CHAPITRE TROISIEME
Lutte suprême de l'Eglise gallicane pour le pape
I. Le pape était l'enjeu de la lutte. — Les meneurs présentent le pape comme un simple évéque et somment l'épiscopat de reprendre son indépendance. — Tout à l'Eg-lise primitive. — Erreur de vouloir ramener à l'enfance une constitution d'homme fait, une Eglise centralisée. — II. Gom.bat des évoques pour l'unité. — Dans la lutte, leur cœur s'enflamme pour Rome qui n'a jamais été à pareille fête. — Ils combattent pour le pape, en quelque sorte sans le pape. — Ils s'étonnent et s'impatientent de son silence. — III. Cependant l'épiscopat reste gallican et fidèle à la déclaration de 1682. — Il dit les libertés gallicanes compatibles avec son attachement profond à l'unité. — Fleury souvent cité. — Bossuet ressuscite pour mener le combat. — Constants emprunts à ses formules, à sa langue souveraine. — Il a la gloire, après cent ans, d'être pour la seconde fois le rempart de l'unité. — La Sorbonne s'associera à ses efforts. — Mais l'épiscopat a beau rester dans la tradition française, cette lutte suprême pour le pape, les mesures prises par l'assemblée contre les évoques, vont porter au gallicanisme une profonde blessure.
Nous venons de montrer que l'épiscopat, dans la question de la constitution civile du clergé, obéit à des convictions religieuses, non à des raisons politiques. Au fond, la grande préoccupation de l'Eglise gallicane dans cette affaire ne fut pas le roi, mais le pape. Ce qui était en jeu, c'était sa communion avec Rome, c'était de savoir si elle resterait catholique. Dès lors, les droits du pape dominaient tous les autres problèmes soulevés par les décrets. Dans ce débat, partisans et adversaires du souverain pontife font assaut d'érudition. On discute les Pères, les conciles, les décrétales. L'antiquité ecclésiastique, l'histoire nationale sont mises à contribution. C'est à qui apportera plus d'autorités pour établir sa thèse.
Les promoteurs de la constitution civile ne cachent point leur hostilité contre Rome. « Qu'est ce que le pape? s'écrie Camus : un évêque ministre de Jésus-Christ comme les autres..., dont les fonctions sont circonscrites dans le diocèse de Rome. » Il est, en outre, le « centre de l'unité.» Il tient de saint Pierre une « mission spéciale de surveillance et d'exhortation, mais il y a loin de là à une juridiction proprement dite. » Si vous objectez que le souverain pontife est en possession d'exercer sa juridiction sur toute l'Eglise, Camus répond qu'il n'en a pas été toujours ainsi,qu'on sait l'origine de la révolution qui s'est opérée sur ce point dans la discipline, que les fausses décrétales ont été le grand levier de l'autorité absolue usurpée par les papes. L'abbé Grégoire vient à la rescousse de l'avocat janséniste. « Que demanderait au pape, dit-il, le nouvel évêque? Le territoire ? Il le tient de la nation. Le pouvoir? Il le tient de son ordination, il n'est pas le délégué du pape. L'institution canonique ? » Mais dans l'ancien droit, elle n'était qu'une déclaration constatant la validité des titres du postulant K D'Espréménil, fatigué un jour d'entendre Lanjuinais parler à la tribune de l'évêque de Rome, l'interrompit pour lui dire : « L'évêque de Rome est pour des catholiques le souverain pontife.» Au fond, la Constituante, la démocratie, venaient soulever encore une fois, à la fin du XVIIP siècle, l'éternelle querelle des investitures.
Les défenseurs de la constitution civile cherchaient à mettre en contradiction les évêques de 1791 avec leurs prédécesseurs du XVIP siècle et de tous les siècles. Ils montraient Tépiscopat français prenant parti pour Philippe le Bel contre Boniface VIII, se faisant aux conciles de Baie et de Constance, le grand promoteur des restrictions de la
