Lettre inédite, Ravennes, 3 mai
« Hélas! s'ccrie-t-il, comment les Français ne sont-ils pas déjà tous à ses pieds?... Comment peuvent-ils résister à ses invitations paternelles qui m'ont fait répandre des larmes si douces?... Notre zèle n'a jamais séparé les intérêts de notre légitime souverain de ceux de la religion. En honorant Dieu, en le servant, nous avons honoré et servi la seconde majesté que la religion nous propose connue le second objet de notre culte. »
L'évéque du Puy, M. de Galard, dans un langage plus ferme, est encore plus affirmatif et semble dépasser la mesure. Quand même, dit-il, le respect, l'amour, la fidélité inviolable envers nos rois, « ne seraient pas nés avec nous, et qu'ils n'auraient pas fait la gloire de nos ancêtres, quand les bienfaits de nos augustes maîtres pour l'Église et le clergé de France ne nous les auraient pas inspirés, quand il ne suffirait pas d'être vrai Français pour les éprouver, la religion seule les graverait profondément dans nos âmes ; mais cette religion sainte n'a que le mérite de les consacrer. L'Eglise gallicane ne séparera jamais ses intérêts de ceux du trône, et dans la persécution que le clergé fidèle a l'honneur de soulfrir pour la justice, il se glorifie également d'être la victime de son amour pour la religion et pour le roy. Pendant le cours de quatorze siècles la France n'avait coiinu que par son bonheur le prix et la nécessité de l'alliance sacrée de la monarchie avec la religion; le ciel semble avoir voulu mettre le sceau à ce grand témoignage, permettant que tous les fléaux soient sortis du même coup dont l'impiété a frappé l'autel et le trône. Il est digne de Votre M.njesté, et c'est le premier comme le plus cher de ses devoirs, de rétablir dans ses Etats le culte antique et sacré qui fut toujours le rempart de la monarchie, comme la monarchie en fut la protectrice et l'appuy. Daigne, Sire, le Dieu de Clovis et de Louis X\ I seconder de si nobles soins et vous donner d'abattre tout à la fois les impies et les rebelles.
qui n'ont commis tant d'attentats contre la majesté royale que parce qu'ils ont méconnu et violé tous les droits de la Majesté divine ^î » C'était affirmer avec une énergie singulièi'e, et non sans quelque iniprudence, l'union presque indissoluble du trône et de l'autel. L'évéque du Puy, dans sa ferveur royaliste, en arrive à lier, en quelque sorte, le sort de la religion à celui de la monarchie.
Le projet de commission proposé par le roi est accueilli avec empressement par la plupart des évéques qui lui envoient dans leur réponse la liste des dix noms réclamés. Certains prélats, comme M. de Mercy, évéque de Luçon, voient dans cette création le grand avantage de donner une direction et de la cohésion aux eflbrts et aux décisions du clergé français. Si, dit-il, ce comité avait été établi plus tôt, « de trop fâcheuses divisions n'eussent pas existé parmi nous, et par contre-coup, parmi nos coopéra teurs, peut-être que de grands maux eussent été prévenus ». Bien que tout le monde tende au même but, comme chacun ne tire point « les mômes conséquences des mômes principes », une divergence de conduite était inévitable, et cette diversité a souvent dérouté et même scandalisé nos fidèles. L'évoque
