Lettre du 28 avril 1790, loc. cit
Dans la séance du 9 juillet 1790, trois jours avant que r Assemblée consacrât, par un vote irrémédiable, la constitutionc,ivilcduclergé,révêque de Clcrmont,M. deBonal, l'avertit solennellement de son imprudence, et de la résolution où était le clergé de rejeter toute disposition contraire à ses droits dans le spirituel. «Nous allons, Messieurs, s'écria-t il avec émotion, renouveler, de concert avec tous les individus de la nation, le serment de lui être fidèles, ainsi qu'à la loi et au roi. Quel est le Français, que dis-je! quel est le chrétien qui puisse hésiter sur un engagement que les principes consacrent. Je me déclare ici prêt à le signer de mon sang, s'il est besoin. Nous allons promettre en même temps, mais dans des circonstances bien différentes de celles où nous nous trouvions le 4 février dernier, de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale. Ici, Messieurs, en me rappelant tout ce que je dois vendre à César, je ne puis me dissimuler ce que je dois rendre à Dieu. Oui, dans tout ce qui regarde les objets civils, politiques et temporels, je me croirai fondé à jurer de maintenir la constitution : mais une loi supérieure à toutes les lois humaines, me dit de professer hautement que je ne puis comprendre dans mon serment civique les 'objets qui dépendent essentiellement de la puissance spirituelle, que toute feinte à cet égard serait un crime, que toute apparence qui pourrait la faire présumer serait un scandale de ma part. Je déclare, en conséquence, que j'excepterai très expressément de mon serment tout ce qui concerne les objets purement spirituels, et je vous supplie de considérer que cette exception elle-même doit vous paraître le plus sur garant de ma fidélité à ce que j'aurai juré. »
L'Assemblée, en entendant ce langage d'un prélat universellement respecté et qui, dans cette circonstance, reçut les applaudissements et l'adhésion des autres évê-
ques, ne put se méprendre sur la sincérité et sur le caractèrer inébranlable de leur résolution. Que ne se leva-t-il pas dans son sein un de ces orateurs puissants sur ses décisions, pour l'arrêter au moment où elle allait consacrer d'un dernier vote une loi à jamais néfaste. L'évêque de Clermont, en s'offrant à signer au besoin de son sang la partie civique des nouvelles institutions, promettait et donnait plus qu'on n'a coutume de demander aux auteurs et aux défenseurs des constitutions. Que voulait-on davantage ? Le clergé, bien qu'il eût payé jusqu'alors, à peu près seul avec le roi, tous les frais de la Révolution, se fût vite accoutumé au nouvel ordre de choses. Nous avons déjà entendu ses chefs tenir le langage de citoyens libres. Le temps aurait pansé bien des blessures. L'Etat et l'Eglise pouvaient reprendre leur marche avec des institutions qui, bien qu'imparfaites et en les ébranlant l'un et l'autre, les avaient cependant rajeunis. Mais voilà qu'après avoir atteint le clergé dans son rôle politique par la suppression des ordres, dans ses troupes d'avantgarde par la suppression des corporations religieuses, dans sa bourse par la suppression des dîmes et des biens, dans sa religion d'Etat par la proclamation de la liberté des cultes, dans son cœur par toutes les tribulations infligées au bon et pauvre Louis XVI, on veut maintenant le frapper dans sa foi et dans sa conscience en bouleversant la discipline et la constitution ecclésiastique. Ces prêtres, qu'on avait fait citoyens, on veut maintenant en faire des martyrs. Ils le seront, mais tout en abordant avec fierté une des plus belles luttes de l'Eglise de France, comment ne pas déplorer les faits qui la remplissent.
