LES BESOINS DE NOTRE PROVINCE
Dans l'étude qui suit, Ton verra quels sont les besoins immédiats, les plus pressants, de la province de Québec, et Ton verra, en même temps, les mesures déjà adoptées par le gouvernement- Mercier comme remèdes à ces besoins.
lo. Notre province avait besoin d'un homme ferme, énergique et d'action surtout pour main* tenir envers et contre tous notre autonomie menacée, nos institutions et notre langue.
Cet homme, nous l'avons déjà dans la personne de M. Mercier et dans la personne des collègues dont il a su faire un choix si judicieux.
2o. Nous avons besoin de voir mener à bonne fin toutes les grandes réformes entreprises, comme travaux publics, développement du nord de la province, de la région du lac Saint-Jean, etc., au moyen d'un réseau complet de chsmins de fer.
3o. On a aussi besoin d'une direction sage et ferme pour continuer la réforme accomplie en faveur de l'agriculture et de la colonisation du pays. Ce que nous avons déjà sous ce rapport, c'est en partie l'œuvre de Mgr Labelle. La pro-
vince sait qu'elle peut compter sur cet homme comme on peut compter sur un ami éprouvé.
4o. La province a encore bi«oin d'une tête lucide, d'un bras ferme, d'un homme de cœur pour mener à bonne fin ses destinées actuelles à un autre point de vue : Véducation populaire des classes ouvrières.
La question ouvrière, comme on le sait, ébranle les assis, s de la société moderne : heures de travail, question du salaire, question des logements salubres, du travail des enfants dans les manufactures, sociétés coopératives, éducation des enfants de la classe ouvrière, moralisation des ateliers, etc., telles sont les questions à la solution desquelles les têtes couronnées, les gouvernements s'appliquent d'une manière spéciale. L'Eglise catholique, le Souverain Pontife en tête, étudie ces questions, s'efforce d'appliquer aux maux de la classe ouvrière les remèdes convenables. Le premier, M. Mercier a eu la généreuse initiative de subventionner les écoles du soir pour la classe ouvrière ; nous croyons que M. Mercier complétera son œuvre. Après les classes du soir pour les hom nés, nous aurons les classes pour les femmes des ouvriers ou les femmes ouvrières.
Il y a aufcsi l'éducation élémentaire dans les campagnes, qui devra attirer l'attention du gouvernement.
Si le peuple doit bénéficier plus particulièrement que toute autre classe de la population de l'adoption de ces mesures, nous devons apprendre à ce même peuple à savoir prêter main-forte à uni gouvernement si bien disposé en sa faveur.
Mais on a dit et répété, dans une certaine presse, et l'on dira et répétera encore que le gouvernement dépense trop ! Oui, il dépense beaucoup, et ne s'en défend pas ; mais que Ton veuille donc bien nous dire depuis quand on peut faire quelque chose avec rien ? Si nous voulons sortir de l'ornière, de la routine, progresser, en un mot, il faut imiter les autres pays ; délier les cordons de notre bourse. D'ailleurs, l'argent dépensé en faveur de l'instruction bien entendue, en faveur de l'Agriculture et de la Colonisation, n'est-ce pas un argent placé à de gros intérêts ?
5o. Il y a aussi la question des asiles des aliénés. M. Mercier, jusqu'ici, a témoigné d'un désir sincère d'agir de bonne foi et pour les meilleurs intérêts du pays, en respectant les contrats passés, en défendant les Sœurs et les protégeant, tout en maintenant les droits incontestables de l'Etat. L'Episcopat a approuvé sa conduite.
60. Le peuple de notre province a ramené, je crois, M. Mercier au pouvoir, à cause, surtout, de la délicate question des rapports de l'Eglise et de
l'Etat et à cause de la solution heureuse, pacifique, honorable qu'il a donnée, avec le Pape, à cette épineuse question des Biens des Jésuites, pendante depuis un siècle et qui avait fait le désespoir des gouvernants pusillanimes précédents.
Les rapports de l'Eglise et de l'Etat, dans notre province, ne se bornent pas à cette question des Jésuites seulement ; il y a la question de l'éducation, la question des asiles, la question de la colonisation, la question des registres de l'état civil, la question des institutions de charité et d'éducation, etc. Sur toutes ces nombreuses questions, le gouvernement actuel a manifesté le désir sincère d'aplanir les difficultés existantes, de maintenir l'union des deux pouvoirs, d'accorder à l'Eglise cous ses droits et toutes ses immunités
7o. La colonisation, par exetuple. A la demande des évêques et de la société de colonisation, le gouvernement-Mercier a aboli les deux réserves forestières et du pin, qui nuisaient tant à la colonisation. Le clergé a été satisfait.