1. Grégoire, Légitimité du serment civique. — Camus, discours des 31 mai et 27 novembre 1790.
puissance papale, tenant toujours haut et ferme le drapeau des libertés gallicanes. L'assemblée de 1682 était rappelée avec complaisance. En 1682, disait Durand de Maillane, les évêques « rabaissaient le pape pour s'élever euxmêmes, et maintenant ils appellent le pape à leur secours pour ne pas descendre. » Alors a il s'agissait de nos évêques et du roi contre le pape », aujourd'hui « il s'agit du pape et d'eux contre la nation. » Ils inondent les provinces de cent mille exemplaires du bref pontifical du 13 avrin. Au lieu de combattre ainsi pour une puissance étrangère, ne devraient-ils point profiter de la circonstance qui s'offre à eux de secouer le joug de Rome, et de reprendre en face du pape la situation qu'avaient les apôtres en face de saint Pierre. «Il est temps, disait Camus, que l'Eglise de France, toujours jalouse de ses libertés, mais pas toujours assez forte pour les maintenir, soit délivrée de cette servitude. »
Certes, nous ne prétendons pas que le fonctionnement de l'Eglise catholique au XVIIP siècle rappelât en tout point l'Eglise des premiers siècles. Il y avait eu dans la discipline ecclésiastique la même évolution que saint Vincent de Lérins signalait dans le dogme. Mais les réformateurs oubliaient qu'il fallait tenir compte de cette évolution même ; que briser, en un moment, un organisme formé par les âges, c'est s'exposer à tuer le corps qu'il anime; qu'on ne peut ramener à l'enfance une constitution d'homme fait; que vouloir refondre l'Eglise du XVIIP siècle sur le modèle de l'Eglise primitive, était aussi absurde que de faire reculer la France de la Révoluet de Louis XIV à la France mérovingienne ou féodale ; qu'une large décentralisation toujours possible et nécessaire au moment où une puissance nouvelle et faible multiplie ses foyers d'action et d'initiative pour conquérir le
1. Durand de Maillane, Histoire apologétique du comité' ecclésiastique , p. 7, 49, 155, 229, 230, 300, 332.
monde, pourrait amener une dislocation par la détente précipitée et excessive des ressorts que les siècles ont rappT'Ochés, resserrés et, en quelque sorte, soudés les uns aux autres. C'est pour avoir oublié cette vérité que les partisans de la constitution civile, poussant au retour à l'Eglise primitive, avec un zèle sincère chez plusieurs, croyonsnous, mais aveugle, conduisaient la France à un véritable schisme par la suppression du pape.
Mais en face d'eux se leva l'universalité de l'épiscopat. Les orateurs du comité, en rappelant les prélats aux souvenirs de 1682, oubliaient que les temps étaient bien changés. Ces évêques, qu'on provoque à une lutte à la Louis XIV, se sont vu enlever leurs privilèges politiques, leurs biens, leur prépondérance religieuse. Le sol même qui les porte tremble sous leurs pas. Sur les ruines de la royauté, qui les a si longtemps fascinés et qui les comblait, s'élève précisément la démocratie qui leur a infligé tant de désastres et qui, oubliant déjà le mal qu'elle leur a fait, vient maintenant les convier à une ligue commune contre le pape. Encore s'il s'agissait des libertés gallicanes, des principes de 1682. Mais c'est l'unité catholique qui est en jeu. Ne nous étonnons pas de leur décision, ni de leur résistance.
Dans l'ardeur du combat, on échangera quelques injures. Camus, l'ancien avocat du clergé, payé par le clergé, avait eu le tort d'accuser d'ignorance, presque de lâcheté, les prélats qui n'étaient pas de son avis. C'est lui d'ailleurs qui avait été l'inspirateur des décrets les plus subversifs,proposés par le comité ecclésiastique. Son rôle, son ton agressif, exaspéraient la droite. Maury laissa éclater à
la tribune le mépris qu'elle professait pour cet ancien (( avocat du clergé. » L'évêque de Troyes, M. de Barrai, releva vertement, dans un écrit, les insinuations de l'orateur janséniste. « Homme injuste et dur, lui dit-il, vous eûtes jadis mon estime. Pourquoi ne pas laisser à d'autres bouches le rôle trop facile d'accuser d'ignorance l'opprimé dont on étouffait la voix, et de lâcheté le client généreux dont, par pudeur, vous devriez aujourd'hui respecter l'infortune ^. »
Mais il ne s'agissait point de s'attarder aux invectives. Il fallait des raisons, et nous devons cette justice aux évêques que leur polémique est d'une sérénité admirable. Ils répondent k leurs adversaires en invoquant la tradition. Puisque le pape est surtout attaqué, c'est le pape qui bénéficie surtout de cette manifestation imposante de de toute l'Eglise gallicane. Ah ! les meneurs obtinrent un résultat tout opposé à celui qu'ils cherchaient. Ils voulaient diminuer, annuler le pape, et ils provoquent de la part de tous les évêques des protestations d'obéissance, de soumission, d'amour, d'union indissoluble, qui vont resserrer encore les liens de la France avec Rome. Qu'on lise, comme nous Tavons fait, les deux cents mandements parus à cette époque, on retrouvera partout la même profession de foi, le même chant sur l'Eglise romaine. Les prélats font assaut de zèle et de science. Ils parcourent à plaisir tout le champ de la tradition, recueillent les témoignages des siècles, réchauffent leur esprit et leur cœur au contact des Pères, des docteurs, des orateurs, qui ont le mieux parlé de la chaire romaine, et
1. L'archevêque d'Embrun est encore plus vif contre Camus. « Le sieur Camus, dit-il, qui, après avoir vendu sa plume au clergé pour défendre ses droits, l'a prostituée ensuite pour détruire la religion ; l'avocat Camus, dans cette misérable instruction(instruction de l'assemblée nationale), qui a porté sa honte dans les départements et la profanation dans nos temples, etc. » Collection ecclésiastique, X, 564 ; XI, 346.
