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Mémoii'es de Talleyrand, I, IIG

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classes, la cksse noble et la classe plébéienne. Une partie du clergé appartenait à la première, et l'autre partie à la seconde de ces deux classes. » En 1789, les curés étaient les hommes du peuple. Dans presque tous les bailliages où ils ont pu parler à cœur ouvert, ils ont demandé le vote par tète. Dans les campagnes ce sont eux, le plus souvent, qui ont rédigé les vœux et doléances de leurs fidèles. Dans le Maine, par exemple, sur sept cents cahiers des paroisses, six cents environ portent la trace d'une plume ecclésiastique^. Dès lors comment s'étonner, aux Etats généraux, des sympathies des curés pour la cause du peuple? Durant les longues négociations qui le retiennent en quelque sorte captif pendant plusieurs mois dans la chambre de son ordre, il est impatient de retrouver dans la chambre du peuple ces acclamations, ces embrassements, ces effusions de larmes, par lesquels le tiers a si souvent accueilli les démonstrations plébéiennes de ses pasteurs aux assemblées électorales des bailliages. Les curés, qui devraient se croire chez eux dans leur chambre, semblent gênés par la présence de leurs chefs hiérarchiques, les évêques, qui, nous disent les Mémoires du temps, ont réclamé des sièges distincts de ceux des députés simples prêtres -. Ils se trouvent en face de quelques prélats, tels que M. de Fontanges, qui ne daignaient pas les faire asseoir quand ils lui rendaient visite avant 1789 ^. Chez le tiers, ils seront choyés, acclamés, placés

1. Cf. dom Piolin, L'Eglise du Mans durant la Rcuolution, 1868, t. I, p. 4, 5. ^

2. Le mai'quis de Ferrièi'es dit avec exagération dans ses Mémoires (éd. de 1822, t. I, p. 48) : « La chambre du clergé, presque entièrement composée de curés, détestait également les évêques c\ la noblesse, et désirait en secret s'unir au tiers. Les évoques, loin de chercher à ramener les curés par des égards, par des services, et de tendre à se confondre avec eux, comme membres du même ordre, les tenaient à une distance humiliante. Toujours montés sur la morgue épiscopale, ils affectaient des distinctions, exigeaient des respects, et avaient dans leur propre chambre un banc séparé. »

3. Cf. abbé Mathieu : L'ancien régime dans la Lorraine, p. I5i-155. On lit, ibid : « Mgr de Ghamporcin (évoque de ïoal), vient à la retraite

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au rang d'honneur, en attendant, hélas, qu'ils soient dépouillés, persécutés et proscrits.

Mais rien pour le moment ne fait entrevoir de si sombres perspectives. Les curés ne voient que des amis dans le tiers état ; ils sont heureux de le rejoindre, et ils ont la chance de trouver des prélats pour marcher à leur tête dans la fusion qu'ils préparent avec les représentants des communes.

Une minorité, parmi les évêques députés, était en efFet décidée à faire la jonction avec le tiers état. Ce groupe, qu'on pourrait appeler la gauche du clergé, comprenait Cicé, archevêque de Bordeaux, Lubersac, évêque de Chartres, celui-là même qui avait donné des lettres de grand-vicaire à Sieyès, Seignelay-Colbert, évêque de Rodez, du Tillet, évêque d'Orange, Talaru de Chalmazel, évêque de Coutances, etc. Il semble que parmi ces prélats on dût ranger l'évêque d'Autun, Talleyrand. Mais il se tenait encore dans l'ombre, attendant les événements, prêt à suivre le parti qui servirait le mieux son ambition. Il ne fut même pas des premiers à se réunir au tiers état. On sait comment il rattrapa le temps perdu ^.