L'un des prélats de l'Assemblée nationale, M. d'Esponchez, évêque de Perpignan, faisant, dans un écrit de mars 1792, un retour sur les événements qui venaient de s'accomplir, rappelait les enthousiasmes de la premières heure, puis décrivait la voie suivie par la Constituante
dans l'accomplissement de son œuvre, voie que le clergé ne trouva point toujours semée de fleurs. Il ajoutait ^vec mélancolie du fond de son exil : « Après deux ans de troubles et d'orages, après deux ans de combats et de peines, nous avions conçu la douce espérance, N. T. C. F., nous nous étions flattés qu'à l'ombre de cette liberté qui nous était promise, il nous serait permis du moins de nous retrouver enfin au milieu de vous, pauvre de biens, mais riche de votre foi, et d'y porter, comme les apôtres au sortir du conseil des Juifs, la joie de nos humiliations et la gloire de nos disgrâces. La divine Providence n'a pas daigné nous accorder une aussi grande consolation.» Nous avons été « forcés de fuir loin de cette terre qui dévore ses habitants ^.)) Hélas ! cette terre qui dévorait ses habitants parut aussi engloutir pour longtemps cette confiance, cette émulation, ces élans généreux, qui avaient fait battre le cœur du clergé avec celui de la nation. La constitution civile, qu'on voulut lui imposer à tout prix, inaugura ces persécutions^ ces violences qui devaient donner à la Révolution je ne sais quelle allure satanique, détourner d'elle ses victimes ensanglantées, créer enfin, au grand détriment de l'une et de l'autre, un trop long divorce entre la religion et la liberté.
1. Lettre pastorale du 12 mars 1792. Cf. abbé Torreilles, op. cit. p.3]5r316.
I. Les évêque» ont marché jusqu'ici a/ec la Révolution : ils vont être arrêtés par leur conscience. — La Révolution, qui a jusqu'alors attaqué l'Eglise par le dehors, menace maintenant son existence spirituelle. — L'Etat, qui a sécularisé l'Eglise, veut encore la réformer et la mettre sous sa main. — La Constituante transformée en concile. — Le prétexte, c'est de détruire les abus dans l'Eglise comme dans l'Etat. — II. Quels sont ces abus ? — D'abord, charges inutiles à supprimer. — Chapitres de cathédrale compris dans la proscription. — On veut des évêques-curés. — Leur entourage. — Les grands vicaires, luxe de l'ancien régime, remplacés par les vicaires épiscopaux. — Seconde réforme : remanier la circonscription trop ihégale des paroisses et des diocèses. — Autant de diocèses que de départements. — III. Etablir un nouveau mode de nomination aux charges ecclésiastiques. — Anathème de Mirabeau contre le concordat et l'ancien système de collation. — Les élections introduites dans l'Eglise pour corriger ces abus, et mettre en harmonie sa constitution avec la constitution démocratique de la nouvelle France. — Bataille sur ce point. — Critique du système par les orateurs de la droite. — Réplique de Mirabeau qui outrage les évêques nommés par le ministre de la feuille. — Le concordat très mollement défendu. — IV. Vice suprême de la nouvelle organisation: les élus manquent de juridiction. — La Luzerne rappelle aux meneurs que les pouvoirs spirituels viennent d'en haut, non de la multitude. — Ceux-ci inventent le système de la juridiction universelle et confondent la juridiction avec l'ordre. — L'évêque universel. — V. Conséquences de cette législation. — Suppression du pape, auquel les nouveaux évêques ne peuvent demander aucune juridiction. — La Constituante parut ignorer le pape dans tout le cours de sa carrière. — Les évoques, qu'on voulait faire profiter de l'affaiblissement du pape, atteints gravement. — Ils reçoivent un conseil, des synodes obligatoires et délibérants. — Prêtres dispensés de leur demander les pouvoirs. — Les curés qu'on semble vouloir favoriser,
sacrifiés à leur tour. — Leur dépendance des autorités civiles qui les paient, qui donnent permission de s'absenter. — Ils vont perdre cette garantie suprême d'indépendance : l'inamovibilité. — Les appels d'abus portés devant les tribunaux du district. — Au fond, sur toutes ces ruines l'Etat a voulu ériger son omnipotence. — Résumé.