I. Lettre de l'évêque du Puy, datée de Saint-Maurice-en- Valais, 26 mars IJ96. Mêmes accents royalistes dans les lettres des évoques de Saint-l)ié (Landshut, 18 mars), de l'évêque de Tarbes (Lugo, 21 mai), de l'évêque de Blois (Orense, 27 novembre), des évêques de Clermont, de Poitiers, de Riez et de Chalon-sur-Saône (Fribourg-, 6 mars). — Au sujet de la commission, l'évêque de Saint-Claude écrit au roi, de Fribourg, le i() mars 1796; l'évêque de Sisteron écrit le même jour de Millingen (Suisse); l'évêque d'Apt écrit de Tolenfino, le 10 novembre; l'archevêque d'Auch écrit, le 25 octobre, de Plasencia (Estramadure); Rohan, archevêque de Cambrai, écrit de Venise le 8 juin ; l'évêque de Glandèves écrit de Bologne le i5 juin. De Londres écrivent, en juillet, les évêques de Coutances, Saint- Pol-de-Léon, Nantes, Périgueux. L'évêque de Comminges écrit, le 8 aoilt, de Richmond en Angleterre; l'évêque de Gap écrit de Fribourg le 8 mars. Le 20 mars, l'archevêqxie de Paris envoie la réponse commune des évêques réunis à Constance: archevêque de Paris, évêques de Vannes, Nîmes, Saint-Malo. M. de Juigné dit qu'ils n'ont pas usé de secrétaire pour ne pas compromettre le secret. Chacun de ces évêques donna sa liste. L'archevêque de Paris, ainsi que certains autres, comme La Tour-du-Pin, archevêque d'Auch, ne se livrent point à des effusions envers le roi. L'évêque de Fréjus écrit de Ferrare le 4 mai; l'évêque d'Agen écrit de Soleure le^5 mars. Les listes envoyées par le cardinal de Rohan, par l'archevêque de Reims, ne portent point de date.
de Luçon espère que l'institution projetée remédiera au mal. « C'est, ajoute-t-il, à la commission que les évéques députés aux Etats Généraux établirent à Paris et qui y persévéra jusqu'au mois d'août 1792, que le clergé de France a été l'edevable de cette unité de principes et de conduite qui a fait sa force et sa gloire '. »
C'est une approbation complète. Mais le projet du roi allait rencontrer clicz d'autres prélats, dont la situation était considérable, des résistances qui devaient le faire échouer. M. de Marbcuf, archevêque de Lyon, primat des Gaules, ancien ministre de la Feuille, écrivit à Louis XVIII une longue lettre pour lui présenter ses observations. Il lui objecte que la commission à ci*éer sei*a sans autorité. « Chaque évoque isolé, dit-il, est par exercice juge de la foi, successeur des Apôtres et dépositaire d'une juridiction bornée à un territoire. Les deux premières qualités sont personnelles et la troisième est restreinte. » Ce comité n'aura ni les pouvoirs d'un concile, ni même des anciennes assemblées de l'Eglise de Fi-ance, dont les membres étaient nommés par toutes les provinces et aussi par le clergé de second ordre. Pour lui donner une force véritable, le primat des Gaules conseille de l'appuyer sur le Pape dont il déplore le mutisme au sujet des affaires de France depuis plusieurs années. Réduit à lui seul, le conseil devra déclarer, « dès l'ouverture de ses séances, qu'il n'est revêtu d'aucune autorité réelle ». Mais s'il est « sans autorité », il ne sera point sans « utilité ». S'il reste « comme étranger au Pape », il rappellera ces commissions que les rois ont souvent appelées auprès de leurs
l. Archives aff. étr., ibid., vol. 589, pièce 83.
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personnes pour profiter de leurs lumières. Dans la « grande perplexité » où « le silence du Souverain Pontife nous a tous mis », dit Marbeuf, nous serons heureux des renseignements et des avis que la nouvelle direction pourra nous fournir. L'archevêque de Lyon récuse l'honneur d'entrer personnellement dans le comité. Comme primat des Gaules, il n'y pourrait paraître qu'en qualité de président, jamais ses prédécesseurs n'ayant accepté d'être présidés par un autre que par un cardinal '.
