‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 222 sur 354 · Lettre communiquée par M. Pierre de Croze · texte numérisé non relu

Lettre communiquée par M. Pierre de Croze

Et LA CONSTITUTION CIVILE DU dLERGÉ 46Ô

hommes sans mission, à des pasteurs intrus et mercenaires. Le bercail envahi par des loups, l'Eglise désolée par le schisme, la robe de Jésus-Ghrist déchirée, des milliers d'âmes sans pasteur et sans sacrements, et peut-être bientôt sans temple et sans autel. Depuis longtemps Dieu, témoin de mes angoisses et de mes larmes, sait combien je désire et je m'occupe de concilier ce que je lui dois avec ce que je dois aux puissances de la terre ; mais plus j'y ai réfléchi, plus la voix impérieuse de ma conscience est devenue irrésistible.» Et alors l'évêque du Puy, s'inspirant des immortels adieux de Grégoire de Nazianze à sa grande Eglise de Constantinople, nous attendrit par la sincérité de ses regrets et la vivacité de ses accents^. M. de Boisgelin, dans, une lettre au fameux orateur Burke, ne peut se défendre de réflexions mélancoliques- sur la cruauté du sort qui le jette ainsi hors de cette patrie, où il espérait du moins pouvoir vivre en sûreté sous Tégide de la liberté, liberté qu'il avait contribué lui-même à fonder avec une entière bonne foi. « Par quelle destinée faut-il qu'après avoir soutenu toute ma vie, dit-il, ces maximes de charité chrétienne que nous ont transmises les exemples et les leçons des premiers siècles de l'Eglise, je sois moi-même la victime de Tintolérance et de la persécution ? G'est dans le dix-huitième siècle, c'est dans une nation qui vantait sa philosophie, c'est au moment même où elle annonçait la révolution de la liberté, qu'elle persécute ceux qui pratiquent ce qu'ils croient dans l'ordre de la religion, et qui veulent conserver le culte de leurs pères. On lit dans la. constitution : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses; on lit dans ses lois sur la religion, des serments, des destitutions, des peines infamantes et des exils, et c'est sur le renversement

1. Collection ecclésiastique, t. V, p. 165-169, et Conférence ecclésiastique du diocèse du Puy, 1845, p. 51.

de sa constitution que se fonde la constitution civile du clergé. Que deviennent ces lois naturelles qui devaient servir de base à toutes les lois? Ce sont ceux dont on voulait accuser les préjugés qui plaident aujourd'hui tous les droits de la liberté. î.a cause que nous avons défendue, Monsieur, est la cause noble, juste et sainte de la liberté, de rhumanité, de la religion^. »

On n'en doutait point au dehors, mais pour le momeat il fallait lutter au dedans, disputer le terrain à l'ennemi, et ne quitter qu'à la dernière extrémité le sol sacré de son diocèse et la terre de France. Telle est la conduite de M. de Thémines, évêque de Blois ; il attend de pied ferme l'évêque intrus, Grégoire, et ne part que lorsqu'un arrêt du directoire l'a sommé, le 7 avril 1791, « de sortir dans ce jour dé la ville de Blois et, dans deux jours, de l'enclave du département. » Obligé de céder enfin, le prélat gentilhomme ne veut pas que la canaille puisse prendre son départ pour une fuite. « Il fait mettre dés chevaux de poste à sa chaise, va à pied gagner sa voiture, à quatre heures du soir, sans que qui que ce soit ose l'insulter, et s'éloigne avec le même sang-froid que s'il allait faire une visite dans son diocèse ~. »

M. de Bourdeilles, après avoir combattu à outrance, interdit l'évêque constitutionnel, oppose une résistance héroïque, demande asile au grand séminaire quand son évêché est envahi, et ne se décide à quitter Soissons qu'en juin 1791. Il se dirige vers la Belgique avec deux chevaux, trois domestiques, n'emportant que 1200 livres pour toute provision. L'évêque du Puy, M. de Galard, a été obligé de sortir de sa ville épiscopale un mois auparavant. Retiré à son château de Monistrol, la municipalité

1. Voy, celte lettre en Theiner, pp. cit., t. I, p. 333 et suiv.

2. Mémoires du comte de Chevcrny, t. II, p. 120. — M. Gazier, Etudes. ■ sur l'histoire religieuse de la Réuolution, 1887, p. 61, dit : « Thémines > demeura résolument à Blois^ bien décidé à disputer le terrain. »