Les évêques libéraux trouvèrent un renfort précieux et un peu inattendu dans Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, respectable vieillard, à qui ses vertus, ses longs combats pour l'Eglise, ses cheveux blancs, atti-

ecclésiastique, mais il mange à une table à part, et ne sert point à son tour, comme faisait Mgr Drouas. »

1. Talleyrand nous apprend, dans les Mémoires récemment publiés par M. le duc de Broglie, qu'aux mois de juin et juillet 1789, il conseillait au comte d'Artois un acte de vigueur et même la dissolution des Etats généraux. Il dit dans ses Mémoires qu'il eût fallu faire une chambre haute et donner moins de députés au tiers. Quand il vit la fortune tourner décidément à. gauche, il n'hésita pas longtemps à la suivre. Il sacra, dit-il, les évêques constitutionnels pour empêcher la France d'aller au presbytérianisme, « Cela fait, je donnai, dit-il, ma démission de l'évêché d'Autun, et je ne songeai plus qu'à m'éloigner de la première carrière que j'avais parcourue. La Révolution promettait de nouvelles destinées à la nation ; je la suivis dans sa marche et j'en courus les chances. » Mémoires de Talleyrand, I, 112-115, 135-136.

raient la vénération universelle. Pompignan venait de faire dans la présidence des états de Dauphiné l'apprentissage et l'épreuve de la liberté. Vieux Nestor, il apporta lises collègues de la minorité l'ascendantde sa science, de ses soixante ans d'épiscopat, et s'offrit à conduire le clergé dans les voies nouvelles qui s'ouvraient devant lui. Il s'attira cette apostrophe de l'abbé de Rastignac : (( Monseigneur, après avoir passé votre vie à combattre les philosophes, vous vous faites leur exécuteur testamentaire. »

Toutes les histoires racontent ces deux mois de discussions intérieures, où la masse des curés, guidée par quelques prélats, tient tête à la grande majorité des évêques. L'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, dirige le mouvement vers le tiers état en ayant soin, nous dit Ferrières, de mettre toujours en avant un prélat respecté de tous, M. de Pompignan. Parmi les partisans des trois chambres, ce sont l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, l'archevêque d'Arles, M. Dulau, qui prennent le plus souvent la parole. On sait comment, après diverses tentatives de conciliation, plusieurs communications entre les trois ordres, la chambre du clergé, divisée contre ellemême, désertée d'abord par quelques curés, puis par la majorité ayant en tête les archevêques de Vienne, de «Bordeaux, l'évêque de Chartres, finit à la demande même du roi, le 27 juin, par se réunir toute entière au tiers ^.

Ce résultat n'avait point été obtenu sans déchirements. Le président du clergé, le cardinal La Rochefoucauld, crut devoir réserver les droits de son ordre -. Il fît même,

1. Le 13 juin, trois curés du Poitou se réunirent aux eommunes . Le lendemain, cinq autres curés, au nombre desquels était Grégoire, curé d'Imbermesnil, suivirent cet exemple. Le 17, sept autres curés les imitent. Le 22, 149 miembres du clergé, conduits par l'archevêque de Vienne, se rendent à la salle du tiers état. Le 26, l'archevêque de Paris fait son entrée ; le 27, le reste du clergé, conduit par le cardinal de La Rochefoucauld, et la noblesse complètent l'Assemblée nationale.

2. Le cardinal La Rochefoucauld, dit Bailly, « se leva et se trouva bientôt près de moi... J'entendis un membre du clergé qui lui dit : Mon-

raconte Bailly dans ses INÏémoires, la tenlalive de prendre la présidence des trois chambres réunies. Le spectacle d'un plébéien, tel que Bailly, placé à la tête des évêques, des gentilshommes, était trop nouveau pour ne point exciter quelque surprise. « On regardait comme un événement unique, éorivaitBarrère de Vieuzac,dans le Point du joui', qu'un membre des communes présidât un prince de l'Eglise et des prélats, un prince du sang et des seigneurs.»