Un autre pei-sonnage de l'Eglise de France plus considérable que le primat des Gaules, non par son sicge mais par le rôle qu'il avait joué aux Etats du Languedoc, dans les assendjlées du clergé et dans l'assemblée des notables, Dillon, archevêque de Narbonne, adressa à Louis XVIII une lettre encore plus tranchante. Gomme, d'après les termes de la missive royale, la conunission projetée devra s'occuper des intérêts spirituels et « déterminer, fixer l'opinion commune du clergé de France sur les matières les plus importantes de la religion », le prélat nie formellement que ses collègues puissent donner une telle délégation et se dessaisir du « pouvoir de juge » dont ils sont investis 2. L'archevôfpie de Lyon conseillait au roi d'accréditer la commission en l'appuyant sur l'autorité du Pape. Dillon, au contraii*e, avec une défiance ombrageuse, met en garde Louis XVIII contre l'intervention du Souverain Pontife 3. Les prélats résidant à Londres parais-
1. Lettre écrite de Lubeck, 3 mai 1796. Archives afT. ctr., fonds français, vol. .589, pièce 82.
2. « Chaque évêque est investi du pouvoir de juge; il ne peut s'en dessaisir ni le transporter. » D'après ce principe, « il n'est guère possible d'adopter le comité proposé. Si l'intention du roi n'était que de former un conseil de conscience qui pût l'éclairer dans la discussion des matières ecclésiastiques, il n'a sans doute pas besoin de suffrages individuels pour le composer. » Archives affaires étr., loc. cit., pièce 78.
3. Dillon met « en garde contre les prétentions de la cour de Pome. Personne, dit-il, n'est plus pénétré que moi du respect dû k la prééminence du Saint-Siège, le centre de l'unité catholique ; mais une des prétentions de la cour de Rome est que les évêques dispersés dans la chrétienté n'ont de pouvoirs que par délégation du Souverain Pontife. Nous nous
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sent partager les sentiments de Dillon. Leurs réponses conservées aux archives sont peu nombreuses, et encore furent-elles tardives. Ces répugnances d'une partie de l'épiscopat, la résolution que viennent de manifester les plus grands personnages de l'Eglise de France de ne déléguer à personne leur autorité, par ailleurs la difficulté de réunir en une môme ville une commission dévéques dispersés dans tous les coins du monde, tous ces obstacles firent abandonner le projet de Louis XVIII ". Du moins les lettres que provoqua cette tentative nous font connaître quels prélats étaient le plus en faveur auprès de leurs collègues ^, et combien profondément était gravé dans leur cœur l'amour du roi. Nous avons vu que cette déférence aux vues de Louis XVIII n'allait pas cependant jusqu'à leur faire sacrifier ce qu'ils regardaient comme une prérogative essentielle de leur caractère sacré.
élevons en France contre cette prétention, et vous comprenez qu'un comité qui pourrait à chaque instant s'appuyer de la sanction pontificale, ne serait pas à cet ég^ard sans de graves inconvénients. » Lettre de l'archevêque de Narbonne, datée de Londres, i" mai i7<)3. Ibid.
I. Le lo juillet 1797, l'archevêque de Reims, dans une lettre au roi, Tait allusion à cet échec en ces termes : « D'après ce qui s'est passé relativement il la commission que Votre Majesté s'est proposé d'établir, et pour la composition de laquelle cependant elle avait bien voulu s'en rapporter aux voix de la majorité des évéques », etc. Archives aff. élr., ibid.