Les évêqiies ont marché jusqu'ici avec la Constituante, non, sans doute, à l'avant-garde, souvent avec plus de résignation que d'enthousiasme, mais aussi avec une bonne volonté généreuse, qui s'alliait, chez les prélats les plus éclairés, à l'intelligence des temps nouveaux et à un libéralisme sincère. Ils vont enfin faire halte dans cette course haletante, où parfois ils ont paru entraînés malgré eux. Il ne s'agit plus maintenant de défendre leurs intérêts, ni de fonder la liberté ; c'est l'organisation, l'existence même de l'Eglise qui sont mises en cause par la constitution civile du clergé. Tout à l'heure il s'agissait de savoir si l'Eglise serait riche, si elle serait puissante : la question a été résolue par sa ruine politique et financière. Maintenant il s'agit tout simplement de savoir si elle sera. Elle sera à condition que la Révolution, jusqu'ici triomphante, irrésistible dans sa marche, rencontre enfin pour la première fois, étonnée, frémissante, une barrière infranchissable dans la conscience. L'intérêt de notre récit grandit avec le péril de l'Eglise, et aussi avec l'admirable attitude de l'épiscopat. Ces évêques d'ancien régime, transfigurés par l'épreuve, pourront dire: Tout est perdu fors l'honneur, et aussi fors la foi, car c'est en sauvant leur foi et la foi de leur peuple qu'ils sauvèrent leur honneur.
Les prélats, tout en se portant vaillamment au combat pour la religion, ne considèrent pas sans une certaine stupeur la marche de la Révolution, et l'étendue des dé-
sastres qu'elle a infligés à l'Eglise. L'évêque de Châlonssur-Marne, faisant un retour sur le passé, et jetant un regard sur la situation du clergé à la fin de 1790, s'écriait avec émotion : « Que de malheurs et de ruines nous investissent de toutes parts ! Si tout à coup le résultat de tant d'innovations funestes se fût présenté à nos yeux ; si par une soudaine loi, on eût tout à la fois envahi les biens de l'Eglise respectés chez toutes les nations^dépouillé tous les titulaires et anéanti d'un bout du royaume à l'autre toutes les fondations, chassé plus de cinquante évêques de leur siège, supprimé tous les monastères de l'un et de l'autre sexe, proscrit la perfection évangélique comme inconstitutionnelle dans la personne des religieux, renversé toutes ces basiliques augustes, dont la plupart sont plus anciennes que le trône et existent même avant la nation, et qu'on eût terminé cette fatale loi par le refus solennel de déclarer religion de l'Etat la religion catholique que professe l'Etat, qui de vous n'eût pas été alarmé, qui de vous n'eût pas douté de la possibilité de ces funestes entreprises ? Cependant ce qui vous eût saisi d'effroi dans son ensemble, ne vous a peut-être que laiblement frappé dans ces destructions progressives. Avec quel art vous a-t-on préparés, et par quelle prudence calculée, êtes-vous enfin parvenus jusqu'à cette organisation dite ciçile du clergé, qui vient mettre le comble à sa tribulation et préparer son entière ruine ^ ! »
La constitution civile du clergé était en effet le dernier acte de la savante campagne menée contre l'Eglise. Il ne faut rien moins que la brutalité des faits et le témoignage irrécusable de l'histoire, pour admettre que TAssem-
1. Lettre pastorale de l'évêque de Châlons-sur-Marne, 14 janvier 1791. Collection ecclésiastique de l'abbé Barruel. 1791 et suiv. 14 vol. in-8, t. IX, p. 240, 241. Cette collection, publiée sous le nom de l'abbé Barruel, était l'ouvraçe de l'abbé Guillon,
blée nationale ait pu se jeter dans cette aventure. Avoir enlevé à l'Eglise de France tous ses privilèges sociaux et politiques, l'avoir détruite comme premier ordre, l'avoir pillée, ruinée, avoir réduit ses chefs à la situation précaire et alors avilie de simples salariés, l'avoir mise hors de l'Etat, et vouloir encore tailler dans le spirituel, porter la main à l'encensoir et faire peser sur elle plus que les servitudes de l'ancien régime, je ne sais quelles prétentions de pontife réformateur que Louis XIV n'avait pas connues, voilà ce qui sera l'éternel étonnement de la postérité. L'Etat émancipé, sécularisé, non content de prendre ce qui appartient à César, veut s'adjuger par surcroît ce qui appartient à Dieu.
