De Ségur, I, IT
2. Lucas (le Montigny, Lettre du marquis de Mirabeau du 23 mars 1783.
manifester le nivellement des esprits et des âmes. Si l'ancien décor se défait, c'est que les sentiments qu'il annonçait se défont. Il annonçait le sérieux, la dignité, l'habitude de se contraindre et d'être en public, l'autorité, le commandement. C'était la parade fastueuse et rigide d'un état-major social. A présent, la parade tombe parce que l'état-major s'est dissout. Si les nobles s'habillent en bourgeois, c'est qu'ils sont eux-mêmes devenus des bourgeois, je veux dire des oisifs qui, retirés des affaires, causent et s'amusent, — Sans doute ils s'amusent en gens de goût et causent en gens de bonne compagnie. Mais la difficulté ne sera pas grande de les égaler en cela. Depuis que le Tiers s'est enrichi, beaucoup de roturiers sont devenus gens du monde. Les successeurs de Samuel Bernard ne sont plus des Turcaret, mais des Paris-Duverney, des Saint-James, des Laborde, affinés, cultivés de cœur et d'esprit, ayant au tact, de la littérature, de la philosophie, de la bienfaisance', donnant des fêtes, sachant recevoir;^ A une nuance près, on trouve chez eux la même société que chez un gran(J seigneur, les mêmes idées, le même ton. Leurs fils, MM. de Villemer, de Francueil, d'Épinay, jettent l'argent par les fenêtres aussi élégamment que les jeunes ducs avec lesquels ils soupent. Avec de l'argent et de l'esprit, un parvenu se dégourdit vite, et son fils, sinon lui, sera initié : quelques années d'exercices à l'académie, un maître de danse, une des quatre mille charges qui confèrent la noblesse lui donneront les dehors qui lui manquent. Or, en ce temps-là, dès qu'on sait observer les bienséances, saluer et causer, on a son brevet d'entrée partout. Un Anglais' remarque que l'un des pre-
1. Mme Vigée-Lebrun, I, 269, 231 (Intérieur de deux fermiers-généraux, M. de Verdun à Colombes, M. de Saint-James à NeuUIy). — Le type supérieur du bourgeois, du négociant, a déjà été mis au théâtre par Sedaine [le Philosophe sans le savoir) .
2 A Comparative view, by John Andrews, p. 58.
miers mots que l'on emploie pour louer un homme est de dire « qu'il se présente parfaitement bien. » La maréchale de Luxembourg, si fîère, choisit toujours Laharpe .pour cavalier: en effet, « il donne si bien le bras! » — Non-seulement le plébéien entre au salon s'il a de l'usage, mais il y trône s'il a du talent. La première place dans la conversation et même dans la considération publique est pour Voltaire, fils d'un notaire, pour Diderot, fils d'un coutelier, pour Rousseau fils d'un horloger, pour d'Alenibert enfant-trouvé recueilli par un vitrier; et quand, après la mort des grands hommes, il n'y a plus que des écrivains de second ordre, les premières duchesses sont encore contentes d'avoir à leur tablo Ghampfort, autre enfant-trouvé, Beaumarchais, autre fils d'horloger, Laharpe, nourri et élevé par charité, Marmontel, fils d'un tailleur de village, quantité d'autres moins notables, bref tous les parvenus de l'esprit.
Pour s'achever, la noblesse leur emprunte leur plume et aspire à leurs succès. « On est revenu, disait le prince « de Hénin, de ces préjugés gothiques et absurdes sur la « culture des lettres'. Quant à moi, j'écrirais demain une « comédie si j'en avais le talent, et, si l'on me mettait un « peu en colère, je la jouerais. » Et, de fait, « le vicomte « de Ségur, fils du ministre de la guerre, joue le rôle « d'amant dans Nina sur le. théâtre de Mlle Guimard, avec « tous les acteurs de la comédie italienne^. » Un personnage de Mme de Genlis, revenant à Paris après cinq ans d'absence, dit « qu'il a laissé les hommes unique- « ment occupés de jeu, de chasse, de leurs petites mai- « sons, et qu'il les retrouve tous auteurs '. » Ils colpor-