Et LA CÔNStlTUflON CIVILE DtJ CLERGE 47l

lui signifie son congé, tout en lui donnant huit jours de répit (( par respect pour ses vertus et par reconnaissance pour ses bienfaits. » M. de Galard, se souvenant du c/m rojnanus sum de saint Paul, fait représenter au maire qu'il viole la « constitution, les droits de l'homme et du citoyen, lîl liberté qui lui appartient d'habiter où il veut. » Il fallut s'exécuter et partir devant une nouvelle sommation de la municipalité, épouvantée d'abriter dans sa commune un tel hôte. M. de Durfort, archevêque de Besançon, ne quitte sa cité épiscopale qu'en avril ou mai 1791, et encore pour s'arrêter à. Pontarlier, ville de son diocèse. L'évêque d'Evreux, M. de Narbonne-Lara, sommé d'abandonner son palais, le 10 mars 1791, reste encore dans sa ville et habite la maison de l'archidiacre de la cathédrale, l'abbé de Narbonne,son parent *.

Dans une autre partie de la France, dans la province ecclésiastique d'Auch, les évêques ne partent qu'arrachés de leur siège par la violence. A leur tête marche leur métropolitain, M. de La-Tour-du-Pin, qui fait dire au directoire du district : « Le sieur La-Tour-du-Pin alimente par son opiniâtreté à rester, le mal qu'il a déjà fait dans ce département. » L'archevêque d'Auch résiste en effet, brave les menaces, les arrêts du tribunal du district, ne quitte son palais, où il vient de faire une ordination nocturne, qu'au moment où l'autorité civile le fait investir à trois heures du matin. Obligé de fuir,il se rend en Espagne par la vallée d'Aran, demeure le plus près possible de son diocèse. Le 13 avril 1791, il n'était pas encore séparé de son troupeau. L'Espagne reçoit également cinq dignes suffragants de l'archevêque d'Auch. Les évêques de Lescar, de Dax et d'Aire, MM. de Noé, Le Quien de

1. Cf. Péclieur, Annales du diocèse de Soissons, t. VIII, 26G. — Conférence duPui/i p. 78-80. — Sauzay, op. cit., p. 465. — Vie manuscrite des évêques d'Evreux.

4*72 LÈS EVÈQtJES

la Neufville et Caliuzac de Caux, sont encore à leur poste au commencement du mois de mai 1791, défendant la situation. Les évêques de Tarbes et de Bayonne, Gain de Montagnac et Pavée de Villevieille,se tiennent depuis peu de temps de l'autre côté de la frontière, prêts à rentrer au premier moment- Ils reparaissent, en effet, dans leur diocèse, l'un en mars 1791, l'autre en juin. Les évêques de Comminges, de Rieux et de Lavaur, MM. d'Osmond, de Lastic et Jean-Antoine de Castellane, émigrent à une époque qui n'est certainement pas antérieure à la persécution religieuse ^.

L'évêque de Digne, M. de Villedieu, doit hériter, en totalité ou en partie, des quatre diocèses de Sisteron,Riez, Senez et Glandève, supprimés par l'Assemblée nationale. M. de Villedieu, malgré les insistances pressantes de la municipalité, ne parut point à Digne en ces jours de cri-

1. Cf. Ludovic Sciout, op. cit. — Monlezun, Histoire de la Gascogne, supplément, 1850, p. 583 et suiv. — Lamazouade, La persécution contre le clergé du département du Gers, 1879, p. 4 et suiv. — Collection ecclésiastique, t. IX. — Abbé Léger, Les diocèses d'Aire et de Dax pendant la Révolution, t. I, p. 113, 114 et suiv. — Goydenot, Notes sur les éuêques de Bayonne,\879,Tp. 672 et suiv.— Cirot de la Ville.op. cit.100-126. — Voy. sur l'émigration des évêques et du clergé en Espagne les articles du P. Delbrel, Etudes religieuses à&s Pères Jésuites, septembre, octobre, novembre, 1891, ainsi que L'ouvrage de M. de Grandmaison : l'Ambassade française en Espagne pendant la Révolution. — A Tarbes, le directoire du département lança un arrêt violent contre M. de Montagnac qui s'obstinait à rester. On engagea contre lui une action judiciaire. Retiré dans la vallée d'Ossun, avec l'archevêque d'Aucb, il y est poursuivi par les patriotes qui les obligent à se réfugier en Espagne avec l'évêque de Lavaur. — Nous connaissons par le détail la résistance de l'évêque de Dax, Le Quien de la Neufville. Au moment de l'élection de l'intrus Saurine, la municipalité, le département, signifient au prélat de quitter le palais épiscopal et le citent devant le tribunal. La Neufville prend alors domicile dans une maison de Dax, puis s'écarte d'une demie lieue de la ville, va ensuite plus loin au château de Labomtan, restant toujours dans le diocèse. Devant la menace du club d'Orlhez d'incendier le château, l'évêque de Dax part pour Bayonne. Là il ne sera séparé de son diocèse que par l'Adour. 11 pourra entendre sur la rive opposée les cloches de sa collégiale du Saint-Esprit. Mais il avait compté sans le maire de Bayonne qui lui signifie de partir sans délai. La Neufville, qui a tenu jusqu'en mai et juin 1791, est obligé de partir pour Saipt-Sébastien.

