamais dit avec fondement que l'amour des biens terrestres soit le mobile des démarches que nous pourrons être autorisés à faire. Cé<lons avec douceur tout ce que nous pourrons céder en conscience sans faire tort aux pauvres de Jésus- (>hrist. Ne serons-nous pas bien heureux de pouvoir obtenir i)ar la douceur et le désintéressement, même par quelques sacrifices, le salut de ceux que leur conduite rend si i)eu dignes d'égards, et de les forcer par la de croire enfin à la vertu, et bientôt de l'aimer'.' Quel nouveau el terrible malheur ce serait pour nous, si pour des intérêts humains nous rendions notre intention suspecte et notre ministère infructueux ; si, en soutenant les droits imprescriptibles et inaliénables de la propriété et de la justice, nous laissions apercevoir de l'aigreur, de l'animosité, et nous nous échappions en personnalités odieuses ! Notre conduite à cet égard sera bien discutée et bien épineuse, et il ne nous faudra rien moins que le désintéressement et la conduite des saints pour concilier tous les intérêts ensemble. » Mandement de l'évoque de La Hochelle déjà cité.

2. « C'est une nation i)resque entière couverte de deuil, qui a longtemps gémi sous la plus cruelle oppression, et qui a expié ses premiers égarements par des torrents de sang. En revoyant ces belles provinces ravagées, ce peuple appauvri, presque toutes les familles ruinées, tout le monde dans l'afïliction, quels c<eurs pourraient s'ouvrir à la joie'.' » Saissoi., op. cit., Il' part., p. Hjj-aoo. — Si on pouvait croire que nous sommes préoccupés d'intérêts temporels, notre ministère se trouverait paralysé. A l'exemple de saint Paul, nous nous contenterons de recevoir « notre subsistance de quelques-uns des plus fervents ». Coste, op. cil., pp. 5;, Z8 ; S.VLssoL, op. cit., Il" part., pp. i8(i, 187.

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volontaires. Et en ces temps troublés où pasteurs et fidèles eoui'aicnt souvent les mêmes dangers pour la profession de leur foi, comment les prêtres n'auraient-ils point reçu de leurs ouailles un accueil empresse ^ ? Il est des circonstances où la môme famille donne l'hospitalité à Dieu et à ses ministres.

Cette situation ne pourra pas durer toujours. Le régime de la chaumière et de la ferme, bon pour un temps de Révolution, ne saurait convenir à tout un clergé rendu à la liberté. Il faudra bien aborder plus tard la question prosaïque du budget. En attendant, les missionnaires semblent planer au-dessus des nécessités de l'existence.

Ils planent aussi au-dessus des passions humaines. Une recommandation instante, c'est d'écarter toute préocciqiation politique. « Les pasteurs rendus à leurs troupeaux, disent les évoques de Constance, doivent user de la plus grande circonspection dans tous les points de contact entre la Révolution et la croyance catholique, et ne pas compromettre leur ministère et le fruit de leur mission par un zèle indiscret et condamnable. » Cette ligne de conduite est marquée d'une façon encore plus précise dans les livres composés pour la direction du clergé à cette époque. « Nous éviterons, dit le Manuel du Missionnaire, ce qui pourrait indisposer contre nous les officiers publics », nous abstenant « de blesser leur conduite, soit privée, soit publique... Il vaut mieux nous taire et souffrir en silence que de nous répandre en paroles dont le moindre mal serait l'inutilité. » Nous assurerons mieux les fruits de notre ministère « si nous nous interdisons absolument de parler contre les lois et le gouvernement... de parler politique et de paraître empressés de répandre ou même de savoir des nouvelles; si nous gardons un profond silence sur la persécution que nous avons souf-

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