GALERIE DE MARBRE
Dans cette galerie se trouvaient six tableaux d'Hubert Robert, qui provenaient de l'ancien hôtel Beaumarchais, démoli en 1818 pour l'ouverture du canal Saint-Martin. M. Berger, préfet de la Seine, en avait fait l'acquisition en i852, et, après leur restauration, les avait fait placer là. Ces tableaux représentaient les sujets suivants :
Des femmes déposent des fleurs et des fruits aux pieds de la statue de Pomone. — Des bergers qui font boire leurs troupeaux aperçoivent un serpent qui vient boire à une fontaine surmontée de la statue du Laocoon et se disposent à le tuer. — Sous les arceaux en ruines d'un temple se dresse la statue du Gladiateur. Deux enfants se battent ; la mère s'apprête à les séparer. — Appuyé sur le socle de la statue de Vénus Callipyge, un homnie regarde tomber de son âne qui rue une bergère, dont les jupons se relèvent dans la chute et montrent une jambe délicieuse. — Un soldat bardé de fer achète des fleurs à des femmes groupées au pied du Marc-Aurèle du Capitole. — Des artistes copient l'Apollon du Belvédère. — Ruines d'un temple d'Hercule. — Un batelier conduit à Paphos un couple d'amoureux.
Quatre de ces toiles ont été entièrement détruites; de celles qui ont pu être sauvées, l'une était simplement recouverte d'une couche de suie et avait reçu une balle dans le haut; l'autre avait eu son vernis écaillé sous l'action du feu.
On les a confiées à M. Haro pour les restaurer.
Dans cette salle était placée la célèbre statue de Bosio, Henri IV enfant.
Le salon d'annonces avait été décoré par Court, et le premier salon de jeu par Lachaize.
GALERIE DES FETES
Peinture de H. Lehmann.
SALON DE L'EMPEREUR
Dans ce salon se trouvait V Apothéose de Napoléon, par Ingres, l'une des plus belles œuvres de l'art moderne et la création la plus magistrale du grand artiste. Ce plafond était de forme ronde et mesurait environ 4 mètres de diamètre. Ingres en a décrit lui-même la composition :
(c Napoléon est représenté s'élevant dans les airs sur un char d'or et quittant Tile de Sainte-Hélène qu'on aperçoit à l'horizon. Il est orné de la chlamyde, du long sceptre, de Tépée, d'une couronne de lauriers, et tient dans sa main gauche la boule du monde. Il est nu, ainsi que Ton représentait dans l'antiquité les héros déifiés; il est debout sur le char du triomphe. La Renommée est auprès de lui et pose la couronne civique sur la tête du
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héros. Quatre chevaux, pareils à ceux que Ton conduisit au sacre, sont dirigés par la Victoire vers le temple de l'Immortalité que Ton voit au fond du tableau. L'aigle triomphal plane dans les cieux; l'étoile brille au-dessus du héros et le signe du zodiaque marque sa route. Au bas, le trône reste vacant, gardé par laigle triste et fidèle; la France en deuil suit Napoléon du regard; elle cesse de pleurer et espère en sa race. Némésis poursuit et terrasse
GALERIE DES FETES, H. L
l'Émeute et l'Anarchie qui rentrent dans l'abîme. Sur les marches du trône on lit : In nepote redivivus. »
Comme complément de cette description sommaire, nous reproduisons la page pleine d'éloquence et de poésie que Théophile Gautier a consacrée à l'œuvre d'Ingres :
M. Ingres a conçu et exécuté comme l'aurait fait un artiste du temps de Périclès ou d'Auguste ce radieux et difficile sujet. Le plafond de THôtel de Ville semblait détaché
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L'APOTHEOSE DE NAPOLEON. 1=^* Plafond du Salon de L'Empereur
SALON DE L'EMPEREUR
de la pinacothèque des Propylées, où il eût pu figurer parmi les tableaux d'Apelles, de Polygnote, de Parrhasius et d'Euphranor.
Nous allons essayer, en regrettant l'impuissance de la parole, de donner à ceux qui ne Pont pas vue une idée de cette composition magnifique.
La toile était de forme ronde, comme pour enfermer dans un cercle d'éternité l'apothéose qu'elle représentait.