se, se disant retenu à Loches par la maladie, ce qui ne l'empêche point de frapper de ses anathèmes l'intrus qii'on veut lui substituer. Mais « si M. Mouchet de Yilledièu refusait dé revenir h Digne, il n'était pas facile, dit un historien local très favorable à la Révolution, de décider les autres prélats du département à quitter leurs sièges. » La Cropte de Chanterac, dernier évêque d'Alet, né sort de son diocèse que le 1" septembre 1791 ^.

En Provence, la résistance n'est pas moins vive. L' évêque de Vence, Pisani de la Gaude, se distingue par son courage. Une partie de la population le nomma même juge de paix du canton, mais il échoua au troisième tour. Le directoire du Var lui signifie de partir dans les vingtquatre heures. Pisani continue à remplir ses fonctions épiscôpales. Il lance des mandements, bénit les cendres, déclare qu'il prêchera lui-même le carême. Le prédicateur ne manque pas de recevoir la bénédiction du « sieur Pi- . sani » et de le traiter de Monseigneur. L' évêque de Vence avait écrit au directoire du Var : « Lorsque la nation

1. Cf. Auberfcj la Révolution à Digne, in-S", p. 113. — Lasserre, Recherches historiques sur la cille d'Alet, 1877, p. 187 et suiv. — Nous constatons, en 1791, la présence à Cambrai et à Paris de M. de Roban, arcbe- Têque de Cambrai. Il fut forcé de s'expatrier vers le m.ilieu de 1791. — L'évêque de Riez, M. de Clugny, fut forcé par les troubles qui suivirent la promulgation de la constitution civile du clergé, de quitter Riez. Arrivé secrètement à Manosque, il obtint un passeport pour se rendre à Autun qu'il dut bientôt quittei- pour Lausanne. Peu après son départ, M. de "Villeneuve fut élu évêque constitutionnel des Hautes-Alpes. — L'évêque de Séez, M. du Plessis d'Argentré, resté dans son diocèse jusqu'en juillet 1791, fut obligé de s'éloigner devant la persécution, — A Troyes, l'évêque Claude de Barrai n'émigra pas. Il donna sa démission, au moment de la constitution civile du clergé, en faveur de son neveu,Louis de Barrai, déjà son coadjuteur depuis 1788, lequel n'émigra qu'au moment de la persécution. — L'évêque de Coutances, Talaru de Chalmazel, se retira devant l'intrus en 1791. Une déclaration de M. de Macbault, évêque d'Amiens, est écrite de Paris, 14 février 1791. Peu de jours après^il émigra. C'est de Tournai que, le 4 mars 1791, il lance son instruction sur le schisme. Cf. Darsy, op. cit. I, 212. M. de Gonzié, évêque d'Arras, écrit de Tournay le 20 avril 1791. M. Asseline, évêque de Boulogne, partit de Boulogne le 5 juin 1791 pour Ypres. Cf. Deramecomt, 11,210, 216.

s'est emparée de toutes les propriétés ecclésiastiques, personne de nous ne s'y est opposé. Si notre conscience ne nous permettait pas de les livrer, nous ne les avons pas du moins refusées, et peut-être notre silence nous serra reproché devant Dieu. » IVIais quant au spirituel, « l'évêque de Vence s'attend à tout, même à la mort, s'il le faut, pour défendre les droits de son siège et sa juridiction. » Nous avons vu que ce n'était point là de vaines paroles. Mais il fallut bien finir par céder devant lu force. Pisani de la Gaude fit signer ses passeports, le 21 mai 1791, et se retira à Nice d'où il lança, le 12 juin, un mandement avec le bref du pape, lesquels furent affichés dans la nuit h la porte de sa cathédrale. C'était le jour même oii l'on vendait aux enchères l'évêché de Grasse pour 14 000 livres en assignats i.