a. Parmi les archevêques, ceux qui recueillirent le plus de suffrages sont l'archevêque de Reims, ^L de Tallej'rand-Périgord, à cause de son nom, de ses vertus, de son siège, et surtout à cause de son intimité avec Louis XVIII; l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, à cause de son rôle à la Constituante. Puis viennent l'archevêque de Paris, M. de Juigné, à cause de son siège; M. de Fontanges, archevêque de Toulouse, à cause de la sympathie qu'il inspirait à tous; l'archevêque de Lyon, ^L de Marbeuf, qui, comme ministre de la Feuille, avait nommé beaucoup de ses collègues. Puis viennent l'archevêque de Vienne, M, d'Aviau, etc. 11 est à remarquer que le cardinal La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, qui avait présidé sans talent l'ordre du clergé à la Constituante, ne recueillit pas de suffrages. Nous ne trouvons porté nulle part l'archevêque de Bordeaux, M. de Océ, qui avait amassé tant de rancunes. Uillon, archevêque de Narbonne, est porté à peine par l'évêque de Luçon, qui justifie son suffrage en ces termes pour Dillon et pour M. de Boisgelin : « Je les crois, dit-il, plus au l'ait des affaires de l'ICglise de France, l'un comme ayant présidé le clergé et été longtemps à la tète d'une grande province, l'autre comme ayant beaucoup travaillé pour la bonne cause dès le commencement dé la Révolution, comme ayant suivi de plus i)rès les affaires et connaissant pariailement les intérêts de l'Église en général et les intérêts particuliers de l'Église gallicane. 11 était membre de la précédente commission. C'est
Le projet de comité avait échoué. Le roi le sacrifia, mais en se désistant il ne renonça nullement à agir sur l'épiscopat, et à user pour sa cause de l'inlluence que les grands chefs même en exil pouvaient exercer sur leurs diocésains. Telle réponse de M»*" de Bonal prouve nettement que Louis XVIII avait réclamé l'intervention des évoques pour la bonne composition des assemblées primaires ^. Il leur fit demander d'envoyer des missionnaires dans leur diocèse, comptant bien que ces apôtres de l'Evangile seraient en môme temps les messagers de la royauté. De fait, un imprimé envoyé par l'archevêque de Reims et les collègues de sa province, pour avertir les fidèles de leurs
lui qui fut le rédacteur de TËxposition des principes. » — Parmi les évoques, recueillent à pou près tous les suffrages : l'évèque de Boulogne, M. Asselinc, à cause de son renom de doctrine et de ses publications sur les affaires du temps; M. de Bonal, évêquc de Clermonl, à cause de son rôle à la Constituante. Puis viennent les évoques de Sistcron, de Langres (M. de La Luzerne), du Puy, etc., ensuite avec un peu moins de suffrages les évêques de Blois, de Luçon, de Saint-Pol-de-Léon, d'Uzés, de Saint-Malo, etc., à cause des écrits qu'ils ont publiés, ou simplement de la considération dont ils jouissent. Un fameux politicien, Conzié, évêque d'Arras, ne récolte guère de suffrages. Nous trouvons cependant son nom sur la liste du cardinal de Kolian, lequel n'est lui-même pas porté.
I. Le 6 février 1797, M. de Bonal écrit de Fribourg au président de Vezet et au duc de la V. qu'il a fait transmettre les instructions du roi aux « archevêques et évêques qui habitent les autres parties de la Suisse et les environs. J'ai lieu de croire, dit-il, qu'il n'y en a aucun qui n'ait déjà pris des moyens pour parvenir au but que Sa Majesté se propose... Les ecclésiastiques de mon diocèse n'ignorent pas combien je mets de prix à une bonne composition des assemblées primaires. Je ne manquerai pas de rappeler à mes représentants qu'ils ne doivent rien négliger pour concourir par toutes les démarches de prudence à un objet aussi intéressant, et je ne doute pas du zèle avec lequel ils chercheront à porter MM. les Curés et autres ecclésiastiques à user de toute l'influence qu'ils peuvent avoir pour procurer ce grand bien. Vous voyez sûrement que, dans un moment surtout comme celui-ci, il est difficile et délicat de l'expliquer trop clairement, mais je trouverai et chacun trouvera, j'espère, des tournures qui ne compromettront rien et nous conduiront à des résultats heureux. » M. de Bonal dit encore : « Je continuerai à m'occuper du grand objet de la meilleure composition possible des assemblées primaires dans mon diocèse; car j'avais déjà depuis longtemps prévenu à cet égard le vœu de Sa Majesté. » Archives aff.. étr,, fonds français,, vol. 590, pièces 35 et 36.
devoirs envers le roi, avait reçu radhcsion de nombreux pontifes. Le cardinal de Montmorency-Laval, évoque de Metz, dit avoir établi « dans tous les cantons de son diocèse des missionnaires zélés qui ne cessent de prêcher les lidèles, et de leur incul([uer des principes qui les obligent à rester fidèles à leur religion et à leur roi ». Lévèque de Riez fait la même protestation et offre le même concours '.