L'opinion avait préparé ce résultat. Avec le titre et les droits de premier ordre de la nation, le clergé va perdre ses assemblées particulières, devenues inutiles, puisque désormais il sera soumis, comme les autres citoyens, à toutes les charges publiques ^ Il va perdre sa place dans les parlements, dans ces pays d'Etats où nous l'avons vu déployer tant d'activité et de talents. Les publicistes de 1789 parlent avec colère de cette administration qui, surtout en Languedoc, avait mérité la reconnaissance des peuples^. Arrière ces institutions locales, ces prérogatives surannées,ces petits Etats dans l'Etat, ces pouvoirs disséminés qui semblent avoir mis au pillage la souveraineté nationale. Désormais, plus d'ordres distincts, plus de corps, plus d'associations plus ou moins indépendantes. Il ne doit y avoir en France que des individus dégagés de tout lien corporatif, dispersés, sans cohésion, comme une pous-

seignour, il faudrait que vous Icvnssicz la séance. — Vous avez raison, reprit M. de la Rochefoucauld, et il se disposait à retourner à sa place pour l'annoncer. — Je l'arrêtai : Mg-r, vous ne pouvez pas lever la séance, vous n'êtes pas président, »

1. M. dcBoisgelin dira dans son discours du 31 octobre 1789 : « Il est dans la disposition du clergé de renoncer à son administration temporelle. »

2. Voici comment parle des évoques qui participaient aux Etats du Languedoc, une brochure de 1789: « Quel est celui de vous, si quelque feu coule encore dans ses veines, qui pourrait songer sans frémir aux vingt vizirs (les évêques) normands, bretons, champenois et autres, qui viennent insolemment, sous un despote irlandais (Dillon, archevêque de Narbonne, président, était de famille d'origine irlandaise), exercer en Languedoc leurs vexations et leurs caprices, en tenant dans leur main, chose incroyable, pour arme et pour titre, l'Evangile même qui leur conseille la pauvreté et leur .commande l'humilité.

Chute du premier ordre

sière d'atomes, incapables d'opposer la moindre résistance à l'impulsion partie du centre.

On devine que les hommes animés de cette passion unitaire et égalitaire, devaient d'abord diriger leurs coups contre le colosse effrayant du clergé. On a commencé par l'anéantir politiquement. Une brochure du temps ^ a pris pour épigraphe ces paroles de Hume [Essais) : « Les prêtres ont trouvé ce qu'Archimède cherchait, un point d'appui entre le ciel et la terre d'où ils puissent remuer le monde. » La nation vient de déplacer le point d'appui en le reportant vers le ciel. Le clergé voit lui échapper les affai-* res du monde. Les barrières que les siècles avaient élevées,maintenues, entre les ordres sont tombées sans retour. Clergé, noblesse, tiers état, viennent de se fondre dans le grand tout national. La parole de M. de Boisgelin : La nation recouvre aujourd'hui ses priçilèges, le clers^é n'en a plus, se réalise dans sa plénitude. Le clergé a dû quitter son propre navire pour monter dans celui du tiers état, qui désormais va porter ses destinées. Il peut s'attendre à un voyage accidenté et vertigineux. Que d'émotions, que de sacrifices, que de ruines, lui prépare la Révolution maintenant la lancée à toute vapeur !

Au moment où le clergé perd ainsi son caractère de corps pour se fondre dans l'Assemblée nationale, on peut se demander quel rôle il va jouer sur ce théàire d'un nouveau genre, de quels hommcs.il dispose pour paraître avec honneur dans cette arène où l'attendent tant de combats. Disons-le, la masse des curés, qui formaient plus des deux tiers de ses membres, ne lui fournit guère

1. Des di-oils du idcrgc dans Ici a/fuircfi p-ibliquca. 1783, ia-S^^SO pages.

d'interprètes ni de défenseurs. La nature de leurs fonctions, l'éloignement où ils étaient tenus des affaires publiques et même des grands intérêts de l'Eglise, ne les avaient guère préparés à jouer un rôle dans cette grande assemblée, où pour se montrer avec quelque éclat, il fallait l'habitude de la parole, la connaissance des hommes, des lumières acquises sur les questions politiques, sociales, financières, qui allaient faire retentir avec tant d'éclat et de passion la tribune française. Un seul orateur se révéla dans les rangs des curés, ce fut Grégoire, car on ne peut donner ce nom h Gouttes, Dillon et Thibault, pour quelques courtes harangues. Mais si les curés ne parlèrent point, ils votèrent, et l'on sait quelle influence eut leur suffrage dans les destinées de la Révolution.