Ces exemples suffisent à prouver avec quelle vaillance l'épiscopat défendit la bituation. Nous avons la preuve que la presque généralité des évêques fit ici son devoir. En additionnant les trente prélats députés qui sont encore à Paris en mai 1791, à ceux qui ne voulurent jamais passer la frontière, aux évêques martyrs, à ceux qui moururent en France dans les premières années «le la Révolution, à ceux enfin que les histoires particulières nous montrent fermes à leur poste tant que la position fut tenable, on arrive à la certitude que les départs précipités furent en très petit nombre et qu'on aurait grand'peine à en compter une dizaine ~.

1. Cf. Tisserand, Histoire de la Révolution française dans les Alpes- Maritimes, 1878, p. 69-72. — L'évêque de Grasse, M. de Saint-Jean de Prunières, « homme, dit le même historien (ib., p. 6'i-65, 72), distingué par sa science et par sa piété », originaii'e d'une famille parlementaire, fut obligé de s'expatiûer, le 21 juin 1791.

2. Le 3 mai 1791, les trente évêques de la Constituante, présents en ce moment à Paris, signent la lettre des évêques députés, en réponse au bref du pape. Les signatures sont à la page 62-64. Les signataires sont les archevêques d'Aix, Albi (Bernis, coadjuteur du cardinal de Bernis retenu à Rome comme ambassadeur), Arles, Bourges, Reims, Rouen, Toulouse ; les

Les publications locales que chaque année voit éclore sur l'histoire de la Révolution, permettent d'établir ici la vérité d'une façon définitive. Nous en savons déjà assez pour conclure que la très grande majorité des évêques ne partit que dans le milieu ou dans les premiers mois de 1791; or, à cette époque, leur situation était devenue très gravé. Des le 27 novembre 1790, le décret de la Constituante, prescrivant le serment à la constitution civile, sous peine de déchéance, avait donné le signal de la guerre dans toutes les provinces. Qu'on se représente ces

évêques de Agen, Beauvais, Châlons-sur-Marne, Charlres^ Clermont, Gondom, Coutances, Cbuserans, Dijon, Laon, Limoges, Luçon, Le Mans, Montauban, Montpellier, Nîmes, Oleron, Perpignan, Poitiers, Rodez, Saillies, Saint-Flour, Uzès. Plusieurs de ces prélats continuèrent encore leur séjour en France, après le mois de mai. M. de Fontanges arcbevêque de Toulouse, est, en juillet 1791, à la Fauconnière, près Gannat. Le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, ne s'éloigna qu'après le 10 août 1792, et s'embarqua à Boulogne, le 20 septembre. M. de Bernis, coadjuteur d'Albi, réside également à Paris jusqu'au milieu de 1792 (Masson, p. 504). Douze évêques moururent en France : ce sont les évêques de" Bazas. Belley, Cahors, Die, Lodève,. Mirepoix. Oleron, Orange, Quimper, Saint-Paul-Trois-Cbûteaux, Tulle, Yabres. L'évêque de Tulle, Rafelis de Saint-Sauveur avait tenu ferme. Il se vit forcé de quitter sa ville épiscopale vers la fin de mars 1791. Il se retira à Paris où il succomba en mai 1791. Une lettre de M. Emery [Vie, I, 313) signale la pi-ésence de l'évêque de Die à Paris en 1793. Ce prélat, doyen de l'épiscopat, mourut dans cette ville en janvier 1794. — L'évêque de Cahors, M. de Nicolaï, infirme, avait demandé de se retirer à l'hôpital. Comme on engageait à partir M. de Fumel, évèque de Lodève, il répondit : « A. quoi bon, à m.on âge et avec mes infirmités. C'est à Lodève que je mourrai quoi qu'il arrive.)) Il y mourut en effet le 26 janvier 1790. — Tristan de Gambon, évêque de Mirepoix, fixa sa résidence à Toulouse où il mourut en 1791. — Outre les douze évêques que nous venons de nommer, moururent en France de mort violente : l'archevêque d'Arles (député), les évêques d'Agde, Beauvais (député), de Mende, Montauban (député). Saintes (député). — L'évêque de Saint-Brieuc, après avoir été longtemps enfermé dans les prisons, mourut à Paiùs le 20 septembre 1796. Ne quittèrent point la France, les évêques de Alais, Angers, Lectoure, Mâcon, Marseilles, Saint-PàpouI,Senlis. L'évêque de Sarlat, resté en France jusqu'en 1796, émigra à cette époque. — Il faut compter aussi parmi ceux qui restèrent en France, outre l'évêque de Lydda, les quatre évêques constitutionnels : les évêques d'Autun, de Viviers, d'Orléans. L'archevêque de Sens, M. de Loménie, mourut de mort violente ainsi que son coadjuteur du même nomen 1794. Il y eut donc 26 évêques titulaires qui ne quittèrent point la France, sans compter les quatre évêques cons-

diocèses où les passions religieuses se compliquent de toutes les passions politiques, ces assemblées électorales réunies bruyamment pour choisir un nouveau prélat ; l'intrus acclamé, porté en triomphe par les patriotes, réclamant à Tévèque légitime, et sa cathédrale et son palais. Y a-t-il place pour les deux dans la même maison, la même église ? La Révolution allait-elle tolérer, : en présence du constitutionnel sacré évêque par le suffrage universel, l'ancien pontife qui le frappe de ses censures et défend aux fidèles de lui obéir, sous les peines les plus sévères. Cette situation inextricable ne pouvait se dénouer que par le départ ou plutôt l'expulsion des évoques légitimes.

