Proclamation du 28 décembre
2. L'arrêt des consuls rapportait l'arrêté du Directoire sur ces détenus en faveiir des « prêtres compris dans l'une des trois .classés suivantes : 1» ceux qui auraient prêté tous les serments que les lois ont prescrits aux ministres du culte, et aux époques désignées par ces mêmes lois, et qui ne les ont pas rétractés ; — 2» ceux qui se seraient mariés ; — 3° ceux qui n'ayant point exercé ou qui ayant cessé d'exercer, avant la loi du 7 vendémiaire an IV, le ministère de leur culte sans en avoir repris l'exercice depuis cette époque, n'étaient plus assujettis à aucun serment ». L'art. 3 portail: « Ceux qui se seront soustraits à la déportation justilieront de leur droit à jouir de cette disposition par-devant les administrations centrales de leur département. »
disant qu'il aboutirait, en moins de deux ans, à un concordat solennel a.vec l'Eglise romaine.
On eût surpris plus encore son entourage. Les ministères, les administrations départementales, sont remplis de jacobins, de bonnets rouges, qui avaient la haine' du prêtre dans l'âme et la persécution en habitude. Pour tous ces politiciens, ces préfets, ces proconsuls de village ou de grande ville, les gens d'Eglise sont des parias^ le clergé un gibier qu'on traque depuis dix ans et auquel on continuera à donner la chasse, ne fût-ce que pour s'entretenir la main. Les violences, les crimes accumulés pendant si longtemps dans toutes les provinces, les flots de sang répandus, les fureurs déchaînées, les parodiés de la justice outragée, ont amené une sorte de déviation du sens moral, éteint, avec la notion et le goût de la liberté, tout respect de son semblable, surtout quand ce semblable est un prêtre. Les prêtres, on les a vus méprisés, honnis, traqués, assassinés ; on ne peut se faire à l'idée qu'ils méritent des ménagements, qu'ils aient des droits, qu'ils puissent prendre rang dans la société, en un mot qu'ils soient Français, qu'ils soient hommes.
Voilà l'état d'âme des dépositaires de l'autorité et de la force publique à la veille et au lendemain de Brumaire, tel est l'esprit des petits potentats associés de près ou de loin au gouvernement du pays. Ah ! il faudra du temps, il faudra l'exemple, le prestige, la résolution de ce Bonaparte dont le nom fascine déjà la France, dont l'exemple fait loi, dont la volonté ne souffre pas de discussion ; il faudra que la nation, dans ses couches profondes et encore chrétienne^, fasse entendre peu à peu sa voix pour amener la cohorte militaire, administrative, philosophique, académique, à calmer ses préventions et ses haines, à se demander si la religion d'ancien régime ne pourrait pas encore rendre des services en république, à supporter que les prêtres vivent, reparaissent,, se mon-
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trent, jouissent des fameux droits de riiomme et restaurent Tin culte qu'on s'est acharné à détruire pendant tant d'années. .