Attendons-nous à rencontrer plus de lumières, plus de souplesse, plus de préparation politique, plus de talent de tribune, dans le corps épiscopal. Ces prélats, dont la plupart avaient paru dans les assemblées du clergé, dans les assemblées provinciales, dans les sessions des pays d'Etats, connaissaient les affaires etles hommes. Ils avaient réfléchi sur les grandes questions de gouvernement. L'archevêque d'Aix avait fait un commentaire de Montesquieu, où il dépassait l'auteur de l'Esprit des lois parla hardiesse de ses appréciations, et les physiocrates de son temps par l'audace de ses théories économiques. Plusieurs évêques auront occasion de paraîtreàla tribune de la Constituante. Boisgelin, en particulier, s'y montrera avec honneur. Ecrivain, orateur, membre de l'Académie française, président d'Etats avant de présider par deux fois l'Assemblée nationale, il sut montrer durant la Révolution la foi, le courage qui font les évêques, le coup d'œil, l'esprit de décision qui font les hommes d'Etat. Il était né pour les grands rôles et ne fut inférieur ù aucun. Il ne tint pas à lui que le terrible passage entre le monde ancien et le monde nouveau, s'effectuât sans se-

cousse et sans effusion de sang. Ce charmeur qui, pendant tant d'années, avait tenu sous sa main caressante les communautés frémissantes de la Provence, cet esprit insinuant et souple, que sa perspicacité unie à sa modération fera prendre pour organe de ses collègues de l'Assemblée dans des circonstances particulièrement graves et solennelles, apparut à la Constituante comme un orateur distingué, trop distingué peut-être, trop académique pour cette arène de perpétuels combats, où il fallait moins de grâce que de force, moins (Je lumière discrète que d'éclairs et de tonnerres. Aussi a-t-on pu dire du genre de M. de Boisgelin qu'il manquait de reins, selon l'expression de Cicéron. Pour tenir tête à l'éloquence cyclopéenne de Mirabeau, il faudra le tempérament de lutteur, le front assuré, la dialectique abondante et tumultueuse, l'esprit incisif et provençal d'un abbé Maury.

L'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, avait fait, comme Boisgelin, l'apprentissage de l'aclministration et de la politique dans les assemblées provinciales. D'une souplesse égale à son ambition, d'un esprit large et ou-i vert h l'intelligence des temps nouveaux, il marchait avec M. de Lubersac, évêque de Chartres, à l'avant-garde du clergé. Son mandement libéral de 1789, surtout son rôle dans la chambre de son ordre, où il se fît le plus ardent instigateur de la réunion au tiers état, lui vaudront d'être nommé garde des sceaux. Il fit preuve dans ces fonctions delà connaissance des affaires, d'une langue politique vive, colorée, et aussi d'un peu trop d'engouement pour les idées nouvelles, lequel n'était peut-être point assez exempt de l'amour de la popularité. Son esprit de conciliation l'amènera à contresigner, comme garde des sceaux, la constitution civile du clergé, faiblesse qu'il regretta toute sa vie K II refusera au reste de prêter serment.

1. Un de ses contemporains, l'abbé Bosc {Mémoires pour servir à l'histoire du Rouergif, 1797) a dit de lui : « Cet cvèquc était très opiniâtre

La majorité des évêques de la Constituante, bien que mêlée depuis longtemps à la grande administration par sa haute situation spirituelle et temporelle, fut un peu déconcertée par la nouveauté d'une assemblée soulevée par tant de passions, traversée par tant d'orages. L'un d'eux, le saint archevêque d'Arles, M. Dulau, qui avait rempli avec éclat les fonctions d'agent général du clergé et de rapporteur de plusieurs de ses assemblées, ne prit qu'une fois la parole et eut à expliquer à ses commettants les raisons de son mutisme }. Les paisibles dissertations de la chaire ne ressemblaient en rien à ces combats de la tribune. Il fallait en quelque sorte la prendre d'assaut, en s'aidant, au besoin, du poing, comme l'abbé Maury, et de là haranguer plus de mille députés distraits, bruyants, souvent hostiles, sans compter les forcenés des tribunes. M. de Beauvais, évêque de Senez, qui avait eu tant de succès dans la chaire, qui avait prononcé devant la cour des sermons.et des mots célèbres, ne prit jamais la parole à la Constituante. 11 mourut de tristesse après un an de Révolution.

