Theixer, II, ij
2. Nous renvoyons sur ce point à l'ouvragé capital de M. Albert Sohel, l'Europe et la Révolution française, i8S5-i8g2, ^ \ol. in-8\.
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pays. La petite cour de Vérone bondit devant toute proposition de ce genre. A la suite de la nouvelle cpie les Anglais menaçaient Toulon, le prince avait parlé de courir au secours de ce grand port avec une résolution que ne lui pardonnèrent pas les envahisseurs.
Sur ce point le cœur des émigrés battait à l'unisson de celui de leur roi. Le malheur des temps voulut que ces Français, qui brûlaient d'amour pour la France, aient paru parfois agir en ennemis de la France. L'un de ces proscrits pressent l'accusation et la discute. Il nous présente, par exemple, plus d'im millier de compatriotes, et parmi eux beaucoup de prêtres, enfermés dans Maëstiùcht quand Miranda vient l'assiéger avec l'armée républicaine. Miranda a juré de massacrer impitoyablement tous les Français qu'il rencontrera dans la ville. Les femmes savent qu'elles ne seront pas plus épargnées que les hommes. Quel parti prendre? Fera-t-on un crime aux assiégés de chercher à sauver lein- vie en repoussant l'agresseur ? « Ils n'attaquèrent pas, on les attaqua. » Malgré l'extrême péril, les ecclésiastiques ne prirent pas les armes et se contentèrent dé travailler aux fortifications. Quand l'assiégeant se retire devant le prince de Gobourg, c'est un délire. « Des femmes de qualité traversaient des files de soldats, en courant, pour arriver jusqu'au général, versaient des larmes d'attendi'issement, et, ne pouvant atteindre jusqu'à son visage, jusqu'à sa main, baisaient affectueusement ses bottes couvertes de poussière. Il est si doux de n'avoir pas été égorgé! » A Jersey, la même question se pose sur la fausse nouvelle de l'attaque des patriotes. On parle d'obliger les prêtres réfugiés à porter les armes. Les événements viennent mettre ainsi en lutte chez les exilés deux sentiments bien puissants : le patriotisme et le souci de lem* propre conservation. Ils en souffrent cruellement. « Qu'iL était amer, qu'il était déchirant, dit l'un de ces proscrits, de fuir ainsi des compatriotes à
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qui l'on n'a jamais fait de mal, qu'on aime encore... de les fuir dans la crainte qu'ils vous égorgent ^ ! » de se demander anxieusement quand on est pris : Nous tueront-ils, nous laisseront-ils la vie après nous avoir dépouillés de tout et chassés de notre pays ?
Et l'exil ne suffirait-il point à lui seul pour expliquer et justifier toutes les plaintes? Il devait en coûter à ce clergé qui aimait si tendrenient les Bourbons de prier pour un roi étranger sur la terre d'exil, de remplacer, par exemple, dans le Domine, salçum fac, Ludoncum par Georgium, par le chef de la grande nation qui lui donnait une hospitalité si généreuse. S'il était dur de vivre hors de France, n'était-il pas plus cruel encore de mourir loin d'elle ? L'abbé Baston, dans le délire d'une maladie grave qui faillit l'emporter, s'écrie en pleine Germanie : <( Oh ! combien de fois je demandai à mes barbares compatriotes qui ne m'entendaient pas, mais dont les fantômes, créés par une fièvre ardente, erraient en quelque sorte autour de ma couche, quel mal je leur avais fait j)our me contraindre à une mort si douloureuse ! »
Une des grandes douleurs des émigrés avait été, outre l'exil même, cette obligation de fuir de ville en ville, de royaume en royaume, devant les soldats républicains 2. On vit, lorsque, les fureurs jacobines étant calmées, il fut possible de se rencontrer à l'étranger sans se donner la mort,
I. Baston, op. cit., t. II, pp. i53-i58, 220, 227, 228. — On observe que les réfugiés en Angleterre « n'aiment point à récriminer contre leurs compatriotes persécuteurs ». En Westphalie, M. de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, recommande de « ne jamais parler avec haine ni animosité des persécuteurs, mais de prier pour eux ». Loth, op. cit., 4o5, 4ii-