Il est à croire que les prélats, dans leur protestation de fidélité et d'amour envers le roi, exagéraient un peu et ce qu'ils voulaient faire et ce qu'ils faisaient réellement pour sa cause 2. Leur cori*espondance nous les montre vivement pénétrés du danger pour la religion d'une campagne politique entreprise par le clergé. L'évêque de Clermont, M. de Bonal, dans la lettre même qui apportait à Louis XVIII l'attestation de son dévouement absolu, lui déclare que les conséquences d'une indiscrétion seraient terribles. « Je frémis, dit-il, quand je pense au funeste effet qu'a produit la connaissance que l'on a eue de la lettre circulaire que Sa Majesté nous a adressée au sujet des bniits de soumission. Elle a neutralisé notre zèle et fait regarder nos instructions sur ce point essentiel comme suggérées, et comme le fruit de notre déférence plutôt que comme l'expression de nos vrais sentiments...
1. « Le vœu général de l'épiscopat, écrit de Friboiirg l'évêque de Riez, îe 5 mars 1793, sera toujours de faire servir l'amour de la religion à augmenter l'amour d un roi qu'elle nous ordonne d'aimer comme un bien public, et qui mérite de l'être à des titres si chers à mon cœur et si précieux à tous les bons Français... Nos zélés missionnaires, dans nos différents diocèses, sont dirigés par l'esprit qui nous anime, et saisissent toutes les occasions favorables d'engager vos sujets à se rendre dignes de la grâce que leur promet votre clémence et du bonheur que leur assure votre justice. » <^f. Archives aff. étr., ibid., vol. 589, pièce 35, vol. SgS, pièce 192.
2. Ce que nous connaissons des instructions données par les évêques aux missionnaires passe d'ordinaire sous silence la question politique. 11 n'y a pas trace de ces préoccupations dans les instructions imprimées. Nous voyons par les Mémoires de l'abbé J.-P. Fleury, publiés par D. Piolin, qu'un prélat assez ardent, M. le Mintier, évêque de Tréguier, dans un discours, tenu en 1797, aux prêtres qui rentraient en France, ne leur parla que des intérêts religieux.
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Je regarde la mesure qui consiste à envoyer dans le royaume des ecclésiastiques chargés de travailler à influencer les gi'ands vicaires, missionnaires, ou administrateurs, comme très dangereuse ou absolument inutile », dangereuse si on leur donne des instructions éci'itcs qui l)cuvent être saisies; inutile, car sans ces instructions ils n'auront aucun crédit. Combien serait compromise « la généralité du clergé si, par quelque accident, il venait à percer que les prélats dépoi'tés s'occupent à électriser les ecclésiastiques de l'intérieur relativement aux assemblées primaires. Ah ! si une pareille opinion venait à s'établir, quel reproche n'aurait pas à se faire celui qui par zèle aurait ainsi détruit toute l'influence des prêtres, compromis le sacerdoce et porté le coup le plus mortel soit à la religion soit à la cause du roi '. »
Cette lettre prouve que Tévéque de Glermont avait, avec l'amour de ses princes, un sentiment très vif du danger qu'une intervention militante du clergé dans les alïaires de France pouvait faire courir à l'Eglise. Sa foi était trop profonde pour qu'il pût songer un instant à sacrifier la cause de Dieu à la cause du roi. Ces dispositions d'un des plus fidèles serviteurs de la royauté nous font déjà pressentir quel accueil sera fait, môme par les prélats les plus monarchistes, à un plan de campagne plus nettement politique que va leur proposer le prétendant.