A la tête de ce département (Agriculture et Colonisation), M. Mercier a, à l'admiration de l'Europe, placé un prêtre éminent, le curé Labelle, qui a une grande expérience pratique unie à un
zèle ardent pour les intérêts de la colonisation. En Europe, la France et d'autres pays ont applaudi à cet acte de haute politique. Paris a fêté Mgr Labelle ; il a été le lion du jour dans la capitale française. La Belgique lui a fait le meilleur accueil. De tous ces voyages, le grand apôtre de la colonisation, dans notre province, va rapporter une plus grande expérience en matières agricoles et pourra mener à bonne fin les réformes déjà entreprises.
L'idée des 100 acres de terre accordés aux parents de douze enfants vivants, est de Mgr Labelle. Celle d'accorder des bourses aux enfants de cultivateurs pour leur faire faire des études agricoles, l'ordre du Mérite Agricole, ce sont là quelques-unes des idées pratiques de ce prêtre, de ce grand Canadien. Le peuple a donc bien fait de laisser à M. Mercier le temps de mûrir ses plans, ses réformes, pour le bien de notre province.
80. Il y a aussi la question d'émigration et de rapatriement. Il nous faut une bonne loi des terres pour encourager comme il le faut la colonisation et arrêter le fléau de l'émigration, qui décime notre province. Le gouvernement a fait un pas immense en ouvrant aux colons les vastes cantons de l'Outaouais, que les lois de 1882 et 1883 avaient pratiquement fermés à la colonisation, au profit
des marchands de bois. C'est un des meilleurs, moyens de retenir nos compatriotes au pays et de les détourner des centres américains.
I4ÛI DES TERRES
9o. L'opposition a fait beaucoup de tapage au sujet des 30 mois accordés aux marchands de bois pour couper le bois marchand sur les lots du colon ; mais les colons eux-mêmes, au témoignage de Mgr Labelle, qui s'y connaît, sont satisfaits de cette loi telle que modifiée. A l'époque où cette loi fut passée par l'Assemblée Législative, on n'accordait pas ce droit aux marchands de bois, bien qu'il fût entendu qu'ils auraient ce droit. Le Conseil Législatif modifia la loi nouvelle dans ce sens, s'appuyant sur certains droits acquis conférés aux marchands de bois par la loi de 1882-83.
Le fait est que les colons ont besoin des marchands de bois, auxquels ils vendent leur bois, et pour le compte desquels ils travaillent dans les chantiers ; de sorte que la loi actuelle sert également les intérêts des deux parties intéressées ; elle rend justice aux deux. L'honorable M. Ross, lui-même, au Conseil Législatif, avait déclaré qu'il ne fallait pas tout donner au colon et rien au marchand de bois.
L'essentiel est que le gouvernement est bien disposé à protéger, dans la mesure de ses forces, le colon. Dans l'ancienne loi abrogée, le gouvernement s'était réservé un droit perpétuel sur tout le bois de pin, sur les lots des colons, même après l'émission de leurs lettres patentes : c'était injuste et vexatoire, et l'on a fait abolir cette réserve aux applaudissements du pays.
L'ancien gouvernement avait pratiquement fermé à la colonisation d'immenses étendues de terre, dans la vallée de l'Outaouais, malgré les réclamations de Mgr Labelle et des sociétés de colonisation. Le gouvernement-Mercier a rouvert tout ce pays à la colonisation.
I T n autre point important réglé par la loi actuelle, c'est la question du colon sans titre ou squatter. On traitait celui-ci, autrefois, comme on traite un paria : on le dépossédait. Ses droits, aujourd'hui, sont reconnus.
L'octroi dv lettres patentes offrait, autrefois, de grandes difficultés. La loi actuelle décrète que le ministre des Terres de la Couronne est tenu d'accorder tout de suite un billet de location ou promesse de vente à tout colon qui en fait la demande II ne reste à celui-ci qu'à se conformer aux dispositions de la loi, qui exige certains travaux de défrichement, une construction de certaines dimensions, etc.
Un autre point qui a fixé l'attention du gouvernement, c'est la question du bois et de sa conservation sur le lot du colon. Une clause de la loi nouvelle établit une réserve de 20 acres sur ce lot au profit du colon, et cela en vue d'empêcher l'imprévoyance de celui-ci, qui, souvent, détruit tout le bois de son lot et est obligé, plus tard, d'aller chercher son bois de chauffage à de grandes distances.
En outre, le colon, d'après cette loi, a droit à tout le bois de son défrichement. Disons par exemple, qu'il défriche 10 ou 15 acres de son lot : il a droit à tout le bois de ces 10 ou 15 acres et le marchand de bois n'a pas le droit d'y toucher. La loi, outre ce défrichement, réserve en faveur du colon 10 acres que le marchand de bois ne peut pas plus toucher.
La grande question qui domine tout dans ce projet de colonisation, c'est l'abolition des anciennes réserves, abolition demandée à grands cris par le clergé et les sociétés de colonisation de Québec et de Montréal. Il fallait émanciper le colon du joug des marchands ou seigneurs de nos forêts: c'est ce qu'a fait le gouvernement-Mercier dans la mesure du possible.