On avait alors si tôt fait d'envahir la demeure del'évêque, de le chasser de son palais, de le traîner devant les

titutionnels. — Pour les autres évêques, notre exposé apporte la preuye que la persécution trouva encore en France, les archevêques ou évêques de Aire, Alet, Amiens, Auch, Bayeux, Bayonne, Besançon, Béziers, Blois, Boulogne, Cambi'ai, Castres, Ghâlon-sur-Saône, Comminges, Dax, Digne, Embrun, Evreux, Gap, Glandève, Grasse, Langres, Lavaur, Lescar, Lisieux. Le Puy, Meaux, Nancy, Rieux, Riez, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Claude, Séez, Senez, Sîsteron, Soissons, Tarbes, Toulon, Tréguier, Troyes, Valence, Vannes, Venoe, Verdun, Vienne. Les très nombreux mandements donnés par les quatorze volumes de la collection ecclésiastique de Barruel confirment les données précédentes et nous montrent, en outre, en France, en 1791, les archevêques et évêques de Angoulème, Bordeaux, Lyon, Nantes, Noyon, Périgueux, Rennes, Saint-Dié. — Enfin les histoires particulières que nous avons pu consulter constatent la présence en France jusqu'à la persécution des archevêques et évêques de Arras, Dol, Fréjus, Grenoble, Lombez, Nevers, La Rochelle, Saint-Malo, Saint-Pons, Toul, Tours. Le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, amené à donner sa démission de grand aumônier en avril 1791, devait se trouver à Paris à cette époque à cause de ses fonctions. La revue que nous venons de faire dans cette note comprend 121 évêques. En y ajoutant les neuf dont nous avons parlé plus haut (évêques et archevêques de Apt, Auxerre, Avranches,Carcassonne, Narbonne, Pamiers, Paris, Saint-Omer, Strasbourg), on retrouve les 130 évêques qui composaient l'épiscopat. Le lecteur voit par cette liste qu'on a de la peine à en trouver une dizaine qui soient partis avant la persécution. Pour la presque totalité des prélats qui quittèrent la France, les départs eurent donc lieu depuis le mois de décembre 1790 (ouverture de la. persécution par le décret du 27 novembre) jusqu'en 1792.

tribunaux, de le mander par décret devant la barre de rasssemblée nationale, de le jeter en prison, comme cela arrive, dès le 29 juillet 1789, à M. de Grimaldi,. évêque de Noyon. Le grand nombre de prélats réfugiés à Paris, à Lyon, nous les montre cherchant dans les grandes villes, dans ces deux cités surtout, une sécurité qu'ils ne trouvaient plus dans leur diocèse. Dans les provinces, rien ne les défendait contre les passions locales, contre la tyrannie des municipalités et des directoires, contre des fureui's toujours croissantes, contre les <c imprécations d'un peuple qu'on a su rendre furieux », qui, au Puy, lance des pierres sur la voiture de Mgr de Galard, et tire des coups de pistolet en signe de réjouissance de son départ, contre ces « hordes féroces qui, disait La Fare, dirigent sur nos têtes leurs poignards sanglants. » Jamais les plus sottes calomnies, et les calomnies inventées surtout contre les évêques, n'obtinrent plus facilement crédit qu'en ce temps de Révolution. On fait croire au peuple que M. de Chilleau, évêque de Chalon-sur- Saône, a fait doubler les tailles et creuser un souterrain pour faire sauter le club de la ville, qu'il veut empoisonner les puits et incendier les maisons. Que faire contre cette crédulité haineuse de la multitude ? M. du Chilleau tient ferme, mais les fenêtres de son palais sont brisées à coups de pierre; il est insulté jusqu'à l'autel, il est traduit devant le tribunal ; un malheureux qu'il a comblé reçoit mandat de l'assassiner. M. de Chilleau part en . Suisse pour laisser passer l'orage, revient à Châlon pour combattre la constitution civile, est obligé de s'échapper la nuit pour éviter la mort, se réfugie à Grenoble d'oii un dénonciateur le fait encore expulser,et traverse la frontière en exhalant sa douleur de « voir cette facilité des peuples à renoncer à leurs anciennes habitudes, à passer subitement de la considération à l'outrage, de la reconnaissance au mépris pour ceux qu'ils avaient respectés