Heureusement, le seul fait que le i8 Brumaire est un coup d'Etat contre le Directoire, contre un gouvernement ennemi àciliarné de l'Église, amène une réaction favorable à l'Eglise même. Les consuls, pour avoir le clergé sous la main, pour ne jpoint alarmer les prêtrophobes, maintiennent les lois persécutrices, mais ils les tournent, en dispensent et font rendre la liberté à une foule de déportés, ou cachés à l'intérieur, ou internés dans les îles de Ré et d'Oléron, ou arrivés du. dehors. L'arrêté du 8 frimaire fut appliqué très largement ; nombre de préfets en étaient scandalisés i. Le décret du 7 nivôse, en prescrivant la promesse de fidélité à la Constitution de l'an Vm, apportera, il est vrai, au clergé un nouveau sujet de scrupules et par suite de division ; mais ce serment, en se substituant à tous les autres, avait du nioins l'avantage d' offrir à ceux qui le prêtaient un moyen assuré de trouver enfin la sécurité dans leur pays et le droit d'exercer un culte public K
Malgré cette amélioration progressive, inévitable, la situation du clergé reste incertaine et, çà et là, pleine de
1. Le 22 floréal an VIII, le préfet de la Charente se plaignait au ministre « des facilités coupables que trouvent ces détenus dans l'île de Ré... Les prêtres belges avaient été arrêtés en masse ; on les a élargis de Jnême. » Un autre administrateur écrit qu'on a relâché « plusieurs centaines d'individus qui peuvent être dangereux, qui n'y avaient aucun droit ». II est donc vrai que les prisons^ les cachots, les refuges se vident. -
2. Cet arrêté du 7 nivôse (28 décembre 1799) portait : « Tous les fonctionnaires publics, ministres des cultes, instituteurs et autres personnes qui étaient, par lès lois antérieures à la Constitution, assujettis à un serment ou déclaration quelconque, y satisferont par la déclaration suivante : Je promets fidélité d la Constitution. »
périls. Comme les mesurés de déportation, les peines de réclusion ou de mort n'ont point été nettement rapportées, des menaces pèsent sur les prêtres. On peut les tuer légalement et, en plein Consulat, on en tue plusieurs au Nord et au Midi i. Ces exécutions sont rares : mais n'étant pas protégés par les lois, ils se trouvent plus ou moins à la merci dés administrations qui ne leur ménagent ni les vexations ni les alertes. Lorsqu'on entend le ministre de la Police, Fouché, traiter les déportés qui ont reparu de « réacteurs sanguinaires » et de « vengeurs superstitieux 2 », on devine quels doivent être les procédés, le langage de ses subordonnés. Ceux-ci ne se gênent point. Préfets, sous-préfets, se croient encore autorisés à parler haut, à manifester en toute occasion leur mépris et leur haine pour des revenants dont ils pensaient être débarrassés pour toujours 3.
1. Sous le Consulat, nous trouvons deux prêtres condamnés à mort par la commissiom militaire siégeant à Nîmes. L'un d'eux, poursuivi comme instigateur des troubles survenus dans le Cantal et le Forez, fut exécuté à Montpellier ; l'autre, accusé de brigandage et de- contre-révolution, subit son supplice au Vigan. Il marcha à la mort aA'ec assurance, chantant à pleine voix le psaume Miserere mei. (Saurel, op. cit., t. IV, p. 35-37.) En Bretagne, le recteur de Carnac est assassiné. La veille de Noël 1799, des soldats arrêtent un jeune prêtre nommé Loncle, qui exerçait son ministère à Plouguenast, et le fusillent sans pitié. Le 3 février 1800, l'abbé Méheust fut arrêté à Morieux et mis à mort pat les colonnes mobiles. (Cf. Tkesvaux, op. cit.)
2. Fouché disait dans sa Circulaire du 22 nivôse : « Faire rentrer quelques prêtres déportés a été un acte d'humanité et de moi*ale. Le gouvernement a voulu consacrer la liberté des opinionsi religieuses, mais non la résux'rection du fanatisme ; il a voulu ramener parmi le peuple les précepteurs d'une morale antique et révérée, mais non des réacteurs sanguinaires et des vengeurs superstitieux. » (Débats et décrets, nivôse an VIII, p. 220.)