a. La correspondance des éveques relate ces fuites précipitées devant les armées françaises. C?est ainsi que l'invasion chasse l'évêque de Clermont,M. de Bonal, de Bruxelles et de Bréda; l'évêque de Comminges, de Constance ; l'évêque de Glandèves, du comté de Nice et du Piémont ; l'évêque de Grasse, du Piémont ; l'évêque de Lisieux, de Munster ; l'évêque de Luçon, de Venise et de Ravenne; l'évêque de Nantes, des Pays- Bas et de plusieurs villes d'Allemagne ; l'évêque du Puy, du Valais ; l'évêque de Soissons, des Pays-Bas et de plusieurs contrées d'Allemagne ; l'évêque de Vence, de Venise ; l'évêque d'Apt, des i^tats du Pape ; l'archevêque de Bordeaux, de la Hollande, de Liège, etc.. Parfois notre
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quels liens de cœur et de nationalité unissaient toujours les exilés à leurs compatriotes. Bonaparte ^ écrivait au Directoire au sujet des émigrés en Italie : « Ils pleurent en nous voyant. Gomment ne pas avoir pitié de leur infortune ? » Les proscrits n'avaient pas attendu ce rapprochement amené par l'apaisement des esprits pour prouver qu'ils n'avaient au cœur aucune haine contre les soldats lancés à leur poursuite. Leurs sentiments avaient éclaté avec une particulière éloquence quand, sur la terre étrangère, ils s'étaient vus appelés, par les vicissitudes des événements, au chevet des blessés et des mourants, consolant ainsi, réconciliant avec Dieu et avec eux-mêmes ceux qui, quelqiies heures auparavant, les menaçaient de les passer au fil de l'épée 2. Ces considérations expliquent, sans la justifier, l'espèce de connivence avec l'étranger qu'on a pu reprocher aux laïques et même au clergé émigré.
clergé avait à soufirir même des armées étrangères. Les Autrichiens, qui tenaient campagne en Italie, repoussaient tous ceux qui venaient de France. L'abbé Bonafoux fut sauvé par sa présence d'esprit. On lui demandait s'il était Français : « Nous fuj'ons les Français », répondit-il, et il put continuer sa route.
1. Bonaparte lit res|»ecter les églises, le clergé et les couvents dans ses campagnes d'Italie. « Nous ne sommes pas des impies », disait un commandant à l'Abbé d'un monastère. Lettres de dom Dassac {Reçue du Monde catholique, année 1893).
2. A l'hôpital de Maastricht, les prêtres se firent « confesseurs, gardesmalades, médecins même et consolateurs suprêmes de beaucoup de ces infortunés qui mouraient loin de leur famille et de leur patrie. Ils les entendaient souvent (et avec quelle joie!) bénir hautement ces mêmes prêtres dont, peu de jours auparavant, ces mêmes soldats avaient résolu la mort. Ils virent des impies, des parricides, mêler leurs larines, lés larmes de la pénitence, au sang qui coulait de leurs plaies et mourir comme des saints. Pour qu'il ne manquât rien à la couronne dé ces bons ministres de la miséricorde, plusieurs d'entre eux gagnèrent le mal qui immolait tant de Aictimes, et accompagnèrent au tombeau ceux qu'ils avaient eu le bonheur d'introduire dans la vie éternelle. » En i8o6, l'évêque de Toulon, EUéon de Castellane, soigna les soldats français reçus à l'hôpital d'Udiné, et mourut de l'épidémie. Cf. Baston, op. cit., II, i56, 157 ; Laugier, op. cit., p. i82-i85.
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N.e croyons pas cependant que tous les évêques du dehors aient montré Ip même enthousiasme pour la coalition. L'un, des prélats les plus attachés à la monarchie, M. Asseline, évêque de Boulogne, veut bien se rassurer dans un écrit, publié vers la fin de 1792, contre la crainte d'un « démembrement » de la France par l'Europe victorieuse, à la pensée que la justice habite dans le cœur des rois ; mais d'autres motifs lui font redouter l'intervention de l'étranger. « Si le retour à l'ordre, dit-il, s'opère par la , force, ne restera-t-il pas dans l'âme de bien des gens un levain de haine et d'animosité contre ceux qu'ils appellent aristocrates? » Un peuple qui a conquis. la liberté, l'égalité, qui ne paie plus de dîmes, n'aura peut-être pas beaucoup d'ardeur pour le rétablissement de l'ancien régime. M. Asseline voudrait donc que le retour au passé concordât avec un « changement dans l'opinion publique. Je leur prédis, s'écrie l'évêque de Boulogne, que la monarchie se relèvera en France » ; mais c'est surtout « Dieu qu'il faut intéresser à notre cause i ».