jusqu'alors. » A Vienne, Mgr d'Aviaii apaise par sa calme impassibilité la foule irritée, qui a envahi son palais parce qu'on lui a dit, comme en tant d'autres diocèses, que le prélat y cache de la poudre, des armes, des trésors, des émissaires en vue d'une contre-révolution ^. A défaut de calomnies, la présence de l'évêque réfractaire suffit à elle seule pour exciter la rage de ses persécuteurs. Aussi vit-on parfois leurs prêtres les plus fidèles les conjurer de s'éloigner de leur diocèse ou de n'y pas rentrer-.

Mais les prélats, en cédant devant la force, ont soin de constater, pour délivrer leur âme, qu'il leur est fait violence. Ils tiennent à se couvrir de l'exemple et des paroles de saint Cyprien. Nous voyons l'un d'eux, M. de Royère, insérer cette protestation dans son testament : « Je déclare que je ne partis de mon diocèse de Castres que lorsque j'y fus forcé par une troupe de soldats armés et envoyés pour m'insulter et m'expulser. J'y restai aussi longtemps que possible ; mais il fallut céder à la violence de l'orage et partir de France bientôt après, où ma vie n'était plus en sûreté. » M. de Royère, dénoncé, le 10 mars 1791, par l'accusateur public, s'était, en effet, vu chasser de son palais. Le 14 juillet, une horde furieuse, appelée la bande noire, l'assaillit dans la maison de la ville où il s'était réfugié. Echappé h grand peine, il se rend à Ax, dans l'Ariège, où les gendarmes viennent encore le poursuivre ; il passe alors en Espagne ^. L'évê-

1. Cf. Bozon, Recherches historiques sur la persécution révolutionnaire dans le déparlement de Saône-et-Loire, 1889, grand in-8, t. I, p. 12-75. — Lyonnet, op. cit. I, 359-360.

2. Les lettres de l'évêque de Grasse, août 1795, janvier 1796, nous montrent ses efforts pour rentrer dans son diocèse. Jl en est détourné par son clergé qui craint un redoublement de persécution. Theiner, op. cit. II, 165-167.

3. Nayral, Bibliographies castraises, III, 358 et suiv. — Sciout, op . cit. t. II, p. 78. Ami de la religion, n" du 6 juin 1829. — L'évêque de Nancy, M. de La Fare, écrit le 8 janvier 1791 : « Victime désignée, objet dès complots sinistres des méchants, malgré notre répugnance, nous nous

que de Meaux, M. de Poligaac, parle dans une lettre « des brigands soudoyés qui dévastèrent, dit-il, toutes' mes propriétés et à la rage desquels je ne suis parvenu à me dérober que par une fuite précipitée ^. »

Le temps était. aux violences. Le 23 marc 1791, M. de La Luzerne, évêque de Langres, dont les écrits adressés à son clergé avaient eu tant de retentissement, est obligé de gagner la frontière de Suisse sous un déguisement, et en conduisant lui-même sa voiture. M. Amelot, évêque de Vannes, est amené à Paris par la gendarmerie. A Li-