monde, pourrait amener une dislocation par la détente précipitée et excessive des ressorts que les siècles ont rapprochés, resserrés et, en quelque sorte, soudés les uns aux autres. C'est pour avoir oublié cette vérité que les partisans de la constitution civile, poussant au retour à l'Eglise primitive, avec un zèle sincère chez plusieurs, croyonsnous, mais aveugle, conduisaient la France à un véritable schisme par la suppression du pape.
Mais en face d'eux se leva l'universalité de l'épiscopat. Les orateurs du comité, en rappelant les prélats aux souvenirs de 1682, oubliaient que les temps étaient bien changés. Ces évêques, qu'on provoque à une lutte à la Louis XIV, se sont vu enlever leurs privilèges politiques, leurs biens, leur prépondérance religieuse. Le sol même qui les porte tremble sous leurs pas. Sur les ruines de la royauté, qui les a si longtemps fascinés et qui les comblait, s'élève précisément la démocratie qui leur a infligé tant de désastres et qui, oubliant déjà le mal qu'elle leur a fait, vient maintenant les convier à une ligue commune contre le pape. Encore s'il s'agissait des libertés gallicanes, des principes de 1682. Mais c'est l'unité catholique qui est en jeu. Ne nous étonnons pas de leur décision, ni de leur résistance.
Dans l'ardeur du combat, on échangera quelques injures. Camus, l'ancien avocat du clergé, payé par le clergé, avait eu le tort d'accuser d'ignorance, presque de lâcheté, les prélats qui n'étaient pas de son avis. C'est lui d'ailleurs qui avait été l'inspirateur des décrets les plus subversifs,proposés par le comité ecclésiastique. Son rôle, son ton agressif, exaspéraient la droite. Maury laissa éclater à
la tribune le mépris qu'elle professait pour cet ancien « avocat du clergé. » L'évêque de Troyes, M. de Barrai, releva vertement, dans un écrit, les insinuations de l'orateur janséniste. « Homme injuste et dur, lui dit-il, vous eûtes jadis mon estime. Pourquoi ne pas laisser à d'autres bouches le rôle trop facile d'accuser d'ignorance l'opprimé dont on étouffait la voix, et de lâcheté le client généreux dont, par pudeur, vous devriez aujourd'hui respecter l'infortune ^. »
Mais il ne s'agissait point de s'attarder aux invectives. Il fallait des raisons, et nous devons cette justice aux évêques que leur polémique est d'une sérénité admirable. Ils répondent à leurs adversaires en invoquant la tradition. Puisque le pape est surtout attaqué, c'est le pape qui bénéficie surtout de cette manifestation imposante de de toute l'Eglise gallicane. Ah ! les meneurs obtinrent un résultat tout opposé à celui qu'ils cherchaient. Ils voulaient diminuer, annuler le pape, et ils provoquent de la part de tous les évêques des protestations d'obéissance, de soumission, d'amour, d'union indissoluble, qui vont resserrer encore les liens de la France avec Rome. Qu'on lise, comme nous Tavons fait, les deux cents mandements parus à cette époque, on retrouvera partout la même profession de foi, le même chant sur TEglise romaine. Les prélats font assaut de zèle et de science. Ils parcourent à plaisir tout le champ de la tradition, recueillent les témoignages des siècles, réchauffent leur esprit et leur cœur au contact des Pères, des docteurs, des orateurs, qui ont le mieux parlé de la chaire romaine, et
1. L'archevêque d'Embrun est encore plus vif contre Camus. « Le sieur Camus, dit-il, qui, après avoir vendu sa plume au clergé pour défendre ses droits, l'a prostituée ensuite pour détruire la religion ; l'avocat Camus, dans cette misérable instruction(instruction de l'assemblée nationale), qui a porté sa honte dans les départements et la profanation dans nos temples, etc. » Collection ecclésiastique, X, 564 ; XI, 346.