C'est que la Constituante ne croyait pas avoir encore accompli toute sa mission. Après avoir réformé l'Etat, elle voulait réformer l'Eglise. Les lois déjà votées n'étaientelles pas, malgré les apparences contraires, un bienfait pour elle? En supprimant le clergé comme ordre politique, n'avait-on pas réveillé son zèle et fortifié son. action dans l'ordre spirituel ? En lui enlevant ses biens, n'avaiton pas tari par là même la source d'une foule d'abus, de relâchements, de préoccupations terrestres, et fait taire l'envie excitée par tant de richesses ? Il fallait achever cette grande œuvre de régénération. Après avoir fermé au clergé le domaine politique, où il égarait et dispersait ses forces dans une mission qui lui est étrangère, oubliant que son royaume n'est pas de ce monde ; après l'avoir soustrait aux dangers d'une opulence incompatible avec le caractère de ministre d'un Dieu pauvre, les meneurs voulaient pénétrer résolument dans son organisation intérieure et profiter de cette grande Révolution, qui était en train de remanier la France, pour faire arriver jusqu'à l'Eglise la rénovation universelle. Oh ! disaient les réformateurs, ne nous en rapportons point au clergé pour opérer cette transformation. « Le clergé n'a jamais procès
dé de lui-même et sur lui-même à de biens solides, ou de bien sévères réformes. » Ce que l'Eglise n^a pu ou voulu laire, la Révolution va l'accomplir. La voyez-vous se précipitant, se portant en avant a comme un torrent qui a soudain tout inondé pour tout laç'er ! )) De « Téveil terrible du tiers état » est sorti « un peuple nouveau », qui « veut se régénérer tout entier, en déracinant tous les abus et particulièrement ceux dont l'Eglise gémissait. » Le comité ecclésiastique semble prendre plaisir à répéter aux évêques que cette a réforme les humilie autant qu'elle les blesse », parce qu'elle vient des « laïques 1. » Mais est-ce que d'autres que des laïques auraient pu réaliser des changements aussi profonds ? Car, il ne s'agissait de rien moins, disait le rapporteur Martineau, que de « revenir h la discipline de l'Eglise primitive ~. » Jusqu'alors on ne l'avait pas même tenté. Or, c( ce que les conciles, les pontifes de Rome, le clergé, les rois n'avaient pu faire, vous l'avez fait, Messieurs, disait le rapporteur Voidel aux députés. La nation s'est levée dans sa puissance. Elle a dit : Je veux que cette réforme se fasse, et elle s'est faite ^. »
Mais quelle qualité a une chambre politique pour tracer des lois à une institution religieuse ? Sommes-nous « un concile ou une assemblée nationale», s'écriera d'Esprcmenil ? Oh! les constituants ne tiendront pas grand compte d'une pareille objection. Les députés philosophes, par scepticisme ; les parlementaires jansénistes, par hai-
1. Cf. Durand de Maillane, Rapport sur le projet de. décret concernant les empêchements de mariage, 1790, p. 19. — Suite et défçnse du rapport, etc., p. 34, 35. — Histoire apologétique du comité ecclésiastique, 1791, p. 273.
2. Rapport fait à l'assemblée nationale, au nom du comité ecclésiastique, par Marlineau, 1730, ?5 p. in-8. «II fallait, dit Martineau, toute la force de la Révolulion, toute la puissance dont vous êtes revêtus, pour entreprendre et couronner un si grand ouvrage. »