sommes vus forcés de nous éloigner pour leur épargner des crimes... Les braver' (les assassinats) serait une témérité sans avantage pour l'Eglise. Les prévenir m^a paru un devoir : je me suis éloigné. » Guillaume, Histoire du diocèse de Tout et de Nancy, V, 113. — M. de Messey, évêque de Valence, sacré le 5 octobre 1788, ne semble avoir fait son apparition dans son diocèse que le 9 janvier 1791. C'était bien d'y venir enfin au moment du danger, au moment où le commandant de Voisins venait de perdre la vie dans une émeute qu'il avait voulu apaiser. M. de Messey ne put tenir longtemps à son poste. Nous lisons dans des lettres par lui adressées, le 22 janvier et 15 février 1791, aux officiers municipaux qui lui ont fait sommation de prêter serment, qu'il se retire non par peur, mais pour éviter des violences qui pourraient amener quelque crime. Cf. Na.dal, Histoire hagiologique du diocèse de Valence, 1855, p. 441-449. — L'évèque de Verdun, M. des Nos, quitte son diocèse dans les premiers mois de 1791. « Nous étions bien déterminé, écrit-il, à nous exposer à tous les dangers. » Mais, o crainte que notre refus de serment ne causât quelque trouble dans notre ville épiscopale, malgré la rigueur de la saison, nous avons fui noti-e malheureuse patrie », en vue de « la tranquillité publique dont nous étions beaucoup plus occupé que de la nôtre. » Coll. eccl.,lX, 522, 523. — L'archevêque d'Embrun. M. de Leyssin, part aussi au moment de la persécution religieuse. « Je préviens l'orage, écrit-il. Si je m'éloigne pour un temps, c'est pour éviter les troubles . Vous ne me soupçonnerez pas sans doute de céder à la crainte. Je braverais l'univers entier, si la religion ou ma conscience m'en faisaient un devoir ; mais la résistance serait un crime. » Coll. eccl., XII, p. 7. — M. d'Aviau ne voulait pas partir, et ne consentit à se retirer que devant la pression de son entourage. « Il faut, disait-il, qu'un général meure à son poste. Ne serait-ce pas une lâcheté à moi que de fuir le danger,et où voulez-vous que j'aille .■' Pendant ce temps qui gardera mon troupeau ? Ne donnprai-je pas l'exemple de la désertion ? Le loup ravisseur entrera alors dans la bergeiùe et immolera à son choix les pères, les mères et les petits. » Lyonnet, I, 3fi8.

1. Voir cette lettre dans Theiner, II, 219. M. de Polignac fut forcé de quitter son diocèse dans les premiers mois de 1791. Il est encore à Paris le 26 mai 1791. Cf. AUou, Chronique des évêques de Meaux, 1875,

sieux, M. de La Ferronays est cité devant un tribunal révolutionnaire, qui lui enjoint de quitter le pays au plus tôt. M. de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, avait reçu avis des administrateurs du département que, s'il était répandu une seule goutte de sang, il en répondrait sur sa tête. « Nous vous engageons, lui disaient-ils, à quitter des. lieux où vous allumez les torches du fanatisme et de la discorde. » Comme M. de La Marche ne se hâtait point d'obtempérer à ces ordres, la gendarmerie, accompagnée de vingt hommes armés, envahit son palais; Il peut fuir et s'embarquer à RoscofF, sur une barque de contrebandier qui, après avoir été pendant quatre jours et quatre nuits le jouet des vents, le fait aborder enfin en Angleterre, le 28 février 1791 K Quelques jours après. Le Mintier, évêque de Tréguier, insulté dans son palais, cherche un refuge à Jersey. L'évêque de Bayeux, M. de Cheylus, échappé avec peine aux menaces d'une populace furieuse, ne tarde pas à l'y rejoindre. A une autre extrémité de la France, l'évêque de Toulon est poursuivi avec acharnement et sa maison est pillée. M. deBonneval, évêque de Senez, est conduit de tribunal en tribunal, subit cinquante-quatre jours de détention, est exilé à 10 lieues de son diocèse, et se voit condamné à « la déchéance des titres d'évêque et de citoyen ~. »

1 . Vie de La Luzerne, par Godard. — Plasse, Le clergé français réfugié en Angleterre, 1886, 2 vol. in 8°, t. l"', p. 69 et suiv. Un décret du 16 février 1791, avait mandé l'évêque de Saint-Pol de Léon à la barre de l'assemblée, avec les évèques de Tréguier et de Nantes. Cf. séance du 14 février 1791 à la Constituante. — Mgr de la Marche avait reçu un paquet avec cette adresse : A l'ancien évêque de Léon. Il le renvoya aux administrateurs du district de Morlais avec cette protestation: « Je ne suis point ancien, mais actuel évêque de Léon. » L'évêque de Nantes écrivait en 1794 : « Je fus foicé de m'expatrier dès l'année 1791 pour épargner un nouveau forfait.» Theiner, II, 229. L'évêque de Saint-Claude écrivait en 1795, « qu'ayant été un des premier» persécutés des évêques français, il a été obligé de fuir son diocèse et la France, autant pour éviter un crime à ses persécuteurs que pour se soustraire à leur fureur. » Theiner, II, 104. M. de Hercé, évêque ae Dol, ne partit qu'en 1792.

2. Cf. les histoires locales; Picot, VI, 91,92; Jager, II, 353-357.

Telle était la situation. Il est bien facile de dire que les prélats avaient pour devoir de la braver et de tenir ferme à leur siège. Outre qu'on les en arrachait par la force, la mort violente de l'archevêque d'Arles, des évêques de Beauvais, de- Saintes et de Mende, lors des massacres de septembre, le sort qui attend les évêques d'Agde, de Montauban, de Saint-Brieuc, disent assez en face de quels périls se trouvaient placés les évêques réfractaires. Dans ces conditions ils pouvaient, souvent même, ils devaient s'éloigner.