dans* son sentiment, et il le soutenait quelquefois sans ménagement pour ses collègues, tant dans les diverses administrations où il fut employé, que dans le gouvernement de son diocèse. Il parait cependant qu'il s'adoucissait, des qu'on avait le courage de lui résister en face. Sa hauteur lui aliéna beaucoup de cœurs ; mais on rendit toujours justice à son expérience et à son habileté dans les affaires. »

1. Mgr Dulau, archevêque d'Arles, écrivait le 28 avril 1790, au curédoyen de la Major, à Arles : « Je n'ai point porté la parole à cause de mon bégaiement, du défaut d'habitude pour se faire entendre dans une assemblée si bruyante et si nombreuse, où l'on ne permet de parJer qu'à très peu de personnes ; encore faut-il être plus leste et plus portatif que je ne le suis pour s'emparer de la parole. A l'égard de mes talents, on en aurait une trop bonne opinion, si l'on pensait que je suis en état d'improviser avec succès dans une vaste enceinte et au milieu d'une foule de malveillants. La cause du clergé ayant été défendue constamment de la manière la plus solide et la plus lumineuse, je ne vois pas que mon silence dans l'Assemblée puisse m'ètre reproché, et si c'est un crime, il est commun à presque tous les députés de l'Assemblée, n'y en ayant qu'un très petit nombre qui aient porté la parole. On dira peutêtre que j'étais accoutumé à motiver mes avis dans les assemblées du clergé ; mais quelle différence entre ces assemblées et celle dont je suis membre. » (Cf. Œuvres de Mgr Dulau. vol. III, p. IG cl suiv.)

Un prélat, qui malheureusement ne fut point honoré de la députation, eût peut-être apporté aux Etats généraux une éloquence haute, savoureuse et entraînante: c'est Dillon, archevêque de Narbonne, celui-là même qui, pendant trente ans, venait d'exercer une sorte de vice-royauté dans le Languedoc. « Il est à regretter, dit un de ses contemporains, que M. Dillon n'ait point paru dans cette arène. Il eût été curieux de voir comment s'y serait soutenu ce prélat, qui si longtemps avait maîtrisé autant que présidé les Etats du Languedoc, — et c'était alors la première présidence politique de la France, — homme pour lequel la nature avait beaucoup fait en le douant d'un extérieur imposant, d'une élocution haute, facile, énergique et souvent éclatante par d'heureux à-propos, devant tout à la nature et rien à l'art. L'Assemblée et la Révolution ont été les tombeaux de beaucoup de renommées. Si M. Dillon eût grossi la liste des naufrages qu'elles ont vu faire, il aurait complété la démonstration de l'insulFisance de l'éducation et des occupations des ecclésiastiques pour les rendre propres aux affaires publiques ^. ))

En fait, les deux meilleurs orateurs du clergé à la Constituante surgirent dans les rangs des quelques députés, abbés, chanoines ou grands vicaires, qui n'appartenaient ni à l'épiscopat, ni à la classe des curés. Ils fournirent, outre deux hommes distingués, l'abbé de Rastignac et l'abbé de Bonneval, le fameux abbé Maury, qu'on a pu mettre en parallèle avec Mirabeau, et un charmeur incomparable, l'abbé de Montesquiou. Tous ceux qui l'ont entendu ont redit à la postérité combien la beauté du visage, l'urbanité des manières, la modération des opinions, la douceur d'une voix pénétrante, donnaient de sympathie insinuante, de séduction irrésistible

1. Abbé de Pradt, Les quatre Concordah. 1818, 3 vol. in-8, t. II, p. 52.

à ce remarquable orateur ^, déjà habitué aux grandes affaires comme agent général du clergé. « Méfiez-vous de ce petit serpent, disait Mirabeau, il vous séduira. » C'est aussi des rangs des grand vicaires et chanoines qu'était sorti pour aller au peuple cet abbé Sieyès, qui devait apporter aux Etats généraux la dialectique incisive d'un théoricien politique alignant en théorèmes les principes de gouvernement.

