Réflexions sur la Révolution française, p. 3o6-3i
2. Burke put cependant envoyer \m livres k l'abbé de La Bintinnaye, neveu de l'évêque d'Auxerre, qui vint se réfugier à Londres avec son frère, le vicomte de Cicé.
français, qu'il appelait sa pépinière, his nursery. Il venait fréquemment dans cette maison, vantait au prêtre directeur, un peu sceptique sur ce point, l'usage du fouet comme moyen de correction, s'amusait, dit Chateaubriand, qui l'y rencontrait souvent, à retrouver dans ces écoliers la vivacité de notre race ; mais ses yeux se mouillaient de larmes en pensant à son fils parti pour un plus long exil.
A Burke, il faut ajouter le grand ministre Pitt et le roi lui-même qui, en décidant l'intervention officielle du gouvernement et des Chambres dans l'œuvre d'assistance des exilés, prirent une mesure que nous ne retrouverons nulle part, même chez les nations catholiques. Le roi voulut aussi agir comme chef religieux en prescrivant à tous les évêques et dans toutes les églises de son royaume une quête générale pour la caisse de secours.
La missive royale, les mandements des prélats anglicans qui la commentent et ordonnent des quêtes dans tous les diocèses, ont été conservés. On est frappé, en lisant ces documents, de l'esprit de fraternité et de charité qui les anime. Quand on pense que le bill de tolérance venait à peine d'être voté en juin 1791, faisant enfin brèche dans une législation odieusement persécutrice, on mesure le chemin parcouru et l'apaisement des esprits. Les querelles religieuses remuent à une telle profondeur l'âme d'un peuple qu'on aurait pu craindre leur réveil à l'arrivée en Angleterre de tout un clei^é catholique. Un parti d'opposition cria, en effet, à l'invasion du papisme ; mais ces voix discordantes se perdirent dans un élan presque unanime de sympathie pour de malheureux proscrits. On vit les plus hauts digaitaires de l'épiscopat anglais siéger dans la commission des secours. Dos chaires ang^licanes et m5m3 presbytériennes partaient des éloges publics pour ce cl«rgé français qui avait tout sacrifié à sa foi et à sa conscience. L'Université protestante fit tirer quatre mille exenaîlaires du Nouveau Testament sur l'édition de
la Vulgate pour les distribuer aux prêtres qui en manquaient. Un prélat qui avait souvent assisté, parfois comme président, à ces assemblées du clergé du xviii*' siècle, lesquelles se montrèrent assez dures pour les protestants de France, Dillon, archevêque de Narbonne, ne dissimulait pas l'impression que lui causait la conduite du clergé protestant d'Angleterre. « J'ouvre, s'écria-t-il un jour dans un discours prononcé à Londres, un Nouveau Testament, et je lis à la première page : Imprimé d'après Védition de la ViiJgate, et publié par les soins et aux frais de V Université d'Oxford, pour Vusage du clergé français réfugié en Angleterre... Dieu de concorde et de paix, elles sont donc adoucies ces préventions les plus amères de toutes, celles qui naissent de l'opposition des sentiments en matière religieuse ! C'est une société de savants illustres d'une autre communion que la nôtre, qui a pense que, quelque abondantes que fussent les largesses du gouvernement à notre égard, elles ne correspondaient point à tous nos genres de besoins ! Non in solo pane çiçit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei i. » L'Université d'Oxford reçut et fit lire en assemblée une lettre de remerciements rédigée en beau latin par l'évêque de Saint-Pol-de-Léon.
Les particuliers rivalisaient de bienfaisance avec les hommes publics et les grands corps de l'État. L'intimité extraordinaire qui s'établit entre la famille Méade et l'abbé Gaudemetz nous montre ces intérieurs anglais, d'ordinaire si fermés, ouverts à la compassion, aux attachements piofonds et durables. Nos prêtres d'ancien régime à l'éducation distinguée se mouvaient à l'aise dans la société la plus élevée. Parmi les nobles lords qui firent à nos exilés l'accueil le plus empressé, il en est, paraît-il, qui mêlèrent à leur hospitalité une pointe d'originalité
I. Cf. Abbé DE LuBEBSAC, Journal de V émigration, 1802, p. jS-^ij.
anglaise. Témoin ce lord Bridgewater qui aimait à yoir se promener sur ses pelouses et à montrer à ses invités, dans leur costume respectif, les moines divers. Capucins, Chartreux, Bénédictins, Camaldules aux longues robes blanches, Franciscains aux pieds déchaussés, qu'il hébergeait à son château i.