Le souvenir de ce chef-d'œuvre est si vivant en nous que nous le voyons réapparaître.
Au sommet du tableau, au-dessus d'un segment de Zodiaque où s'ébauchent vapo-
GALERIE DEb FETES, H. L.
reusement les signes du Lion, du Taureau et des Gémeaux, scintille cette étoile qui est devenue un des soleils du ciel de la gloire. Dans le bleu vierge de l'éther roule un char triomphal traîné par un quadrige de chevaux dignes d'être attelés au char d'Apollon, aussi purs de forme, aussi ardents d'allure qu'Aéthon, Eoûs, Phlégon et Pyroïs, et qui semblent, tant ils ont l'air fier et intelligent, doués de la parole humaine comme les coursiers d'Achille. Si leur noble robe n'était dorée de cette historique teinte Isabelle des chevaux du sacre, on croirait qu'ils se sont élancés des métopes du Parthénon, au milieu de l'azur, tout frémissant encore du ciseau de Phidias; leurs crinières, droites et comme taillées dans le marbre pentélique, leurs narines roses et fumantes, leurs yeux couleur de violette qu'illumine une lumière d'argent, leurs cols de cygne fins et nerveux où se tord un réseau de veines, leurs poitrails beaux comme des torses de jeunes
dieux, leurs pieds aux sabots d'ivoire qui ne se sont jamais usés aux cailloux des sentiers terrestres et qui battent comme des ailes la fluide plaine de Tair, en font une race à part, destinée à transporter du tombeau à TOlympe les héros divinisés. Le cheval que Neptune fit jaillir du sommet de l'Acropole avec un coup de trident ne pouvait, assurément, offrir un type d'une beauté plus accomplie; des têtières, des chanfreins et des jugulaires constellés de saphirs, d'émeraudes et de rubis qui ne le cèdent pas en élégance aux plus riches bijoux de femme, composent leur harnois ou plutôt leur ornement, car aucun lien ne les rattache au char entraîné par sa propre impulsion dans leur lumineux sillage. Dédaignant les artifices connus, M. Ingres n'a pas pavé la route de son quadrige aérien de ces lourds nuages blanchâtres, grand chemin des apothéoses vulgaires; il l'a hardiment lancé en plein éthcr, où le char étincelant et les blonds coursiers, soutenus
GALERIE DES FETES, H. L
par leur propre légèreté, planent aussi aisément que l'aigle qui précède leur vol, l'envergure éployée, la foudre entre les serres.
L'empereur, debout sur le char triomphal, comme un dieu sur un autel d'or, a dans sa physionomie et dans sa pose la majesté sereine et la joie tranquille du héros qui prend possession de son immortalité. Son torse nu semble fait de marbre et de lumière, et Jamais le ciseau grec n'a sculpté de formes plus pures, plus nobles, plus éternellement jeunes, plus divinement belles. Les misères et les fatigues terrestres ont disparu dans cette radieuse transfiguration. Cette chair, pétrie de pensées et de rayons, ne porte plus aucun stigmate humain, pas même la trace des clous de diamant qui fixaient le Titan au rocher de Sainte-Hélène; quant à la tête, nous ne croyons pas que le pinceau en ait jamais tracé une semblable. C'est la beauté des médailles et des camées, jointe à une expression de génie suprême et de souveraineté irrésistible que l'antiquité
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ne connut pas. La ressemblance s'allie si intimement à Pidéal, dans cet incomparable morceau, que cette tête, ceinte d'un laurier d'or, qui pourrait être celle de Mars, d'Alexandre ou de César, est le plus frappant et le plus réel portrait de Napoléon.
Le héros tient d'une main le sceptre surmonté d'un aigle, et de l'autre le globe du monde représenté par un saphir transparent comme la boule de la Fortune. Un mouvement aussi hardi que naturel fait chercher à ce bras un point d'appui sur la hanche, et presse contre le flanc la garde d'une épée à poignée romaine qui semble prête à défendre le globe. Ce geste, que M. Ingres seul pouvait risquer avec sa naïve sublimité de style, produit les plus heureuses inflexions de lignes. Le manteau impérial se développe amplement et splendidement derrière le César, et l'un de ses plis voltigeants lui entoure la tête comme d'une auréole de pourpre, nimbe du souverain et du guerrier.