386 " LES ÉVEQUES
Et que dit-il ? Rappelons son langage à certains écrivains de notre époque, qui croient parfois édifiant et spirituel d'exécuter sommairement cet épiscopat en disant qu'il était gallican. Que disent du pape ces gallicans ? Oh ! ils ne renient point les maximes de leurs prédécesseurs. Ils protestent de leur attachement aux libertés gallicanes, à la déclaration de 1682. Le cardinal de Bernis écrit à Montmorin le 25 août 1789 : « Je pense sur cet objet comme Bossuet lui-même. Le séjour de vingt ans à Rome ne m'a pas rendu ultramontain. Je suis français jusques au fond du cœur. )) Plusieurs évêques tiennent h attester qu'ils ne font point « résider dans le pape seul l'infaillibilité promise à l'Eglise K » L'évêque de Léon, M. de La Marche, fait observer que, si chaque ëvêque lance isolément un mandement portant acceptation des brefs pontificaux, c'est que les circonstances ne permettent point à l'épiscopat de se concerter pour une manifestation générale.
1. L'évêque de Sisteron dit des libertés gallicanes : « Nous les respectons, nous y tenons, et nous en transmettrons à nos successeurs le dépôt intact et pur, tel que nous l'avons reçu de nos pères. » — L'évêque de Toulon, Elleon de Gastellane écrit de son côté : « Ne croyez pas qu'abandonnant les maximes de l'Eglise de France, comme on prétend nous en accuser, nous fassions résider dans le pape seul l'infaillibilité que Jésus- Christ a promise à son Eglise. Non, nous la reconnaissons, avec toute l;i tradition, dans le consentement commun des pasteurs unis à leur chef. Mais nous dirons avec le grand Bossuet que ce consentement, de quelque manière qu'il se manifeste, soit dans les conciles, soit hors des conciles, a toujours le même poids et le même degré d'autorité. » Cf. Collection ecclésiastique, XIII, 14o, 175. — L'évêque de Tulle dit du pape : « Sa décision consentie par les ëve'ques ne France fera ma règle. Je ne dois ni ne puis prévenir le jugement de l'Eglise de Rome, la mère et la maîtresse des autres, le centre do l'unité catholique, hors de laquelle il n'y a point de salut. » Poulbrière,op. cit. p. 332.
Au besoin, on ferait quelq\ie accroc aux vieux usages. « Je n'entends pas, dit l'évêque de Carcassonne,M. de Vintimille, qu'on répugne à des principes ultramontains, quand tous sont violés et perdus et qu'enfin le feu est à la maison *. » Cependant, en général, les évêques tiennent d'autant plus à affirmer les traditions de l'Eglise de France que leurs adversaires leur reprochent plus amèrement de les abandonner. Les prélats de l'assemblée écrivent au pape qu'ils forment avec lui « l'unité de l'épiscopat. » Ils n'ont point de peine h prouver que la déclaration de 1682 n'a rien à voir dans la question présente. Ils affirment que l'unité catholique peut très bien s'allier avec les libertés gallicanes. Ils disent solennellement dans leur lettre collective au pape : « Nous tenons cette foi de nos pères : la primauté des successeurs de saint Pierre, qui n'est pas un vain nom, un simple titre d'honneur, lui donne dans l'Eglise universelle, et dans chaque Eglise, une véritable et réelle juridiction. h'Eglise gallicane est^ sans doute, zélée poui^ ses libertés j mais ces libertés mêmes s'accordent avec cette prééminence du Saint-Siège, que nulle Eglise n'a plus respectée que celle de France. » Empruntant alors le magnifique langage de Bossuet, qu'ils appellent le « sublime interprète de nos libertés », ils vantent « cette chaire romaine célébrée par les Pères, où ils ont exalté comme à Tenvi la primauté de la chaire apostolique, la source de Tunité, et dans la place de Pierre l'éminent degré de la chaire sacerdotale, TEglise mère qui tient en sa main la conduite de toutes les autres Eglises, le chef de l'épiscopat, d'où part le rayon du gouvernement, la chaire piincipale, la chaire unique, en laquelle nous gardons l'unité 2. » Les évêques
i. Monerie de Gabrens, loc. cit. p. 30.