Louis XVIII, renouvelant avec plus d'insistance un avis déjà donné avant Fructidor, fit écrire, en octobre 1797, à tous les évoques d'envoyer des missionnaires dans leurs diocèses pour conserver et réveiller « l'esprit religieux »
I. Lettre datée de Fribourg, 6 février 1797. Arch. aff. étr., loc. cit.
parmi les peuples. Les prélats n'avaient pas besoin de cette exhortation pour penser aux intérêts spirituels de leurs ouailles. Plusieurs, dans leui*s réponses, purent attester au prince qu'ils avaient prévenu ses désirs et déjà organisé des missions. Aussi bien, la question i*eligieuse n'était-elle point la véritable préoccupation du prétendant. S'il désirait avoir dans tous les diocèses des pi-titres missionnaires, c'était pour y compter autant de collaborateurs de rentrei)rise polititpie dont il confia le plan aux cinq évoques privilégiés qu'il prit pour confidents de sa pensée.
Tandis que le roi adressait à tous les prélats ses recommandations au sujet des missions à établir, il prenait soin, dans une autre note expédiée de Blankenbourg, le 3i octobre 1797, aux aivhevéques de Reims et de Toulouse, aux évoques de Saint-Pol-de-Léon, de Glermont et de Boulogne ', de leur livrer toute sa pensée. Il y parlait d'une « mission secrète et bien plutôt politique que religieuse », étrangère, par conséquent, disait-il, à « la juridiction de chaque évéquc dans son diocèse ». Les prêtres choisis pour « la mission purement politique » devront en môme temps avoir reçu « celle qui est purement religieuse, afin que, celle-ci servant de voile à l'autre, l'ecclésiastique qui n'est pas de votre diocèse et qui ne devra cependant agir politiquement que sous votre dii*ection, puisse toujours paraître aux yeux de son supérieur direct comme chai'gé par lui de propager la religion ». C'était clairement laisser entendre qu'on ne cherchait que les intérêts,
I. Ces cinq prélats, qui reçoivent seuls dans l'épiscopat les conlidences du roi, étaient M. de Talleyrand-Périgrord, archevêque de Reims ; M. de Fontanges, arclievèque de Toulouse ; AI. de La .Marclje, évoque de Saint- Pol-de-Léon : M. de Bonal, évêque de Clerniont ; M. Asseline, évêque de Boulogne. La lettre du roi et les rt'ponses des évêques sont conservées aux Archives des affaires étrangères, tonds français, vol, 092, pièces 118 et i4o; vol. 593, pièces 1.52 et 201; vol, 5<)4, pièces ^, 2£>, 27, M. Victor Pierre a donné des extraits importîuits des réponses des évêques dans le Correspondant du 20 mai 1897.
de la couronne, et que l'apostolat évangéliquc devait servir de paravent à l'apostolat royaliste. Louis XVIII est « pleinement convaincu que sans l'opinion publique jamais la monarchie ne sortira de ses ruines ». Il s'agit donc de « soutenir l'opinion, d'en prévenir le découragement, d'en fortifier, surtout d'en diriger le cours... C'est aux ecclésiastiques, dit le roi, que j'ai résolu de confier cette mission importante. » Il demande aux cinq évoques de choisir des prêtres sûrs, auxquels on déléguera, selon son expression, « l'apostolat de la royauté ». Il leur envoie des pouvoirs en blanc signés de sa main. Ces premiers élus s'affilieront de proche en proche, d'autres missionnaires politiques, de façon à se répandre insensiblement dans toutes les provinces. Le prince résume ses instructions dans ces paroles très nettes : « Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en môme temps que l'esprit religieux ; qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel ; qu'ils leur disent bien que l'Église catholique, sa discipline, sa hiérarcliie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l'ont conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu'à la monarchie et ne peut exister longtemps sans elle ; enfin, qu'ils leur démontrent que, comme sans la religion ils ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie, de même sans la monarchie, ils n'en peuvent espérer aucun dans celle-ci i, »
C'était parler franc. Le roi avait essayé en 1796 d'établir un comité épiscopal directeur nommé par les évoques. Cette entreprise ayant échoué, il choisissait lui-même dans l'épiscopat les cinq prélats qui avaient particulièrement sa confiance et il leur exposait brutalement ce qu'il