La Chaire française au moyen âge, p
3. Histoire manuscrite citée par A. de la Roque, H Ut. généalogiq. dWarc, t. IV, p. 1189.
décret et de théologie, ils furent témoins des misères dont souffraient alors les pauvres écoliers. Us virent plus d'une fois passer sous leurs yeux les tristes héros du poème de Jean d'Hauteville, moine normand du xue siècle, ces écoliers « à la toilette en désordre, aux cheveux épars, • n'ayant que le souci d'échapper au supplice de la faim « qui dévore leurs entrailles, creuse leurs joues, fait pâlir « leurs lèvres, entoure leurs yeux d'un cerne livide et « remplace les lys et les roses de la jeunesse par un aspect « terreux. -
Vacui furit aapera ventris
Incola longa famés, formas populatur honorem, Exhauritque gênas macies pallore, remittit Quam dederat natura niveni, ferrugine texit Li ventes oculos, facula splendoris ad us ta Extinxit faciem, marcent eicussa genarum Lilia, labiorumque rosse, collique pruina Dejicitur livore luti '
Le même auteur nous dépeint l'horrible nourriture du pauvre écolier, les mets grossiers cuits sous l'auvent de quelque carrefour par la vieille femm« en haillons, la marmite où nagent les classiques haricots et toutes sortes de légumes féconds en migraine, enfin le sel, prodigué pour tenir lieu d'assaisonnement.
Languida sordet anus, admoto immurraurat igné Urceolus, quo pisa natant, quo caepe vagatur Quo faba, quo porrus capiti tormenta ininantur.
Le poète n'oublie rien, ni le labeur acharné de ceux qui travaillent bien avant dans la nuit, malgré le sommeil qui appesantit leurs paupières, ni le mauvais lit sur lequel ils étendent leurs membres fatigués, ni les cauchemars qui troublent leurs courts moments de repos2.
Y. Archithrenius ou le grand pleureur, liv. III, cap. i : De miseriis scholasticorum.
2. Archithrenius, lib. III, cap. iv, vi, vu, vm, x. — P. Chapo-
tin. Le Collège de Dormans-Beauvais et Quicherat : Histoire du
Collège de Sainte-Barbe. — Michelet parle même d'écoliers qui,
faute d'huile, étudiaient au clair de la lune dans les greniers du pays
atin où ils vivaient. HisU de France, in4£, t. V, p. 278.
Sic varia pectus ambage in somnia xexaiit, Sollicita mque trahit curarum turba soporis.
D'autres ont raconté les querelles des écoliers, les injures qu'ils se prodiguaient de Nation à Nation, d'école à école, quand ils discutaient au sujet de l'enseignement de leurs maîtres, les coups qu'ils se donnaient quand ils étaient à bout d'arguments plus persuasifs.
Les jeunes d'Harcourt purent assister aussi aux désordres causés dans le quartier des écoles par la vie indépendante des étudiants, toujours prêts à quelque mauvais coup pour molester les bourgeois. Ils durent entendre raconter la grande émeute de 1229, dont le bon du Breul nous a laissé le récit dans ses Antiquités de Paris. Survenue à l'occasion d'une boutique de cabaretier mise à sac par des écoliers qui, après avoir bu de son vin, et trop bu même, ne voulaient pas le payer son prix, cette émeute fut réprimée si rudement par les soldats de la régente Blanche de Castille, que plusieurs écoliers restèrent sur le carreau. L'Cniversité suspendit les cours et voulut même se retirer à Angers. Saint Louis finit, non sans peine, par arranger l'affaire 4.
Mais ce qu'il y avait de plus déplorable que l'indiscipline et la pauvreté, c'était la dépravation qui régnait parmi la jeunesse des écoles. Le cardinal Jacques de Vitry nous a raconté, dans son Hisloria Occidentalis, ce qu'il avait vu, au xme siècle, en ce pays latin. « Paris, dit-il, c'est la source « d'eau vive qui arrose toute la surface de la terre, mais c'est « aussi, dans le monde des écoliers, une brebis galeuse dont « l'incomparable corruption gagne tous ceux qui l'appro- « cbent, c'est une tare qui dévore ses habitants... Dans la « même maison vous trouvez, en haut, des écoles, en bas, « des lieux de débauche. Qu'un étudiant soit prodigue et « déréglé, tous ses camarades glorifient la noblesse de son « caractère et sa libéralité ; qu'un autre veuille mener une vie « sage et chrétienne, on le traite d'avare et d'hypocrite. Le
L Du Breul, p. 610. Du Boulay. Hisu Univ. Par., t. III, p. 138. Grévier. Hist. de l'Univ. i. I, p. 337.
« plus grand nombre de ces écoliers sont des étrangers qui « viennent à Paris dans le seul but d'y apprendre quelque « chose de nouveau. Les uns étudient pour acquérir de la « science, et c'est curiosité ; les autres, pour se parer de leur « savoir, et c'est vanité; d'autres encore, pour faire fortune, « et c'est cupidité ou simonie; quelques-uns seulement pour « s'édifier eux-mêmes et pour pouvoir travailler au bien et à « l'édification des autres4. »
C'est parmi ces derniers que se rangèrent nos gentilshommes normands. Ils ne connaissaient sans doute que deux chemins, celui de l'église et celui de l'école, comme les deux jeunes Cappadociens Basile et Grégoire, qui fréquentaient, au IVe siècle, les écoles non moins dissolues d'Athènes. Mais, en même temps qu'ils étudiaient, germa daus leur cœur le projet de venir en aide, d'une manière efficace, aux pauvres écoliers, par une fondation semblable à celle que Robert de Sorbon venait de faire, en 1256, pour les clercs séculiers, étudiants en théologie.
Ils revinrent en Normandie, après avoir conquis leurs grades académiques, en particulier la maîtrise en décret, car les archives de Saint Victor, les auteurs de la Gallia Christiana qui les mentionnent* et tous les historiens de l'Université donnent à Robert et à Raoul d'Harcourt le titre de maître et affirment qu'ils étaient très versés dans la science des canons, dans la connaissance du droit ecclésiastique et du droit civil, canonum scientia clarus, juris utriusque peritus. Cette dernière expression est même consacrée pour désigner le doctorat en droit. S'il en était ainsi, nous aurions là une preuve de plus que l'enseignement du droit civil n'a pas cessé d'être donné dans l'Université de Paris, même après la défense du pape Honorius, en 1219, comme on Ta établi récemment*.
Ainsi préparés par l'étude des sciences sacrées aux fonc-