2. Lettre des évêques au pape, 3 mai 1791, p. 39-40. — Même profession de foi dans l'Exposition des principes. « Depuis deux siècles, en
ne se lassent pas de redire que ces prérogatives du Saint- Siège sont essentielles à l'unité. Dans la séance du 2 juin 1790, malgré la résolution de l'épiscopat de ne point prendre part à la discussion, l'évêque de Clermont ne peut garder le silence devant certaines assertions de Treilhard. Il se lève pour affirmer qu'il « n'est pas un chrétien qui ne sache que le pape a la primauté d'honneur et de juridiction sur toute l'Eglise. » Que proclament les évêques dans l'Exposition ? Nous avons demandé, disentils, « que rAssemblée nationale suspendît l'exécution de ses décrets, jusqu'à ce que TEglise eût manifesté son vœu par la voix de son chef visible, et que les formes canoniques eussent été remplies. Notre premier devoir est d'attendre avec confiance la réponse du successeur de saint Pierre qui, placé au centre de Tunité catholique et de la communion, doit être l'interprète et l'organe du vœu de l'Eglise universelle. » Les événements en se précipitant semblent resserrer encore le nœud qui unit l'épiscopat à la papauté. En 1801, M. de Boisgelin écrira au pape, dans sa lettre du 15 août, en parlant de la Constituante : (( Je puis et je dois attester moi-même, après avoir rempli pendant trois ans la correspondance du comité des évêques avec le cardinal de Bernis et le pape, je puis attester que tous les mémoires, que toutes les consultations que nous adressions à Sa Sainteté, étaient toujours fondés sur ce principe, qu'il était notre juge par notre déclaration, comme par son autorité, et que nous nous en rapportions à son jugement. »
La collection des mandements de cette époque apporte à cette affirmation de l'archevêque d'Aix une confirmation éclatante. Cent bouches épiscopales renouvellent la dé-
France, dit ce document signé de tout l'épiscopat, les évêques ont reçu du pape l'institution canonique. Cette même forme avait été suivie dans des temps antérieurs » en diverses circonstances.
ET LA CONSTITUTION ClVlLE DU CLERGK 389
claration que le dernier mot sur la constitution civile du clergé appartient au souverain pontife K En parcourant ces documents, on est frappé non seulement de l'attachement inébranlable des évêques au pape comme centre de l'unité catholique -, mais encore de l'amour et de la vénération qu'ils témoignent à sa personne. Entendez M. de Bourdeiiles, évêque de Soissons. « Pie VI, dit-il, vit dans tous les cœurs français... Qui n'aime pas Jésus-Christ, doit haïr Pie VI... 0 saint pontife, vous êtes notre modèle : fasse le ciel que nous soyons tous vos fidèles imitateurs ! De votre trône sont sortis la lumière, la vérité, le juge-
1. Par exemple, l'archevêque de Boi'deaux, M. de Gicé, dit dans un mandement : « Telle est l'opinion que je crois devoir suivre, du moins jusqu'au moment où celle du souverain pontife me sera connue et pourra m.odifier la mienne ; car si mon devoir est d'enseigner à mes diocésains ce qu'ils doivent croire dans l'ordre de la foi, je suis moi-même brebis à l'égard de l'Eglise et de son chef. » Voy. les mêmes sentiments exprimés par l'archevêque d'Auch, par les évêques de Blois, Bayeux, Tulle, etc. Collection EccL, I, 421, 422; III, 103, 212 ; IX, 101. —Certains évêques publièrent à ce sujet de vrais traités sur la puissance pontificale. Celui de l'évêque de Vence, reproduit dans la Collection ecclésiastique, a plus de 200 pages. Se contenter de «l'unité de communion de foi » avec le Saint-Siège, disait l'évêque du Puy, c'était « méconnaître la primauté de juridiction toute divine du pape, ou en anéantir l'exercice. » Pour l'attachement de Mgr d'Aviau au pape, voir Lyonnet, op. cit. I, 262, 304, 355.