Comment s'étonner, avec de telles dispositions dans le clergé anglican et dans la nation, que les prêtres français aient pu se livrer librement aux exercices de leur culte ? L'évoque catholique de Londres, M^"" Douglas, ne montra jamais à leur égard ces défiances ombrageuses que devaient rencontrer les proscrits, même dans des pays catholiques. Il donna les pouvoirs à tous les prélats réfugiés ainsi qu'à leurs grands vicaires. Il permit à tous les ecclésiastiques de célébrer la messe dans leurs maisons de refuge. Introduction étrange des prêtres romains dans l'intimité des familles chez une nation anglicane. « Londres, ennemi si déclaré du papisme, peu de temps auparavant, et de toutes ses cérémonies, dit un témoin, se trouva avoir journellement plus de messes que la plus grande ville de l'univers (Rome exceptée) où la religion catholique est dominante. » Notre clergé prêta le concours le plus utile au clergé anglais dans les travaux d'éducation et d'évangélisation. Toute faculté fut laissée aux pionniers les plus hardis de la charité, en particulier à
I. « Il avait élevé pour eux, sur les pelouses de son parc, faisant pers pective pour les fenêtres de son château, de jolies chapelles et des habit ations élégantes rappelant le style des couvents de France. Capucins, C hartreux, Bénédictins, Camaldules aux longues robes blanches, Franciscains aux pieds déchaussés, y étaient hébergés à ses frais. Il y avait t outcfois une condition mise à cette hospitalité, condition bien facile à remplir. Quand lord Bridgewater avait du monde au château, le son de la cloche avertissait à l'heure des repas tous ces religieux qu'ils devaient sortir pour se promener sur les garons, leur bréviaire à la m ain et chacun dans le costume de son Ordre. Ils faisaient ainsi point de vue dans le paysage, et lord Bridgewater ne manquait pas de faire re marquer que cela était bien plus pittoresque que des troupeaux de mo utons ou de daims. » Le comte d'Haussonville raconte dans ses Soup enirs cette anecdote dont nous ne garantissons pas l'authenticité.
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l'abbé CaiTon, de fonder des œuvres multiples, écoles, oi'phelinats, chapelles de secours, destinées à opposer ?ivec le concours de la générosité publique toutes les formes de l'assistance à toutes les formes de la misère. Les réfugiés ne devaient rencontrer nulle part une si grande liberté. Ils en jouissaient avec une aisance parfaite, nous allions dire avec une sorte d'inconscience, tant elle leur paraissait naturelle. Ils ne purent s'abstenir de toute propagande. L'ardent évoque de Tréguier, M. Le Mintier, ayant donné la confirmation à Jersey à quelques nouveaux convertis, fut cité à la barre des Etats. Il s'y rendit avec ses deux collègues, les cvêques de Bayeux et de Dol. Dans sa harangue, dit un témoin, l'abbé Fleury, il « voulut faire rougir tous les membres assemblés sur la nouveauté de leur doctrine. Il leur parla avec une vigueur digne des évoques de la primitive Église. »
Le nombre des prêtres et des évoques réfugiés à Londres i)ermit d'y organiser avec un certain éclat le culte catholique. L'élite de la société aimait à se porter dans la diapelle de l'Annonciation, aujourd'hui de Saint-Louis, bâtie à Little-George-Street, à l'aide de souscriptions, surtout avec le concours des Sulpiciens de Montréal. Elle fut consacrée le i5 mars 1799 par M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, en présence de seize évèqixes, d'abbés crosses et mitres, d'un clergé séculier et régulier très nombreux, de princes et princesses de la maison de France. Aux joui's solennels, on i)Ouvait contempler à gauche de l'autel le banc des évéques ; en face, le banc réservé aux personnages illustres ; à la place d'honneur, le fauteuil où s'asseyait Louis XVIII, roi de France ; un peu en arrière, le banc des princes où prenaient place le comte d'Artois, futur Charles X, le duc de Berry, le duc d'Angoulême et la fille de Louis XVI, le duc de Bourbon, le duc d'Orléans. La présence de la maison royale, de tant de princes, de