On comprend que je ne fais que résumer ici les principaux traits de cette loi célèbre et bienfaisante, et qui a fait tant de bruit dans la presse.
lÔo. Enfin, un autre projet auquel le gouvernement actuel adonné son attention comme question éminemment nationale, c'est la colonisation du Nord-Ouest canadien au moyen d'une émigration de langue française. C'est un des buts des voyages de Mgr Labelle, en Europe. Le gouvernement fait preuve en cela d'esprit vraiment national. Le Nord-Ouest est la clef de voûte de la confédération des provinces; il faut y aider notre élément national à s'y fortifier, s'y développer et surtout à s'y maintenir, afin de pouvoir y garder le terrain conquis si péniblement par les travaux héroïques de nos missionnaires canadiens et français ; il ne faut pas délaisser cette partie importante de l'héritage national. Ceux qui s'opposeraient à cette œuvre patriotique feraient preuve' d'étroitesse et d'esprit et de vue. L'œuvre des; Provencher, des Laflèche, des Taché, des G-randin, des Lacombe, de Cartier, en un mot, ne doit point périr. L'élément canadien-français a besoin d'être fortifié, dans le Nord-Ouest, si l'on ne veut pas qu'il soit complètement noyé sous les flots de l'immigration anglaise, Scandinave, islandaise, allemande, etc. Le gouvernement actuel accorde toutes ses sympathies à cette grande œuvre, étant certain que c'est le meilleur moyen de fortifier notre nationalité. En se mettant pour tout de oon à cette œuvre, il agirait comme agit un bon.
général qui. porte les secours aux points faibles de la défense, qui y masse ses soldats ; c'est de la bonne stratégie militaire ; car, actuellement, le Nord-Ouest est le point faible de notre édifice national ; c'est laque les coups de l'ennemi portent avec le plus de violence : abolition de la langue française, des écoles séparées, etc., c'est l'édifice, ce sont les assises mêmes de l'édifice national qui sont battus en brèche par l'ennemi.
Nous avons trop négligé déjà ce point de la défense ; au lieu de laisser écouler par l'émigration aux États-Unis la moitié de notre population de race française, il eût fallu songer à diriger vers l'Ouest, dès 186*7, la masse des émigrants de notre province, donner l'éveil en France et en Belgique. Malheureusement, Mgr Taché semble avoir péché par un excès de confiance dans les Anglais. D'une loyauté à toute épreuve, luimême, d'une condescendance exagérée pour l'élément anglais de sa province, en vue peut-être d'éviter des représailles, ce digne et grand archevêque a perdu une chance unique, qui ne reviendra qu'après de longues années, et peut-être jamais. Il est vrai qu'il a eu à lutter contre des obstacles presque insurmontables : l'apathie des gouvernements conservateurs d'Ottawa et de Québec pour l'émigration des nôtres vers l'Ouest. Les Sauvages et les Métis ont absorbé l'attention
du clergé de l'Ouest au détriment du véritable élément colonisateur : les Canadiens-français
Lorsque, vers 1875-76, l'élément métis eut accéléré son exode vers les prairies lointaines de la Siskatcbouanne, (1) Mgr Taché jeta les yeux sur notre province et y envoya le P. Lacombe activer l'immigration canadienne vers Manitoba,mais on était de dix ans en retard. Il eut fallu, dès 1867- 68, s'emparer des meilleures terres et y établir des Canadiens de Québec et des États-Unis. Le grand malheur, c'est que Mgr Taché a eu un aveuglement d'affection pour ses Métis, et que, à un moment donné, ceux-ci, formant presque tout son peuple, lui firent faux bond en s'écoulant en masse vers l'Ouest et le laissant presque seul avec l'élément canadien clair-semé, impuissant et en lutte avec l'Orangisme importé d'Ontario.
Quant au rapatriement des Canadiens des États- Unis, soit dans Québec ou au Nord-Ouest, ce projet tient beaucoup au cœur du gouvernement- Mercier, et il a déjà fait des efforts généreux dans ce sens, quoique les derniers résultats ne soient
(1 ) Je sais que les Anglais écrivent ce mot Saskatchewan. Les Sauvages et les Métis du Nord-Ouest le prononcent, cependant, comme nous l'écrivons : Siskatchouanne. Quelle raison y a-t-il de mutiler l'orthographe de ce nom d'origine purement sauvage ? Serait-ce encore la singerie anglaise qui nous y engagerait ?
pas très encourageants, les rapports des derniers agents chargés de missions officielles aux États- Unis semblant conclure à l'inutilité des efforts tentés dans ce sens ; mais le dernier mot n'est peut-être pas encore dit à ce sujet ; espérons-le du moins.