On le voit, ni les talents ni les lumières ne manquaient au clergé. De tous les corps de l'Etat, il était certainement un des plus brillants, des plus compétents, des plus modérés au moment où la Révolution vint le surprendre. C'était aussi l'un des mieux élevés. Sa tenue en séance a fait dire à M™'* Rolland: « Je remarquais avec dépit du côté de Avoirs ce genre de supériorité que donnent dans les assemblées l'habitude de la représentation, la pureté de langage, les manières distinguées. » Outre cette dignité extérieure, la Constituante trouvera dans le clergé

1. « Tout ce que les agrémeats de la figm-e, la douceur du langage, l'urbanité des manières, la modération des gpinions peuvent prêter à un orateur de charme et d'avantages, se trouvait réuni dans M. l'abbé de Montesquiou. Chargé de la défense du clergé comme son agent, il fut dans cette carrière, le dernier des Romains. Si le clergé avait pu encore être défendu avec efficacité, sans doute ce difficile succès eût appartenu à un homme qui, avec de grandes connaissances de ses intérêts, avait eu l'art d'intéx'esser les ennemis de sa cause à ses succès personnels, et qui aurait désarmé la haine. Mais il avait afFuire à la politique, celte froide ennemie qui fait d'autant plus sûrement le mal, qu'elle le décore du nom de sacrifice, et que toute pitié n'est pas bannie de ses calculs. Plusieurs fois, M. l'abbé de Montesquiou occupa le fauteuil qui avait servi d'écueil à tant d'autres, et se montra supérieur dans l'art de diriger avec calme, impartialité, comme avec la plus gracieuse urbanité, une assemblée dans laquelle les flots se soulevaient fréquemment, et se choquaient à grand bruit. Sa voix pénétrante et douce savait se faire jour au milieu de leurs X'etentissements et les calmsr. Si le clergé eût remis le soin de ses intérêts à M. l'abbé de Montesquiou, accoutumé à porter des apaisements dans les esprits, il aurait détourné des rigueurs qu'appelaient les provocations de M. l'abbé Maury, qui, trop confiant dans la montre du courage, agaçait le lion qu'il fallait caresser pour rendre sa griffe moins déchirante. Le premier était plus homme d'affaires que le second : il concluait, et Maury ne concluait jamais. Il ne lui est arrivé qu'une seule fois de conclure, et ce fut contre lui, dans l'affaire de la régence. » De Pradt, loc- cit. II, p. ^5-49.

Tamour de la paix, l'esprit de conciliation en tout ce qui sera compatible avec sa conscience et son honneur. Cependant les évoques, à l'exception d'un seul, Talleyrand, qui allait sortir de l'Eglise, ne prendront pas la tête du mouvement. Jusqu'ici le clergé a suivi les événements. Quelques-uns de ses chefs les plus hardis et les plus libéraux, tels que Cicé, Lubersac, auraient signé le langage de Lally-Tollendal disant à la noblesse dans le magnifique discours où il la pressait de se réunir au tiers : « Il est une force des choses qui l'emporte sur celle des personnes: Une grande révolution est commencée, rien ne l'empêchera. Il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir et de s'y assurer une place d'honneur. » Il est bon que l'Eglise compte de ces hommes d'avant-garde qui marchent devant elle en éclaireurs ; mais il ne fallait pas attendre d'un corps aussi prudent, aussi conservateur que le clergé, de le voir précéder les autres ordres vers un avenir trop sombre pour ne point inspirer d'alarmes, dans des chemins trop périlleux pour ne point cacher des précipices et qui devaient le conduire à la ruine.

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