Collection ecclésiastique, XI
tiplient les manifestes et se montrent prêts à accepter toute solution, si hardie soit-elle, qui pourrait éviter le bouleversement de la discipline ecclésiastique. M. de Boisgelin invoque, et semble regarder maintenant comme une précieuse ressource, cette liberté de conscience qui naguère excitait les alarmes de l'épiscopat ^.Si l'Eglise catholique accepte une sorte d'égalité avec les autres cultes, n'est-elle pas en droit d'espérer, au moins, que l'Etat n':ra point l'abandonner pour adopter une autre religion, pour imposer par la force je ne sais quelle Eglise dite constitutionnelle ^.
Mais l'Etat voudra-t-il laisser toute liberté à des ministres qu'il tient désormais dans sa main comme fonctionnaires publics et salariés ? La Constituante, dans la
1. «Nous, dit-il, évoques et pasteurs de l'Eglise catholique, faudra-t-il que nous nous estimions heureux d'être traités dans un royaume, dont le chef se glorifie du titre de roi très chrétien et de fils aîné de l'Eglise, comme les ministres des protestants et des juifs, et comme ceux des sectes les plus ignorées ? Nous, qui depuis longtemps avony élevé la voix de la raison et de l'humanité en faveur de nos frères errants, nous aurons à réclamer pour nous la même tolérance que nous avions invoquée pour eux. l^a loi ne nous prêtera plus sa force ; notre religion, dominante encore par le nombre des fidèles, ne sera plus dominante par la protection de l'Etat ; elle aura perdu ce caractère antique de religion nationale, que semblaient lui garantir à jamais les lois successives et non interrompues de douze siècles. »
2. « Si la religion, dit M. de Boisgelin, n'est pas la religion d'Etat, l'Etat du moins ne doit pas en adopter une autre. C'est une autre religion que celle qui donne d'autres évêques, d'autres pasteurs que ceux de l'Eglise, qui donne une autre source à la juridiction de ses ministres. Si cette opinion nouvelle est protégée par les lois, nous réclamons, sous la protection indispensable de ces mêmes lois, la liberté des opinions religieuses. » Coll. eccl., X, 352, 354. — L'évêque de Digne se réclame aussi de la liberté.» Nous demanderons pour nous, dit-il. une tolérance a peu près semblable à celle accordée aux juifs, aux mahométans, aux idolâtres. Nous livrerons, avec confiance et sans impiété, notre Dieu au milieu des dieux étrangt rs, ombres de la nuit que l'aurore fait disparaître. Mais exiger avec empire et menaces que, nous prêtres, évêques, et ministres du seul vrai Dieu, nous démolissions de nos mains consacrées l'édifice construit par sa sagesse et par sa grâce, cimenté par son sang, et cela pour conserver des biens, des membres, une vie de peu d'heures, ou de peu de jours, bon Dieu dans quel mépris sommes-nous tombés ! » Coll. ceci., IX, 120-121.
fameuse instruction envoyée aux quatre coins de la France, ne dit-elle pas en propres termes : « Ce sont deux choses évidemment incompatibles, d'être fonctionnaire public dans un Etat, et de refuser de maintenir les lois de l'Etat. )) L'évêque de Langres s'élève vivement contre ces assertions. « Est-ce de l'Eglise, s'écrie-t-il, est-ce de l'Etat que les ministres du culte divin sont fonctionnaires ? » Est-ce de l'Eglise ou de l'Etat qu'ils tiennent (c leurs pouvoirs spirituels, leur mission et leur juridiction sur les âmes ^ ? » Si c'est de l'Eglise, que vient-on en faire des fonctionnaires de l'Etat ? Le primat des Gaules, M. de Marbeuf, archevêque de Lyon, n'est pas moins indigné. 11 s'étonne qu'on veuille changer « le titre vénérable de ministre de Jésus-Christ, de la religion, contre la servile qualification de fonctionnaire public et salarié 2. L'archevêque d'Aix, voyant que les traitements votés au clergé, fournissaient aux meneurs le prétexte du décret du 27 novembre, s'écrie avec une noble fierté : « Oh ! que la loi nous laisse la liberté, la paix, le pouvoir d'être utiles, et qu'elle retire ses salaires, transmis à ceux qu'elle a choisis. Nous ne les avons ni sollicités, ni votés; ils ne furent point provoqués par nos demandes, ils ne furent point établis par notre suffrage, et nous ne les connaissons encore que par le dépouillement de tous les biens que l'Eglise avait reçus de la piété de nos pères. Qu'on
1. Instruction de C Assemblée nationale aux Français, et Examen de cette Instruction par M. de La Luzerne, loc. cit. VI, 419, 420.
2. L'archevêque d'Auch, prévoyant la persécution qui se prépare, l'eipulsion du clergé fidèle des temples qu'il avait occupés jusqu'alors, s'écrie: « Quel que soit le fanatisme de nos persécuteurs, je les défie de pouvoir appeler fonctions publiques celles que nous exercerons dans le secret de nos maisons. Tout ce qui est nécessaire au salut des âmes peut se pratiquer dans l'ombre et loin des regards profanes, tout, depuis le baptême jusqu'aux prières qui précèdent les funérailles. Ils ne violeront pas sans doute l'asile des citoyens. Sur quelles lois s'appuieraient-ils pour venir troubler notre paix domestique ? » Mais « les prétextes ne manquent pas à la rage. » Coll. eccl., XI, 283; XIII, 122.
nous retire ces salaires, qui ne nous font sentir que le regret de voir la. religion devenue un impôt, et que la loi, juste envers toutes les classes de citoyens, nous laisse, sous la tutelle commune de l'Etat, cette paix chrétienne, qui consiste dans le libre enseignement de la religion, et dans l'exercice constant des œuvres de charité ^. »
Les législateurs n'ont pas même le temps de prêter l'oreille à ce noble langage. Ils pressent l'exécution du décret du 27 novembre. Le 23 décembre 1790, l'implacable Camus se plaint qu'il ne soit pas encore sanctionné. Le roi, qui, le 24 août, avait adhéré à la constitution civile du clergé, mis de nouveau en demeure, fait annoncer son acceptation pour le 26 décembre. Maury interpelle ces hommes, impatients d'ordonner « l'effusion de notre sang... Hâtez-vous, leur dit-il, les victimes sont prêtes ; hâtez-vous de procéder législativement à l'exécution ou plutôt aux exécutions. Les tribunes sont impatientes d'applaudir au décret qui sera pour nous un arrêt de mort... Votre puissance n'est plus rien dès que nous cessons de la redouter. »
Les évoques, plus calmes, plus soucieux d'éclairer l'assemblée que de la provoquer, voyant quelle effroyable tempête va se déchaîner sur la France, tentent un dernier effort. Au premier rang se distingue l'évêque de Clermont, M. de Bonal. Les cris, les huées, les menaces lui ferment la bouche ; on refuse même de recevoir la motion qu'il déposait sur le bureau. Le 3 janvier, le protestant Barnave fait décréter, malgré les efforts de Cazalès, que le délai accordé aux ecclésiastiques de l'assemblée pour la prestation du serment expirerait le lendemain. On préparait à l'Eglise de France la journée la plus glorieuse peut-être qu'ait enregistrée ses annales.