Un évêque, qui était un politique, le cardinal de Bernis, ne partageait point la confiance un peu naïve de M. Asseline, qui n'était qu'un théologien, dans la justice des rois. Il était toujours à Rome ce prélat ambassadeur, y représentant encore brillamment la France avec les débris de sa fortune, ce témoin d'un autre âge, qui paraissait se survivre pour assister à la ruine de toutes ses affections. On devine avec quelle attention, quel intérêt, il suivait les événements de son pays, lui qui écrivait le 27 septembre 1775, au ministre Vergennes, qu'il « était de ceux qui
I. Réflexions chrétiennes et politiques sur l'état actuel de la France et sur . les moyens d'y remédier.
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croient qu'on naît citoyen et sujet avant d'être prêtre et évêque I ». On comprend avec quel désespoir, lui, élevé dans la tradition, dans le culte de la monarchie absolue- devait assister à sa ruine, et à l'impassibilité de Louis XVI. « On ne laisse au roi que là vie végétale, mandait-il de Rome. On admire qu'il s'en contente. » Si Bernis souffrait autant et plus que personne de la toumm'e que prenait la Révolution, il était trop circonspect, et aussi trop patriote, pom* s'associer à tous les projets des émigrés. Il refuse de tracer un plan de conduite à Vaudreuil qui le lui demande pour le comte d'Artois. Bernis, se regardant toujours comme ministre du roi, croirait manquer de correction, en se mêlant à des combinaisons que son maître n'a point autorisées. Bien que le cardinal entretienne une active correspondance avec toutes les cours de l'Europe, en particulier avec le roi de Suède, il est loin de croire au désintéressement des puissances. « Dieu fasse, dit-il, qu'il n'en résulte pas un démembrement considérable ! » Il voudrait de la part des souverains une simple démonstration, autant dans leur intérêt que dans celui de Louis XVI. « Leur demander davantage serait une folie et une imprudence, parce qu'ils feraient leur marché et nous dicteraient des lois peut-être fort dures... Si lés puissances agissent, il est à craindre que la France ne soit coupée en morceaux; on ne fait rien pour rien en ce monde. » Si, l'année suivante, Bernis paraît rallié au plan de coalition, il n'en persiste pas moins à le trouver très dangereux et à attendre le salut, une révolution, non de l'intervention de l'étranger, mais d'une réaction intérieure. « Celle que pourraient produire, dit-il, les armées étrangères, ne devrait occasionner tout au plus que le démembrement du royaume. Tout le mal vient de nous-mêmes, c'est nous seuls qui
I. L'évêque de Béziers écrivait le 14 janvier ijgi : « Un. véritable chrétien, un prêtre et surtout un évêque, ne doit jamais perdre de vue qu'il est en même temps citoyen. » Coll. ecclés., IX, i24-i38.
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pourrons le guérir. » Bernis n'a d'ailleurs aucune confiance dans l'entourage des princes et dans la conduite des émigrés- « Ces talons rouges et ces têtes folles » ne lui ,disent rien qui vaille pour l'issue d'une entreprise si témérairement engagée. Juger ainsi d'avance la conduite des émigrés, prédire la république lui an avant l'écroulement du trône, était d'un politique clairvoyant. Il y avait du désintéressement à pousser si mollement à une restaura^ tion qui, disait-on, devait faire le cardinal premier ministre. Il y avait encore plus de mérite à faire acte de patriotisme, en affichant hautement les craintes que la coalition inspirait pour l'intégrité de la France. Bernis nous montre que tous les prélats exilés ne partaient point aveuglément en guerre contre leur pays, sans s'inquiéter si la rentrée des princes n'entraînerait pas l'amoindrissement du territoire i.
I. Cf. L. PiNGAUD, Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant l'émigration, 1889, 2 vol. in-8°. — Massox, Le Cardinal de Bernis, pp. 5i6-528, 556.