WILFRID LAURIER A LA TRIBUNE
Je viens de lire attentivement un volume de 61*7 pages, renfermant les discours les plus importants du Démosthène moderne dont s'honore notre province. Le volume en question, édition française, a été compilé, tout comme l'édition anglaise, à l'instant en voie de publication, par M. Ulric Barthe, rédacteur avantageusement connu de L'Electeur. M. Barthe a fait là une belle œuvre, et il n'y a aucun doute que tout compatriote lui sera reconnaissant d'avoir mené à une aussi bonne fin une entreprise accomplie au milieu du travail absorbant et encombrant d'une rédaction quotidienne. M. Barthe, comme il le dit dans sa préface dédicatoire, doit l'idée de la construction de
t>e monument canadien-français et " les moyens d'exécution" à M. Ernest Pacaud, son "cher directeur."
Cette idée de M. Pacaud ne surprend pas ceux qui connaissent l'activité dévorante, l'énergie et surtout les sentiments ardents de patriotisme qui animent le directeur de la rédaction de L Electeur. A lui et à M. Barthe, le pays dira: merci!... Merci d'avoir réuni en un seul volume, de forme élégante et bien imprimé, les principaux discours du grand orateur, de 18Ï1 à 1890.
Le volume que je viens de parcourir est orné du portrait artotypé de M. Laurier ; ce portrait est très bien réussi. En voyant cette figure si calme, ce front haut et serein, on ne peut s'empêcher de répéter ce que l'on a dit bien des fois déjà en contemplant le portrait du grand A.-N. Morin : "Voilà la figure d'un honnête homme!..." En effet, M. Laurier, comme A.-N. Morin, a eu et aura encore ses ennemis politiques, ses détracteurs, mais personne encore n'a osé et personne n'osera attaquer la pureté d'intentions de Wilfrid Laurier.
Le parallèle suivant, fait par M. Rodolphe Lemieux, entre Laurier et Ohapleau, donne à peu près la note juste sur la force respective de ces deux orateurs distingués. Il dit : —
L'éloquence de Chapleau est plus animée, plus brillante, plus emphatique, plus uerveuse et plus théâtrale.
L'éloquence de Laurier est plus contenue, plus élevée, plus noble et plus persuasive.
Les discours de Chapleau sont souvent captieux, diffus et embrouillés. La passion et la véhémence en sont les traits dominants.
Les discours de Laurier, au contraire, sont toujours clairs, corrects, étudiés, et la phrase en est élégante et châtiée.
On a dit souvent que M. Laurier s'exprime aussi bien en anglais qu'en français. Situés comme nous le sommes, la connaissance de l'idiome anglais est à coup sûr d'un imme. se avantage ; mais, au point de vue philologique, cette connaissance n'est pas un fort gain, vu l'infériorité reconnue de la langue anglaise comparée à la nôtre ; celle-ci sera toujours la langue de la diplomatie, des savants et des têtes couronnées, tandis que l'autre est et restera la langue des boutiquiers.
Si je pouvais me faire entendre de tous mes compatriotes, je leur dirais : " Procurez- vous Wilfrid Laurier à la tribune, et surtout lisez-le attentivement." Au cours de cette lecture, on se convaincra d'une chose : que, si l'éloquence écrite de M. Laurier force V admiration, cet homme doit être réellement et naturellement éloquent, puisque, de l'aveu de tout le monde, l'éloquence écrite, privée
de la magie du geste et de la voix, de l'expression du regard, perd une grande partie de sa puissance et de son charme. Si la lecture de ces pages froides et inanimées, qui ne font appel qu'à la raison seule, vous cause des émotions réelles, comme on en ressent à la lecture des discours de Montalembert, que sera-ce donc en entendant l'éloquence parlée de M. Laurier ? •
A quoi tient cette mystérieuse influence que l'on éprouve à la lecture de ces discours ? M. Barthe répond à cette question dans l'Introduction de son volume :
C'est que M. Laurier n'est pas un simple rhéteur ; c'est que son éloquence n'est pas une statue de marbre, et que, dépouillée de la périssable beauté des formes extérieures, il lui reste une âme encore plus belle : la pensée, la pensée vraie, convaincue et forte.
On a souvent entendu dire que M. Laurier avait des sympathies trop fortement accentuées pour la race anglaise et cela au détriment de la sienne propre. Les extraits suivants de son discours contre le projet de loi McOarthy (le 17 de février de cette année), donnent le démenti le plus formel à cette assertion. Parlant des efforts acharnés du fanatique haut-canadien, M. Laurier dit :
C'est là la politique (l'abolition de notre langue) que l'honorable député a à offrir à ses concitoyens d'origine anglaise !
Et bien ! je dénonce cette politique : je la dénonce comme anti-canadienne; je la dénonce comme anti-britannique ; je la dénonce comme antipathique à toutes traditions du gouvernement britannique en ce pays. Je la dénonce comme fatale à l'espérance que nous avons un jour conçue, et que moi-même je n'ai pas abandonnée, de former une nation sur ce continent. Je la dénonce comme un crime dont les conséquences sont tout simplement terribles à envisager. L'honorable député peut n'avoir en vue qu'un pur stratagème de parti, mais il ouvre la barrière à des passions qui, une fois déchaînées, ne pourront peut-être être arrêtées par aucune puissance humaine. Il fait appel aux passions religieuses et nationales, les plus implacables de toutes, et, quels que soient ses motifs, quel que soit son objet, il n'y a qu'un mot pour caractériser l'agitation qu'il soulève : celui de crime anti-national.
Plus loin et sur le même sujet, M. Laurier dit encore :
L'honorable député a l'air de croire que tous les Canadiens devraient être coulés dans le même moule. Il est fier de sa race et il a tout lieu d'en être fier ; mais il ne s'en suit pas que nous devrions tous être Canadiens anglais, que tous nous devrions aller nous fondre dans l'élément anglosaxon Nous, d'origine française, sommes
satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique une chose pour la race à laquelle j'appartiens : c'est que, si elle n'est peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle possède des qualités tout aussi
grandes ; c'est qu'elle est douée de qualités souveraines à certains égards ; c'est qu'il n'y a pas aujourd'hui, sous le soleil, de race plus morale, plus honnête, et je dirai même plus intelligente. Et, si l'honorable député venait dans le Bas-Canada, je le conduirais avec orgueil dans l'une de ces anciennes paroisses des bords du Saint-Laurent et de ses tributaires, et je lui ferais voir une population à laquelle, si préjugé qu'il soit, il ne pourrait s'empêcher d'appliquer les paroles du poëte à l'adresse de ceux qui habitaient autrefois le bassin des Mines et les prairies de Grandpré
En cela, je ne revendique rien qui ne soit légitimement du à mes compatriotes ; mais je dis : Laissez les deux races vivre à côté l'une de l'autre, chacune avec ses traits caractéristiques ; elles n'en seront que plus rapidement unies dans une communauté d'aspiration vers un but commun :
celui de rester anglaise d'allégeance et canadienne de sentiment
Voilà le langage d'un chef ; tel est le langage d'un homme d'Etat.
Encore une fois, je dirai à tous ceux qui aiment
les jouissances intellectuelles/ la lecture de ce qui est beau, noble et sérieux : " procurez-vous Wilfrid Laurier à la tribune et lisez-le avec attention."