2. Citons un extrait du testament de M. de Royère, évêque de Castres. «Je déclare, dit-il, que je suis soumis d'espritetde cœur, non seulement au Saint-Siège apostolique, mais au pontife qui l'occupe ou qui de mon vivant l'occupera légitimement. Je crois qu'autant le Siège apostolique est au-dessus de tous les autres sièges particuliers, autant le pontife souverain, évêque de Rome et en cette qualité chef de l'Eglise universelle, est au-dessus de tous les évêques particuliers du monde entier, non seulement par le rang et la prééminence des honneurs qui lui sont dus, mais par la primauté et prééminence d'autorité et de juridiction qu'il a dans l'Eglise universelle. Je crois que le souverain pontife possède toute la plénitude du sacerdoce et de l'apostolat sur toute l'étendue de la terre ; qu'il est chargé de paître les brebis et les agneaux, les pasteurs et les ouailles, et de confirmer ses frères dans la foi. Je veux vivre et mourir dans sa communion qui, dans tous les siècles, fut une note indubitable et essentielle de catholicité, et lui rendre une entière obéissance comme îx Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il est le représentant et le vicaire général sur la terre. » Ce testament a été publié par la Semaine religieuse d'Albi, 1891.
â90 ' LES ÉVÊQUES
ment et la paix ; unis à toute la catholicité, nous recevons vos oracles. Ils seront la règle de notre conduite ; notre docilité fera notre gloire et la paix de notre conscience... Vous avez versé sur nous des torrents de lumière.» Il est vrai que M. de Bourdeilles associe le roi au pape dans ses hommages. « Votre nom, s'écrie-t-il, ô saint pontife, et le nom de Louis XVI placés à côté l'un de l'autre, sont gravés dans nos âmes. Sous divers rapports, vous êtes nos pères. Vous, nous vous aimons comme notre père dans la foi, Louis XVI, comme le père de notre commune patrie. Chacun dans votre ordre, vous êtes les ministres du Très-Haut ; nous vous devons, et jusqu'au dernier soupir, à l'un et à l'autre, nous vous rendrons respect, amour, fidélité. Le ciel le commande, c'est notre devoir, ce sera notre bonheur K » Quel chaud langage ! Le temps a marché depuis un siècle. Aujourd'hui que le nom du souverain pontife est mêlé à toutes les manifestations, que les papes ont gagné ce que les rois ont perdu, on trouverait un peu étrange cette sorte d'équilibre du cœur entre un Pie VI et un Louis XVI. Mais pour qui connaît l'ancienne France, il y avait là un progrès immense en faveur de la papauté. Le langage de l'évêque de Soissons aurait révolté Louis XIV, qui n'eût jamais accepté un pareil partage.
Dans cette grande discussion de la constitution civile, qui mit la plume à la main de tous les évêques, ceux-ci s'aident de toutes les autorités qui peuvent leur fournir les arguments les plus solides et les termes les plus énergiques. L'illustre auteur de l'histoire ecclésiastique, qui avait fouillé à fond les antiquités chrétiennes, et usé dans son récit d'une langue si française, si limpide, l'abbé Fleury,est fréquemment invoqué dans les deux camps.
1. Mandement de M. l'évêque de Soissons, 1792, 76 pages, p. 67-73.
ET LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ 39i
Les évèques lui prodiguent les épithètes de savant, de judicieux, et n'ont point de peine à prouver que Fleury, par son histoire, par son langage, concluait en faveur de la primauté du Saint-Siège.
Les paroles de Fénelon sont souvent rappelées. Plusieurs prélats, entre autres le primat des Gaules, M. de Marbeuf 1, aiment à redire avec Farclievêque de Cambrai; « Que ma langue s'attache h mon palais, si jamais je t'oublie... ô Eglise romaine, ô cité sainte, ô chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens ! Tout fait un seul peuple dans votre sein. Tous sont concitoyens de Rome, et tout catholique est romain. »
Mais c'est surtout Bossuet qui parle encore après un siècle. Manifestement ce grand homme est resté l'orgueil et la gloire de l'épiscopat français. Pas un mandement où son autorité ne soit invoquée. Les épithètes accolées à son nom redisent l'admiration et la vénération qu'il inspire. Il y a plus : sa langue souveraine, ses formules dominatrices, coulées dans l'airain, donnent aux convictions de ses successeurs une expression forte et sublime. On sent, en lisant les mandements des évêques de 1790 à 1792, qu'ils sont nourris de Bossuet, qu'en particulier son discours sur l'Unité de l'Eglise est dans toutes les mémoires, et fournit ici des phrases impérieuses qui communiquent à la pensée sa forme définitive. Le fait même d'avoir été, comme disaient les évêques de la Constituante, « le chantre sublime de nos libertés, » empêche les promoteurs de la constitution civile de traiter Bossuet en supect^. Aussi de