3. Charvet, le préfet des Pyrénées-Orientales, qui vient de remplacer le Directoire dépai*témental, ordonne, deux jours après son installation, le 17 avril 1800, aux agents municipaux un « redoublement de zèle ». Il leur rappelle les mesures prises par l'ambassadeur de la République à Madrid, de concert avec le secrétaire d'Elal d'Espagne, « pour faire rentrer dans l'intérieur de ce royaume les émigrés et déportés qui affluent sur nos frontières. ...Vous le savez, citoyens, ajoute-t-il, les émigrés et les déportés ne sont attirés sur le sol d'une patrie qui les repousse que par un esprit de vengeance et de rage dont les fonctionnaires publics et les acquéreurs de domaines nationaux seraient les premières victimes, s'ils parvenaient jamais à y devenir puissants. Notre intérêt commun est donc d'exécuter avec sévérité les lois qui les concernent, mais en particulier celle relative aux passeports, dont ils abusent souvent pour s'introduire en France
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Les jacobins de village ne demandaient qu'à les imiter. Au besoin, ils sauront prendre à lem* compte la chasse aux prêtres. Ecoutez ce récit. Dans le Pas-de-Calais, au mois d'août 1800, près d'un an après le i8 Brumaire, tm zélé missionnaire, l'abbé Lagniez, a convoqué pour oiïze heures du soir, dans une maison sûre, les fidèles qu'il à ralliés autour de lui. Les bonnets rouges, excités par leur chef nommé Troisdoigts, somment le juge de paix de sévir. Celui-ci résiste. « Va, si tu veux, dit-il au dénonciia.teur, je ne me charge de rien. » Troisdoigts court trouver l'huissier du juge du paix, et l'entraîne à l'attaque du temple improvisé. Les assaillants munis d'armes frappent à coups redoublés. Le célébrant était en train de faire, après l'évangile, un sermon sur la Sainte Vierge. Il entend du bruit, demande aux assistants s'il n'est pas en danger; comme personne né lui répond, il continue. « Mais tout à coup, raconte le prêtre lui-même, voilà qu'rni de ces forcenés ferme rudement la fenêtre qui donnait sur la coUr. Incontinent après ils sont à la porte de la chambre où je célébrais les saints mystères ; ils entrent, l'épée à la main, jurant et blasphémant. On me crie : « Sauvez-vous. ' » J'avais demandé deux fois pendant le sermon : « Qu'est-ce « que j'entends ! Vient-on m'arrêter î » Personne n'avait répondu. Me voyant sur le point d'être pris, on souffla les chandelles, on se mêla avec confusion ; une catholique des plus zélées se jette à mon col, me délie les cordons démon aube, m'ôte ma chasuble, me traîne sur la place où se faisait l'assemblée, du côté du verger, me jette son mantelet et m'entraîne. Un jeune Lallou, dont j'avais commencé la réconciliation à l'église, se joint à elle ; ils me
sous des noms supposés. » De tels préfets rencontrent trop souvent des agents municipaux dignes d'eux. Presque 'à la veille du Concordat, le "j juillet 1801, le maire d'Avenières écrit au préfet de la Sarthe, qu'il trouvait trop modéré : « Veuillez, citoyen préfet, museler ces tigres et leur arracher les griffes pour les mettre hors. d'état de faire plus de mal par la suite. » (Dom Piolin, op. cit., IV, p. ici; — Torréilles, op. cit., p. 571-576.)
conduisent par une trouée dans une haie d'épines. J'arrive dans un champ de blé où je me cachai un moment i. »
Voilà en plein mois d'août 1800 une scène qui rappelle sur certains points la Terreur. Le culte célébré la nuit dans mie maison amie, la sentinelle aux portes, le prêtre aux aguets, s'enquérant au moindre bruit si on vient l'arrêter, l'invasion armée et bruyante des jacobins, la fuite obligée du célébrant tant de fois sauvé par les fidèles, et niênie par des femmes chrétiennes dont le courage héroïque et la présence d'esprit sont soutenus, inspirés par la foi. Ce qui indique pourtant que nous sommes en 1800 et non en 1793 ou 1798, c'est que le juge de paix refuse d'instrumenter, craignant, sans doute, de se compromettre avec un nouveau régime dont la tolérance pour la religion est de plus en plus manifeste ; mais son huissier marche à l'assaut du nouveau sanctuaire avec ces jacobins de village habitués à courir sus au, clergé, et qui, après tant d'années de persécution et de violences, n'ont pas encore assouvi leur rage.
Le danger est plus grand encore pour les évêques que pour les simples prêtres. Néanmoins, M^^" d'Aviau, archevêque de Vienne, croit pouvoir profiter de l'apaisement relatif amené par le Consulat pour faire une mission dans l'Isère. Il parcourt spécialement les archiprêtrés de Bourgoin, de la Gôte-Saint-André et de Virieu.. 11 se rend à l'église quand elle est ouverte ; si elle est fermée, il érige un autel au foyer d'une famille chrétienne, au besoin dans la grange d'un paysan. Il passe de longues heures à entendre les confessions. Au moment propice, il harangue ces généreux chrétiens qui tiennent la plupart à communier de sa main. Le tout se passe la nuit, dans un appartement retiré, devant une assistance discrète : car les municipaux veillent et se sont bien promis de saisir