GALERIE DES CETES, H. l.
Debout, près de lui, sur le char, une Renommée le couronne d'un cercle d'immortelles d'or, et tient abaissé un clairon dont la fanfare est inutile, car tous les échos de la terre renvoient, sans qu'on leur jette, le nom qu'elle proclamerait. Cette Renommée n'a pas l'attitude protectrice et victorieuse que les peintres donnent ordinairement à ces sortes d'êtres allégoriques : sa physionomie, sa pose, expriment comme un respect filial; à son air de joie douce et de soumission attendrie, on dirait que le héros est son père, et que c'est avec une certaine crainte pieuse, comme Thétis touchant la barbe de Jupiter, qu'elle place sur ce front majestueux, qui d'un froncement de sourcil ébranlait l'univers, le signe et la consécration de l'immortalité. Une tunique d'un vert glauque, comme les yeux de Minerve ou les ondes de l'Océan, caresse les formes virginales de son corps charmant, et laisse nus des bras aussi beaux que ceux de Galatée dans la fresque de la Farnésine; un caprice délicieux a présidé à l'arrangement de sa coiffure, la
rapidité de sa course en fait onduler quelques mèches comme des flammes sur le front d'un génie.
Devant le quadrige, dont les guides se réunissent entre ses mains à la palme et à la couronne, attributs du triomphe, vole une Victoire aux ailes d'azur, d'un jet superbe et d'une incomparable grandeur de style. A la plus pure beauté féminine se mélange l'héroïsme le plus mâle et le plus élevé sur ce visage éclatant comme la gloire, tranquille comme l'éternité. Un péplum d'un jaune pâle voile sa poitrine d'un ton lumineux. Une tunique aux mille petits plis, fripée comme la draperie de la Victoire aptère, tiotte jusqu'à ses pieds blancs, où elle bouillonne en écume rose. Cette figure, d'une grâce si fière, d'une élégance si hardie, que ses bras, levés en l'air, feraient nager dans le vide comme deux ailes blanches, à défaut des ailes bleues qui palpitent à ses épaules, égalait en beauté, si elle ne les surpassait, l'Iliade et l'Odyssée du plafond d'Homère; même style, même perfection, plus l'élan et la hardiesse aérienne.
Cette belle courrière conduit le char au temple de la Gloire, dont la rotonde à colonnes corinthiennes dessine son architecture splendide dans la vapeur d'or des apothéoses. A travers les entre-colonnements, apparaissent sur les murs de la cella des fresques représentant des combats homériques; ce temple, qui occupe le segment droit du plafond, semble avoir été tracé par Ictinus ou Mnésiclès sur un marbre de l'Acropole.
Au-dessous du groupe triomphal se découpent des crêtes de montagnes bleuâtres; et plus loin, dans le recul de la perspective, émerge du sein de l'Océan l'écueil volcanique de Sainte-Hélène. C'est de là que s'est élancé le cortège radieux qui aboutit au temple de l'immortalité, comme s'il fallait partir du malheur pour arriver à la gloire.
Dans la portion inférieure s'élève sur des degrés un trône vide et voilé où s'adosse un aigle fidèle, farouche et sévère, descendu là sans doute de la hampe d'un des drapeaux de la vieille garde; devant le trône un escabeau d'ivoire et d'or semble attendre le pied impérial. A gauche, la France, soulevant son manteau de deuil semé d'abeilles violettes, lève sa tête éplorée et ravie vers la vision étincelante, à qui elle tend les bras. Une courte inscription, tracée sur le velours du tapis : In nepotc redivivus, explique et complète la pensée de l'artiste. De derrière ce trône jaillit, avec un mouvement d'une violence fulgurante, une figure robuste et terrible, au masque tragiquement crispé, qui n'aurait pas besoin d'avoir écrit en caractères grecs le nom de Némésis sur la bordure rouge de sa tunique blanche pour être reconnue à l'instant par tout le monde. Le bras en raccourci est superbe et digne de Michel-Ange pour la science du dessin et la force de la musculature. Cette apparition subite foudroie du geste un groupe de figures révoltées et furieuses qui rentrent comme de hideuses larves dans un brouillard noir où siffle le serpent de l'anarchie.