LE CLERGE REFUGIE EX ANGI.EraaiRE 27
tant de pontifes, de tant de nobles familles émigrées, les costumes nationaux, les prédications dans notre langue, tout paraissait se réunir à King-Street pour donner à la brillante assistance l'illusion et la joie de se retrouver en France. Aux principales fêtes, à une première communion, à un grand anniversaire, les plus éloquents prélats de l'Eglise gallicane, M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, M. de Noé, évêque de Lescar. prenaient la parole et savaient trouver dans les circonstances mêmes de l'exil des inspirations émouvantes. L'illustre ai*chevèque de Narbonne, M. Dillon, « après tant d'années, comme eût dit Bossuet, d'un poj'pétuel silence », ne dédaigna pas d'y prononcer un sermon, au grand étonnement peut-être de ses auditeurs, qui n'avaient guère entendu de la bouche de ce prélat administrateur que des discours politiques dans sa présidence des Etats du Languedoc.
Chaque année ramenait à Londres, dans la chapelle catholique, les cérémonies de la première communion pour les enfants des familles émigrées ou résidant en Angleterre. Les évêques français y présidaient et y trouvaient l'occasion d'épancher leur cœur devant les parents et parfois devant les princes de la maison de France. Quel charme pénétrant et triste dans ces paroles prononcées, en 1799. par l'évêcpie de Lescar, M. de Noé, qui donnait la confirmation ! Le prélat dit que le bonheur accordé en ce jour aux enfants, à leurs père et mère, bonheur si pur et dont il se réjouit pour eux, lui rappelle celui qui lui a été ravi et vient rouvrir une profonde blessure. « J'étais père aussi, s"écrie-t-il, de nombreux enfants que m'avait donnés l'Eglise à laquelle la Providence m'avait uni ; ils croissaient sous mes yeux, et je les cultivais comme de jeunes plantes. J'espérais cpi'un jour ils feraient ma consolation et seraient mon titre auprès du pasteur des pasteurs, quand il me redemanderait compte du troupeau confié à mes soins. Plusieurs, aujourd'hui.
Auraient l'âge des vôtres, et je pourrais les voir entourer l'autel pour recevoir de mes mains l'onction sainte. Arraché à ces soins si consolants et si doux, j'ai fui devant l'ennemi de leur foi. Dans quelles mains seront-ils tombés? Les vôtres, au moina, ont retrouvé des temples, des pasteurs fidèles, le même sacrifice de nos autels. Ils entendent la parole dans les chaires sacrées. Les miens, sur le sol qui les vit naître, ont vu fermer leurs propres églises, en bannir les vrais pasteurs... Mes enfants adoptifs, c'est à vous de me consoler de ceux que j'ai perdus ^. »
La tristesse de l'exil, le regret de la patrie, du troupeau absents, percent dans ces paroles. C'est que divers incidents venaient rappeler aux prélats, malgré une hospitalité généreuse, qu'ils étaient sur une terre étrangère. Autant le roi, le Parlement, la noblesse, da bourgeoisie, le clergé de toutes les confessions protestantes, se montrèrent secourables aux malheureux exilés, autant le bas peuple leur témoigna de la défiance et de l'hostilité. Les grands courants se font moins sentir dans les bas-fonds. Il était plus difficile aux hommes vivant dans les couches profondes de la nation d'être soulevés tout à coup par une idée généreuse, de s'élever au-dessus des défiances et des haines que des siècles de guerre entre la France et l'Angleterre et la dilférence de religion avaient rendues populaires. Nos prêtres ne marchaient pas sans frayeur dans les rues de Londi-cs. « Nous étions, dit l'abbé Baston, particulièrement haïs des pauvres, jaloux des biens que les riches nous faisaient. Souvent une pomme de terre,