Nous connaissons, — les événements de septembre le prouvent éloquemment, — le terrible danger encouru par les prélats qui avaient prolongé leur séjour en France jusqu'en 1792. L'évêque de Luçon, M. Mercy, député et membre de la commission épiscopale « spécialement chargée à Paris des intérêts de la religion », avait résolu de rester avec ses confrères le plus longtemps possible. «Il a fallu, écrivaitil, céder à la cruelle loi de déportation. Quinze jours plus tard, je n'y aurais plus été à temps; car à peine fusje parti, que l'ordre de m'arrêter fut donné, que tout ce que je possédais fut envahi, confisqué et vendu, et tout ce que possédait ma famille. » L'évêque de Dijon, M. de Merinville, présent aussi alors à Paris, d'où il soutenait < le courage des ecclésiastiques de son diocèse >ï, malgré « un décret lancé contre lui par Taccusateur public de Dijon », courut encore un plus grand péril. Il est jeté en prison en pleins massacres de septembre et croit toucher à sa dernière heure. Il est relâché après huit jours de détention par le « comité de sang » à la majorité d'une voix, grâce à l'intervention de deux amis. Trente-six heures après, un nouvel ordre d'arrestation est lancé contre lui et «m'a forcé, écrit le prélat, de me sauver presque nu * . »

1. Voy. les lettres des évêques de Luçon et de Dijon dans Theiner, II, 128, 189. — Un prélat du Comté- Yenaissin, M. des Âchards de la Bau-

482 LES ÉVEQUES

L'an des prélats qui se montrèrent les plus héroïques, M. La Broue de Vareilles, évêque de Gap, nous a laissé le récit de ses tribulations. On lui défendait de se rendre aux oflices avec la garde d'honneur dont avaient coutume de s'entourer les évêques. Si ses gens portaient la cocarde, on le leur reprochait, parce qu'elle était interdite aux aristocrates ; s'ils ne la portaient pas, on le leur reprochait encore comme une marque de dédain aristocratique. M. de Vareilles ayant excommunié, le 11 juin

1791, l'intrus Cazeneuve, « une rumeur effroyable, dit-il, se fit entendre aussitôt contre moi ; les uns voulaient m'assassiner dans ma maison, les autres me conduire sur la place et m'y faire périr après les traitements les plus humiliants. Il s'agissait de me couper le nez et les oreilles et de me pendre ensuite. Ceux-ci disaient qu'il fallait me garder à vue ou me faire prendre par la maréchaussée et me conduire à Orléans. » On finit pas déférer M. de Vareilles au tribunal ordinaire. Il plaida lui-même sa cause, et fut condamné à une amende de 600 livres envers l'hôpital, qu'il paya le jour même. Eh bien, cet homme, qui, à travers tant de dangers et tant d'alarmes, put maintenir sa résidence dans son diocèse jusqu'au 11 juillet

1792, se demandait plus tard s'il n'eût point été plus méritoire de partir plus tôt en exil, si la modération relative à laquelle le condamnait son séjour en son diocèse n'avait pas nui à la défense. Et alors nous le voyons repasser dans sa mémoire, pour se rassurer, tout le bien qu'a produit sa présence prolongée. Presque tous ses prêtres

me, évêque de Cavaillon, est encore en France en novembre 1792 et devait mourir à Lyon en 1793. II écrit (Theîner, II, 70) : « Depuis trois ans chassé de mon évêché, j'ai toujours tâché de me placer le plus près que j'ai pu de mon diocèse, tantôt à Apt, tantôt à l'Isle et tantôt à Avignon,. . Je suis dans ce moment à errer d'un pays à l'autre, à une ou deux journées du Comtat, sous un nom emprunté, et travesti pour l'habillement. Malgré ces précautions, on est, sur le moindre soupçon, obligé de décamper... Il est bien dur de ne savoir o'ù reposer sa tête.»

ET LA CONSTITUTION CIVILE DtJ CLERGÉ 483

avaient prévariqué. « Je le dis, la douleur dans l'âme, s'écriait-il, la grande majorité de mon clergé a prêté le serment. » Il eut la consolation d'en ramener plus de cinquante. Il fut le conseil, le soutien des fidèles et des pasteurs, et encore c'est h peine si cette constatation parvient à le convaincre que son opiniâtre persistance a été un bienfait pour son peuple *.

1. Mémoire de la Broue de VareiUes, évêque de Gap, depuis 1789 jusqu'en juillet 1792, publié par l'abbé Guillaume, 1892, inSo.

Page 1