L'ordonnance merveilleuse de la composition, la sublimité du style, la sérénité du coloris, l'aspect monumental, enfin les plus hautes qualités de l'art se trouvaient réunies dans le plafond de M. Ingres. Tout était choisi, rare, exquis : ornements, bijoux, accessoires. La perfection des détails ne nuisait en rien à la grandeur de l'ensemble. Pour lui assurer l'éternité relative dont Thomme dispose, nous aurions voulu voir cette magnifique composition gravée sur une grande agate comme l'apothéose
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d'Auguste du trésor de la Sainte-Chapelle. Le camée moderne eût été digne du camée antique'.
Ingres commença V Apothéose de Napoléon en i852. Il l'exécuta avec l'aide des frères Baize, rue de Lille, n° 41, dans un atelier que lui avait prêté son ami Gatteaux. Ce fut là qu'au commencement de février 1854, il reçut la visite de l'empereur et de l'impératrice. Dans une lettre adressée à son oncle, M"' Ingres
le printemps, par l. benouville (salle des cariatides).
en rend compte ainsi : « Le peintre reçut l'empereur au bas de son escalier et lui fit, avec lucidité et avec esprit, les honneurs de sa peinture. Il lui en indiqua toutes les pensées et il lui expliqua le caractère de l'exécution, lui laissant le soin de traduire à l'impé-
I. Nous signalerons en outre l'étude remarquable écrite sur l'Apothéose de Napoléon, par Gustave Planche dans la Revue des Deux Mondes, (i5 avril i853), et quelques pages parues dans la Galette des Beaux-Arts (année 1864), sous la signature de Charles Blanc, et dont voici la conclusion:
« A l'époque où il se produisit, ce manifeste politique en peinture était capable d'indisposer et même d'irriter beaucoup de spectateurs, Cepen-
dant la bourgeoisie, toute froissée qu'elle était alors, consentit à admirer les parties vraiment admirables de cette apothéose, je veux dire la figure du héros triomphant, sur son char attelé de quatre chevaux superbes, conformes aux traditions du grand art et dessinés dans le sentiment de la plus haute sculpture, par un artiste à qui étaient familières les frises antiques et ces monnaies frappées à Tarente ou à Syracuse, sur lesquelles frémissent des attelages héroïques. »
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ratrice les mots In nepote 7'edivivus qui étaient inscrits comme un exergue sur ce tableau-médaille. Enfin on a été charmant de part et d'autre, et M. Ingres s'est tiré à merveille de cette réception. Il a même eu quelques à-propos des plus heureux. »
Un incident fort piquant de cette visite, que la lettre ne dit point, mais que Charles Blanc rapporte dans une étude sur Ingres, est celui-ci qui lui fut raconté deux ou trois jours après. « L'empereur et ses officiers, tous grands connaisseurs en chevaux, furent un peu surpris de la physionomie des coursiers que Tartiste avait attelés au char de son héros et qu'ils ne trouvaient guère ressemblants à ceux des écuries du Louvre. A la vérité, les hommes qui n'ont pas une certaine habitude des choses de l'art, et qui, faute d'une éducation toute spéciale, s'imaginent que la peinture est, selon les définitions anciennes, une simple imitation de la nature, ceux-là ont quelque peine à comprendre cette opération de l'esprit par laquelle on remonte du particulier au général, c'est-à-dire des formes naturelles aux formes typiques. Un spectacle purement allégorique et idéal ne saurait comporter l'image de ce que nous avons sous les yeux chaque jour, et, au contraire, tous les traits d'une semblable composition nous transportent dans un monde supérieur où la vérité naturelle serait déplacée, où le vraisemblable suffit. Faute d'être initiés à ces conventions qui sont l'art lui-même, quelquesuns des visiteurs trouvèrent étranges les allures des chevaux dans ï Apothéose de Napoléon, et l'un d'eux, s'adressant à Ingres avec une certaine pointe d'ironie, lui dit : « Vous avez sans doute peint ces chevaux d'après nature.^ — Certainement, monsieur, lui répondit le peintre, et les modèles, vous le savez, ne manquent pas... Il ne faut que descendre dans la rue pour y rencontrer des chevaux de fiacre. »
Le tableau fit partie de la section des beaux-arts à l'Exposition universelle de i855.
SJ